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HISTOIRE
DES
RELATIONS DE LA CHINE
AVEC
LES PUISSANCES OCCIDENTALES
1860-1900
AUTRES OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
Catalogue ol the Library of the North-China Branch of the
Royal Âsiatic Society, Shanghai, 187a, gr. in-8.
A Narrative of the Récent Eventa in Tong-King-Shanghai, 1875,
gr. in-8.
Bibliotheca Sinica. Dictionnaire bibliographique des ouvrages
relatifs à l^ Empire Chinois. Paris, 1881-1895, 3 vol. gr. in-8.
(^Prix Stanislas Julien à l'Académie des Inscriptions et Belles-
Lettres f 1880).
Le Conflit entre la France et la Chine. Étude d histoire colo-
niale et de droit international. Paris, i883, br. in-8.
La France en Chine au XVIIP siècle. Paris, i883, in-8.
Le Consulat de France à Hué sous la Restauration. Paris, i883,
in-8.
Historique abrégé des relations de la Grande-Bretagne |ivec la
Birmanie. Paris, 1894. br. in-8.
Les origines de deux établissements français dans rExtréme-
Orient. Chang-Haï-Ning-Po. Paris, 1896, in-8.
Les Voyages en Asie au XI V« siècle d'Odoric de Pordenone.
Paris, 1891, gr. in-8.
Jean de Mandeville. Lcide, 1891, in-8.
Situation de Ho-Lin en Tartarie. Lcidc, 1891, in-8.
L'Extrême-Orient dans l'Atlas catalan de Charles V, roi de France.
Paris, 1891, in-8.
Le Centenaire de Marco Polo. Paris, 1896, pet. in-8.
Description d'un atlas sino-COréen. Manuscrit du British Muséum.
Paris, 1896, in-fol.
La Révolution en Chine. Les origines. Leidc, 1900, in-8.
Bibliographie des Œuvres de Beaumarchais. Paris, i883, in-8.
Stendhal et ses amis. Notes d'un Curieux. 1890, in-4.
Molière jugé par Stendhal. Paris, 1898, in-8.
EN PRÉPARATION :
Histoire générale des relations de l'Empire Chinois avec les
Pays d'Occident depuis les temps anciens jusqu à nos jours.
CHARTRES. — IMPRIMERIE DUKAND, RUE FULBERT.
HISTOIRE
DES
RELATIONS DE LA CHINE
AVEC
LES PUISSANCES OCCIDENTALES
I 860-1 900
•
L'EMPEREUR TOUNG TCHÉ
(1861-1875)
PAR
Henri CORDIER
Professeur à T École des langues orientales vivantes,
Vice-Présideol do la Société de Géographie
PARIS
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FELIX ALCAN, EDITEUR
A.NCIKNNE LIBRAIRIE GEHiMER BAILLIÈRE ET C'«
108, BOULEVARD S A I N T - G E R M A I N, I08
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Tous droits réservés.
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Ithe NEW York]
PUBLIC LIBRARY
208547
ASTOR, LENOX AND
TILOEN FOUNDATIONa
R 1901 L,
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LES RELATIONS DE LA CHINE
AVEC LES PUISSANCES OCCIDENTALES
1860- 1900
CHAPITRE PREMIER
LES CONVENTIONS DE PÉKIN6
SIGNATURE DE LA CONVENTION FRANÇAISE DE PÉkING
Le jeudi 20 octobre 1860, notre ambassadeur en Chine,
le baron Gros*, se rendait du quartier général français,
situé hors de Péking, au ministère des Rites (^Lî Poii) pour
signer avec le prince Koung la convention qui rétablissait la
paix avec la Chine, et procéder ensuite à rechange des ra-
tifications du traité de Tien-Tsin.
n Je suis sorti de la .ville, à huit heures du matin, dit
notre ambassadeur, pour me rendre au quartier général de
l'armée française, et rentrer à onze heures olliciellcment dans
Pé King avec le cortège qui devait donner à Tacle qui allait
I. Gros, Baron Jean- Baptiste- Louis, né le 8 février 1798 à Ivr^-sur-
Sotne; attaché au départomenl en i8a3 ; accompagna, en juin i8:j3,
Hjde de Neuville à Lisbonne ; est envoyé en mission en Espagne en août
' de la même année, au quartier-général du Dauphin ; y retourne deux
' mois après pour une nouvelle mission ; accompagne en France Tinfant
- Dom Miguel, mai i8a4 ; chevalier de la Légion d'honneur, 8 juin iSaA;
envoyé en Egypte, au Caire et à Alexandrie, pour le rachat des esclaves
grecs qu'il rapatrie à Égine et à Paros, juin 182.4; rentre en France en
juillet 1838; créé baron par ordonnance du i5 février 18^9 ; secrétaire
^ surnuméraire à Lisbonne, 26 avril i83o ; premier secrétaire de légation
au Mexique, i3 mat i83i ; chargé d'affaires à la Nouvelle-Grenade,
^16 février i838; mis en disponibilité, la février 1860; ministre pléni-
_^ potentiaire, la février i85o; commissaire médiateur do la Képublique
'^française entre la Grande-Bretagne et la Grèce, 12 fo\ricr i85o; ministre
/
"* CORDIER. \. I
>
^
»»
LES CONVENTIONS DE PEKING
s'accomplir toute la solcnnilc possible. Le général en, chef*,
les deux généraux de brigade, Janiin et Collineau, et deux
mille hommes à peu près escortaient TAmbassadeur de l'Em-
pereur. Le drapeau du loi'^, celui du 102*' et celui du régi-
ment d'infanterie de nîarine, placés l'un auprès de l'autre,
précédaient le palanquin de l'ambassadeur porté par huit
coolies en livrées de soie grise et écarlate, coiffés de bonnets
chinois recouverts de franges tricolores.
« Le traité de Tien-Tsin, relié en velours de soie bleue,
auquel le sceau impérial, renfermé dans une boîle de ver-
meil, était fixé par des cordons d'or à glands de même métal,
était porté, avec le sceau de l'ambassade, par quatre sous-
ofliciers de l'aimée, appartenant à différents corps. Un esca-
dron d'artillerie à cheval, mais sans pièces, venait après le
palanquin, et plusieurs bataillons composaient le cortège.
Dans l'intérieur de la ville, la haie était formée par l'infan-
terie sur la plus grande partie du parcours. Les spahis en
burnous écarlate, et les chasseurs d'Afrique ouvraient la
marche ; un bataillon, musique en tête, les suivait, et les
trois généraux s'étaient placés, devant l'ambassadeur, entrî?
les drapeaux, et le traité porté à découvert sur un coussin
de velours pour qu'il fût remarqué par tout le monde. Sans
uniforme, puisque tous les miens avaient été perdus dans le
naufrage du Malabar^ à Ceylan, je n'ai pu m'habiller que
de noir, mais avec plaques et cordon*. »
plcnipolontiaire pour la démarcalion de la fronlit^rc entre la France et
TEspagne, i!\ juillet i853 ; ambassadeur extraordinaire en Cliine, a8
avril 1857 ; grand officier de la L<^gion d'honneur, 9 mai 1867 ; commis-
saire extraordinaire en Chine, i/| mai 1857; sénateur, ao septembre
i858 ; ambassadeur extraordinaire et haut commissaire en Chine, 7 mars
1860; grand croix de la Légion d'honneur, 7 mars ]8(ii ; ambassadeur
à Londres, i4 novembre 1862 ; relevé de ses fonctions, 3o octobre i8G3 ;
mort à Paris, en aoiH 1870.
1. Général Cousin- Montauban.
2. Livre jaune du Baron Cros, p. i05-G.
.
I*
I
CONVENTION FRANÇAISE DE PÉRING, 25 OCTOBRE 1860 3
Le baron Gros chercha a à être aussi convenable et aussi
respectueux pour son Altesse Impériale que Ton avait été,
dil-on, froid et sévère pour elle, la veille, dans le même lieu
et dans des circonstances identiques ! * » Il ajoute : « Pendant
la cérémonie et alors que le prince examinait mon costume,
j'ai du lui dire qu'à mon grand regret, je n'avais pu me
présenter devant lui en uniforme, attendu que j'avais perdu
tous mes effets dans mon naufrage, à Ceylan!... Une légère
rougeur a coloré son visage ; et me montrant sa robe : eh !
moi aussi, m'a-t-il dit, je n'ai pas mis le plus beau de mes
costumes, car si les vôtres ont péri dans l'eau , c'est le feu qui
a détruit les miens'!
CONVETÎTION FRA!«ÇAISE DE PÉKING, 25 OCTOBRE 18G0
Convention de paix additionnelle au traité de Tien-Tsin conclue
à Péking, /c 25 octobre 1860.
Sa Majesté TEmpereur des Français et Sa Majesté l'Erapcrcur
de la Chine, voulant mettre un terme au différend qui s'est
cIcYC entre les deux Empires et rétablir et assurer à jamais les
relations de paix et d'amitié qui existaient entre eux et que de
regrettables événements ont inlerronipues, ont nommé pour
leurs Plénipotentiaires respectifs, savoir :
S. M. TEmpereur des Français, le sieur Jean-Baptiste Louis,
baron Gros, Sénateur de l'Empire, Ambassadeur et Haut Com-
missaire de France en Chine, Grand-Ofïicier de l'Ordre Impérial
de la Légion d'Honneur, Chevalier Grand-Croix de plusieurs
ordres, etc., etc., etc. ;
El S. M. l'Empereur de la Chine, le prince de Koung, membre
de la Famille Impériale et Haut Commissaire ;
Lesquels, après avoir échangé leurs pleins pouvoirs, trouvés en
bonne et due forme, sont convenus des articles suivants :
Art. 1". — S. M. l'Empereur de la Chine a vu avec peine la
1. Loc. cit. y p. 168. Allusion à Lord Elgin.
2. Lac. cit., p. 16S-9. Allusion à l'incendie du Palais d'Été.
V
V
4 LES CONVENTIONS DE PEKING
<
conduite que les autorités militaires chinoises ont tenue à l'em-
bouchure de la rivière de Ïien-Tsin, dans le mois de juin de
Tannée dernière, au moment où les Ministres Plénipotentiaires
de France et d'Angleterre s*y présentaient pour se rendre à
Péking, afin d'y procéder à l'échange des ratifications des Traités
de Tien-Tsin.
Art. 2. — Lorsque l'Ambassadeur, Haut Commissairede Sa
Majesté l'Empereur des Français, se trouvera dans Péking pour
y procéder à l'échange des ratifications du Traité de Tien-Tsin,
il scia traité pendant son séjour dans la capitale avec les hon-
neurs dus à son rang, et toutes les facilités possibles lui seront
données par les autorités chinoises pour qu'il puisse "remplir
sans obstacle la haute mission qui lui est confiée.
ARf. 3. — Le Traité signé à Tien-Tsin, le 27 juin i858,
sera fidèlement mis à exécution dans toutes ses clauses, immé-
diatement après l'échange des ratifications dont il est parlé dans
l'article précédent, sauf, bien entendu, les modifications que
peut y apporter la présente Convention.
Art. 4- — L'article 4 du Traité de Tien-Tsin, par lec|uel
S. M. l'Empereur de la Chine s'engage à faire payer au Gouver-
nement français une indemnité de deux millions de taëls est
annulé et remplacé par le présent article, qui élève à la somme
de huit millions de taëls le montant de cette indemnité.
Il est convenu que les sommes déjà payées par la douane de
Canton à compte sur la somme de deux millions de taëls sti-
pulée par le Traité de Tien-Tsin seront considérées comme ayant
été payées d'a>ance et h compte sur les huit millions de taëls
dont il est question dans cet article.
Les dispositions prises dans l'article l\ du Traité de Tien-Tsin
sur le mode de payement établi au sujet des deux millions de
taëls sont annulées. Le montant de la somme qui reste à pa>er
par le Gouvernement chinois sur les huit millions de taëls sti-
pulés par la présente Convention, le sera en y alTectant le cin-
quième des revenus bruts des douanes des ports ouverts au com-
merce étranger, et de trois en trois mois ; le premier terme
commençant au i**" octobre de cette année et finissant au 3i dé-
cembre suivant. Cette somme, spécialement réservée pour le
payement de l'indemnité due à la France, sera comptée en
piastres mexicaines ou en argent cissé' au cours du jour du
I. Sycee (soie fine), argent en lingot, ressemblant à un soulier.
CONVENTION KRANÇAISK DE PÉKING. 20 OCTOBKE 1 8()0 5
pa\enienl, entre les mains du Ministre de France ou de ses
délégués.
Une somme de cinq cent mille taëls sera payée cependant
à-compte d'avance, en une seule fois, et à Tien-Tsin, le 30 no-
vembre prochain, ou plus tôt si le Gouvernement chinois le juge
convenable.
Une commission mixte, nommée par le Ministre de France et
par les autorités chinoises, déterminera les règles à suivre pour
effectuer les payements de toute l'indemnité, en vérifier le mon-
tant, en donner quittance et remplir enfin toutes les formalités
que la comptabilité exige en pareil cas.
Art. 5. — La somme de huit millions de taëls est allouée au
Gouvernement français pour Tindemniser des dépenses que ses
armements contre la Chine l'ont obligé de Aûre, comme aussi
pour dédommager les Français et les protégés de la France qui
ont été spoliés, lors de l'incendie des factoreries de (Canton, et
indemniser aussi les missionnaires catholiques qui ont souffert
dans leurs personnes ou leurs propriétés. Le Gouvernement
français répartira cette somme entre les parties intéressées dont
les droits ont été légalement établis devant Lui et en raison de
ces mêmes droits, et il est convenu, entre les Parties contrac-
tantes, qu'un million de tacls sera destiné à indemniser les sujets
français ou protégés par la France des pertes qu'ils ont éprouvées
ou des traitements qu'ils ont subis, et que les sept millions de
taels restant seront affectés aux dépenses occasionnées par la
guerre.
Art. 6. — Conformément à l'édit impérial rendu le 30 mars
18/46, par l'Auguste Empereur Tao-Rouang, les établissements
religieux et de bienfaisance qui ont été confisqués aux chrétiens,
pendant les persécutions dont ils ont été les victimes, seront
rendus à leurs propriétaires par fljyiJjaiHîisc/dc Son Excellence le
Ministre de France en Chine, auquel le Gouvernement impérial
les fera délivrer avec les cimetières et les autres édifices qui en
dépendaient.
Art. 7. — La ville et le port de Tien-Tsin, dans la province
de Pe Tché-li, seront ouverts au commerce étranger, aux mêmes
conditions que le sont les autres villes et ports de l'Empire où ce
commerce est déjà permis, et cela à dater du jour de la signa-
ture de la présente Convention, qui sera obligatoire pour les
deux nations, sans qu'il soit nécessaire d'en échanger les ratifica-
6
LES CONVENTIONS DE PEKING
lions, et qui aura la même force et valeur que si elle était insérée
mot à mot dans le Traité de Ïien-Tsin. .
Les troupes françaises qui occupent cette ville pourront, après
le payement des cinq cent mille taêls dont il est question dans
l'article 4 de la présente Convention, Tévacuer pour aller s'éta-
blir à Ta-Kou et sur la côte nord du Chan-toung, d'ovi elles se
retireront ensuite dans les mêmes conditions qui présideront à
Tévacuation des autres points qu'elles occupent sur le littoral de
l'Empire. Les commandants en chef des forces' françaises auront
cependant le droit de faire hiverner leurs troupes de toutes armes
à Tien-Tsin, s'ils le jugent convenable, et de ne les en retirer
qu'au moment où les indemnités dues par le Gouvernement
chinois auraient été entièrement payées, à moins cependant qu'il
ne convienne aux commandants en chef de les en faire partir
avant cette époque.
Art. 8. — Il est également convenu que, dès que la présente
Convention* aura été signée, et que les ratifications du Traité de
Tien-Tsin auront été échangées, les forces françaises qui occu-
pent Chousan évacueront cette île, et que celles qui se trouvent
devant Péking se retireront à Tien-Tsin, à Ta-Kou, sur la côte
nord du Chan-toung, ou dans la ville de Canton, et que, dans
tous ces lieux, ou dans chacun d'eux, le Gouvernement français
pourra, s'il le juge convenable, y laisser des troupes jusqu'au
moment où la somme totale de huit millions de taëls sera payée
en entier.
Art. 9. — Il est convenu entre les Hautes Parties Contrac-
tantes que, dès que les ratifications du Traité de Tien-Tsin
auront été échangées, un édit impérial ordonnera aux autorités
supérieures de toutes les provinces de l'Empire de permettre à
tout Chinois qui voudrait aller dans les pays situés au delà des
mers pour s'y établir ou y chercher fortune, de s'embarquer, lui
et sa famille, s'il le veut, sur les bâtiments français qui se trou-
veront dans les ports de l'Empire ouverts au commerce étranger.
Il est convenu aussi que, dans l'intérêt de ces émigrés, pour
assurer leur entière liberté d'action et sauvegarder leurs intérêts,
les autorités chinoises compétentes s'entendront avec le Ministre
-de France en Chine pour faire les règlements qui devront assu-
rer à ces engagements, toujours volontaires, les garanties de
moralité et de sûreté qui doivent y présider.
Art. 10 ET DERNIER. — II cst bien entendu, entre les Parties
w
CONVENTION FR\.\Ç\ISK DE PÉKINfi, 3 5 OCTOBHE 1 8()0 y
Con trac tantes, que le droit de tonnage qui, par erreur, a été
fixé dans le Traité français de Tien-Tsin, à cinq maccs* par
tonneau sur les bâtiments qui jaugent cent cinquante tonneaux
et au-dessus, et qui, dans les Traités signés avec l'Angleterre et
les États-Unis, en i858, n*est porté qu'à la sommé de
quatre maces, ne s'élèvera qu'à cette même somme de quatre
maces, sans avoir à invoquer le dernier paragraphe de l'article 27
du Traité de Tien-Tsin, qui donne à la France le droit formel
de réclamer le traitement de la nation la plus favorisée.
La présente Convention de paix a été faite à Péking, en quatre
cx()éditions, le 25 octobre 1860, et y a été signée par les Plé-
nipotentiaires respectifs, qui y ont apposé le sceau de leurs
armes.
Bahon Gros. Prince de Koung.
La convention de Péking est muette au sujet des 200 000
laëls réclamés dans Pultimatum du i3 octobre* pour être
répartis aux victimes du guet-apens de Toung-tcheoa ; « par
condescendance pour le prince Koung, il a été convenu,
entre Lord Elgin et moi, dit le baron Gros, que cette
indemnité imposée comme punition au gouvernement chi-
nois, et qui avait déjà été payée avec exactitude, ne serait
pas mentionnée dans un acte officiel qui rétablissait la paix
entre la Chine et les puissances alliées^ ».
I. La dixicme partie du taëU mace vient du malais mâs^ sant^krit
washoy une fève.
2- Le i3 octobre 1860, le baron Gros, dans une dépêche au Prince
de Koung, avait stipule deux clauses :
« Par la première, le gouvernement chinois promettra de payer une
indemnité de 200000 tacls aux victimes françaises de l'attentat du 18 sep-
tembre dernier, et à verser 'de suite celte somme entre les mains du tré-
sorier de l'armée française en Chine.
a Par la seconde, le gouvernement chinois s'efigagera à faire rendre
au ministre de France en Chine les églises, cimetières, maisons, terrains
et autres propriétés qui en dépendaient et dont parle le décret impérial
de Tao-Kouang. » (Livre jaune du Baron Gros, p. i38-i39.)
3. Livre jaune du Baron Gros, p. i74-5.
8
LES CONVENtlONS DE PÉRING
RATIFICATIONS DU TRAITÉ DE TIEN-TSIN, 25 OCTOBRE 1860
Le jour même (26 octobre 1860) de la signature de la
convention, les ratifications du traité de Tien-Tsin étaient
échangées :
Le 35 octobre 1860, les Hauts Commissaires des Empires de
France et de Chine, munis de pleins-pouvoirs trouvés récipro-
quement en bonne et due forme, savoir :
Pour l'Empire de France, S. Exe. le Baron Gros, sénateur de
l'Empire et Ambassadeur Extraordinaire de S. M. l'Empereur
des Français en Chine, Grand-Officier de la Légion d'Honneur.
Chevalier Grand-Croix de plusieurs ordres, etc., etc. ;
Et pour l'Empire de la Chine, le Prince de Koung, membre de
la famille Impériale et Haut Commissaire ;
Se sont réunis au palais de Li-Pou, dans Péking, à l'effet de
procéder à l'échange des ratifications du Traité de paix, d'amitié
et de commerce signé à Tien-Tsin le 37 juin i858, ayant avec
eux les secrétaires et les interprètes des deux nations ; et S. Exe.
le Haut Commissaire de France a remis entre les mains de S. A.
Impériale le Prince de Koung l'instrument original du Traité de
Tien-Tsin, transcrit dans les deux langues et revêtu du grand
sceau de l'État de l'Empire de France, et delà signature de S. M.
l'Empereur des Français, qui déclare dans cet acte que toutes
les clauses dudit traité sont ratifiées et seront fidèlement exécutées.
S. A. l. ayant reçu le traité ainsi ratifié, a remis à son tour à
S. Exe. le Haut-Commissaire français l'un des exemplaires du
même traité approuvé et ratifié au pinceau vermillon par S. M.
l'Empereur de la Chine, et l'échange des ratifications du traité
signé h Tien-Tsin en i858 ayant eu lieu, les Hauts-Commis-
saires Impériaux ont signé le présent procès- verbal , rédigé par
leurs secrétaires respectifs, et y ont apposé le cachet de leurs
armes.
Fait en double expédition, dans le palais de Li-Pou, à Péking,
le 35 octobre 1860.
Baron Gros.
Koung.
La déclaration suivante a été apposée sur le texte original du
traité de Tien-Tsin, que le Prince Koung a remise à l'Am-
ÉDIT IMPÉRIAL 9
bassadeur de France en échange du texte ratifié par S. M. l'Em-
pereur des Français :
Ratification du traité signé à Tien-Tsin le 2'] juin i858.
Moi, Prince de Koung, membre de la Famille lmj)énale et
Haut-Commissaire, muni de pleins-pouvoirs, je déclare et certifie
que le sceau de l'Empereur a été appose sur rcnscmblo des ar-
ticles qui précèdent, et qui forment le traité original signé à Tien-
Tsin, il V a deux ans, afin de prouver clairement que l'Empereur
de la Chine ratifie et confirme ce traité, et donner une garantie
qu'il sera mis à exécution dans toutes ses clauses, sans qu'il soit
nécessaire de le re>ôtir d'une autre ratification Impériale.
En foi de quoi, j'ai écrit la présente déclaration sur le traité
lui-même, pour qu'elle lui serve de garantie à perpétuité.
Fait à Pé-King, le 25 octobre 1860.
(Suit la signature du Prince et son sceau de Commissaire Im-
périal).
Le ministre Wen Siang avoua depuis à M. Wade que les
trois points sur lesquels rEnipcrcur était décidé à résister
étaient : la résidence à Péking, le système de passeports et
rouverture du Yang-tseu au commerce étranger'.
ÉDlT IMPERIAL
Le Conseil intime a reçu le 38 octobre dernier un décret
impérial ainsi conçu :
Le Prince Koung, Yi-Sin, nous ayant adressé un rapjwrt sur
l'échange des ratifications des traités qui a eu lieu le a/i et le
26 octobre dernier, nous avons décrété que les traités échangés
par le Prince Koung, Yi-Sin, ainsi que les conventions nouvelles
signées avec la France et l'Angleterre sont confirmés et ratifiés
dans tous leurs articles et seront toujours exécutés.
A partir d'aujourd'hui les hostilités cesseront pour toujours,
la paix est rétablie et pour que les uns et les autres aient une
entière confiance dans cette paix, et ne se laissent pas 'égarer par
des sentiments de défiance, nous ordonnons que ces trailésTsoient
I. Rennie, Peking and the Pekingcse^ II, p. 67-8.
'^'^^fii')^'^^^
lO
LES CO.NVF.NTIONS |)K PKKINC;
publiés en entier dans toutes les provinces, afin que les vice-rois,
les gouverneurs et les grands mandarins agissent en conséquence.
Que ceci soit respecte.
CIRCULAIRE DU PRINCE KOUNG
1
Moi, Prince de Koung, membre de la famille impériale,
assisté du premier ministre Roueï-Liang, et du Ministre des
Finances Wen, je porte à votre connaissance que dans le mois,
d'octobre de celle année, j'ai arrêté, signé et scellé avec le repré-
sentant de la France, une convention de Paix, et échangé aussi
les ratifications du traité conclu il y a deux ans, et que je viens
de Recevoir, en outre, un décret impérial qui ordonne de publier
le traité en entier dans la Gazette de Péking, et de l'envoyer dans
toutes les Provinces pour qu'il soit rendu public dans chaque
département, dans chaque arrondissement et dans chaque district,
afin que partout on s'y conforme.
Il est donc de mon devoir de vous adresser, avec cette dépêche,
5o exemplaires du Traité, aoo de la Gazette, et 300 de la Pro-
clamation, et j'espère que le noble gouverneur agira en consé-
quence.
C'est à cet effet que j'écris cette dépêche au noble gouverneur
de la Province des deux Kouang, etc.. mois de novembre 1860.
CO:<îVE>TIO?î ANGLAISE DE PEKING, 2^ OCTOBRE 1860
La veille (24 octobre) le plénipotentiaire anglais, Lord
Elgin-, avait également signé à quatre heures au Li Pou,
la convention de paix et était ensuite retourné au quartier
général anglais; deux mille hommes l'escortaient. Son col-
lègue, le baron Gros, écrivait le même jour: « J'ai su dans
1. Adressée aux gouverneurs- généraux des provinces du Kouang-
Toung, du Kiang-Sou. du Fou-Kien, du Ghan-Toung et du Tchc-Kiang.
a. James, huitième comte d'Elgin et douzième comte de Kincardinc,
Gis de l'ambassadeur à Condtanlinople, dont la collection de marbres est
aujourd'hui conservée au British Muséum, né à Londres, 20 juillet 181 1.
Avant ses missions en Chine, il avait été gouverneur de la Jamaïque et
gouverneur général du Canada ; depuis il a été vice-roi do l'Inde ou il
mourut le 20 novembre i863.
k '
CONVENTION ANGLAISE I)K PKM.NG, 3 4 OCTOBUK l8()0 I |
la journée que le prince Koung, exact au rendez-vous donné,
avait attendu pendant deux heures trois quarts l'arrivée do
Tambassadeur d'Angleterre. Que celui-ci avait montré une
roideur qui avait effrayé le jeune prince, et que Tentrevue
avait été plus que pénible pour lui S).
Par cette convention, lord Elgin obtenait : dos excusos
pour Tattaque de Ta-Kou de juin 1809, le droit de rcsidenre
pour un ministre anglais à Péking, une indemnité de huit
millions de taëls pour frais de guerre (six millions) et dom-
mages aux rébidcnts anglais (deux milhons) au liou de Tin -
demnité de l'article séparé du traité de Tion-Tsin ; Tien-
Tsin ouvert au commerce, règlement de l'émigration, cession
à l'Angleterre de Kao-loung (Kieou-louiig) en face de Hong-
kong; exécution immédiate du traité de Ticn-Tsin; o>a-
cuation des Chou-san, après la signature des conventions ;
occupation de Tien-Tsin, des forts de Ta-kou, de la rolc
nord-est du Chan-toung et de Canton jusqu'au paiement de
l'indemnité. Les ratifications du traité de Tien-Tsin étaient
échangées le ménie jour.
I. Livre jaune du Baron Gros, p. i65.
t
\
CHAPITRE II
ANCIENNES RELATIONS DE L'ANGLETERRE ET DE LA FRANGE
AVEG LA GHINE
ANCIENNES RELATIONS DE l/vNGLETERRE
Lr commerce anglais avec la Chine commence en réalité
le 16 jiiillcl iSgC), époque à laquelle la reine Elisabeth écrit
h Tempe reur de la Chine une leltrc en faveur des deux né-
gociants et citoyens de Londres, Richard Allen et Thomas
Bromfield. Celte letlre devait être portée par le capitaine
Benjamin VVood, qui commandait trois navires, the Bear,
llie Bear\s Whc/p et le Benjamin, équipés aux frais de Sir
Robert Dudley. Les trois navires disparurent en route. La
première compagnie anglaise des Indes orientales obtint sa
charte de la reine Elisabeth le 3i décembre 1600, sous le
nom de the Governour and Company of Merchants of Lon-
don trading into the Kast Indies. En f6o4, Jacques l*-'""
accorda la permission de faire le commerce an « Cathay,
Chine, Japon, Corée et Cambodge » à Sir Edward Michel-
borne; les elTorls dos Anglais avaient d'ailleurs pour objectif
les Indes et les Moluques. Une autre compagnie connue sous
le nom de Courten's Association ou de the Assada^ Mer-
dumtSy créée en i635, fut réunie à la Compagnie de Londres
en i65o. En i65^-i655, Olivier Cromwell accorda une
charte à la Conipany of Merchant Adventnrers, qui fusionna
également avec la Compagnie de Londres en 1 655-1 ôSy. En
s
I. A Madagascar.
ANCIENNES RELATIONS DE l'aNGLETERHE ï3
1698, une concurrence formidable fut faite par the Eng-
lish Company trading to the East Indies ou E/iglish Com-
pany.
En Chine, nous notons qu'en i634, le capitaine Weddell
explora la rivière de Canton, où il fut mal reçu, grâce aux
agissements des Portugais, mais il obtint par son énergie
pleine satisfaction. En i644, les Anglais envoient à Macao
le navire Hinde, qui est obligé de payer des droits énormes ;
en 1672, on donne Tordre d'établir des factoreries au Tong-
king, à Tai-wan, au Japon et en Chine ; ils ne réussirent
d'ailleurs à établir aucun commerce avec Formose. Enfin,
en 1702-8-9, les compagnies rivales de Londres (i\. Anglaise
des Indes orientales sont réunies en une seule sous le nom
de the United Company of Mer chants trading to the East
Indies^ ; à cette époque, les Anglais avaient cherché à établir
des factoreries au lûûg^kipg, à Poulo-Condor, à Macao, à
Amoy, aux Chousan, à Tai-wan, à Canton et à Magindanao;
les deux premières seulement sont indiquées dans l'acte de
constitution des compagnies comme étant en activité. .Nous
a\ons ailleurs* marqué les difficultés des Anglais en Chine
au xvni^ siècle et la manière dont Jte/commerce était conduit
dans cette ville à la même époqy<l/ iSous ne rappellerons ici
que les dates principales: 1742, arrivée à Canton du com-
mcKiorc Anson, qui obtient avec peine l'autorisation de faire
réparer son navire ; 1704, les Anglais, fatigués dos exigences
des autorités locales, veulent s'établir à Mng-po ; 17G2, TAn-
glais Flint est emprisonné pendant trois ans pour avoir essayé
d'aller en ambassade à Péking ; 1778, un autre Anglais,
Scott, est exécuté par les Chinois pour un crime imaginaire;
1784, un canonnicr de la Lady Hughes, cause involontaire
de la mort d'un Chinois, est également mis à mort. Enfin,
I. Désignée sous le nom de The Honourable East India Company.
j. Grande Encyclopédie.
ia, espérant régulariser une situation de jour en
intolérable, se décidèrent à envoyer une ambassade
, sur l'avis de lord Melville ; l'ambassade était
le demander l'autorisation de faire le commerce aux
à Ning-po et à Tien-Tsin et d'avoir un entrepôt à
Pabolition des droits de transit entre Canton et
au moins une grande réduction ; enfin, qu'aucun
atoÎFC ne soit prélevé en dehors de ceux prescrits par
ticîel. Une première ambassade envoyée avec le c6-
licart h bord do la Veslale avait péri en mer (i 788),
LOno «AC*RT!SEÏ
t à la tète de l'ambassade George Macartney ; Ma-
nommé le 3 niai 1792, quittait Portsmoulh 1«
nbre de la même année ; son ambassade débarqua
oung-lcheou, se i-cndil à Péking, fut oUigéc d'aller
Icnce d'été de l'empereur, on Mongolie, à Dje-bol,
'obtint d'ailleurs aucun avantage. Arrivée à Péking
t 1793, l'ambassade quittait cette ville le 7 octobre
. reprenait la mule du Sud, on partie jwrle Grand
qu'à Hang-tcbeoii , de là aux Chousan, et enfin à
, i Macao. Macartney quittait la Chine le 17 mars
lébarquait A Porlsmouth le 5 septembre de la même
un voyage avait coûté 80000 livres sterling et
icn rnpiTOrté h son pays. Au commoncemenl du
signaler les efibrts malheureux des- Anglais en 180a
i Macao, et la déconfiture de l'amiral Drury. En
uvclle ambassade anglaise, sous la conduite de lord
qui s'embarqua sur VAlcesIe le 8 février ; la guerre
, pays tributaire de la Chine, et la maladresse dos
urs firent de cette ambassade, h l'é[>oque de Kia-
L véritable désastre diplomatique. D'année en année,
illés surgissent à Canton entre Anglais cl Chinois ;
TRAITÉ DE NANKING, 29 AOUT l'842 l5
une mission spéciale de lord Papier, envoyée à Canton par
Guillaume IV (i833-i83/|), ne réussit pas et se temnino par
la retraite et la mort par épuisement de lord Napier (en oc-
tobre i834) ; enfin, la destruction de 20 283 caisses d'opium
au mois de juin 1839 amena définitivement Tintervention
armée de TAnglelerre.
TRAITÉ DE NANKIPiG, 29 AOUT l8/|2
Inutile ici de raconter à nouveau cette guerre dite A'' opium ;
disons seulement qu'après la prise de Chang-liaï, la flolto
anglaise remontant le Kiang pour attaquer iN'anking, obligea
les Chinois, malgré leur entêtement, à signer un traité dans
cette dernière ville. Le traité de Nanking du 29 août ï8/|2,
ratifié à Hong-kong le 26 juin i8/|3, signé, d'ime part, par
le major général. Sir Henry Poltinger, et, de Tautre, par
les Hauts Commissaires Ki-Ying et Ilipou à bord du navire
de guerre anglais le ConnvalliSy se ccunposc de treize ar-
,tklefi^ dont le secopd p&\ 1p pln^ impnHfint ; il mnrqur qur
les cinq ports de Canton, Amoy, Fou-tcheou, Ning-po et
Chang-Haï, sont ouverts au commerce britannique et que des
consids Y seront installés ; par le troisième, Tile de Hong-
kong est cédée à TAngleterre; une indenmité totale de
21 millions de dollars, tant pour Topium saisi que pour les
dépenses de guerre, devait être payée à l'Angleterre et la
corporation des marchands hannistes* cessait d'exister. On
ne peut exagérer l'importance de ce traité, qui est le point
de départ de nouvelles relations des étrangers avec la Chine.
Sir John Francis Davis est le premier gouverneur de Hong-
kong, mais ce port, reconnu colonie anglaise par un ordre
du Conseil, le 5 avril i843, est déclaré libre : Macao et
I. \je% hannistes ou Hong Merchants, étaient, h Canlon, les mar-
chands ayant le privilège exclusif du commerce avec les étrangers ; leur
réunion formait le co-ho/ig ou co-hang.
l6 RELATIONS DE L' ANGLETERRE ET DE LA FRANCE AVEC LA CHINE
Canton perdent ainsi beaucoup de leur importance. D'autre
part, les Anglais organisent leurs autres établissements con-
sulaires et particulièrement celui de Chang-Haï.
ANCIENNES RELATIONS DE LA FRANCE
Les relations de la France avec la Chine ne sont pas fort
anciennes. Une compagnie de Chine, créée le 25 sep-
tembre 1660, fut réunie k la Compagnie des Indes en août
1664 ; celte dernière céda son privilège pour la Chine à une
société Jourdan, de la Coulange et C^°, le 4 janvier 1698,
qui installa le commerce de la France à Canton. Une troi-
sième compagnie créée par lettres patentes du 19 février 17 13
envoya des vaisseaux'en Chine h partir de 171^ ; lors de la
réunion de toutes les compagnies en une seule, en mai 1719,
notre commerce en Chine prit un peu plus d'extension.
Lors de la suspension du privilège delà Compagnie des Indes
orientales, im consulat de France fut créé à Canton le 3 fé-
vrier 1776 ; il ne dura que jusqu'à la fin du siècle ; pendant
cotte période, l'influence de la France ne s'exerce guère que
par les missions catholiques, et surtout à Péking.
Le consulat de France à Canton ne fut rétabli que sous
la Restauration, en 1829; il se composait en i843, lorsqu'on
se décida à envoyer une mission extraordinaire en Chine,
d'un consul ; le comte de Ratti Menton ; d'un élève-consul,
Charles- Alexandre Cluillaye; d'un chancelier, Aimé Rivoirc ,
et d'un interprèle, J.-M. Callery, ancien prêtre des Missions
étrangères.
AMBASSADE DE LAGRENÉ.
Le litre d'envoyé extraordinaire et ministre plénipoten-
tiaire fut donné à M. ïhéodose de Lagrené*; le chef de la
I. Théodose-Marie- Melchior-Josoph de Lagrcnc. né on Picardie, le
i4 mars 1800. mort le 27 avril i80a ; entré en 1822 aux Affaires ctran-
TRAÏT<% de N\N-KING. 34 OCTOBRE l844 ï"^
mission, accompagné par sa femme et ses deux filles,
M"** Gabrielle et Olga de Lagrené, avait pour le seconder :
1® MM. de Ferrière-le-Vayer, premier secrétaire ; Callery,
interprète ; Bernard d'Harcourt, second secrétaire ; Xavier
Reymond, historiographe ; Melchior Yvan, médecin ; de
Montigny, chancelier ; Macdonald de Tarente, attaché libre ;
Marey-Monge, Femand Delahante, attachés payés ; de la
Guiche et de Charlus, attachés libres ; 2° les délégués du
Ministère du Commerce, désignés par les Chambres de
commerce de Reims, de Mulhouse, de Saint-Etienne, de
Lyon et de Paris : MM. Auguste Haussmann, cotons ;
^ataIis Rondot, laines; Isidore Hedde, soies; Renard,
articles dits de Paris ; 3" les représentants du Ministère des
Finances : MM. Jules Itier, inspecteur des douanes, chargé
d'étudier la question des tarifs et de la navigation ; Charles
LavoUée, employé des finances.
TRAITÉ DE WHAMPOA, 2 4 OCTOBRE l844
Le résultat de cette mission fut le traité signé h Tem-
bouchure de la rivière de Canton, à Whampoa, à bord de la
corvette française à vapeur, VArchimèr/e, le 2/1 octobre i844
(i3® jour de la 9" lune de la 24® année Tao-Kouang), par
M. de Lagrené et Ki-ying, plénipotentiaire chinois; les
ratifications furent échangées à Macao, le 25 août iS^b. Le
traîti^^ qiiî 1 rnmr|]ft jpnHMA Iac rnnv^p{^^ps anglaise et
américaine, se compose de trente-six articles, dont l'un,
l'article XXII, a une importance exceptionnelle, car il est
gères sous le ministère de Mathieu de Montmorency ; successivement
secrétaire d* Ambassade en Russie (où il se maria) ; ministre plénipoten-
tiaire en Grèce ; chargé de sa grande mission de Chine ; à son retour créé
Pair de France, juillet i846; siégea au Luxembourg jusqu'en i848 ; élu
en 1849 représentant de la Somme à l'Assemblée législative ; rentré dans
la vie privée après le coup d*Etat du a décembre, il devint l'un des mem-
bres du Conseil d'Administration du Chemin de fer du Nord. M'»* de
L*agroné, née Daubcnsky, est morte en janvier 1901.
CORDIBR. I. 2
l8 RELATIONS DE l'aNGI.ETERRE ET DE LA FRANCE AVEC LA CHINE
cité fréquemment dans les documents que nous publions
aujourd'hui; le voici :
« Tout Français qui. conformément aux stipulations de Tar-
tîcle II, arrivera dans l'un des cinq ports, pourra, quelle que soit
la durée de son séjour, y louer des maisons et des magasins pour
déposer ses marchandises, ou bien affermer des terrains et y
bâtir lui-môme des maisons et des magasins. Les Français pour-
ront, de la môme manière, établir des églises, des hôpitaux, des
hospices, des écoles et des cimetières. Dans ce but, l'autorité
locale, après s'être concertée avec le consul, désignera les quar-
tiers les plus convenables pour la résidence des Français, et les
endroits dans lesquels pourront avoir lieu les constructions pré-
citées. Le prix des loyers et des fermages sera librement débattu
entre les parties intéressées, et réglé, autant que faire se pourra,
conformément à la moyenne des prix locaux. Les autorités
Chinoises empocheront leurs nationaux de surfaire ou d'exiger
des prix exorbitants, et le consul, de son côté, veillera à ce que
les Français n'usent pas de violence ou de contrainte pour forcer
le consentement des propriétaires. 11 est bien entendu, d'ailleurs,
que le nombre des maisons et l'étendue des terrains à affecter
aux Français dans les cinq ports ne seront point limités, et qu'ils
seront déterminés d'après les besoins et les convenances des
ayants-droit. Si des Chinois violaient ou détruisaient des églises
ou des cimetières F'rançais, les cou})ables seraient punis suivant
toute la rigueur des lois du pays. »
Cette clause était une nouvelle confirmation du protectorat
exercé sur les missions par la France et devait servir de pré-
cédent au baron Gros à Péking en i86o.
NOUVELLES CAUSES DE CONFLIT.
Mais, de jour en jour, les difficultés augmentaient; la
Chine voyait grandir Tinduence de ces étrangers qu'elle mé-
prisait plus qu'elle ne les redoutait ; elle ignorait, restée sta-
tionnaire elle-même, les progrès faits autour d'elle, et les
demandes faites par les Européens n'étaient pour elle que des
suppliques respectueusement présentées au Trône par des
NOUVELLES CAUSES DE CONFLIT ig
peuples tributaires. Cependant il devenait nécessaire aux
puissances occidentales d'avoir accès aux ports du Nord et à
la capitale de TEmpire ; les jours de Macartney étaient loin-
tains et c'était avec le Fils du Ciel lui-même, non avec ses
représentants provinciaux, dans son Palais et non dans le
Yamen d'un vice-roi, que Français et Anglais désiraient con-
tinuer des relations entamées dans une capitale du centre ou
du midi de l'Empire. La communauté des intérêts de la
France et de l'Angleterre établie par la guerre de Crimée
permettait et préparait une action commune de ces deux
puissances contre l'Empire du Milieu.- Que de prétextes
n'étail-il pas facile de trouver pour intervenir soit diploma-
tiquement, soit militairement !
Le 28 février i856, un prêtre du séminaire des Missions /
étrangères de Paris, l'abbé Auguste Chapdelaine*, était mis •
à mort, après de cruelles tortures, à Si-lin Hien dans le
Kouang Si ; le prétexte était bon pour la France : il fut^
moins bon pour l'Angleterre. Le lortcha^ Arrow battant
pavillon anglais, et commandé par un Irlandais, Thomas
Kennedy, était saisi à Canton le 8 octobre i856. Les Chi-
nois prétendaient avec juste raison que la licence de ce navire
était expirée depuis le 27 septembre et ne devait plus par
suite porter le pavillon anglais. L'occasion était excellente
pour obtenir de la Chine de nouvelles concessions, toute
satisfaction étant refusée par les autorités de Canton.
/TLa guerre fut donc déclarée et la France et l'Angleterre
grent choix /pour diriger leurs négociations avec la Chine, du
Baron Gros, et du Comte d'Elgin et de Kincardine. Sans
entrer dans le détail des opérations militaires, rappelons que
la barre du Pei Ho ayant été forcée à Ta-Kou par les alliés
1. Ghapdelaine, Auguste, ne à La Rochelle (diocèse de Coutanccs),
6 janvier i8i4 ; parli [K)ur la Chine, 39 avril i853.
2. On appelle iortcha un bâtiment à coque européenne, généralement
commandé par un Européen, avec une mftture et un équipage indigènes.
30 RELATIONS DE l'aNGLETERRE ET DE LA FRANCE AVEC LA CHINE
(20 mai i858), les Chinois, représentés par Kouei-Liang et
Houa Cha-na, se déterminèrent à signer à Tien-Tsin des
traités avec TAngleterre et la France. Le traité anglais
(26 juin i858) comprend cinquante-six articles. Les prin-
cipales clauses de ce traité sont : le droit pour l'Angleterre
d'avoir un ambassadeur ou un ministre à la cour de Péking,
de même que pour la Chine d'avoir un représentant à la
^our de Sf^int-T^'"^"; ^'tifir^"^ "^^" ^'ilt^; Tchen-Kiang, sur le
Yang-tseu, est ouvert imm^diatpmont mi pnmmrrrr; Han-
RéoU le gAra jiprps l^j;pii>|)|i«;s^mpnf rlfi |p paix. OutrC IcS
)oi*ts de Canton, Amoy, Fou-tchéou, INing-po etChang Haï,
ouverts par le traité de Nan-King, les étrangers devront
[gaiement avoir accès à : Nieou tchouang (Mandchou rie),
[-tchéou (Tche-fou, Chan-toung), Tai-wan (Formose),
Tchao-tchéou (Swatow, Kouang-toung) et Kioung-tchéou
(Haïnan). D'autres clauses traitent des droits de douane, de
navigation, etc. Enfin les ratifications devaient être échangées
à Péking, dans l'année qui suivrait la signature du traité.
Dans im article supplémentaire, il était convenu que les
forces anglaises se retireraient de Canton après le paiement
d'une indemnité de deux millions de taëls pour domma-
ges-et-inlérêts, et de deux millions de taëls pour les frais
d'expédition.
TRAITÉ DE TIEN-TSIΫ, 27 JUlî«î l858
Le traité français renferme quarante-deux articles, diffé-
rant peu du traité anglais. Parmi les ports ouverts, Tam-
soui dans Tîle de Formose, ainsi que Nan-King, dans le
Kiang-sousont ajoutés (cette dernière stipulation resta lettre
morte) dans le traité français ; en revanche, Nieou-tchouang
n'y figure pas.
TR\iTK DK Tn:N-TsiN, 37 J^l^ i8r)8 ai
Traité (Tamitié, de commerce et de navigation entre la France et
la Chine, signé à Tien-Tsin, le 2'] juin i858.
Sa Majesté rEmpereur des Français et Sa Majesté l'Empereur
de la Chine, animés Tun et l'autre du désir de mettre un terme
aux différends qui se sont élevés entre les deux Empires, et vou-
lant rétablir et améliorer les relations d'amitié, de commerce et
de navigation qui ont existé entre les deux Puissances, comme
aussi en régulariser Texistence, en favoriser le développement et
en perpétuer la durée, ont résolu de conclure un nouveau Traité,
basé sur l'intérêt commun des deux pays, et ont, en conséquence
nommé pour leurs Plénipotentiaires, savoir :
Sa Majesté l'Empereur des Français, le sieur Jean-Baptiste
Louis baron Gros, Grand OfTîcier de la Légion d'honneur. Grand
Croix de l'Ordre du Sauveur de Grèce, Commandeur de l'Ordre
de la Conception de Portugal, etc., etc., etc..
Et Sa Majesté l'empereur de la Chine, Kouei-Liang, Haut
Commissaire impérial de la dynastie Ta-Tsing, Grand Ministre du
Palais Oriental, directeur général des affaires du conseil de jus-
tice, etc. ; et Hoûa Cha-na, Haut Commissaire impérial de la dy-
nastie Ta-Tsing. président du conseil des fmances, général de
l'armée sino-tartare de la Bannière bordée d'azur, etc., etc.. etc. ;
Lesquels, après avoir échangé leurs pleins-pouvoirs, qu'ils ont
trouvés en bonne et due forme, sont convenus des articles sui-
vants :
Art. i". — Il y aura paix constante et amitié perpétuelle entre
Sa Majesté l'Empereur des Français et Sa Majesté l'Empereur de
la Chine, ainsi qu'entre les sujets des deux Empires, sans excep-
tion de personnes ni de lieux.
Us jouiront tous également, dans les États respectifs des Hautes
Parties Contractantes, d'une pleine et entière protection pour
leurs personnes et leurs propriétés.
Art. 3. — Pour maintenir la paix si heureusement rétablie
entre les deux Empires, il a été convenu entre les Hautes Parties
Contractantes qu'à l'exemple de ce qui se pratique chez les nations
de l'Occident, les Agents diplomatiques dûment accrédités par
S. M. l'Empereur des Français auprès de S. M. l'Empereur de la
Chine pourront se rendre éventuellement dans la capitale de
l'Empire, lorsque des affaires importantes les y appelleront.
Il est convenu entre les Hautes Parties Contractantes que, si_
I
32 RELATIONS DE L AINGLETERHE ET DE LA FRANCE AVEC LA CHINE
Tune des puissances qui ont un Traité avec la Chine obtenait,
pour SCS agents diplomatiques le droit de résider à poste fixe à
Jching. ia Franrftjmiirnit immfdiatfmpnt. du m^mr droit.
Les Agents diplomatiques jouiront réciproquement, dans le
lieu de leur résidence, des privilèges et immunités que leur
accorde le droit des gens ; c'est-à-dire que leur personne, leur
famille, leur maison et leur correspondance seront inviolables,
qu'ils pourront prendre à leur service les employés, courriers,
interprètes, serviteurs, etc., qui leur seront nécessaires.
Les dépenses de toute espèce qu'occasionneront les Missions
diplomatiques de France en Chine seront supportées par le Gou-
vernement Français. Les Agents diplomatiques qu'il plaira à
S. M. l'Empereur de la Chine d'accréditer auprès de S. M. l'Em-
pereur des Français seront reçus en France avec tous les hon-
neurs et toutes les prérogatives dont jouissent, à rang égal, les
Agents diplomatiques des autres nations accrédités à la Cour de
S. M. l'Empereur des Français.
Art. 3. — Les communications officielles des Agents diplo-
matiques et consulaires Français avec les autorités chinoises seront
écrites en Français, mais seront accompagnées, pour faciliter le
service, d'une traduction chinoise aussi exacte que possible, jus-
qu'au moment où le Gouvernement Impérial de Péking, ayant
des interprètes pour parler et écrire correctement le Français, la
correspondance diplomatique aura lieu dans cette langue pour les
Agents Français et en chinois pour les fonctionnaires de l'Empire.
Il est convenu que jusque-là, en cas de dissidence dans l'inter-
prétation à donner au texte Français et au texte Chinois au sujet
des clauses arrêtées d'avance dans les conventions faites de com-
mun accord, ce sera le texte Français qui devra prévaloir.
Cette disposition est applicable au présent traité. Dans les
communications entre les autorités des deux pays, ce sera toujours
le texte original et non la traduction qui fera foi.
Art. 4» — Désormais, les correspondances officielles entre les
autorités et les fonctionnaires des deux pays seront réglées suivant
les rangs et les positions respectives et d'après les bases de la
réciprocité la plus absolue. Ces correspondances auront lieu entre
les hauts fonctionnaires français et les hauts fonctionnaires chi-
nois, dans la capitale ou ailleurs, par dépèche ou communi-
cation ;
Entre les fonctionnaires français en sous-ordre et les hautes
TRAITÉ DE TIEN-TSIX, 2"] JUIN l858 aS
autorités des provinces, pour les premiers par exposé, pour les
seconds par déclaration ;
Entre les ofTiciers en sous-ordre des deux nations, comme il
est dit plus haut, sur le pied d*une parfaite égalité.
Les négociants, et généralement tous les individus qui n*ont
pas de caractère officiel, se serviront réciproquement de la for-
mule Représentation dans toutes les pièces adressées ou destinées
pour renseignements aux autorités respectives.
Toutes les fois qu'un Français aura à recourir à Tautorité
chinoise, sa représentation devra d'abord être soumise au consul,
qui, si elle lui parait raisonnable et convenablement rédigée, lui
donnera suite, et qui, s'il en est autrement, en fera modifier la
teneur ou refusera de la transmettre. Les Chinois de leur côté,
lors(|u'ils auront à s'adresser au consulat, devront suivre une
marche analogue auprès de l'autorité chinoise, laquelle agira de
la même manière.
Art. 5. — Sa Majesté l'Empereur des Français pourra nom-
mer des Consuls ou des Agents consulaires dans les ports de mer
ou de rivière de l'Empire chinois dénommés dans l'article 6 du
présent Traité pour servir d'intermédiaires entre les autorités
Cliinoises et les négociants, et les sujets Français, et veiller à la
stricte observation des règlements stipulés. j-
Ces fonctionnaires seront traités avec la considération et les
égards qui leur sont dus. Leurs rapports avec les autorités du /
lieu de leur résidence seront établis sur le pied de la plus /
parfaite égalité. S'ils avaient à se plaindre des procédés de ladite /
autorité, ils s'adresseraient directement à l'autorité supérieure I
de la province, et en donneraient immédiatement avis au Mi- \
nislre plénipotentiaire de l'Empereur.
En cas d'absence du consul français, les capitaines et les négo-
ciants français auront la faculté de recourir à l'inlervcntion du
consul d'une puissance amie, ou, s'il était impossible de le faire,
ils auraient recours au chef de la douane, qui aviserait au moyen
d'assurer à ces capitaines et négociants le bénéfice du présent
Traité.
Art. 6. — L'expérience ayant démontré que l'ouverture de
nouveaux ports au commerce étranger est une des nécessités de
l'époque, il a été convenu que les ports de Kioung-tchéou et
Tchao-tchéou dans la province de Kouang-toung, Taï-wan et
Tamsoui dans l'île deFormose, province de Fou-kien ; Tang-tchéou
7
a4 RELATIONS pE l'aNGLETERRE ET DE LA FRANCE AVEC LA CHINE
dans la province de Chan-toung, et Nanking dans la province de
Kiang-nan, jouiront des mêmes privilèges que Canton, Chang-
Haï, Ning-po, Amoy et Fou-tchéou.
Quant à Nanking, les agents français en Chine ne délivreront
de passeports à leurs nationaux pour cette ville que lorsque les
rebelles en auront été expulsés par les troupes impériales.
Art. 7. — Les Français et leurs familles pourront se trans-
porter, s'établir et se livrer au commerce ou à Tindustrie en toute
sécurité et sans entrave d'aucune espèce dans les ports et villes
de l'Empire Chinois situés sur les côtes maritimes et sur les grands
fleuves dont l'énumération est contenue dans l'artide précédent.
Ils pourront circuler librement de l'un à l'autre, s'ils sont
munis de passeports, mais il leur est formellement défendu de
pratiquer, sur la côte, des ventes ou des achats clandestins, sous
peine de confiscation des navires et des marchandises engagés
dans ces opérations, et cette confiscation aura lieu au profit du
gouvernement chinois, qui devra cependant, avant que la saisie
et la confiscation soient légalement prononcées, en donner avis
au Consul français du port le plus voisin.
Art. 8. — Les Français qui voudront se rendre dans les villes
de l'intérieur ou dans les ports où ne sont pas admis les navires
étrangers pourront le faire en toute sûreté, à la condition
expresse d'être munis de passeports rédigés en français et en
chinois, légalement délivrés par les Agents diplomatiques ou les
Consuls de France en Chine, et visés par les autorités chinoises.
En cas de perte de ce passeport, le Français qui ne pourra pas
le présenter, lorsqu'il en sera requis légalement, devra, si l'au-
torité chinoise du lieu où il se trouve se refuse à lui donner un
permis de séjour, pour lui laisser le temps de demander un autre
passeport au Consul, être reconduit au Consulat le plus voisin,
sans qu'il soit permis de le maltraiter ni de l'insulter en aucune
manière.
Ainsi que cela était stipulé dans les anciens Traités, les
Français résidant ou de passage dans les ports ouverts au com-
merce étranger pourront circuler sans passeport dans leur voisi-
nage immédiat, et y vaquer à leurs occupations aussi librement
que les nationaux ; mais ils ne pourront dépasser certaines
limites qui seront fixées, de commun accord, entre le Consul et
l'autorité locale.
Les Agents français en Chine ne délivreront de passeport à
TRAITÉ DE TUÎSN'-TSIX, 2"] JUIN |858 ^5
leurs nationaux que pour les lieux où les rebelles ne seront pas
établis dans le moment où ce passeport sera demande.
Ces passeports ne seront délivrés par les autorités françaises
qu'aux personnes qui leur offriront toutes les garanties dési-
rables.
Art. 9. — Tous les changements apportés d'un commun
accord avec Tune des puissances signataires des Traités avec la
Chine, au sujet des améliorations à introduire au tarif actuelle-
ment en vigueur, ou à celui qui le serait plus tard, comme aussi
aux droits de douane, de tonnage, d'importation, de transit et
d'exportation, seront immédiatement applicables au commerce
et aux négociants français, par le seul fait de leur mise à exécu-
tion.
Art. 10. — Tout Français qui, conformément aux stipula-
tions de l'article 6 du présent Traité, arrivera dans l'un des ports
ouverts au commerce étranger, pourra, quelle que soit la durw
de son séjour, y louer des maisons et des magasins pour déposer
ses marchandises, ou bien affermer des terrains et y bâtir lui-
même des maisons et des magasins. Les Français pourront, de
la même manière, établir des églises, des hôpitaux, des hospices,
des écoles et des cimetières. Dans ce but, l'autorité locale, après
s'être concertée avec le Consul, désignera les quartiers les phis
convenables pour la résidence des Français, et les endroits dans
lesqufilâ-pourront avoir lieu les constructions précitées. ^
Le prix des loyers et des fermages sera librement débattu
entre les parties intéressées, et réglé, autant que faire se pourra,
conformément à la moyenne des prix locaux.
Les autorités chinoises empêcheront leurs nationaux de sur-
-d'exiger des prix exorbitants, et le Consul veillera, de
son côté, à ce que les Français n'usent pas de violence ou de con-
trainte pour forcer le consentement des propriétaires.
Il est bien entendu, d'ailleurs, que le nombre des maisons et
l'étendue des terrains à affecter aux Français, dans les ports ou-
verts au commerce étranger, ne seront point limités, et qu'ils
seront déterminés d'après les besoins et les convenances des avants-
droit. Si des Chinois violaient ou détruisaient des églises ou des
cimetières français, les coupables seraient punis suivant toute la
rigueur des lois du pays.
Art. II. — Les Français, dans les ports ouverts au commerce
étranger, pourront choisir librement, et à prix débattu entre les
]
26 nELATIOJîS DE l'a VGLKl KUIIE KT DE LV FRANGE AVEC LA CHINE
parties, ou sous la seule intervention des consuls, des compra-
dors, interprètes, écrivains, ouvriers, bateliers et domestiques.
Ils auront, en outre, la faculté d'engager des lettrés du pays
pour apprendre à parler ou à écrire la langue chinoise et toute
autre langue ou dialecte usités dans TEmpire, comme aussi de
se faire aider par eux, soit pour leurs écritures, soit pour des
travaux scientifiques ou littéraires. Ils pourront également ensei-
gner à tout sujet chinois la langue de leur pays ou des langues
étrangères, et vendre sans obstacle des livres français ou aciicter
eux-mêmes toutes sortes de livres chinois.
Art. 13. — Les propriétés de toute nature appartenant à des
Français dans TEmpire chinois seront considérées par les Chinois
comme inviolables et seront toujours respectées par eux. Les au-
torités chinoises ne pourront, quoi qu'il arrive, mettre embargo
sur les navires français, ni les frapper de réquisition pour quel-
que service public ou privé que ce puisse être.
Aht. i3. — La religion chrétienne ayantpour objet essentiel de
porter les hommes à la vertu, les membres de toutes les commu-
nions chrétiennes jouiront d'une entière sécurité pour leurs per-
sonnes, leurs propriétés et le libre exercice de leurs pratiques re-
ligieuses; et une protection efficace sera donnée aux mission-
naires qui se rendront pacifiquement dans Tintérieur du pays,
munis des passeports réguliers dont il est parlé dans Tarticlc 8.
Aucune entrave ne sera apportée par les autorités de TEmpirc
chinois au droit qui est reconnu à tout individu en Chine d'em-
brasser, s'il le veut, le christianisme et d'en suivre les pratiques
sans être passible d'aucune peine infligée pour ce fait.
Tout ce qui a été précédemment écrit, proclamé ou publié en
Chine, par ordre du Gouvernement, contre le culte chrétien est
complètement abrogé, et reste sans valeur dans toutes les pro-
vinces de l'Empire.
Art. i4. — Aucune société de commerce privilégiée ne pourra
désormais s'établir en Chine, et il en sera de même de toute coali-
tion organisée dans le but d'exercer un monopole sur le commerce.
En cas de contravention au présent article, les autorités chi-
noises, sur les représentations du Consul ou de l'Agent consu-
laire, aviseront aux moyens de dissoudre de semblables associa-
tions, dont elles s'efTorceront, d'ailleurs, de prévenir l'existence
par des prohibitions préalables, afin d'écarter tout ce qui pour-
rait porter atteinte à la libre concurrence.
TRAITÉ DE TIEN-TSIN, 37 Jt'l!S |858 3^
Art. i5. — Lorsqu'un bâtiment français arrivera dans les
eaux de Tun des ports ouverts au commerce étranger, il aura la
faculté d'engager tel pilote qui lui conviendra, pour se faire con-
duire immédiatement dans le port ; et de même, quand, après
avoir acquitté toutes les charges légales, il sera prêt à mettre à la
voile, on ne pourra pas lui refuser des pilotes pour le faire sortir
du port sans retard ni délai.
Tout individu qui voudra exercer la profession de pilote pour
les bâtiments français pourra, sur la présentation de trois cerlili-
cats de capitaines de navire, être commissionné par le Consul de
France, de la même manière que cela se pratiquerait pour d'au-
tres nations.
La rétribution payée aux pilotes sera réglée selon l'équité,
pour chaqtie port en particulier, par le Consul ou Agent consu-
laire, lequel la fixera convenablement en raison de la distance et
des circonstances de la navigation.
Art. 16. — Dès que le pilote aura introduit un navire de
commerce français dans le port, le chef de la douane déléguera un
ou deux préposés pour surveiller le navire et empêcher qu'il no
se pratique aucune fraude. Ces préposés |X)urront, selon leurs
convenances, rester dans leurs propres bateaux, ou se tenir à bord
du bâtiment.
Les frais de leur solde, de leur nourriture et de leur entretien
seront à la charge de la douane chinoise, et ils ne pourront exiger
aucune indemnité ou rétribution quelconque des capitaines ou
desconsignataires. Toute contravention h celte disposition entraî-
nera une punition proportionnelle au montant de l'exaction, la-
quelle sera, en outre, intégralement restituée.
Art. 17. — Dans les vingt-quatre heures qui suivront l'arrivée
d'un navire de commerce français dans l'un des ports ouverts au
commerce étranger, le capitaine, s'il n'est dûment empêché, et à
son défaut, le subrécargue ou le consignataire devra se rendre au
Consulat de France et remettre entre les mains du Consul les pa-
piers de bord, les connaissements et le manifeste. Dans les vingt-
quatre heures suivantes, le Consul enverra au chef de la douane
une note détaillée indiquant le nom du navire, le rôle de l'équi-
page, le tonnage légal du bâtiment et la nature de son charge-
ment. Si, par suite de la négligence du capitaine, celte dernière
formalité n'avait pas pu être accomplie dans les quarante-huit
heures qui suivront l'arrivée du navire, le capitaine sera passible
aS RELATIONS DK f/\NGLETKnttE ET DK LA FRANCE AVEC LA CHINE
d'une amende de 5o piastres par jour de relard, au profitdu Gou-
vernement chinois; ladite amende, toutefois, ne pourra dépasser
!a somme de 300 piastres.
Aussitôt après la réception de la note transmise par le Consu-
lat, le chef de la douane délivrera le |)ormis d'ouvrir la cale. Si
le capitaine, avant d'avoir reçu le jMîrmis précité, avait ouvert la
cale et commencé à décharger, il pourrait être condamné à une
amende de 5oo piastres, et les marchandises débarquées pour-
raient être saisies, lo tout au profit du Gouvernement chinois.
Art. i8. - Les capitaines et négociants français pourront
louer telles espèces d'alloges et d'embarcations qu'il leur
plaira pour transporter des marchandises et des passagers, et la
rétribution à payer pour ces allèges sera réglée de gré à gré par
les parties intéressées, sans l'intervention de l'autorité chinoise
et. par conséquent, sans sa garantie en cas d'accident, de fraude
ou de disparition desdites allèges. Le nombre n'en sera pas limité,
et le monopole n'en pourra être concédé à qui que ce soit, non
plus que celui du transport, par portefaix, des marchandises à
embarquer ou à débarquer.
Art. 19. — Toutes les fois qu'un négociant français aura des
marchandises h embarquer ou à débarquer, il devra d'abord en
remettre la note détaillée au Consul ou Agent consulaire, qui
cliargera immédiatement un interprète reconnu du Consulat d'en
donner communication au chef de la douane. Celui-ci délivrera
sur-le-champ un permis d'embarquement ou de débarquement,
il sera alors procédé à la vérification des marchandises dans la
forme la plus convenable pour qu'il n'y ait chance de perte pour
aucune des parties.
Le négociant français devra se faire représenter sur le lieu de la
vérification (s'il ne préfère y assister lui-même) par une personne
réunissant les qualités requises, à l'eflct de veiller à ses intérêts
au moment où il sera procédé à cette vérification pour la liqui-
dation des droits; faute de quoi, toute réclamation ultérieure
restera nulle et non avenue.
En ce qui concerne les marchandises taxées ad valorem, si le
négociant ne peut tomber d'accord avec l'employé chinois sur la
valeur à fixer, chaque partie appellera deux ou trois négociants
chargés d'examiner les marchandises, et le prix le plus élevé qui
sera offert par l'un d'eux sera réputé constituer la valeur desdites
marchandises.
TRAITÉ DE TIEN-TSIN, 27 JUIN l858 29
Les droits seront prélevés sur le poids net ; on déduira, en con-
séquence, le poids des emballages et contenants. Si le néi^ociant
français ne peut s*en tendre avec Temployé chinois sur la fixation
de la lare, chaque partie choisira un certain nombre de caisses et
de ballots parmi les colis objets du litige ; ils seront d*abord pe-
sés bruis, puis tarés ensuite, et la lare moyenne des colis pesés
servira de tare pour tous les autres.
Si, pendant le cours de la vérification, il s*élève quelque dtffî-
cullé qui ne puisse être résolue, le négociant français pourra
réclamer Tintervention du Consul, lequel portera sur-le-champ
Tobjet de la contestation à la connaissance du chef des douanes,
et tous deux s'efforceront d'arriver à un arrangement amiable;
mais la réclamation dora avoir lieu dans les vingt-quatre heures,
sinon il n'y sera pas donné suite. Tant que le résultat de la con-
testation restera pendant, le chef de la douane n'en portera pas
Tobjet sur ses livres, laissant ainsi toute latitude pour l'examen
et la solution de la difficulté.
Les marchandises importées qui auraient éprouvé des avaries
jouiront d'une réduction de droits proportionnée à leur dépré-
ciation. Celle-ci sera déterminée équitablement et, s'il le faut,
par expertise contradictoire, ainsi qu'il a été stipulé plus liaut
{K)ur la fixation des droits ad valorem.
AaT. 20. — Tout bâtiment entré dans l'un des ports de la
Chine, et qui n'a point encore levé le permis de débarquement
mentionné dans l'article 19, pourra, dans les deux jours de son
arrivée, quitter le port et se rendre dans un autre port sans avoir
à payer ni droits de tonnage, ni droits de douane, attendu qu'il
les acquittera ultérieurement dans le port où il effectuera la vente
de ses marchandises.
Art. 21 — 11 est établi, de commun accord, que les droits
d'importation seront acquittés par les capitaines ou négo-
ciants français au fur et à mesure du débarquement des mar-
chandises et après leur vérification. Les droits d'exj)ortation le
seront de la même manière, lors de rembarquement. Lors(|ue
les droits de tonnage et de douane dus par un bâtiment français
auront été intégralement acquittés, le chef de la douane déli-
vrera une quittance générale, sur l'exhibition de laquelle le
Consul rendra ses papiers de bord au capitaine et lui permettra
de mettre à la voile.
Le chef de la douane désignera une ou plusieurs maisons de
3o RELATIONS DE l'aNGLETERRE FT DE LA FRANCE AVEC LA CHINE
change qui seront autorisées à recevoir la somme duc par les
négociants français au compte du Gouvernement, et les récépissés
de ces maisons de change pour tous les payements qui leur au-
ront été faits seront réputés acquits du Gouvernement chinois.
Ces payements pourront s'opérer soit en lingots, soit en monnaies
étrangères dont le rapport avec Targent sjcc* sera déterminé de
commun a'ccord entre le Consul ou Agent consulaire français et
le chef de la douane dans les différents ports, suivant le temps,
le lieu et les circonstances.
Art. 23. — Après l'expiration des deux jours mentionnés dans
l'article 20 et avant de procéder au déchargement, chaque hàti-
mcnt de commerce français acquittera intégralement les droits de
tonnage ainsi réglés: pour les navires de i5o tonneaux, de la
jauge légale et. au-dessus, à raison de 5 maces (un demi-tacl) par
tonneau; pour les navires jaugeant moins de i5o tonneaux, à
raison de i mace (un dixième de taël)'* par tonneau.
Toutes les rétributions et surcharges additionnelles antérieure-
ment imposées à l'arrivée et au départ sont expressément suppri-
mées et ne pourront être remplacées par aucune autre.
Lors du payement du droit précité, le chef de la douane déli-
vrera au capitaine ou au consigna taire un reçu en forme de certifi-
cat constatant que le droit de tonnage a été intégralement
acquitté, et, sur l'exhibition de ce certificat au chef de la douane
de tout autre port où il lui conviendrait de se rendre, le capitaine
sera dispensé de payer de nouveau pour son bâtiment le droit de
tonnage, tout navire français ne devant être passible qu'une seule
fois à chacun de ses voyages d'un pays étranger en Chine.
Sont exemptés des droits de tonnage, les barques, goélettes,
bateaux caboteurs et autres embarcations françaises, pontées ou
non, employées au transport des passagers, bagages, lettres, co-
mestibles et généralement de tous objets non sujets aux droits.
Si lesdites embarcations transportaient en outre des marchan-
dises, elles resteraient dans la catégorie des navires jaugeant
moins de i5o tonneaux et payeraient h raison d'un dixième de
taêl (un mace) par tonneau.
Les négociants français pourront toujours affréter des jonques
et autres embarcations chinoises, lesquelles ne seront soumises à
aucun droit de tonnage.
I. Voir note p. 4-
a. Voir note p. 7. *
TRAITÉ DE TIEN-TSIN, 2'] JUIN l858 3.1
Art. a3. — Toutes marchandises françaises, après avoir ac-
quitté dans un des ports de la Chine les droits de douane liqui-
dés d'après le tarif, pourront être transportées dans l'intérieur
sans avoir à subir aucune autre charge supplémentaire que le
payement des droits de transit suivant le taux modéré actuelle-
ment en vigueur, lesquels droits ne seront susceptibles d'aucune .
augmentation future. ,
Si des agents de la douane chinoise, contrairement à la teneur
du présent Traité, exigeaient des rétributions illégales ou préle-
vaient des droits plus élevés, ils seraient punis suivant les lois
de l'Empire.
Art. 24- — Tout navire français entré dans l'un des ports
ouverts au commerce étranger, et qui voudra n'y décharger
qu'une partie de ses marchandises, ne payera les droits dédouane
que pour la partie débarquée : il pourra transporter le reste de
sa cargaison dans un autre port et l'y vendre. Les droits seront
alors acquittés.
Dans le cas où des Français, après avoir acquitté dans un port
les droits sur des marchandises, voudraient les réexporter et aller
les vendre dans un autre port, ils en préviendraient le Consul ou
Agent consulaire ; celui-ci, de son côté, en informera le chef de la
douane, lequel, après avoir constaté l'identité de la marchandise
et la parfaite intégrité des colis, remettra aux réclamants une dé-
claration attestant que les droits afférents auxdites marchandises
ont été effectivement acquittés.
Munis de cette déclaration, les négociants français n'auront, à
leur arrivée dans l'autre port, qu'à la présenter, par rcntremise
du Consul, au chef de la douane, qui délivrera jx)ur cette partie
de la cargaison, sans retard et sans frais, un permis de débar-
quement en franchise de droits ; mais si l'autorité découvrait de
la fraude ou de la contrebande parmi ces marchandises ainsi
réexportées, celles-ci seraient, après vérification, confisquées au
profil du Gouvernement chinois.
Art. 25. — Aucun transbordement de marchandises ne pourra
avoir lieu que sur permis spécial et dans un cas d'urgence. S'il
devient indispensable d'effectuer celle opération, il devra en être
référé au Consul, qui délivrera un certificat, sur le vu duquel le
transbordement sera autorisé par le chef de la douane. Celui-ci
pourra toujours déléguer un emplové de son administration
pour y assister.
1
/
/ d^
Sa RELATIQNS DE L*ANGLETERRE ET DE LV FRANCE AVEC LA CHINE
Tout transbordement non autorisé, sauf le cas de péril en la
demeure, entraînera la confiscation, au profit du Gouvernement
chinois, de la totalité des marchandises illicitement transbor-
dées.
Art. 26. — Dans chacun des ports ouverts au commerce
étranger, le chef de la douane recevra pour lui-même et déposera
au Consulat français des balances légales pour les marchandises
et pour l'argent, ainsi que des poids et mesures exactement
conformes aux poids et mesures en usage à la douane de
Canton, et revêtus d'une estampille et d'un cachet constatant
coite conformité. Ces étalons seront la base de toutes les liqui-
dations de droits et de tous les payements à faire au Gouverne-
ment chinois. On y aura recours en cas de contestation sur le
poids et la mesure des marcliandises, et il sera statué d'après les
résultats qu'ils auront donnés.
Art. 27. — Les droits d'importation et d'exportation prélevés
en Ciiine sur le commerce français seront réglés conformément
/\m tarif annexé au présent Traité sous le sceau et la signature
de^ plénipotentiaires respectifs. Ce tarif pourra être revisé de
sept années en sept années pour être mis en harmonie avec
les changements de valeur apportés par le temps sur les produits
du sol et de l'industrie des deux empires.
Moyennant l'acquit de ces droits, dont il est expressément
interdit d'augmenter le montant dans le cours des sept années
susmentionnées, et que ne pourront aggraver aucune espèce de
charge ou de surtaxe quelconque, les Français seront libres d'im-
/ porter en Chine des ports français ou étrangers, et d'exporter
I également de Chine pour toute destination, toutes les marcha n-
dises qui ne seraient pas, au jour de la signature du présent
Traité, et d'après la classification du tarif ci-an nexé, l'objet d'une
prohibition formelle ou d'un monopole spécial.
Le Gouvernement chinois renonçant à la faculté d'augmenter
par la suite le nombre des articles réputés contrebande ou mono-
pole, aucune modification ne pourra être apportée au tarif
qu'après une entente préalable avec le Gouvernement français,
et de son plein et entier consentement.
A l'égard du tarif, aussi bien que pour toute stipulation
introduite ou à introduire dans les Traités existants ou qui se-
raient ultérieurement conclus, il demeure bien et dûment établi
que les négociants et en général tous les citoyens français en
TRAITÉ DE TIEN-TSIN, 27 JUIN l858 33
Chine, auront droil toujours et partout au traitement de la
nation la plus favorisée.
Art. 28. — La publication d'un tarif convenable et régulier
ôtant désormais tout prétexte à la contrebande, il n'est pas à
présumer qu'aucun acte de cette nature soit commis par des bâti-
menls du commerce français dans les ports de la Chine. S'il en
était auti'ement, toute marchandise introduite en contrebande,
par des navires ou par des négociants français dans ces ports,
quelles que soient d'ailleurs sa valeur et sa nature, comme aussi
toute denrée prohibée, débarquée frauduleusement, seront saisies
par Tautorité locale et confisquées au proût du Gouvernement
chinois. En outre, celui-ci pourra, si bon lui semble, interdire
l'entrée de la Chine au bâtiment surpris en contravention et le
contraindre à partir aussitôt après l'apuralion de ses comptes.
Si quelque navire étranger se couvrait frauduleusement du pa-
villon de la France, le Gouvernement français prendrait les me-
sures nécessaires pour la répression de cet abus.
Art. 29. — S. M. l'Empereur des Français pourra faire sta-
tionner un bâtiment de guerre dans les ports principaux de l'Em-
pire où sa présence serait jugée nécessaire pour maintenir le bon
ordre et la discipline parmi les équipages des navires marchands
et faciliter l'exercice de l'autorité consulaire. Toutes les mesures
nécessaires seront prises pour que la présence de ces navires de
guerre n'entraîne aucun inconvénient, et leurs commandants
recevraient l'ordre de faire exécuter les dispositions stipulées
dans l'article 33 par rapport aux communications avec la terre
et à la police des équipages. Les bâtiments de guerre ne seront
assujettis à aucun droit.
Art. 3o. — Tout bâtiment de guerre français croisant pour
la protection du commerce, sera reçu en ami et traité comme tel
dans tous les ports de la Chine où il se présentera. Ces bâti-
ments pourront s'y procurer tous les objets de rechange ou de
ravitaillement dont ils auraient besoin, et, s'ils ont fait des
avaries, les réparer et acheter dans ce but les matériaux néces-
saires ; le tout sans la moindre opposition.
Il en sera de même à l'égard des navires de commerce français
qui. par suite d'avaries majeures ou pour toute autre cause,
seraient contraints de chercher refuge dans un port quelconque
de la Chine.
Si quelqu'un de ces bâtiments venait à se perdre sur la côte,
Cordier. L — 3
34 RELATIONS DE L* ANGLETERRE ET DE LA FRANCE AVEC LA CflINE
raulorité chinoise la plus proche, des qu'elle en serait informée,
porterait ^ur-Ie-champ assistance à Téquipage, pourvoirait à ses
premiers besoins et prendrait les mesures d'urgence nécessaires
pour le sauvetage du navire et la préservation des marchandises.
Puis elle porterait le tout à la connaissance du Consul ou Agent
consulaire le plus à portée du sinistre, pour que celui-ci, de
concert avec Tautorité compétente, pût aviser aux moyens de
rapatrier Téquipage et de sauver les débris du navire et de la
cargaison.
Art. 3i. — Dans le cas où, par la suite des temps, la Chine
entrerait en guerre avec une autre puissance, cette circonstance
ne porterait aucune atteinte au libre commerce de la France avec
la Chine ou avec la nation ennemie. Les navires français pour-
raient toujours, sauf le cas de blocus effectif, circuler sans
obstacle des ports de Tune aux ports de l'autre, y trafiquer comme
à l'ordinaire, y importer et en exporter toute espèce de marchan-
dises non prohibées.
Art. 3a. — S'il arrive que des matelots ou autres individus
désertent des bâtiments de guerre ou s'évadent des navires de
commerce français, l'autorité chinoise, sur la réquisition du
Consul, ou à son défaut, du capitaine, fera tous ses cflbrts pour
découvrir et restituer sur-le-champ, entre les mains de l'un ou
de l'autre les susdits déserteurs ou fugitifs.
Pareillement, si des Chinois déserteurs ou prévenus de quel-
que crime vont se réfugier dans des maisons françaises ou à
bord des navires appartenant à des Français, l'autorité locale
s'adressera au Consul, qui, sur la preuve de la culpabilité des
prévenus, prendra immédiatement les mesures nécessaires pour
que leur extradition soit effectuée. De part et d'autre, on évitera
soigneusement tout recel et toute connivence.
Art. 33. — Quand des matelots descendront à terre, ils seront
soumis à des règlements de discipline spéciale qui seront arrêtés
par le Consul et communiqués à l'autorité locale, de manière à
provenir, autant que possible, toute occasion de querelle entre
les marins français et les gens du pays.
Art. 34. — Dans le cas où les navires de commerce français
seraient attaqués ou pillés par des pirates, dans des parages dé-
pendants de la Chine, l'autorité civile et militaire du lieu le plus
rapproché, dès qu'elle aura connaissance du fait, en poursuivra
activement les auteurs, et ne négligera rien pour qu'ils soient
TRAITÉ DE TlEN-TdlN, 27 JUIN l858 35
arrètéâ et punis conformément aux lois. Les marchandises enle-
vées, en quelque lieu et dans quelque état qu'elles se trouvent,
seront remises entre les mains du Consul, qui se chargera de les
restituer auï ayants droit. Si Ton ne peut s'emparer des coupa-
bles ni recouvrer la totalité des objets volés, les fonctionnaires
chinois subiront la peine infligée par la loi en pareilles circons-
tances ; mais ils ne sauraient être rendus pécuniairement respon-
sables.
Art. 35. — Lorsc|u'un sujet français aura quelque motif de
plainte ou quelque réclamation à formuler contre un Chinois, il
devra d'abord exposer ses griefs au Consul, qui, après avoir exa-
miné l'affaire, s'efforcera de l'arranger à l'amiable. De même,
quand un Chinois aura à se plaindre d'un Français, le Consul
écoutera ses réclamations avec intérêt et cherchera à ménager
un arrangement à l'amiable ; mais, si, dans l'un ou l'autre cas,
la chose était impossible, le Consul requerra l'assistance du fonc-
tionnaire chinois compétent, et tous deux, après avoir examiné
conjointement l'affaire, statueront suivant l'équité.
Art. 36. — Si, dorrnavant des citoyens français éprouvaient
quelques dommages ou s'ils étaient l'objet de quoique insulte ou
vexation de la part de sujets chinois, ceux-ci seraient poursuivis
par l'autorité locale, qui prendra les mesures nécessaires pour la
défense et la protection des Français ; à bien plus forte raison,
si des malfaiteurs ou quelque partie égarée de la population
tentaient de piller, de détruire ou d'incendier les maisons, les
magasins des Français ou tout autre établissement formé par eux,
la même autorité, soit à la réquisition du Consul, soit de son
propre mouvement, enverrait en toute hâte la force armée pour
dissiper l'émeute, s'emparer des coupables et les livrer à toute la
rigueur des lois ; le tout sans préjudice des poursuites à exercer
par qui de droit pour indemnisation des pertes éprouvées.
Art. 37. — Si des Chinois, à l'avenir, deviennent débiteurs
de capitaines ou de négociants français et leur font éprouver des
pertes par fraude ou de toute autre manière, ceux-ci n'auront
plus à se prévaloir de la solidarité qui résultait de l'ancien état
de choses; ils pourront seulement s'adresser, par l'entremise de
leurs Consuls, à l'autorité locale, qui ne négligera rien, après
avoir examiné l'affaire, pour contraindre les prévenus à satis-
faire à leurs engagements suivant la loi du pays.
Mais si le débiteur ne peut être retrouvé, s'il est mort ou en
f
36 RELATIONS DE l/ ANGLETERRE ET DE LA FRANCE AVEC LA CHINE
faillite, et s'il ne reste rien pour payer, les négociants français
ne pourront point appeler l'autorité chinoise en garantie.
En cas de fraude ou de non-payement de la part des négociants
français, le Consul prêtera de la même manière, assistance aux
réclamants, sans que toutefois, ni lui ni son Gouvernement,
puissent, en aucune manière, être rendus responsables.
Art. 38. — Si, malheureusement, il s'élevait quelque rixe ou
quelque querelle entre des Français et des Chinois, comme
aussi dans le cas où, durant le cours d'une semblable querelle,
un ou plusieurs individus seraient tués ou blessés, soit par des
coups de feu, soit autrement, les Chinois seront arrêtés par
l'autorité chinoise, qui se chargera de les faire examiner et
punir, s'il y a lieu, conformément aux lois du pays. Quant aux
Français, ils seront arrêtés à la diligence du Consul, et celui-ci
prendra toutes les mesures nécessaires pour que les prévenus
soient livrés à l'action régulière des lois françaises, dans la forme
et suivant les dispositions qui seront ultérieurement déterminées
par le Gouvernement français.
11 en sera de même en toute circonstance analogue et non
prévue j)ar la présente convention, le principe étant que, pour
la répression des crimes et délits commis par eux en Chine, les
Français seront constamment régis par les lois françaises.
Art. 39. — Les Français en Chine dépendent également, pour
toutes les difîicultés ou les contestations qui pourraient s'élever
entre eux, de la juridiction française. En cas de différends sur-
venus entre Français et étrangers, il est bien stipulé que l'auto-
rité chinoise n'aura à s'en mêler en aucune manière. Elle n'aura
pareillement à exercer aucune action sur les navires français ;
ceux-ci ne relèveront que de l'autorité française et du capitaine.
• Art. 4o. — Si dorénavant le Gouvernement de Sa Majesté l'Em-
pereur des Français jugeait convenable d'apporter des modifica-
tions à quelques-unes des clauses du présent Traité, il sera libre
d'ouvrir, h cet effet, des négociations avec le Gouvernement chi-
nois, après un intervalle de douze années révolues à partir de
l'échange des ratifications.
Il est d'ailleurs entendu que toute obligation non consignée
expressément dans la présente convention ne saura être imposée
aux Consuls ou aux Agents consulaires, non plus qu'à leurs na-
tionaux, tandis que, comme il a été stipulé, les Français jouiront
de tous les droits, pri>iièges, immunités et garanties quelconques
ARTICLES CO\IPLKME>TAÎRKS, 2"] JUIN 1858 87
qui auraient clc accordées par le Gouvernement chinois à d'autres
puissances.
Art. 4 1 . — Sa Majesté TEmpereur des Français, voulant donner
à Sa Majesté FEmpereur de la Chine une preuve des sentiments
qui raniment, consent à stipuler, dans des articles séparés ayant
la même force et valeur que s'ils étaient insérés mot à mot au
présent Traité, les arrangements convenus entre les deux Gou-
vernements au sujet des questions antérieures aux événements de
(lanlon et aux frais qu'ils ont occasionnés au Gouvernement de
Sa Majesté TEmpereur des Français.
Art. 43. — Lés ratifications du présent Traité d*amitié, de
commerce et de navigation seront échangées à Péking, dans l'in-
lervalle d'un an à partir du jour de la signature, ou plus tôt si
faire se peut, par S. M. l'Empereur des Français et par S. M.
l'Empereur de la Chine.
Après réchange de ces ratifications, le Traité sera porté à la
connaissance de toutes les autorités supérieures de l'Empire dans
les provinces et dans la capitale, afin que sa publicité soit bien
établie.
En foi de quoi, les Plénipotentiaires respçctifs ont signé le
présent Traité et y ont apposé leurs cachets.
Fait à Tien-Tsin, en quatre expéditions, le vingt-septième
jour du mois de juin de Tan de grâce i858, correspondant au
dix-septième jour de la cinquième lune de la huitième année de
Hien-Foung.
Signé : Baron Gros.
Les signatures des Plénipoten-
tiaires Chinois.
ARTICLES COMPLÉME?ÎTATREwS, 27 JUIN l858
De plus, le même jour, six articles complémentaires
furent signés, par lesquels il était stipulé que le mandarin
de Si-lin Hien, où avait été martyrisé Tabbé Chapdelaine,
serait dégradé et qu^une indemnité de deux millions de taëls
devait être versée par la Chine à la France pour les dépenses
occasionnées par les armements considérables faits par ce
dernier pays, et pour les propriétés des Français et protégés
38 RELATIONS DE i/aNGLETEBRE ET DE LA FRANCE AVEC LA CHINE
de la France, pillées ou incendiées à Canton, le i4 décembre
i856:
Articles séparés servant de complément au Traité conclu entre S. M.
X Empereur des Français et S. M. F Empereur de là Chine, à
Tien-Tsin, dans la province de Tche4i, le 2']juin i858.
Art. I*'. — Le magistrat de Si-lin Kicn coupable du meurtre
du missionnaire français Auguste Cbapdelaine sera dégradé et
déclaré incapable d'exercer désormais aucun emploi.
Art. 3. — Une communication officielle adressée à Son Excel-
lence Monsieur le Ministre de France en Chine lui annoncera
l'exécution de cette mesure, qui sera rendue publique et motivée
convenablement dans la Gazette de Péking.
Art. 3. — Une indemnité sera donnée aux Français et aux
protégés de la France dont les propriétés ont été pillées ou incen-
diées par la populace de Canton avant la prise de cette ville par
les troupes alliées de la France et de TAngleterre.
Art. Î. — Les dépenses occasionnées par les armements con-
sidérables qu'ont motivés les refus obstinés des autorités Chi-
noises d'accorder à la France les réparations et les indemnités
qu'elle a réclamées, seront payées au Gouvernement de Sa Ma-
jesté l'Empereur des Français par les caisses de la douane de la
ville de Canton.
Ces indemnités et ces frais d'armement s'élcvant à peu près à
une somme de deux millions de taëls (a oooooo), cette somme
sera versée entre les mains du Ministre de France en Chine, qui
en donnera quittance.
Cette somme de deux millions de taëls sera payée à Son Excel-
lence Monsieur le Ministre de France en Chine, par sixièmes
payables d'année en année, et pendant six ans, par la caisse des
Douanes de Canton ; elle pourra l'être soit en numéraire, soit
en bons de douane, qui seront reçus par cette administration en
payement des droits d'importation et d'exportation et pour un
dixième seulement de la somme qu'on aurait à lui payer, c'est-
à-dire que, si un négociant doit à la douane de Canton une
somme de dix mille laëls, par exemple, pour droits d'importa-
tion ou d'exportation, il pourra en payer neuf mille en espèces
et mille en bons dont il s'agit.
Le premier sixième sera payé dans le cours de l'année qui sui-
ARTICLES COMPLÉMENTAIRES, 37 JUIN l858 89
vra la signature du prosent Traité, à compter du jour où elle
aura lieu.
La douane de Canton pourra, si elle le veut, ne recevoir cha-
que année' en payement de droits, que le sixième des bons émis,
c'est-à-dire pour une somme de trois cent trente-trois mille trois
cent trente-trois taëls cl trente-quatre centièmes.
Une commission mixte, nommée à Canton par Tautorité chi-
noise et parle Ministre de France, fixera d'avance le mode d'émis-
sion de ces bons et les règlements qui en détermineront la forme,
la valeur et le mode de destruction dès qu'ils auront servi. ^
Art. 5. — L'évacuation de Canton par les troupes françaises
s'clTecluera aussitôt que possible après le payement intégral de
la somme de deux millions de taëls stipulée ci-dessus; mais pour
hâter la retraite de ces troupes, ces bons de douane pourront
être émis d'avance par série de six années et déposés dans la
chancellerie de la Légation de France en Chine.
Art. 6. — Les articles ci-dessus auront même force et valeur
que s'ils étaient inscrits mot à mot dans le Traité dont ils font
partie, et les Plénipotentiaires respectifs les ont signés et y ont
apposé leurs sceaux et leurs cachets.
Fait à Tsien-Tsin, en quatre expéditions, le 37* jour du mois
de juin de l'an de grâce i858, correspondant au 17* jour de la
5* lune de la 8* année de Hien Foung.
Baron Gros.
Signatures des Plénipotentiaires Chinois.
Aux termes de l'art. 9 du traité de Tien-Tsin, un tarif de
douane et des règlements commerciaux furent signés à
Chang-Haï, le 24 novembre i858 (19' jour, 10° lune,
8° année Hien Foung), par le baron Gros et Kouei-Liang et
Houa Gha-na, auxquels furent adjoints : Ho, second tuteur
de rhéritier présomptif, secrétaire d'Etat au département de
la guerre, vice-roi des deux Kiang; Min, fonclionnaire de
deuxième rang, chargé des mouvements militaires ; et Touan,
fonctionnaire de cinquième rang, membre du conseil général,
attaché au ministère de la justice. Ge tarif, considéré comme
io RELATIONS DE l'ANGLETERRE ET DE LA FRANCE AVEC LA CHINE
complément du traité du 27 juin i858, fut ratifié en même
temps que lui, à Pé-king, le 25 octobre 1860 *.
AFFAIRE DE TA-&OU, 25 JUIN l859
L^année suivante, lorsque M. de Bourboulon pour la
France, et M. Frederick W. A. Bruce', pour l'Angleterre,
se rendirent dans le Nord pour échanger, ainsi qu'il avait été
convenu, les ratifications du traité de Tien-Tsin, ils furent
accueillis à coups de canon par les forts de Ta-Kou (25 juin
1859), grâce aux conseils donnés à l'Empereur par le gé-
néral mongol Seng-ko-lin-sin.
Une nouvelle guerre était inévitable.
GUERRE DE 1860
Il ne rentre pas dans mon plan de raconter ici la glorieuse
campagne de 1860, les exploits des généraux Cousîn-
Montauban et Sir Hope Grant, des amiraux Gharner et
James Hope ; rappelons-en seulement les principales étapes :
débarquement des alliés à l'embouchure du Pe-T'ang Ho
(i*'' août 1860) ; prise des forts de Ta-Kou (21 août 1860);
occupation de Tien-Tsin (24 août 1860); guet-apens de
Toung-Tchéou, dans lequel 11 Français et 26 Anglais sont
traîtreusement saisis par les Chinois (18 septembre 1860)* ;
victoire de Pa li k'iao (21 septembre); pillage et incen-
die du Palais d'Été ; reddition de Pé-King le i3 octobre ;
enfin, signature des conventions à Péking.
I. Voir p. 8-9.
a. Plus tard sir ; frère de Lord Elgin; né i4 avril 181 li; mort 19 sep-
tembre 1867, à Boston, États-Unis.
3. Ce guet-apens ne fut l'œuvre ni de l'Empereur ni du général Seng-
ko-lin-sin, mais hien des princes de Tcheng et de I.
Le capitaine Brabazon et l'abbé Deluc furent décapités le ai septembre
1860 dans la cour d'une pagode dépendant d'un petit temple à environ 6 lis
de Pa*li k'iao, entre onze heures et midi; Uarry S. Parkes et H. B. Loch
furent menés à Péking; les autres furent enfermés au Youen-ming-jouen.
CHAPITRE m
LES PLÉNIPOTENTIAIRES A PÉKIN6
Le 28 octobre 1860, presque toute l'armée, Tambassade
de France, le général Ignatiev, ministre de Russie, la mis-
sion ecclésiastique russe avec l'archimandrite Goury, M*^'
Mouly*, évêque de Péking, et M*''" Anouilh*, conduisirent,
au cimetière de Cha-la-eul, les corps de six des Français',
\'îctinies du guet-apens de Toung-tchéou (18 septembre
1860) : le colonel d'artillerie Foulon-Grandchamps, le sous-
intendant Dubut, l'officier comptable Ader, l'infirmier Blan-
quet, le soldat du train Bonicho et le chasseur à pieds Ozouf ;
on n'avait pu retrouver les restes de l'abbé Deluc*.
« Le général Grant, écrit Gros, et son Etat-Major s'étaient
joints à nous ; le général Ignatiev nous a reçus dans le cime-
tière confié depuis longtemps à la garde de la mission ecclé-
siastique russe de Péking, et Lord Elgin, souffrant et dans
son lit, m'a fait témoigner les regrets qu'il éprouvait de ne
pas pouvoir se joindre à nous. »
Le même jour le baron Gros recevait la visite des deux
I. Joseph-Martial Mouly, né à Figeac, le 3 août 1807; <^véque de
Faflsulan, viceap. du Pé Tché-li septentrional; mort à Péking, le 4 dé-
cembre 1868 ; lazariste.
a. Jean-Baptiste Anouilh, né le 10 novembre 18 19, dans le diocèse de
Paraicrs, évêque d'Abydos, vic.-ap. du Pé Tché-li occidental; mort à
Tching-tiag fou. le 18 février 1869 ; lazariste.
3. Plus tard, ils furent transférés au cimetière français.
4. Dominique Deluc, du diocèse d'Agen; des missions étrangères
de Paris ; arrivé au Kouang-Toung en i85a ; il était âgé de 34 ans.
^3 LES PI.ÉNIPOTKNTIAIRES K PKRING
évoques qui lui présentèrent une députation dii clergé chi-
nois et une députation des chrétiens qui résidaient dans la
capitale.
Le 29, la cathédrale du Nan T'ang ayant été déblayée par
une compagnie du génie, la croix de fer avait été rétablie
sur le sommet de l'édifice, un service funèbre y fut célébré ;
une messe basse fut dite par l'abbé de Serres assisté de deux
aumôniers; le coadjuteur, M^*" Anouilh, donna l'absoute;
M'*'' Mouly prononça une allocution et chanta un Te Deum
et un Domine salvum fnc Imperatoreni.
L'abbé Trégaro*, aumônier, qui accompagnait le comman-
dant Campenon * dans sa reconnaissance du Nan T'ang, faisait
ainsi le récit de leur visite à cette ancienne église ^ :
<r Elle a peu souffert à l'extérieur, mais comme la porte
était murée et qu'il y avait une foule de décombres on dut
employer deux jours à la dégager au dedans et au dehors.
Puis on la revêtit à l'intérieur d'immenses pièces de soie
noire parsemées de croix blanches. Et un service solennel y
fut célébré pour les victimes de la trahison dernière. On
avait là les corps de six d'entre elles ; puis eut lieu l'enterre-
ment au cimetière; deux évêques et une vingtaine d'ecclé-
siastiques, soit Européens, soit Chinois, prêtres ou sémina-
ristes, avec une longue suite de catéchistes revêtus de Thabit
de chœur (plus de i5o), tout ce cortège auquel se mêlaient
plusieurs personnages de l'ambassade russe était des plus
imposants. »
I. François- Marie Trcg^ro, né à Peil lac (Morbihan), 19 juin 1824 ;
aumônier de i'"'' classe delà marine, i^'mars i856 ; aumônier supérieur,
a5 septembre 186.I ; en chef, 33 septembre 1866 ; évèquo de Séez, 35 jan-
vier 1883.
3. Jean- Baptiste- Marie-Edouard Campenon, né k Tonnerre (Yonne),
4 mai 181 9; depuis général et ministre de la guerre; mort à Paris,
16 mars 1891.
3. Lettres des nouvelles Missions de la Chine, III, 2^ partie, Lettre
du F. Dovergne, p. 348.
LES PLÉSIPOTEI^TIAIRES A PÉKING ^3
En arrivant à Péking, les alliés se trouvèrent sans empe-
reur; Hien Foung ayant fui à Djehol, mais plus heureux
que les étrangers, en cette année 1900, ils eurent la bonne
fortune de se trouver en présence d'un prince jeune et intel-
ligent, frère du souverain, le prince de Koung. Encore cette
chance faillit-elle leur échapper : « J'ai su plus lard, écrit le
baron Gros, que Tincendie du palais d'Été avait été au mo-
ment d'amener celte fâcheuse éventualité [la fuite de Koimg],
el qu'à la vue des tourbillons de fumée qui s'étendaient
jusque sur Péking, le prince avait voulu parlir, et qu'il avait
fallu presque le relenir par force pour qu'il n'abandonnât
pas la résidence 011 il s'était caché, en proie à la plus
incroyable frayeur *» . Yi-Sin, prince de Koung, sixième (ils
de l'empereur Tao Kouang, est né en iSSa. « Il a, dit un
témoin oculaire, une expression très agréable, ses traits sont
du vrai type tartare ; la joue droite est légèrement marquée
de deux cicatrices, rapprochées l'une de l'autre, apparem-
ment les marques de deux petits clous. Sa figure et ses mains
sont petites, les doigts étant délicats et efleminés d'appa-
rence... Il est d'une taille moyenne, et de forme grêle. * »
Le ministre d'Angleterre, Frederick A. Bruce, arrivé de
Tîen-Tsin, le 6 novembre, s'était rendu avec son frère. Lord
Elgin, près du baron Gros pour demander, comme indispen-
sable, l'établissement immédiat des légations d'yVngleterre et
de France à Péking.
Le baron Gros écrivait à ce sujet au Ministre des Affaires
étrangères (17 novembre 1860) :
« Le 7 de ce mois lord Elgin installé enfin dans Péking est
venu me voir et a amené chez moi monsieur Bruce son frère,
que je n'attendais pas et qui venait d'arriver avec toute sa léga-
tion, matériel et personnel, et si Votre Excellence veut bien me
I. Livre jaune du Baron Gros, p. igS.
3. RenDie, Péking, I, p. 43'
!\l\ LES PLÉNIPOTENTIAIRES A PÉRING
permettre de lui dire avec cinquanle caisses de verres à \îlre
destinés à remplacer, dans le palais qu'il comptait occuper
immédiatement, les carreaux de papier en usage dans le pays.
Après les compliments d'usage échangés de part et d'autre, la
conversation a porte nécessairement sur les événements du jour,
et avec une assurance qui m'a paru au moins singulière,
M. Bruce a déclaré aux deux ambassadeurs qu'il fallait que les
deux Légations des puissances alliées fussent établies immédiate-
ment en permanence dans Péking, et il ajouta du ton le plus
impératif que se trouvant maintenant dans la ville, il n'en sor-
tirait que si on l'en chassait. Ce langage peu convenable a paru
froisser et embarrasser son frère qui m'ayant interpellé m'a
demandé de lui faire connaître mon avis au sujet de l'établisse-
ment immédiat des légations alliées dans Péking ; j'ai répondu k
Lord )£lgin que bien qu'il connût déjà mon opinion à cet égard,
j'aurai l'honneur de la lui donner par écrit dans la journée. Les
deux frères se sont retirés et le soir même, j'ai fait parvenir à
Lord Elgin [ma] lettre ».
Dans une dépêche du môme jour, 7 novembre, à Lord
Elgin, le baron Gros, en effet, leur donna* les raisons qui
rempéchaient de partager leur manière de voir :
a Je me suis arrêté à l'idée que l'établissement immédiat des
ministres étrangers dans Pé-king serait prématuré et dange-
reux peut-être, car il pourrait donner an vieux parti tarlare, qui
entoure encore l'empereur et flatte ses goûts, ses passions et ses
rancunes, une arme dont il se servirait avec succès pour renverser
le prince Koung et les hommes qui lui prêtent leur appui, ce qui
remettrait peut-être en question tout ce que nous avons fait ici.
« Si, comme vous me l'avez dit vous-même, l'empereur était
revenu dans Pé-King. et avait voulu nous y recevoir, la présence
des légations auprès de lui aurait été parfaitement simple. Elle
n'eût été que la continuation des bonnes relations que nous
aurions heureusement établies entre lui et nos gouvernements ;
mais l'empereur a fui, il n'a pas voulu rentrer dans Pé-King pen-
dant que nous y étions, et le voudrait-il davantage alors que nos
I. fAvre jaune du Baron Gros, p. aoi-a.
DÉPART DE LORD ELGIN ^5
drapeaux y auraient été arborés à demeure sur les deux légations
alliées P Ne préférerait-il pas mettre à exécution l'idée qu'il a
émise déjà plusieurs fois et très sérieusement, d'aller établir sa
résidence impériale dans l'une des \illes de l'intérieur?
« Au contraire» lorsque nos troupes auront quitté Pé-King, et
que nous n'y serons plus nous-mêmes, l'empereur pourra y re-
venir, sans que son amour-propre soit froissé ; tout sera rentré
dans l'état normal, et les deux ministres pourront alors venir
s'établir auprès de lui, conformément aux traités ; il les recevra
au lieu de les subir, et cela ne vaudrait-il pas mieux |K>ur lui
comme pour nous P
a Voici donc le parti que je prendrais si fêtais seul. J'établi-
rais la légation de l'Empereur à Tien-tsin, en annonçant que
ce n'est que pour y passer l'hiver. De là, elle corrcsjx)ndrait
dir€x;tement avec les hauts fonctionnaires de Pé-King yKiur les
afiaires courantes, comme pour la mise à exécution des obligations
qui lient la France et la Chine. Pendant ce temps, un local con-
venable serait préparé dans Pé-King, et au mois d'avril et avant
queTien-Tsin fut abandonné par nos troupes, la légation >ien-
drait s'établir dans la capitale, où elle serait annoncée et atten-
due depuis longtemps »...
DEPART DE LORD ELGIN.
Le baron Gros et le général Ignatiev étant du même avis,
Lord Elgin se rallia à leur opinion. Le 8 novembre ce der-
nier rendait visite au prince Koung « avec une imposante
escorte militaire » et lui présentait son frère Bruce comme
ministre plénipotentiaire. Le lendemain, les deux frères quit-
taient la capitale avec les forces anglaises, laissant derrière
eux Harry S. Parkes qui les rejoignit quelques heures après.
Elgin s'embarquait enfin à Tien-Tsin le 26 novembre 18G0,
appelé ensuite à de plus hautes, mais certainement pas plus
importantes fonctions : celles de vice-roi de Tlndc.
Au reçu des dépêches de Lord Elgin du 21 au3i octobre,
le gouvernement de la Reine transmit à l'heureux négocia-
teur, l'expression de son entière approbation, par Tinlermé-
46 LES PLÉNIPOTENTIAIRES A PÉKINO
diaire de Lord John Russell, ministre des afTaires étrangères
(9 janvier 1861)* :
ce La Convention que vous avez conclue avec le Prince de
Koung le a4 octobre est entièrement satisfaisante pour le Gou-
vernement de Sa Majesté. Elle enregistre la réparation faite par
l'Empereur de Chine pour avoir méprisé Tan dernier son traite ;
elle libère le Gouvernement de Sa Majesté de l'engagement im-
pliqué de ne pas insister en détail sur l'accomplissement de ces
engagements ; elle impose à la Chine une amende sous la forme
d'une augmentation de taux d'indemnité ; elle produit une ou-
verture additionnelle pour le commerce britannique ; elle place
sur un pied reconnu l'émigration des coolies chinois, dont les
services sont si importants dans les possessions coloniales de Sa
Majesté ; elle délivre la Colonie de Sa Majesté, Hong Kong, d'une
source d'ennuis précédents ; et elle fournit l'occasion de porter
généralement à la connaissance des Chinois les engagements que
l'Empereur a contractés avec la Grande Bretagne.
« Ce sont tous là de solides et réels avantages, et joints aux
conditions du Traité de Tien-Tsin, ils placeront, il faut l'espérer,
les relations des deux pays sur un pied solide, et raffermiront
la continuation de la paix pour une longue période à venir. Le
pays est principalement redevable de tous ces avantages au juge-
ment et a la prudence de Votre Excellence aussi bien à Tien-Tsin
qu'à Pé-King, soutenus qu'ils ont été, plus particulièrement dans
cette dernière occasion, par la valeur des forces de Sa Majesté,
et par la vigueur et la détermination montrées par les comman-
dants de terre et de mer de Sa Majesté agissant de concert avec
les forces de l'Empereur des Français.
a Ces résultats satisfaisants n'ont pas été, il est vrai, peu
attristés par la perle de nombreux sujets de Sa Majesté, tant
militaires que civils, faits prisonniers par trahison, et succom-
bant sous les cruautés pratiquées sur eux par les Chinois aux
mains desquels ils tombèrent ; cependant, tandis qu'elle déplore
profondément la perle de tant d'existences de valeur. Sa Majesté,
en commun avec toutes les classes de ses sujets, se réjouit de
l'heureux élargissement de M. Parkes et de M. Loch des fatigues
qu'ils ont endurées dans la prison de Pé-King.
I. Leiters and Juurnals of James, eighih Earl of Elgin... edited
by Théodore Walrond... London, 1872, in -8.
ORDRE DE DÉPART DU GÉNÉRAL DE MONTAUBAN l\']
« J'ai eu Toccasion d'exprimer en personne à M. Loch ma sa-
tisfaction de son évasion, mais je dois prier Voire Excellence de
transmettre à M. Parkes de la part de Sa Majesté la pleine expres-
sion de son approbation pour la constance et le dévouement
qu'il a montrés dans les diflicultés et épreuves d'une description
si extraordinaire.
a Maintenant il ne me reste plus qu'à complimenter Votre
Excellence de l'heureuse conclusion de sa mission et d'exprimer
l'espoir que vous aurez un retour prospère dans ce pays, où vos
services sont hautement appréciés et votre dévouement à ses inté-
rêts reconnu avec reconnaissance ^ . »
ORDRE DE DÉPART DU GÉNÉRAL DE MO^TALBAN
39 Octobre 1860,
ii'infanterie de Marine sera dirigée en entier sur Canton, sauf
la garnison de Chasan qui restera ce qu'elle est.
Une première colonne, commandée par le colonel de Vassoigne,
partira le 3o au matin. Des ordres de détail ont été donnés
pouf la mise en route sur Tien-Tsin.
Le convoi des vivres et des objets restant à Tonng-tcheou ou à
Palikiao partira le i*"" novembre au matin, sous la conduite du
capitaine de vaisseau Jauréguiberry et sous l'escorte des marins
de débarquement.
Le général en chef partira de Péking le 3i octobre. Le batail-
lon du 10 1* commandé par le Commandant Blot, restera seul à
Péking avec deux pièces de quatre, et il partira en même temps
que l'armée anglaise.
L'ordre de marche sera donné ultérieurement.
Le Général en Chef,
Signé : C. de Montauban.
Le Chef d'État-Major,
Signé : Schmitz.
Au quartier général devant Péking, le 29 octobre 1860.
I. Correspondence respecling Affairs in China 1869-60, p. 25a.
48 LES PLÉNIPOTENTIAIRES A PÉRIIYG
L'occupation prolongée des Chousan aurait pu amener des
complications avec F Angleterre : « L'évacuation des Chousan,
écritGrosauGénéraldeMontauban,Péking, 3i octobre 1860,
est arrêtée en principe par Lord Elgin et moi pour mettre un
terme aux différends qui surgissaient entre les alliés occupant
l'île collectivement, et parce que, ai-je ajouté, si nos troupes y
sont, ce n'est que pour empêcher les Anglais d'y être seuls
et d'en faire un autre Hong-Kong devant le Yang-tseu Kiang.
Le général Grant appuyait cette mesure ». Heureusement le
général répondit qu'il « n'avait jamais eu l'intention de ne
pas exécuter les traités et qu'il ferait évacuer Chousan de
concert avec le général Grant ».
DÉPART DU BARON GROS.
Le baron Gros, ayant heureusement terminé sa mission,
quitta Péking le 9 novembre, le même jour que Lord Elgin,
ainsi qu'il avait été convenu entre les deux diplomates ; ar-
arrivé à Tien-Tsin le i4, il remet « officiellement à M. de
Bourboulon * une copie des actes de Pé-king. Il lui donne,
dit-il, les instructions que le département m'a chargé de lui
laisser, et je lui annonce que je l'ai accrédité auprès du prince
Koung, comme seul désormais chargé des intérêts français
en Chine* ». Gros quitte Ta-Kou le 25 novembre et arrive à
I. Bourboulon, Alphonse de, né à Troyes le 1 5 décembre 1809 ;
allacbé à la direction politique en janvier i83i ; secrétaire do légation à
Buenos- A.yres par ordonnance du 9 mai 18^9; chevalier delà Légion
d'honneur, 6 novembre i844; chargé d'alTaires par intérim, à Buenos-
Ayres, du ai avril i%(\!\ au i'^'* mars i845; secrétaire de légation aux.
États-Unis, le 10 avril 18^7; chargé d'affaires par intérim, à Washing-
ton, du l'i' avril i848 au i'^'* août i848; ministre plénipotentiaire en
(jhine, 20 février i85i ; rappelé par décret du i5 avril i85a ; rétabli par
décret du 19 octobre i85a ; envoyé extraordinaire et ministre plénipo-
tentiaire, 6 mars iSSg; ministre plénipotentiaire de i*"* classe, 9 octobre
i863 ; admis à la retraite, a8 octobre 1866.
a. LU're jaune du Baron Gros, p. 20"].
RÉSULTATS 49
Hong Kong le a décembre, où il a la douleur de perdre le
secrétaire de Tambassade, le comte Léon de Bastard, qui
avait été frappé à Tien-Tsin d'un accès de fièvre chaude
(18 novembre). Il visite Canton, quitte définitivement
Hong Kong le 18 décembre 1860 et arrive à Marseille le
26 février 1861 avec le deuxième secrétaire de Tambassade,
M. de Vernouillet'. Le général Montauban* avait quitté la
Chine le ao novembre, laissant le commandement au général
Collineau. L^expédition était bien terminée et le baron Gros
pouvait s'écrier: a J'avais quitté Paris le 23 avril; que de
choses faites en douze mois! et que je suis heureux, à la fin
d^une longue et laborieuse carrière, commencée en 1828, du
succès d'une mission sans précédent dans les annales diploma-
tiques, et qui, par ses résultats, est peut-être un de ces jalons
placés, à de longs intervalles, dans l'histoire de l'humanité.' »
RÉSULTATS.
Voici les résultats obtenus dont le baron Gros s'enor-
gueillit h juste raison :
a Pour la France comme pour l'Angleterre, le gouverne-
ment chinois a été contraint de payer, à chacune de ces
deux puissances, une indemnité de guerre de 8 millions de
taëls ou de 60 millions de francs, le taël valant 7 fr. 5o.
« Pour vingt-six sujets de Sa Majesté Britannique, vic-
times de l'attentat du 18 septembre à Toung-tchéou, le gou-
vernement chinois a donné une indemnité de 3oo 000 taëls,
ce qui fait en chiffres ronds 86000 francs pour chaque
individu, et il a remis entre mes mains 200 000 taëls pour
X. Augustin- Maurice Marchant de Vernouillet. né le 18 avril iSag ;
depuis ministre au Pérou cl au Maroc.
a. Charles- Guillaume-. '\farie- Apollinaire- Antoine Cousin -Mon tau-
ban, né le 24 juin 1796; sénateur; comte de Palikao, aa janvier i8Ga ;
mort à Paris, 8 janvier 1878.
3. Loc. cit., p. aao.
GoRDisa. I. — 4
5o LES PLÉNIPOTENTIAIRES A PÉKIXG
onze Français victimes du même attentat, ou i36 ooo francs
pour chacun de nos compatriotes, pris le même jour et si
cruellement traités pendant leur captivité.
« Enfin, si le gouvernement chinois a cédé en toute pro-
priété à l'Angleterre un territoire, non de trente lieues car-
rées, ou de trente lieues de côtes en terre ferme, situées en
face de Hong-Kong, mais un terrain n'ayant, d'après la
carte publiée par l'amirauté, que la cinquième ou la
siuième partie seulement d'une lieue carrée, petite langue
de terre nommée Kao-loung, tellement indispensable à la
sûreté de Hong-Kong que l'Angleterre en avait la jouissance
exclusive en vertu d'un bail indéfini, et y avait élevé des
redoutes depuis longtemps, le gouvernement chinois s'est
engagé à rendre au ministre de France toutes les églises
catholiques, avec leurs cimetières, leurs terrains et leurs dé-
pendances, qui avaient été confisqués, dans les provinces et
dans la capitale de l'empire, aux chrétiens qui les possé-
daient autrefois \ »
11 faut ajouter à ces avantages obtenus, l'ouverture au
commerce de nouveaux ports, l'autorisa lion d'établir des
agents diplomatiques à Péking, le système des passeports,
la confirmation des droits des chrétiens.
I. Livre jaune du Baron Gros, p. 3-4.
CHAPITRE IV
LES MISSIONS CATHOLIQUES
0RI6I!<îRS
Le vrai fondateur des missions chrétiennes en Chine fut
le célèbre père jésuite Matteo Ricci, mort à Péking le
II mai 1610. La mission de Péking doit surtout sa célébrité
aux cinq jésuites envoyés en i685 par Louis XIV: Jean de
Fontaney', Joachim Bouvet % Jean-François Gerbillon',
Claude de Visdelou*, Louis Le Comte '^j et leurs successeurs.
La Compagnie de Jésus ayant été supprimée^ le 16 août 1778
par le hrcî Vomin us oc redemplor de Clément XIV, les
prêtres de la Mission (Lazaristes) furent substitués à Péking
aux jésuites par décret de Rome du 7 décembre 1788,
approuvé par Louis XVI le 25 janvier 1784 à Versailles.
« La substitution des Lazaristes aux Jésuites, étant dé-
sormais un fait accompli, le supérieur général, M. Jacquier,
désigna j)our cette nouvelle mission de Péking : M. Nicolas-
Joseph Raux"^, né à Ohain, dans le Hainaut, diocèse de
1. Ne au diocèse de Léon, 17 février i6/j3; mort à la Flèclie, 16 jan-
vier 17 10.
2. N6 au Mans, 18 juillet iC56; mort 28 juin 1780, à Péking.
3. Né à Verdun, 21 janvier i65/i : mort, à Péking, le 22 mars 1707.
4. Né au château de bienassis en Pléneuf (Côles-du Nord), 12 août
i656; évAque de Glaudiopolis ; mort à Pondichéry, 11 novembre 1737.
5. Louis-Daniel Le Comte, né à Bordeaux, 10 octobre lôôf) ; mort
dans cette ville. 19 avril 1728.
6. Le bref fut signé le 21 juillet et publié à Rome le 16 août 1773.
7. Mort iG novembre 1801.
52 I-ES MISSIONS CATHOLIQUES
Cambrai, le i4 avril lySi; M. Jean-Joseph Ghîslain', né
à Salles, diocèse de Cambrai, le 5 mai 1761, et 1^ frère
Charles Paris, né le 8 décembre 1738 à Verderonne, diocèse
de Beauvais. Ils arrivèrent devant Macao le 23 août 1784,
et le 29 ils débarquaient à Canton. M. de Torre, procureur
de la Propagande, leur offrit Thospitalité. Après cinq mois
d'attente, ils partirent de Canton le 7 février 1785, arrivè-
rent à Pékîng, le 29 avril, et furent présentés à l'empe-
reur M^*" Alexandre de Gouvea, franciscain portugais,
publia le 8 mai 1786, le décret pontifical avec l'ordonnance
royale, et le môme jour, M. Raux fut reconnu par tous
comme supérieur de la mission, dont il prit possession en
s'établissant au Pé-t'ang * » .
Les persécutions de Kia K'ing firent péricliter la mission de
Péking jusqu'à la mort de M^"" Gaétan Pires, le dernier des
anciens missionnaires de Péking, mort le 2 novembre 1 838 et
enterré à Cha-la-eul. Après lui, le Nan T'ang était passé aux
mains des lazaristes portugais ; il retourna aux lazaristes français
(1860) avec M. Mouly, arrivé à Macao, le i4 juin i834.
CHARTE
On peut dire que la charte des missionnaires catholiques se
compose de : i** la bulle de Benoit XIV, Ex qno singnlaj^i
(11 juillet 1742) qui règle définitivement la question des
Rites : en pratique les missionnaires qui vont en Chine, à
quelque congrégation qu'ils appartiennent, doivent prêter
le serment de regarder comme idolâtrique tout hommage
rendu à Confucius et aux Ancêtres, et de n'employer qu'un
seul terme, celui de Tien Tchott, pour désigner l'Être Su-
prême'; 2*» l'article XXII du Traité Lagrené {iWX) (voir
I. Mort la août 181 a.
a. Favier, Péking, p. aa3-4.
3. Henri Cordier, dans VHist. générale de La visse et Rambaud, VI.
P 9^5.
CH\RTE 53
p. 17-18) ; 3" Tarticle XIII du Traité de Tien-ïsin (i858) ;
4* rarlicle VI de la convention de Péking (1860) ; et 5° la
Convention Berthemy (voir p. 75).
Voici les articles VI de la Convention de Péking et XIII
du Traité de Tien-Tsin consacrés aux missions catholiques :
Art. VI. — « Conformément à TËdit Impérial rendu le vingt
mars, mil huit cent quarante-six, par T Auguste Empereur Tao-
Kouang, les établissements religieux et de bienfaisance qui ont
été confisqués aux Chrétiens pendant les persécutions dont ils ont
été les victimes, seront rendus à leurs propriétaires par l'entre-
niise de Son Excellence le Minisire de France en Chine, auquel
le Gouvernement Impérial les fera délivrer, avec les cimetières et
les autres édifices qui en dépendaient. »
Le texte chinois de la convention est différent ; en voici la
traduction :
« A faire savoir le plus tôt possible à tous les Chinois par cdit
impérial... Art. 6. — Tout Chinois de quelque condition qu'il
soit, est libre d'embrasser la religion catholique, de la propager ;
il est permis aux Chrétiens de se réunir pour les assemblées ; de
bâtir des églises pour faire les prières. Qui osera injustement
rechercher les chrétiens et les prendre subira la peine qu'il mé-
rite. Les temples catholiques, collèges, cimetières, maisons,
champs et toute autre possession autrefois confisquée durant la
persécution seront rendues à l'Ambassadeur français résidant à
Péking qui en fera la restitution à qui de droit. Les Missionnaires
français seront libres de louer du terrain en toutes les provinces
de l'Empire, d'acheter et de construire des maisons, comme ils
le trouveront bon * . »
Art. XIII. — « La religion Chrétienne ayant pour objet essen-
tiel de porter les hommes à la vertu, les membres de toutes les
communions Chrétiennes jouiront d'une entière sécurité pour
leurs personnes, leurs propriétés, et le libre exercice de leurs
pratiques religieuses, et une protection efficace sera donnée aux
I. Lettres des nouvelles Missions de la Chine, III, a» partie, Lettre
du F. Dovergne, p. 247.
54 LES MISSIONS CATHOLIQUES
missionnaires qui se rendront paciliquemcnt dans l'inlérieur du
pays, munis des passeports réguliers dont il est parlé dans l'ar-
ticle VIII.
« Aucune entrave ne sera apportée par les autorités de TEm-
pire chinois au droit qui est reconnu à tout individu en Chine
d'embrasser, s'il le veut, le Christianisme et d'en suivre les
pratiques sans être passible d'aucune peine infligée pour ce
fait.
« Tout ce qui a été précédemment écrit, proclamé ou public
en Chine par ordre du gouvernement contre le culte Chrétien,
est complètement abrogé, et reste sans valeur dans toutes les
provinces de l'Empire. »
Voici la traduction de cet article fait sur le texte chinois
par les missionnaires catholiques :
Art. XIII . — « La religion catholique depuis son origine,
ayant pour but propre de porter les hommes à faire le bien, ceux
qui la professent doivent jouir de la sécurité pour eux-mêmes
et pour tout ce qu'ils ont. Avoir la liberté de se réunir pour en
faire les exercices. Les Missionnaires munis du diplôme (dont il
est parlé art. 8. Espèce de passeport que tout Européen qui aura
besoin de voyager, devra posséder) et faisant chacun mission,
pacifiquement entrés dans l'intérieur doivent être traités tout-à-
îait ofticieusemcnt et protégés par les autorités locales. Tout Chi-
nois qui veut embrasser la religion catholique et en observer les
lois ne doit être nullement inquiété toute défense étant levée.
Toutes les défenses portées contre la religion catholique soit
contenues dans des édits, soit imprimées dans les livres quelque
part qu'elles soient, sont entièrement annulées*. »
ÉTABLISSEMENTS RELIGIEUX DE PÉKITÎG.
M»' Mouly réclama et obtint^ les anciens terrains des
quatre établissements catholiques de Péking avec les scpu^-
1. Ihid,, p. 347-8.
2. Lettre de Mi?»" Mouly à M. Etienne, supcrieiir général, Péking.
23 février 1861 {Annales Cong. de la Mission, 36, p. 234-344)- Avec
cette lettre, M?"" Mouly envoyait la copie authentique de la restitution de
ces Établissements.
RESTITUTION DE LA r.\TllKOU\LK DK PKKINr. V L\ FIUNCK OD
liiros qui y élaieiil adjointes. Ces établissements compre-
naient : i** IVglise du Nord (Pé T'ang) où s'installèrent
révèque, les abbés Smoremburg et Thierry et cinq autres
missionnaires indigènes, Kho, Mong, Mu, Balthasar Tching
et François Lieou ; le séminaire était dirigé par M. Smo-
remburg ; 2** Téglise du Midi (Nan T'ang), ancienne cathé-
drale, avec M. Thierry comme curé; 3** Téglise de TOuest
(Si T'ang) ; et 4** Téglise de TEst (Toung T'ang) dans un
étal plus déplorable que les deux premières.
En réalité il ne restait que le Nan T'ang ; le Si T'ang fut
démoli en i8ii, après le départ de quatre missionnaires
do la Propagande pour l'Europe ; le Toung T'ang, d'où
lurent renvoyés les Portugais au Nan T'ang, subit le même
sort ; le Pé T'ang, vendu à un mandarin nommé Yu pour
r)ooo taëls, fut jeté bas en 1827; le Nan T'ang* n'échappa
au sort des autres établissements catholiques que « par la
prévoyance de M**" Pires, qui se voyant seul et craignant
que tout fut détruit après sa mort, avait confié ses titres de
projiriété à l'archimandrite, lequel réclama de suite et finit
par obtenir un décret portant que « l'église et la maison
seront remises à M. Ouée, de la nation russe». Il sauva
ainsi Tancienne cathédrale où les scellés furent apposés ; les
cimetières des missionnaires et la bibliothèque du Nan T'ang
lui doivent aussi leur conservation ^ ».
RESTITUTION DE LA CATHÉDRALE DE PERING A LA FRANCE.
Le 5 novembre 1860, le Prince Koung écrivait au baron
Gros : « En ce qui concerne les églises du Nord et du Sud
I. Le Nan T'ang avait été incendié accidentellement en 1775; l'em-
|K»rciir Kicn-louiig. imitant l'exemple do son aïeul Kang Hi, donna
10 000 taëls pour contribuer aux frais de reconstruction.
3. Favier, Peking, p. a4o.
56 LES MISSIONS CATHOLIQUES
et les terrains qui en dépendent, et que je dois remettre à
Votre Excellence avec un document authentique, afin qu^elle
puisse à son tour les confier à M*' Mouly, Tévêque du lieu,
je vous restitue, dès aujourd'hui, Péglise du Sud, avec les
terrains qui en dépendent, et je vous envoie un titre authen-
tique qui constate cette remise, afin que vous puissiez vous-
même confier cette église à Tévêque.
« Quant à celle du Nord, comme il s'est écoulé un grand
nombre d'années depuis qu'elle a disparu, j'ai ordonné aux
autorités locales de faire une enquête équitable et scrupu-
leuse à ce sujet, et, dès qu'elle sera terminée, je remettrai à
Votre Excellence cette église et ses dépendances, et avec
elles un document qui constatera cette restitution. »
TITRE DE RESTITUTION.
« Le prince de Koung, membre de la famille impériale
et Haut-Commissaire, etc., délivre le présent certificat.
« Ayant appris qu'il se trouvait dans l'intérieur de la
ville, auprès de la porte Souen-ou, une église catholique,
je la remets avec les terrains et les maisons qui en dépen-
dent, au gouvernement français, pour qu'il puisse la confier
à l'évêque du lieu, M^*" Mouly, qui l'administrera.
« C'est pour constater cet acte que je délivre à M*^' Mouly,
l'Évêque du lieu, le présent titre qu'il conservera pour lui
servir de témoignage.
« Écrit le 5 novembre 1860.
(( L. S. »
REMERCIEMENTS A LA RUSSIE.
Le 5 novembre 1860, le baron Gros écrit au ministre de
Russie à Péking, le général Ignatiev qui avait reçu du prince
Gortchakov l'ordre de lui remettre les établissements catho-
liques :
lettre a mgr mollt 67
« Monsieur le général,
« Conformément à Tarticle 6 de la Convention de Pé-King,
dont j*ai eu Thonneur de vous envoyer une copie, article par
lequel le gouvernement chinois s'engage à remettre aux Chré-
tiens et par l'entremise du ministre de France accrédité auprès
de lui, tous les édifices religieux qui avaient été confisqués sur
eux dans tout Tempire, j*ai été prévenu, par ordre du prince
Koung, que la cathédrale de Pé-king m'était remise, et que le
cimetière catholique dans lecjuel reposent les restes des (îor-
billon, Ricci, Verbiest, SchalP et autres propagateurs du chris-
tianisme en Chine, cimetière confié à la garde de la mission ecclé-
siastique de Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russics, m'était
également rendu. Votre Excellence a bien voulu aller au-devant
de la demande que j'aurais eu à lui adresser à ce sujet, et elle
m'a fait remettre ce cimetière que la pieuse sollicitude de M*^^
l'archimandrite a préservé de toute profanation, et nous a livré
dans un état de conservation parfaite.
« Votre Excellence sait que j'ai confié la garde et l'adminis-
tration de ce cimetière, comme de la cathédrale de Pé-King, à
M^ Mouly, évèquedu Pé ïché-li, qui devra s'entendre plus tard
avec la légation de France, pour régulariser une position dans
laquelle des tiers peuvent être intéressés.
« Je crois. Monsieur le Général, que quelques dépenses ont
été faites pour la conservation de ce cimetière, par la mission
russe de Pé-King, et je vous prierai de vouloir bien faire remettre
à M^*" Mouly ou à M. le Ministre de France en Chine, les comptes,
documents ou autres titres formant les archives du cimetière,
afin que tout soit liquidé conformément au droit et à l'équité. . . »
LETTRE A MGR MOULT.
<c Monseigneur,
« L'article 6 de la convention de paix signée à Pé-King. le
a5 octobre dernier, porte que : « Conformément à l'édit impérial
I. Ferdinand Verbiest, S. J., né à Pitthem, près Courlrai, g octobre
1633 ; mort à Pé-King, 29 janvier 1688. — Jean- Adam Schall von
BcU, né en 1691 à Cologne; mort & Pé-King, i5 août 1669.
58 LES MISSKINS CATHOLIQUES
« rendu en 18/46, par l'augiislc ciupcrcur Tao-Kouang, les éla-
« blisscnicnts religieux et de bienfaisance qui ont été confisqués
« aux Chrétiens pendant les persécutions dont ils ont été vic-
« tinies, seront rendus à leurs propriétaires par l'entremise du
« ministre de France en Chine, auquel le gouvernement impé-
« rial les fera délivrer; avec les terrains, les cimetières, les mai-
« sons et autres édifices qui en dépendaient. »
c( Ainsi que vous le savez, Monseigneur, cette clause a reçu un
commencement d'exécution, puisque la cathédrale de Pé-King a
été mise à ma disposition, et que le cimetière, cjui depuis quel-
ques années se trouvait confié à la garde de la mission ecclésias-
tique de Sa Majesté l'Empereur de Russie, nous a aussi été
rendu.
(c J'ai l'honneur. Monseigneur, de remettre entre vos mains
ces deux établissements religieux ; et jx)ur régulariser une position
dans laquelle des tiers peuvent un jour intervenir, je vous prie
de vouloir bien vous entendre a\ec Ni. le Ministre de France en
Chine, auquel, d'après la convention de Pé-King, la restitution
de tout établissement religieux appartenant au culte chrétien
doit être faite en premier lieu.
a Je joins à cette lettre une copie de celle que j'adresse au-
jourd'hui même à M. le général Ignatiov, ministre de Sa Majesté
l'Empereur de toutes les Russies en Chine, alin que vous con-
naissiez, Monseigneur, ce qu'il y aura à faire pour que la position
soit établie aussi clairement que possible.
« Je n'ai pas besoin de vous dire. Monseigneur, combien je
suis heureux d'avoir attaché mon nom au grand acte par lequel
le culte catholique a été publiquement et légalement rétabli dans
la capitale de l'empire chinois, et que je joins mes prières à celles
de tous les membres du clergé pour appeler les bénédictions du
Seigneur sur l'auguste souverain dont je n'ai fait qu'exécuter les
ordres.
« Veuillez agréer, Monseigneur, etc.
Baron G nos.
P. -S. du mardi 6 novembre 1860.
a Monseigneur, je suis heureux de pouvoir ajouter un post-
scripliun h la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire le 5, cl
qui n'est pas partie. Le prince Koung m'envoie le document par
lequel il me remet ofliciellement la cathédrale du Sud de Pé-King,
LETTRE \i: PRINCE KOI N<; ;)()
ralliinlrale que j*ai déjà confiée à voire garde et à voire adininis-
t ration. Le prince me parle d'une autre éfçlise, située au nord de
la ville, et qui nous sera rendue ou tout au moins le terrain cju'ellc
occupait et ses dépendances, quand on saura où elle se trou\ail,
car elle a été détruite, dit-on, depuis longtemps.
a \ euillez, je vous prie. Monseigneur, me renvo>er le docu
inrnt ofliciel que je vous communique aujourd'hui et qui doit
rester dans les archives de la légation de'l'Vance, |K>ur constater
nos droits. Je vous en ferai délivrer une copie légalement cer-
tifiée qui restera entre vos mains, comme témoignage de celte
restitution.
M*'' Mouly accusa réception de cotte lettre le 7 novembie.
LETTRE AU PRINCE kOl Mi.
Le 5 novemhre r8(>o.
Le baron Gros au prince Koung.
« 1^ soussigné, etc;, a reçu, ce matin la dépêche cpie S. A. I.
le prince de Koung, lui a fait l'honneur de lui écrire |K)urlui en-
voyer un document oiïiciel qui constate que l'église calholique,
située au midi de la ville, a été rendue par le gouvernement
chinois au représentant du gou\ernement français, qui l'a conliée
à M»^' Mouly, afin qu'il puisse en jouir ainsi que des terrains
qui en dépendent. Son Altesse Impériale ajoute encore qu'une
enquête se fait jx)ur connaître le lieu où devait se trouver
Téglise catholique du Nord, qui doit être également restituée à la
France.
<« Le soussigné voit avec bonheur le gou\ernement chinois
tenir religieusement ses engagements, et Son Altesse Impériale
peut être assurée que le gouvernement français ne manquera
jamais aux siens.
Le soussigné remercie Son Altesse Impériale des vœux qu'elle
fornne pour la France et pour son auguste souverain. Il se fera
un devoir de les porter à la connaissance du gouvernement
français par les premières dépêches qu'il enverra en Krancc, et il
ne manquera pas de faire coimaître h l'Empereur des l^^rançals,
dès qu'il sera de retour auprès de Sa Majesté, tous les services
6o LES MISSIONS CATHOLIQUES
que Son AHesse Impériale a rendus à sa patrie, en concluant
loyalement la paix avec les puissances alliées*. »
PASSEPORTS.
(( Les deux évêques du Pc Tché-li et l'abbé Delamarre,
m'ont demandé des passe-ports pour vingt-huit mission-
naires établis depuis longtemps, mais en secret, dans l'inté-
rieur de l'empire ou qui veulent s'y rendre; voici la formule
que j'ai adoptée, et le prince Koung, par condescendance
pour moi, a bien voulu viser de sa main chacun des passe-
ports délivrés à MM. L.-C. Delamarre, Sage, Charles Re-
nou, Eyraud, M*^*" Emmanuel Verrollcs, Fabien Tapie,
Vinçot, M'*' Jacques. -L. Pérocheau, Faurie, J.-B. Arnal,
Paul Pcrny, Huot, M^"" Eugène Desflèches, M*' Joseph
Ponsot, M^"" Joseph Chauvcau, Antoine Papin, M*'' Pin-
chon, Julien Pichon, Charles Pignoux, Fage, M^' Martial
Mouly, M^*" Jean Anouilh, M'^^ Henri Baldus, Antoine
Smoremburg, Thierry, Vincent-Marie Talmier, Alexandre
Journiac et Julien Bertrand * :
I. Négociations entre la France et la Chine en 1860. — f.iyre
jaune du Baron Gros... Paris, i864, in-4. p 194-199- — EtCol. Pari.
a. Missions étkangi:rfr de Paris : Louis-Charles Delamarre, de
Rouen, parti le i5 mars i835 ; missionnaire au Sc-tch'ouen; mort 3 oc-
tobre i863, à Han-kéou, en route pour Pcking. — Ferréol Sage, du
dioc. de Besançon ; parti 27 février i846; miss, au Se-tchouen; mort à
Cha-pin-pa, près de Tchoung-king, 3o novembre i865, à 48 ans. —
Charles-Renc-Alexis Renou, du dioc. d * Angers ; parti le i5 mai i838 ;
mort à Kiang-Ka (Tibet) 18 octobre i863, à 5i ans. — Jean Eyraud,
ne à Saint-Bonnet (dioc. de Gap), i5 mai i8a3; partile a4 janvier 18^9 ;
miss, au Se-tch*oucn ; mort à la Procure de Ghang-Haï, 4 juillet 1874.
— Emmanuel- Jean- François Verrolles, né à Gaen, la avril i8o5 ;
parti 4 novembre i83o ; év. de Colombie ; vie. ap. de Mandchourie ;
mort à Ing-tsc, a3 avTÎl 1878 — Fabien Tapie, du dioc. de Tarbes ;
parti 9 août i848; miss, au Se-tchouen occidental. — Jactfues Vinçot,
du diocèse de Saint- Brieuc ; parti le i3 mars i85i ; miss, au Se-tchouen
oriental. -^ Jacques -Léonard Pérocheau, des Sables-d'Olonne ; parti
aa février 1818; cv. de Maxula, vie. ap. du Se-lch'ouen; mort 6 mai
PASSEPORTS 6l
« Le soussigné, ambassadeur et haut commissaire de Sa Ma-
jesté l'Empereur des Français en Chine, prie les autorités civiles
et militaires de Tempire chinois, conformément à l'article 8 du
traité de Ticn-Tsin, ratifié à Pé-king le 26 octobre dernier, de
laisser librement circuler dans l'empire, et de lui donner aide et
protection en cas de besoin, le sieur L.-C. Delamarre, mission-
naire français, se rendant dans la province de Se-tch'ouen pour y
exercer son saint ministère.
« Le sieur L.-C. Delamarre étant connu à l'ambassade de
France pour un homme de bien, qui ne s'occupe que d'œuvres
de piété et de charité dignes d'éloge, le présent passe-port, qui
devra être visé par l'autorité chinoise du lieu où il a été délivré,
lui est donné à Pé-king, le 29 octobre 1860, à la condition que
le sieur Delamarre ne se rendra, sous aucun prétexte, dans les
ailles ou les villages occupés par les rebelles.
« Fait à Pé-king, le
L. S. Baron Gros.
JLi. d.
Signature du porteur de ce passe-port.
1861 à 74 ans. — Louis Faurie, né i3 juin i8a4 ^ Monsegur (dioc. de
Bordeaux); parti i3 mars i85i ; év. d'Apollonie; vic.>ap. du Kouci-
tcheou ; mort à Kouy-fou, dans le Se-tch'oucn, i8 juillet 1871. — Jean-
Baptiste Arnal, du dioc. de Toulouse; parli 5 mars i855 ; miss, au Se-
tchouen occidental. — Paul-Hubert Perny, du dioc. de Besançon ; parti
5 juillet 1847; ™iss. au Kouei-tcheou ; a quitté la Société en 187a. —
Jacques- Alexandre Huot, du dioc. de Langres ; parli 31 juin i843;
miss, au Yun-nan ; mort à Tchen-foungchan, 7 mai i8G3, à 43 ans. —
Joseph- Eug^ne-Jean-Claude Desflèches, né à Jonage (dioc. de Gre-
noble), i3 février i8i4 ; parti i5 mai i838*, vie. ap. du Se*tchouen
oriental ; év. de Sinite ; démissionnaire et archevêque de Claudianopolis ;
mort au sanatorium de Saint-Raphaël (Monbeton), 7 novembre 1887.
— Joseph Ponsot, dioc. de Besançon; parli ai janvier i83o; miss, au
Se-tch*ouen ; év. de Philomélie, vie. ap. du Yun-nan ; mort à Longky,
17 novembre 1880, à 78 ans. — Joseph-Marie Chauveau, né k Luçon,
a4 février 1816; parli 6 février i844; vie. ap. du Tibet; mort à Ta
Tsien lou, ai décembre 1877. — Pierre-Antoine Papin, dioc. de Char-
tres, miss, et prov. au Se-tchouen; mort à Kiong-tchcou, 18 octobre
1880, à 71 ans. — Jean^Théophile-Anet Pinchon, né 7 janvier r8i4,
dioc. de Limoges; parti 27 février i846; vie. ap. du Se Ichouen sept. ;
mort 1891. — Pierre- Marie-Joseph- Julien Pichon, né le 8 septembre
1816 à Neuilly-le-Vendîn (dioc. du Mans) ; parli 10 mars i845 ; premier
vie. ap. du Se-tchouen m'érid. ; mort la mars 1871, à Sainl-Fraimbault
6a LES MISSIONS CATHOLIQUES
« Ce passe-port et les vingt-sept autres délivrés, le même
jour, ont été visés par le prince Koung et revêtus de sa
signature*. »
PASSEPORT A.CTUEL.
(Traduction).
« Conformément à l'article VIII du Traité de Tien-Tsin et à
Tarticle IV de la convention de Péklng, Nous avons déli-
vré un passeport au S'..., prêtre enseignant la religion de
T'ien Tchou. -Sachant que votre compatriote est un homme
connu pour sa vertu et pour son honorabilité, nous prions
les grands fonctionnaires et les autorités civiles et militaires
de la Chine, ainsi que les commissaires impériaux des fron-
tières de de le laisser y prêcher sa religion, y résider
dans toute locaUté, y louer ou acheter des terrains, y cons-
truire des temples au 'Pion Tchou ou des maisons, de le
traiter en ami et de le protéger en toute circonstance. Nous,
ministre, avons délivré le présent passe[)ort pour que dans
tous les pays intérieurs ou extérieurs placés sous la domina-
de l^asgay (clioc. do Laval). — Charles Pignoux, du dioe. de Poiliers ;
parli 16 septembre 18/17; ""'ss. au Se tchoucn occid. ; mort ta mai 1888,
à ()'i ans. — Jean-Charles Fage, du dioc. de Tulle ; miss, au Tibet et au
Yun-iian ; mort 19 août 1888, à 64 ans. — Alexandre Journiac, du
dioc. de Rouen; parti i*""* juin i856; miss, au Sc-lcliouen oriental ; mori
à Hiangpao tang, près de Ku-hien. aS octobre i8G5, à 34 ans. —
Pierre-Julien Bertrand, dioc. du Puy; miss, au Se-lcboucn ; mort
12 juillet i865, à 6a ans.
La/.akistes : Ms"" Mouly, supra, p. l\i ; — Mk"" Ànouilb, supra^ p. 4i-
— Jean- Henri- Maximilien Baldus, ne en 18 n, à A.lly, près de Mauriac
(dioc, de Saint-Flour) ; 6v. de Zoara; vie. ap. du Ho-nan, puis du Kiang-
Si ; mort 39 septembre 1869. — Edouard Smoremburg, liollandais,
arrivé en i854 : miss, à Pcking. — Jean-Hapùste Thierry, né à Ar-
thonnay (dioc. de Sens), \!\ juin i8a3 ; mort a8 septembre 1880, k
Péking. — Hippolyle Vincent, arrivé en i84o. — Vincenl-Marie
Talmier, arrive en 1849; ^^^^ en 1862 dans le Tche-li sept.
I. Liseré jaune du Baron Gros, p. 186-7.
CATHÉDRALE CATHOLIQUE DE CANTON 63
tion chinoise, ce certificat soit respecté sans résistance, espé-
rant qu'à l'avenir le traité sera toujours observé. »
CATHÉDRALE CATHOLIQUE DE CANTON
Dans le Sud nous obtenions à Canton un su|)erbe empla-
cement pour notre cathédrale par le contrat suivant :
Canton, le vingt-cinq janvier dix-huit cent soixante-un.
Contrat entre :
Son Excellence Lao, décoré d*un bouton do premier rang,
Président du bureau de la Guerre, Censeur, Gouverneur Général
des deux Kouang.
Et MM. CoupVENT DES Bois, Commandant sujXTieur des
forces Françaises à Canton, Capitaine de Vaisseau, Ol'ficier de
la Légion d'honneur,
de Tanoiarn. Commissaire du Gouvernement Français h Can-
ton, Capitaine de frégate. Chevalier de la Légion d'hoimenr,
pour fixer clairement et définitivement les stipulations citées
ci-dessous.
Le iD*' jour du 9*^ mois de la 10" année de Hien-Foung a paru
l'Ordre Impérial suivant :
« Le prince Yi-Sin nous adresse un mémorial renfermant les
traités échangés avec la France cl 4' Angleterre, et nous infor-
mant que, le Onze et le Douze de ce mois il a conclu ces traités
cpii se composent de celui conclu la huitième année de notre
règne, et du traité additionnel conclu celte année, et les a
échangés avec ces deux nations.
« Nous acquiesçons à tous les articles de ces traités quils soient
pris dans leur ensemble ou séparément. Quils soient tous en vigueur
éternellement, que dès maintenant la guerre soit à jamais éteinte,
que la paix soit sincère, que tous croient à la bonne harmonie et
chassent le doute de leurs cœurs,
« Pour que les articles de ces traités soient mis à exécution, quon
les promulgue de suite devant tout l* Empire et que les ( iouverneurs
Généraux des provinces s'y conforment dans la transaction des
affaires futures . » .
Tel est notre ordre impérial.
64 LES MISSIONS CATHOLIQUES
Cet ordre impérial auquel il faut obéir dans la conduite des
afTaires, est déjà consigné dans les archives.
Observant dès lors que dans le lo' article du traité français,
il est dit entre autres que : ce dans tous les ports ouverls au com-
merce, les Français pourront à volonté louer des terrains pour y
bâtir des églises, des Écoles et autres établissements de ce genre,
et que le prix de Tétendue du terrain loué sera discuté et fixé
par les deux parties contractantes.
Observant que, dans le 6" article du traité supplémentaire, il
est dit entr'autres que : les églises, les écoles, les maisons avec
leurs dépendances, et autres propriétés confisquées antérieure-
ment aux Chrétiens, seront rendues au Ministre de France pour
être transmises par lui aux Chrétiens des localités où ces pro-
priétés se trouvaient, qui, (s'il s'agit de terrains) pourront y
bâtir ce qu'ils voudront.
D'une autre part. Le Commandant supérieur M. Coupvent des
Bois et le Commissaire Français M. de Tanouarn, ayant fait
choix en dehors de la vieille ville de Canton et dans la nou-
velle ville d'un terrain vide convenable divisé en deux pai'ties :
La première bornée :
A l'Est par le mur arrière des maisons de la rue Pae-mi-hang
(rue du riz blanc) en regard duquel les Missionnaires bâtiront
, un mur de façon à laisser entre les deux une rue de six pieds de
large = Étendue sur cette face soixante-neuf tchangs, sept tches,
sept fcunns (Deux cent quarante-neuf mètres soixante-dix-huit
centimètres).
A l'Ouest par la rue Yu-tze-hang (rue du Jade) = Étendue
sur cette face soixante-quatre tchangs, neuf tches, neuf tsounns,
cinq feunns (Deux cent trente-deux mètres quatre-vingt-deux
centimètres).
Au Sud, par la rue Mae Ma Kiai (rue des marchands de chan-
vre ou rue de la folie). Étendue sur cette face = vingt-sept tchangs,
neuf tches, neuf tsounns, trois fcunns (Cent mètres vingt-un
centimètres).
Au nord, par la rue Ta-sinn-Kiai (grande rue neuve ou rue
Chapdelaine = Étendue sur cette face quarante-six tchangs,
sept tches, deux tsounns. cinq feunns (cent soixante-sept mètres
vingt-sept centimètres) et mesurant une superficie de quarante
nleous, deux lis, six haos. (Trois hectares , sept ares, vingt-huit
centiares) ;
a^THÉDRALE CATHOLIQUE DE CANTON 65
La deuxième :
Située au Sud de la première et bornée au sud par le mur du
Dragon encore existant (tchaopi) et mesurant sur ses quatre
faces :
Au Nord : Dix tchangs, huit tches, neufs tsouiins, neuf
feunns (trente-neuf mètres un centimètre).
A Touest : Onze tchangs, deux tches, quatre tsounns, cinq
feunns (Quarante mètres vingt-cinq centimètres).
Au sud ; Treize tchangs, trois tches, huit tsouns, sept feunns
(Quarante-sept mètres quatre-vingt-douze centimètres).
Au nord : Quinze tchangs, deux tsounns, cinq feunns (Cin-
quante trois mètres soixante-dix-huit centimètres) et mesurant
une superficie de deux meous cinq feunns huit lis (dix-neuf
arc» quatre-vingt-trois centiares) qui devra rester vide de toute
construction ; le tout enfin, mesurant une superficie de qua-
rante-deux meous, six feunns, six tsounns (Trois hectares
vingt-sept ares, onze centiares).
Les mesures employées étant celles prescrites par le nouveau
traité français.
Et le Commandant Supérieur, par Tintermédiaire du Com-
missaire Français, demandant que ce terrain soit loué à perpé-
tuité à la France, pour y bâtir aux frais de son trésor une Église,
une maison pour les missionnaires, un Séminaire et une Ëcole
pour les gens du pays, un Asile pour les pauvres, un hôpital, un
hospice des enfants trouvés, en tout Cinq établissements qui,
ainsi que rÉglisc et la maison des missionnaires, ne pourront être
à l'avenir habités et desservis que par des prêtres de la Congréga-
tion Française des Missions Étrangères.
Son Excellence Lao, Gouverneur Général des deux Kouang,
après avoir délibéré avec les autorités locales et les notables,
consent, en vertu de l'article lo du traité, et de l'article 6 du
traité supplémentaire, à louer à perpétuité ce terrain à la France.
Le Commandant Supérieur, après avoir reçu ce terrain par
l'intermédiaire du Commissaire Français en enverra le Contrat de
location au Ministre de France à Péring, Officier de la Légion
d^honneur, etc., etc., etc., pour être transmise par Son Excellence
aux Missionnaires de la province de Canton.
Toutefois, ce terrain restant propriété chinoise il est établi,
conformément aux traités, que chaque Année il sera payé par
méou un loyer de Mille cinq cents sapées, ce qui fait pour ce
CoRDIER. I. — 5
66 LES MISSIONS CATHOLIQUES
terrain qui compte quarante-deux méous, six feunns, six haos
(trois hectares, vingt-sept ares, onze centiares), un loyer annuel
de soixante-trois mille neuf cent sapées qui sera versé chaque
année par les Autorités françaises entre les mains des autorités
locales de Canton. En dehors de ce loyer, il est défendu aux
Autorités chinoises, aux gens des Yamens, aux Notables et aux
gens du peuple de venir sous un prétexte quelconque prélever de
l'argent pour ce terrain, et toute démarche dans ce but ne serait
qu'une fraude. Mais, pour les Églises, que possédaient antérieu-
rement les missionnaires dans la ville et dans les faubourgs de
Canton, il ne sera demandé d'autre compensation que la location
de ce terrain ; et ainsi à l'avenir il ne pourra plus être élevé de
nouvelle réclamation à leur égard.
En foi de quoi, ce contrat a été conclu, dressé en trois expédi-
tions revêtues des sceaux et des signatures des parties contrac-
tantes, et chacune en gardera une expédition comme témoignage
authentique. Des lors, les formalités nécessaires à la conclusion
d'un Contrat auront été remplies.
Canton, le vingt-cinq janvier dix-huit cent soixante-un*.
Signé : Lao.
Trois sceaux. A. Coupvent des Bois.
de Tanouarn.
Au sujet de cette négociation, la note suivante fut insérée
au Moniteur du ii janvier 1861 :
« Il vient d'être obtenu à Canton une importante concession
conforme à l'esprit des clauses libérales qui ont été insérées dans
le traité de paix signé à Péking ; le Vice-Roi a accordé à nos
missionnaires, pour l'érection d'une église catholique, un
magnifique emplacement situé dans Canton même et où s'élevait ,
avant l'occupation de cette ville, le palais du fameux gouverneur
Vé. Depuis deux ans les autorités Françaises demandaient qu'on
rendît à l'évêque des deux Kouang une portion au moins des
terrains aflectés anciennement à dos établissements catholiques
I. Le texte chinois porte iô« jour, ia<^ lune, io« année Hieng-
Foung.
CATBÉDBALE CATHOLIQUE DE CANTON 67
et dont les possesseurs avaient été chassés et spoliés à l'époque
des dernières persécutions dirigées dans le Céleste Empire contre
les Chrétiens. Bien que les autorités chinoises eussent reconnu
en principe la légitimité d'une restitution de cette nature, elles
multipliaient les expédients pour s'y soustraire, nos succès dans
le nord ont heureusement mis un terme à leur mauvais vouloir
et Téglise qui ne tardera pas à s'édifier témoignera bientôt
d'une manière éclatante de la sollicitude du Gouvernement de
l'Empereur pour les intérêts religieux placés sous la protection
traditionnelle de la France dans l'Extrême-Orient. L'établisse-
ment de nos missionnaires sur ce point profitera d'ailleurs à
tout le monde à Canton, car il constatera et maintiendra le droit
toujours refusé jusqu'ici aux étrangers d'avoir un libre accès
dans l'intérieur de cette ville. »
CHAPITRE V
LES HISSIONS CATHOLIQUES
I
(Suite),
CONVENTION BERTHEMY
L'article VI de la convention de Péking était fort large
dans ses termes, puisqu'il dit que « les établissements reli-
gieux et de bienfaisance qui ont été confisqués aux Chrétiens
pendant les persécutions dont ils ont été les victimes, seront
rendus à leurs propriétaires par l'entremise du Ministre de
France en Chine, auquel le gouvernement Impérial les fera
délivrer, avec les cimetières et les autres édifices qui en dé-
pendaient. » Il est évident qu'exécutée à la lettre, cette clause
ne causerait rien moins qu'un nouveau bouleversement du ca-
dastre chinois déjà singulièrement transformé par la rébellion
des T'aï P'ing; il aurait fallu remonter au temps des per-
sécutions du commencement du xviii® siècle pour retrouver
les terrains jadis possédés par des Chrétiens. Tel n'était pas
d'ailleurs, en pratique, le but de la convention de Péking ; il
n'était nullement question d'exiger l'exécution à la lettre d'un
article qui aurait eu pour résultat d'enrichir les missions au
plus grand préjudice moral de leur œuvre dont le caractère
et l'objet sont si élevés, de causer de véritables spoliations
et d'amener une terrible perturbation dans la propriété fon-
cière en Chine. Il fallait simplement rendre plus facile
l'œuvre des missionnaires, et non l'édifier sur des ruines; le
terrain nécessaire pour bâtir des églises, établir des cime-
CONVENTION BERTHEMY 69
lières, fonder des écoles et des orphelinats, était la seule
réclamation que Ton dut formuler; la propriété des missions
ne devait pas être constituée dans un but de spéculation et
de lucre et au profit de prêtres étrangers; elle était créée
en réalité dans l'intérêt même des Chinois, puisque le Chris-
tianisme doit être une amélioration dans leur éducation mo-
rale et religieuse. Il fallait donc permettre et assurer Tachât
des terrains nécessaires aux congrégations européennes,
mais en même temps pour bien marquer qu'elles n'étaient en
quelque sorte qu'usufruitières, la Chine conservant la nue-
propriété, le nom de l'acquéreur, inutile d'ailleurs à con-
naître, restait anonyme, la collectivité qu'il représentait de-
vant seule être en titre. C'est ce qu'avait fort bien compris
notre ministre, M. Berlhemy *, successeur de M. de Bourbou-
lon, qui a laissé en Chine de si grands souvenirs, désireux,
tout à la fois, de sauvegarder nos intérêts sans les exagérer
et d'éviter aux Chinois d'inutiles froissements. De là, la
signature de Tacte qui règle les conditions d'achat de la
propriété foncière par les missionnaires dans l'intérieur du
pays.
I. Berthemy, Jules- François- Gustave^ fils du général de ce nom;
né le i^i* décembre i836> à Paris; attaché libre à Washington, 7 juillet
18.^8; à Madrid, ao janvier i85o; aspirant diplomatique à Constanti-
noplc, 17 février i85a ; 3« secrétaire d^ambassade au même poste, 3 mai
i855; secrétaire de a^ classe, 3o août i856 ; maintenu à Constantinople,
i3 septembre i856; désigné secrétaire à Dresde, 17 août 1857 ; mis à la
disposition du département, 37 juin 1859; désigné pour remplir tempo-
rairement les fonctions de i'^'' secrétaire à Constantinople, i3 juillet 1869 ;
chef du cabinet et du secrétariat aux AfTaircs étrangères, 3& janvier 1860 ;
secrétaire de i*** classe pour prendre rang à dater du a 4 janvier 1860,
37 octobre 1861 ; ministre plénipotentiaire chargé de gérer la légation à
Péking, i4 octobre 1863 ; envoyé extraordinaire et ministre plénipoten-
tiaire près Tempereur de la Chine, 9 octobre i863 ; commandeur de la
Légion d'honneur, i4 août 1866; envoyé extraordinaire et ministre plé-
nipotentiaire près les États-Unis, 38 octobre 1866 ; près le roi des Belges,
13 juin 1870.
no LES MISSIONS CATHOLIQUES
TEXTE DE LA CONVENTIOW, 20 FÉVRIER l865
Le 20 février i865 (26'' jour de la i" lune delà 4" année
T'oung-tché), le Tsoung-li Yamen adressait la lettre suivante
à M. Berthemy :
« Nous avons Thonneur de vous annoncer que, en ce qui
concerne les biens collectifs des missions catholiques, nous
avons arrêté ce qui suit : à l'a^fenir, si des missionnaires
français çont acheter des terrains et des maisons dans
l'intérieur du paySy le i^endeur^ — tel ou tel (son nom), —
desfra spécifier y dans la rédaction de l'acte de çenie, que
sa propriété a été {fendue pour faire partie des biens col-
lectifs de la mission catholique de la localité. Il sera inutile
d'y inscrire les noms du missionnaire ou des chrétiens.
« Nous avons déjà écrit au gouverneur du Kiang-Sou, Li,
pour qu'il se conforme à cette mesure et nous vous envoyons
ci-joint copie de la lettre que nous lui avons adressée à ce
sujet.
« Nous profitons de cette occasion pour vous présenter nos
souhaits. »
LETTRE ANNEXÉE A LA CONVENTION BERTHEMY
Copie de la lettre adresssée au gouverneur du Kiang-Sou^
Li, par le Tsoung-li-Yamen.
A Son Excellence Chao-tsiuan (surnom de LiHoung-tchang).
« Éloignés à regret de votre demeure fleurie, nous tournons
sans cesse, avec un ferme espoir, nos modestes pensées vers elle et
les sentiments qui nous animent, dressés que nous sommes sur la
pointe des pieds pour vous chercher, s'augmentent à Tunisson du
temps. Quant à présent, nous nous plaisons à croire que le bon-
heur suit vos pas et va grandissant, comme la félicité attachée à
votre stable personne oflre Fimage de la paix. Nous nous portons
vers la contemplation de votre brillante prestance, et nos expres-
sions sont, de tout point, d*accord avec nos sentiments intimes.
LETTRE A M. BOL'RÊK. 5 FÉVKIRR l883 7I
« A titre d'information actuelle : pour ce qui concerne la
question tfachats de terrains par la France pour l'établissement
d'édifices religieux, notre Yamen vient de décider, après entente,
que désormais si des missionnaires français pénètrent dans Tin-
térieiir et y achètent des terrains ou des maisons, on devra écrire
sur les contrats la stipulation que: Tel ou tel (nom et prénoms
de celui qui vend la propriété), qui dresse ledit contrat, vend la
propriété en question pour qu'elle devienne bien collectif de la
mission catholique du lieu. 11 ne sera pas nécessaire d*énumérer
spécialement les noms des missionnaires ou des chrétiens.
« Tel est le but de la présente lettre, que nous vous adressons
en >ous priant de prescrire à vos subordonnés de s'y conformer.
En agissant de la sorte, les établissements religieux demeurent
propriétés collectives des chrétiens, ce qui ne saurait porter pré-
judice à la Chine.
« Nous profitons de cette occasion, pour vous présenter tous
nos souhaits. »
INEFFICACITÉ DE LA CONVENTION
Cette circulaire aurait donné pleine satisfaction au vœu de
M. Berthemy ; malheureusement les autorités provinciales
avaient ajouté au texte officiel des instructions pour les chefs
de villages de s'assurer par une sorte d'enquête de comtnodo
et incommoda que l'achat était vu d'un bon œil par leurs
concitoyens ; naturellement, les fonctionnaires aidant, il était
rare que la réponse fût favorable et partant que la requête du
vendeur fût accordée. Cet état de choses rendait donc illusoire
la convention Berthemy, et à différentes reprises nos minis-
tres à Péking essayèrent d'y remédier, d'abord M. Brenier
de Monimorand, puis M. Bourée, qui, à une lettre du
3o janvier 1882, reçut en réponse, le 5 février 1882, les éclair-
cissements du Tsoung-li Ya-men :
LETTRE A M. BOURÉE, 5 FÉVRIER 1882
« \ous avons eu l'honneur de recevoir, le 3o du mois dernier
(11 de la 12" lune), la lettre de V. Exe. relative aux achats de
•y a LES MISSIONS CATHOLIQUES
terrains par les missionnaires dans riniérieur [suit un résumé de
cette lettre] .
« Cette Convention [la Convention Berthemy] a été faite d'un
commun accord, elle est conforme au Traité et son but est d'en-
tourer de garanties les acquisitions faites par les missions reli-
gieuses.
a Dans sa lettre, V. Exe. demande à ce qu'on agisse purement
et simplement suivant les termes de la Convention, et que toute
réglementation exceptionnelle soit supprimée.
« La Convention dont il s'agit s'exprime ainsi : ... « Le nom
du vendeur devra figurer dans l'acte de vente, qui indiquera
également que l'achat est fait pour devenir bien collectif de la
mission religieuse. Il sera inutile que le contrat porte le nom
d'un missionnaire ou d'un chrétien, etc.. » Or, si le vendeur ne
présente pas le contrat de vente à l'examen de l'autorité locale,
comment celle-ci pourra-t-elle voir si ce document porte le nom
du vendeur et s'il établit clairement que l'acquisition est faite
pour devenir bien collectif de la mission ? C'est seulement en
examinant le contrat de vente que l'autorité locale peut se ren-
dre compte de la manière dont on s'est conformé à la Conven-
tion et s'il y a lieu d'enregistrer l'acte ainsi passé. De cette ma-
nière, aucune fraude ne peut être commise et on empêche, en
même temps, de revenir sur un marché déjà fait. L'accomplisse-
ment de ces formalités n'est pas sans présenter de grands avan-
tages pour les missions religieuses. »
<c D'habitude, dans les marchés passés entre Chinois pour les
achats de terrains ou de maisons, on dresse un contrat de vente
qui çst présenté à l'autorité pour être enregistré. Si l'on se
soustrait à cette formalité, le contrat n'a aucune valeur et, dans
le cas de procès, ne peut être présenté pour faire foi. Dans ces
sortes de transactions, les droits doivent être payés et c'est seule-
ment après examen du contrat de vente que ce document peut
être enregistré. La présentation à la sous-préfecture, l'examen
du contrat et le paiement des droits pour l'apposition du sceau
sur ledit contrat doivent certainement avoir lieu après que
le transfert de la propriété a été effectué et nullement avant la
vente. »
a Les autorités locales doivent agir en se conformant non seu-
lement à la Convention, mais encore aux stipulations des traités.
Aussi, lorsqu'une mission religieuse achète, soit des terrains,
RBPRISE DES NÉGOCIATIONS, a/l JUILLET 189/1 78
M^it des maisons, ladite autorité doit examiner si Tacquisition a
été faite suivant les règles établies et, s'il en a été ainsi, elle doit,
à son tour, faire ce qui a été prescrit par les règlements. Pour-
quoi susciterait-elle des diflicultés ou mettrait-elle des empêche-
ments ?
« V. Exe. sait bien Elle-même que Ja Convention dont il est
question ici présente des avantages. La présentation à l'autorité
du contrat de vente pour être enregistré est une formalité par-
faitement en conformité avec l'esprit de la Convention et, en
l'exigeant, ce n'est certainement pas établir une réglementa-
tion exceptionnelle. Nous espérons que V. Exe. s'en rendra
compte. »
REPRISE DES NÉGOCLATIONS, 24 JLILLET 1894
M. Patenôtre paraît s'être désintéresse de la question : ce
diplomate heureux, disaient les mauvaises langues, était
irabu des principes qui ont dicté Tarticlc 7 plutôt que de
ridée politique qui avait fait dire à Gambctla que Tanticlé-
ricalisme n'était pas un article d'exportation. Je n'en crois
rien. Il est probable qu'une occasion favorable ne s'était pas
présentée de reprendre les négociations. En 1894, une nou-
velle affaire avait donné au Tsoung-li Yamen (16 juillet 1894)
l'occasion de citer la Convention Berthemy, ainsi que ce
passage, dans une lettre à notre ministre, M. Gérard :
« Le vendeur devra au préalable aviser les autorités
locales et demander leur autorisation : elles décideront si
elles doivent on non l'accorder » .
Saisissant l'occasion, M. Gérardrappelant(24 juillet 1894)
les termes de la Convention ainsi que ceux de la lettre de
réponse adressée à M. Bourée, écrivait :
« U résulte de cette réponse que, si le Tsong-li Ya-men con-
sidère que le contrat de vente doit être présenté à l'autorité
locale et enregistré avec acquittement des droits, c'est non pas
an préalable, mais, ainsi qu'il est dit dans la lettre, après que le
marché a été conclu.
74 LES MISSIONS CATIIOLIQLKS
« Je n'ai aucune objection à élever contre cet acte d'enregis-
trement qui est conforme h la loi chinoise et n'est pas contraire
aux stipulations des traites. Mais il est bien entendu que cette
formalité de la présentation et de l'enregistrement du contrat
suit la vente et ne la précède pas. Il est bien entendu, de même,
que cet acte ne comporte, de la part de l'autorité locale, aucune
autorisation préalable. Ainsi est satisfaite la volonté de l'Empe-
reur, qui a désiré assurer aux missions le libre usage de leur
droit d'achat dans l'intérieur de l'Empire. »
Sans entrer dans le détail de négociations assez longues,
qui furent d'ailleurs facilitées par le retour du prince Koung
au pouvoir, M. (lérard finit par obtenir Faddition d'une
clause à la Convention. Rappelant ses lettres précédentes, il
précisait ses réclamations dans une dépêche adressée le 1 2
avril 1895 au Tsoung-li Yamen :
DEM;V>DE DE M. GERARD, 12 AVRIL l8g5
a J'ai demandé et je demande :
1° — Que le texte môme de la Convention relative à l'achat
par les missions catholiques de terrains et de maisons dans l'in-
térieur de la Chine soit rédigé ainsi qu'il suit :
a A lavenir, si des missionnaires français vont acheter des ter-
rains et des maisons dans l'intérieur du pays, le vendeur (tel ou tel,
son nom) devra spécifier, dans la rédaction de Vacte de vente, que
sa propriété a été vendue pour faire partie des biens collectifs de la
mission catholique de la localité. Il sera inutile d'y inscrire les noms
du missionnaire ou des chrétiens. La mission catholique, après la
conclusion de Vacte, acquittera la taxe d'enregistrement fi^vée pur la
loi chinoise pour tous les actes de vente, et au même taux. Le ven-
deur naura ni à aviser les autorités locales de son intention de ven-
dre, ni à leur demander au préalable leur autorisation. »
« J'ai demandé et je demande :
30 — Que ce texte, ainsi complété, de la Convention soit
adressé par Vos soins aux maréchaux Tartares, vice-rois et gou-
verneurs de toutes les provinces de l'Empire et publié dans toutes
les provinces, non point sous le sceau des simples mandarins
locaux, mais sous le sceau des autorités supérieures ;
« J'ai demandé et je demande :
TEXTE DÉFIMTIF DE LA COSVEJÎTION BERTIIEMT. l4 WRIL 1896 76
3© — Que le Icxle des instructions circulaires envoyées par
Votre Yaraen aux maréchaux Tarlares. vice-rois et gou>er-
neurs de toutes les provinces me soit communiqué dans son inté-
grité.
a Ces trois conditions sont toutes également indispensables
pour satisfaire mon Gouvernement et pour assurer Texécution
stricte et loyale par les autorités provinciales d'une Convention
trop longtemps enfreinte et méconnue, que le Gouvernement de
la République est résolu à faire désormais scrupuleusement res-
pecter. II ne doit plus subsistera cet égard ni obscurité, ni équi-
voque.
« J'attends de Vos Altesses et de Vos Excellences, dans le
plus bref délai qui Leur sera possible, une réjwnse enlièremonl
et de tout point conforme à la présente communication ofliciello.
Ceci est urgent et de la plus grande importance. »
Enfin, le i4 avril 1896*, le Tsoung-li Yamen remettait à
notre ministre copie des instructions circulaires qu^il avait
expédiées dans toutes les provinces; ce document nous donne
enCn la forme officielle et définitive avec la clause addition-
nelle de la Convention Berthemy, conformément à la demande
de M. Gérard:
TEXTE DÉFINITIF DE LA CONVENTION BERTHEMY, l4 AVRIL 1895
Copie de la dépêche aux vice- rois et gouverneurs de toutes
les provinces,
LETTRE officielle I
« Déjà, pendant la 9" lune de Tannée dernière, (octobre 189^),
notre Yamen a, relativement à la question des achats de terrains
faits par les missions religieuses dans l'intérieur du pays, adressé
dans toutes les provinces, ainsi que le constatent les archives, le
texte du Règlement conclu, pendant la 4*^ année T'oung-tché
(i865), par le Ministre de France, S. E. M. Berthemy, avec
notre Yamen.
« S. E. M. Gérard, Ministre de France, vient maintenant de
I. aode la 3^ lune.
l
76 LES MISSIONS CATHOLIQUES
nous adresser une commun icalion oilicieiie dans laquelle il nous
dit que les autorités locales de certaines provinces, telles que le
IIou-Kouang, le ïche-li, la Mongolie et la Mandchourie, décla-
rent n'avoir pas encore reçu d'ordres quant à la façon dont le
Règlement primitif de M. Berthemy doit être appliqué, et qu'il
y a aussi d'autres provinces où on continue d'obliger les per-
sonnes vendant leurs terrains à en donner préalablement avis
aux autorités locales en demandant leurs instructions. Des oi*drcs
donnés par apostille du Gouverneur du Kiang-si, une proclama-
tion des autorités provinciales, sse et tao, du Sc-tch'ouen, et
une proclamation du tao-taide Lei-tchéouetRioung-tcbéou,dans
le Kouang-toung, ont été envoyés en copie à notre examen (par
le Ministre de France), en nous priant d'expédier de nouveau
des instructions circulaires dans toutes les provinces, portant
que : « A lavenir, si des missionnaires français vont acheter des
terrains et des maisons dans t intérieur du pays, le vendeur (tel ou
tel, son nom) devra spécifier^ dans la rédaction de lacté de venie,
ae sa propriété a été vendue pour faire partie des biens collectifs de
a mission cathol'upie de la localité. Il sera inutile d'y inscrire les
noms du missionnaire ou des chrétiens, La mission catholique, après
Ja conclusion de lacté, acquittera la taxe d'enregistrement fixée par
la loi chinoise pour tous les actes de vente, et au même taux. Le
vendeur naura ni à aviser les autorités locales de son intention de
vendre, ni à demander au préalable leur autorisation, » De cette
façon, le règlement conclu entre les deux nations, — est-il
ajouté, — pourra recevoir son application.
Ayant reçu cette communication, nous croyons devoir adresser
la présente lettre oflicielle à tous les Vice-Rois et Gouverneurs
des provinces pour qu'ils en prennent connaissance, agissent en
conséquence et prescrivent aux autorites locales de s'y conformer
uniformément, sans qu'il y ait lieu de s'en tenir à ce qui a été
dit précédemment sur l'avis préalable à donner auxdites autorités
locales, ce qui provoquerait des discussions. Ceci est très impor-
tant. y>
Ainsi que récrivait M. Gérard au Tsoung-li Yamen le 21
mai 1895, il restait encore : « à donner à la Convention la
publicité nécessaire dans toutes les provinces, par voie de
proclamations ou d'édits revêtus du sceau des autorités
supérieures. » Satisfaction fut donnée à notre Ministre par
COMMUNICATION FIKALE, 3 6 MAI iSqS 77
renvoi du document suivant qui clôt définitivement ces
délicates négociations:
COMMUinCATION FIT^ALE, 26 MAI 1895
Kouang-Siu 2i* année, 5* lune, 3* jour.
(a 6 mai 1896).
COMMUNICATION OFFICIELLE :
« Le 37 de la 4' lune de la ai' année Kouang-Siu (ai mai
1895), nous Vivons reçu la dépèclie dans laquelle V. Exe. nous
dit que, jusqu'ici, il n*a pas été donné suite à la demande con-
tenue dans Sa communication odicielle du 18 de la 3** lune
(la avril), tendante à ce que des instructions circulaires soient
envoyées aux vice-rois et gouverneurs de toutes les provinces
pour qu'ils fassent donner une large publicité, par voie de pro-
clamations revêtues du sceau des autorités supérieures (à la CiOn-
\ention relative) aux achats de propriétés dans l'inlériour de la
Chine. Vous nous priez de donner des ordres dans toutes les
provinces pour que ces proclamations soient lancées.
« Notre Yamen adresse des circulaires dans toutes les pro-
vinces pour que, sous le sceau des vice-rois et des gouverneurs,
la Convention relative aux achats de propriétés par les missions
religieuses y fasse promptement Tobjct de proclamations. Nous
croyons devoir, en outre, en aviser V. Exe. par la présente ré-
ponse officielle. »
78
LES MISSIONS CATHOLIQUES
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TEXTE CHINOIS DÉFINITIF DE LA CONVENTION
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CHAPITRE VI
RUSSES ET AMÉRICAINS
MARCHE DES RUSSES
Deux puissances prenaient un intérêt particulier h la
double lutte diplomatique et militaire des Français et des
Anglais: les Russes et les Américains. Aussi est-il nécessaire
de jeter un coup d'œil rapide sur leurs relations antérieures
avec la Chine.
C'est sous le règne d'Ivan IV, au milieu du xvi' siècle,
que commence, à l'Est de l'Oural, cette marche formidable des
Russes que la mer môme n'arrêtera pas, puisque la puissance
du tsar s'étendit jadis au delà du détroit de Behring ; ce n'est
qu'en 1867, en effet, que les possessions des Russes en Améri-
que, l'Alaska, furent vendues aux États-Unis. L'unité des Etats
Grands-Russiens, la conquête du royaume de Kazan en i552
cl d'Astrakhan en i554 étendaient les frontières de la Russie
vers l'Est ; Etienne Bathory avait battu les Russes en Livonie,
retardant ainsi leur marche vers la Baltique ; leurs efforts
devaient donc se diriger vers l'Orient; en i558, un certain
Grégori Slrogonov obtint du tsar la concession de terres
désertes sur la Kama ; ses compagnons et lui s'y établirent,
fondèrent des colonies et quelques-uns des leurs dépassèrent
même l'Oural. Un Cosaque du Don Ermak Timofeevitch,
passait au service de Strogonov, franchissait l'Oural à la tôle
de 85o hommes et s'avançait jusqu'à l'Irtych et l'Ob. Ermak
fut le véritable conquérant de la Sibérie occidentale ; mais
s'il lui fut donné d'ajouter un royaume nouveau aux Etats du
8o RUSSES ET AMÉRICAINS
souverain qui a été surnommé le Terrible, à ses successeurs
fut réservé Thonneur de fonder la preijiîère grande ville du
territoire pris aux Tartares, car Ermak se noya en i584
dans rirtych et Tobolsk ne date que de 1587. L'effort des
Russes se dirigea ensuite vers le Nord de la Sibérie ; ils n'y
rencontrèrent aucune résistance jusqu'à la Lena ; ils con-
struisirent, en i632, le fort de Iakoutsk et poussèrent leurs
explorations jusqu'à la mer d'Okhotsk. Ce n'est qu'en i636
que les Russes entendirent pour la première fois parler du
fleuve Amour par des Cosaques de Tomsk qui avaient
poussé leurs incursions vers le Sud; en i638, Perviliev, chef
des Cosaques d'Éniséïsk, explora la Vitim, affluent de la
Lena, avec 36 hommes el rapporta des renseignements sur
l'Amour. Le voïévode de Iakoutsk dirigea plusieurs explora-
tions vers le grand fleuve dont la plus importante fut mise
sous le commandement de Vasili Poyarkov (i 643-1 646)
qui est le premier Russe ayant navigué sur l'Amour depuis
son confluent avec la Zéïa jusqu'à son embouchure. Plus
tard, Khabarov dirige en 1 648-1 65 1 une nouvelle expédition
au cours de laquelle il bâtit plusieurs forts, entre autres
Albasine sur les bords du fleuve; en 1 654, Stepanov remonte
pour la première fois le Soungari où il rencontre les Chinois
qui le forcent à redescendre vers l'Amour; en i654, il con-
struit le fort de Kamarski à l'embouchure de la Koumara.
En i658, Athanase Pachkov, voïévode de Éniséïsk, fonde
Nertchinsk, au confluent de la Chilka et de la Nertcha ; sur
ces entrefaites, Stepanov, avec 270 Russes, est tué par les
Chinois à l'embouchure du Soungari. Cet échec force les
Russes à abandonner ce fleuve temporairement. C'est en
1672 qu'Albasine reçoit son premier gouverneur : le Polonais
Nicolas Czernigovski. Une première mission en Chine fut
envoyée en i653 sous la direction de Féodor Isakovich
Baïkov. En 1675, à son retour de Péking, où il avait été
envoyé en ambassade, Nicolas Spatar Milescu conseille
TRATTÉ DE NERTCHINSK» 27 AOUT 1689 81
aui habitants d^Albasine de ne plus continuer leurs expé-
ditions sur PAmour et de tâcher de s^attirer les bonnes
grâces des Chinois ; ses avis d'ailleurs ne sont pas écoutés ;
la ville d^Albasine, devenue un voïévodinat, continue à
organiser des explorations sur le fleuve; aussi, en i684, les
Chinois se préparent-ils à commencer les hostilités. A la
suite de deux sièges d'Albasine, les négociations entre Cliinois
et Russes amènent le 27 août 1689 la signature du traité de
Nertchinsk en six articles rédigés en russe, latin et mand-
chou par lequel furent délimitées les frontières russo-chinoises
et fut décidée la destruction d'Albasine. Il ne faut pas se dis-
simuler Timporlance de ce traité, le premier qui ait été conclu
par la Chine non seulement avec la Russie, mais avec une
puissance européenne. Les ambassadeurs qui s'étaient assem-
blés à Nertchinsk avaient, aux termes du traité, la mission
de a réprimer l'insolence de certaines canailles qui, faisant
des courses hors des limites de leurs terres pour y chasser,
pillent, tuent et excitent des troubles et des brouilleries, de
déterminer clairement et distinctement des bornes entre les
deux empires de la Chine et de la Moscovie et enfin d'établir
une paix et une intelligence éternelles ».
TRAITÉ DE NERTCHOSK, 27 AOUT 1689
Les Chinois avaient comme interprètes les deux jésuites
Jean-François Gerbillon et Thomas Pereyra * .
Saneti Sinarum Imperatoris mandate missi ad determinandos
limites Magnâtes.
Som Go Tu Praetorianorum militum praefeclus interioris
palatii Palatinus, Imperii consiliarius etc.
1. Gerbillon, voir p. 5i. — Thomas Pereyra, né à S.-Marlinho de
\alo, i«' novembre i645 ; arrivé en Chine en 1678 ; mort à P(?king,
ai décembre 1708.
CORDIER. I. — 6
F
I;
r
I
!
82 RUSSES ET AMÉRICAINS
Tum Que Cam interioris palatii palatinus, primi ordinis cornes»
Imperialis vexilli dominus, Imperatoris avunculus etc.
Lam Tan vnius etiam vexilli dominus
Pain Tarcha item vnius vexilli dominus
Sap so circa Sagalien Via aliasquc terras generalis exercituum
praefectus
Ma La vnius vexilli praefectus
Wen ïa exterorum tribunalis alter praeses etcaeteri unacum
missis.
Dei gratia magnorum dominatorum Tzaruin Magnoru nique
Ducuni loannis Alexiewicz, Pétri Alexiewicz totius magnae ac
parvac, nec non albae Russiae Monarcharum, inultorumque
dominiorum ac terrarum Orientaliuin, Occidentalium ac Scptem-
trionalium, Prognatorum Haeredum, ac Successorum, domina-
torum ac possessorum
Magnis ac plenipotentibus Suac Tzareae Majestatis Legatis
Proximo Okolnitio ac lociteneiite Branski Theodoro Alexiewicz
Golovin dapifero ac locitenente lélatomski, loannc Eustahievicz
Wlasoph Cancellario Simone Cornitski
Anno Cam Hi a8° crocei serpentis dicto 7"*Lunae diea^ prope
oppidum Nipchou congregali tum ad coerccndam et repri mondain
imolentiam eorum inferioris notae venatorum hominum, ({ui
extra proprios limites, sive venabundi, sive se mutuo occidentcs,
si\e depraedantes, sive perturbationes aut tumultus quoscuinqup
commovcntes pro suo arbitrio excurrunt, tum ad limites inter
utrumque Imix^rium Sinicum videlicet et Ruthenicum claré ac
perspicuédeterminandosacconstituendos, tum deniquead pacem
})erpetuam stabiliendam aeternumque (bcdus perçu tiendum,
soquentia puncta ex mutuo consensu statuimus ac determina-
vimus.
I.
Rivuhis nomine Kerbichi, qui rivo Chorna Tartaricc Vnim
dicto proximus adjacet et fluvium Sagalien Via influit, limites
inter utrumque Imperiuni constituet. Item a vertice rupis seu
montis lapidei, qui est supra dicti rivuli Kerbichi fontcin et ori-
ginem et per ipsa huius montis cacumina usqucad marc, utrius-
que Imperii ditionein ita dividet, ut omnes terrac et flu\ii sive
parvi sive inagni qui a meridionali huius montis parte in fluvium
Sagalien Via influunt sint sub Im|3erii Sinici dominio, omnes
TRATTÉ DE NEBtCmXSIi, Q7 AOUT 1689 83
terrac vero et omnes rivi qui ex altéra montis parte ad Borealem
plagam vergunt sub Ruthenicî Imperii dominio rémaneant ita
tamen, ut quicunque fluvii in mare influant et quaecumque
terrae sunt intermediaè inter fluvium Vdi et scriem montium
prolimitibusdesignatam prointerim indeterminatae relinquantur.
De his autcm post uniuscuiusque Imperii legatorum in proprium
regnum reditum rite examinatis et clare cognltis vel per legatos
vel per lilteras poslea determinabitur. Item fluvius nomine Ergon
qui etiam supra dictum fluvium Sagalien Via influit, limites ita
constitucl, ut omnes terrae quae sunt ex parte meridionali ad
Sinicum, quae vero sunt ex parte boreali, ad Ruthenicum Impe-
rium pertineant : et omnes aedes quae ex parte dicti fluminis
meridionali in faucibus fluvii nomine Meyrelkeextructae sunt ad
littus boréale transferentur.
a.
Arx seu fortalitia in loco nomine Yagsa a Russis extructa fun-
ditus cruetur ac destruetur. Omnesquc illam incolentes Rutheni
Imperii subditi cum omnibus suis cuiuscumque generis rébus in
Russi Imperii terras deducentur.
Aique extra bos limites détermina tos nullamob causam utrius-
que Imperii vcnatores transi bun t.
Quod si unus aut duo inferioris nolae bomines extra bos sta-
lutos limites vel venabundi, vel latrocinaturi divagabuntur,
statim in vincula coniecti ad illarum terrarum constitutos in
utroque ïmperio Praefectos deducentur, qui cognitam illorum
culpam débita |X>enâ mulctabunt : Si vero ad dccem aut quin-
decim simul congregati et armis instructi. aut venabuntur, aut
alterius Imperii bomines occident, aut depraedabuntur de boc ad
uniuscuiusque Imperii Impcratores referetur, omnesque buius
criminisrei capitali poenâ muictabuntur, nec bellum propter
quoscumque particularium hominum excessus suscitabitur, aut
sanguinis eiîusio procurabitur.
3.
Quaecumque prius acta sunt, cuiuscumque generis sint,
aeternà oblivione sopiantur. Ab eo die quo inter utrumque Im-
periumhaec aeterna pax iurata fuerit, nulli in posteruin ex altero
84 nUSSES ET AMÉRICAINS
Imperio transfugae in alterum Imperium admittentur : sed in
vincula coniecli statim reducentùr.
4.
Quicumque ver6 Rutheni Imperii subditi in Sinico et quicutn-
quc Sinici Imperii in Ruthenico nunc sunt, in eodem statu
relinquantur.
5.
Propter nunc contractam amicitiam atquc aclernum foedus
stabilitum, cuiuscumque generis homines litteras patent4?s iteneris
sui afFercntes, licite accèdent ad régna utriusque dominii, iblquc
vendent et ement quaecumque îpsis videbuntur necessaria inutuo
commercio.
6.
Concilio intcr utriusque Imperii legatos celebrato, et omnibus
utriusque Regni limitum contentionibus diremptis, pacequc sta-
bililâ, et aeterno amicitiae foedere percusso, si hae omnes deter-
minatae conditiones rite observabuntur, nullus erit amplius per-
turbationi locus.
Ex utraque parte hujus foederis conditiones scripto mandà-
buntur, duplexque exemplar huic conforme sigillo munitum sibi
invicein tradent magni utriusque Imperii legati.
Demum et iuxta hoc idem exemplar eaedem conditiones Sinico
Ruthenico et latino idiomate lapidibus incidentur, qui lapides in
utriusque Imperii limitibus in perpetuum ac aeternum monu-
mentum erigcntur.
Datum apud Nipchou anno Gam Hi a8° 7'* Lunae die 24.
MISSIO:<S DIVERSES
Si, d'une part, malgré leur demande de conserver tous les
territoires au Nord de l'Amour, les Russes sont refoulés au
delà de ce grand fleuve jusqu'à la chaîne de montagnes qui
s'étend jusqu'à la mer, restituant aux Chinois le pays dont
sont formées aujourd'hui l'Amourskaya et une partie de la
MISSIONS DIVERSES 85
Zabaïkaiskaya, d'autre part, ils obtiennent une délimitation
officielle des frontières et, chose fort importante, la liberté de
circuler et de faire le commerce en Chine pour leurs na-
tionaux munis d'un passeport en règle. Nous sommes arrivés
à la première étape de l'invasion qui portera l'envahisseur
jusqu'à l'embouchure de l'Amour. Désormais plus de guerre,
mais une série d'ambassades qui profiteront de circonstances
favorables pour obtenir pacifiquement ce que les armes
n'eussent peut-être point suffi à arracher. Ce qu'il y a de
plus remarquable dans cette histoire des relations des deux
vastes empires asiatiques, c'est la ténacité du Moscovite aux
prises avec l'astuce du Chinois et la comparaison entre le
point de départ de ces relations : la Russie d'Ivan le Terrible
et la Chine de Kang-Hi et leur point culminant en 1860
quand ces mêmes nations auront passé l'une entre les
mains de fer de Pierre le Grand et sera devenue la Russie
de Nicolas II, l'autre sous le gouvernement des empereurs
Kia-K'ing et Tao-Kouang et sera devenue la Chine de leur
successeur Hien-Foung. On doit reconnaître que les succes-
seurs de Golovine, le signataire du traité de Nertchinsk,
n'eurent guère à se féliciter du résultat de leurs missions et
que Pierre le Grand n'eut pas à compter parmi ses succès
les ambassades qu'il envoya à la cour de Péking. C'est
d'abord l'Allemand Evert Isbrand Ides qui, dans un récit peu
digne de créance de son voyage (1692-4), omet de dire que la
lettre du tsar son maître fut renvoyée parce que le nom de
Pierre le Grand précédait celui de Kang-Hi. Il avait sans doute
pour mission de faire confirmer les termes du traité de Nert-
chinsk et de consolider des relations que compromettaient les
brigandages et les incursions des colons nouveaux de l'Amour.
Cependant une ambassade, dirigée par Tou Li-chen (1712-
1716) envoyée par Kang-Hi aux Tartares Tourgoutes sur les
bords de la Caspienne passa sur le territoire nisse et fut bien
traitée par le gouverneur de Sibérie qui, à la demande du
86 RUSSES ET AMÉRICAINS
Fils du Ciel, envoya plus tard à Péking un médecin. Ce mé-
decin était accompagné d^un Suédois nommé Lange, qui fit
partie des ambassades suivantes et devint vice-gouverneur
dlrkoutsk. Malgré le succès de cette dernière mission, Tin-
conduite des négociants russes leur avait fait interdire
l'entrée dans la capitale. Ismaïlov fut chargé d'obtenir de
nouveau de la Chine libre circulation des caravanes portant
des produits russes à Péking. Ismaïlov, accompagné d'une
brillante escorte, arriva à Péking le 29 novembre 1720 et
séjourna dans cette capitale jusqu'au 2 mai 1 72 1 . Sa mission
n'eut d'ailleurs pas d'effets durables par suite de la désertion
de quelques Mongols qui passèrent aux Russes. Lange, qui
était resté à Péking comme consul de Russie, fut même
obligé de quitter cette ville en 1722 à la suite dlntrigues
des jésuites, dit-on, plus probablement à cause de nouveaux
désordres des marchands russes à Ourga. La guerre même
ne fut évitée que par la mort de Kang-Hi. Cependant les Rus-
ses ne perdaient pas de vue l'occupation de l'Amour ; une nou-
velle ambassade, sous la conduite du comte Sara Vladislavitch.
partit en 1725 pour la Chine avec la mission officielle d'an-
noncer au Fils du Ciel l'accession au trône de Russie, de
Catherine, la veuve de Pierre le Grand, qui venait de mou-
rir. On remarquera que dans toutes les circonstances la
Chine regarde la Russie comme sa vassale; le nom du
monarque chinois précède dans les lettres de créance celui
du tsar ; l'avènement d'un nouveau souverain à Saint-Péters-
bourg est immédiatement annoncé à Péking; les présents
sont considérés comme un tribut, et les ambassadeurs sont
soumis à des cérémonies humiliantes ; parfois ils sont retenus
à la frontière, parfois ils sont obligés de faire les neuf pros-
ternations (J(o téou) en usage en Chine. Vladislavitch ne
put aller à Péking, mais il conclut à Kiachta un nouveau
traité (21 octobre 1727) qui est la seconde étape des Russes
dans leur conquête de l'Asie orientale. Ils obtenaient que la
MISSION ECCLÉSIASTIQIE RUSSE DE PÉKING Sy
frontière fut mieux déterminée, la permission de bâtir une
église à Péking et que de nouveaux arrangements fussent
pris pour les caravanes.
MISSION ECCLESIASTIQUE RUSSE DE PEKIIHG
Lors du premier siège d'Albasine (7 juillet i684) 3i Russes
furent faits prisonniers par les Chinois et conduits à Péking,
où, pendant deux ans ils lurent retenus en captivité, mais
sans mauvais traitements; Isbrand Ides avait été chargé de
réclamer leur mise en liberté, mais quoique l'empereur
Kang Hi eiU accordé celte demande, les Russes restèrent à
Péking. Parmi eux se trouvait un prêtre nommé Maxime
ou Dmitri Léontiev, qui, en 1711 était déjà fort âgé.
L'empereur consentit alors à ce que la Russie envoyât
quelques prêtres à Péking pour satisfaire aux besoins reli-
gieux des Russes captifs. En lyiS arriva à Péking Tarchi-
mandrile Hilarion, accompagné d'un prêtre et d'un diacre ;
ce fut la première mission ecclésiastique russe en Chine;
Tarticle 5 du traité Vladislavitch fait mention de cette mis-
sion pour la première fois dans un instrument diplomatique :
« Koen, seu domus, quœ modo est Pekini pro Russis, in pos-
terum quicumquc venerint Russi, ipsi soli iiicolent hanc domuni ;
quod autcm Russia; Legatus Sava Vladislavich Illyricus Gomcs
dixit (le icmplo faciendo, factum est in liac ipsà domo adiuvanli-
bus inagnatibus, qui curam liabenl de negociis Russorum. In hoc
habitabit unus Lama (sacerdos) qui modo est Pekini, et adden-
tur 1res alii Lama (sacerdos) venturi, sicut dclibcratum est,
quando autem pervenerint dabuntur illis victualia, sicut dantur
illi, qui prias venerat, et in hoc Templo collocabuntur : Non im-
pedienlur Russi recitare et colère suum Deum suo modo. Prae-
lerea quatuor pueri Russi scliolastici , et duo alii provectiorîs
ïptalis scicntes linguam latinam, et russam, quos legatus Russiœ
Sava Vladislavich Cornes Illyricus vult relinquere Pekini ad dis-
cendas linguas, habitabunt etiani in hâc domo ; ipsis ministra-
88 RUSSES ET AMÉRICAINS
bnntur viciualta expensis regiis, absolutis autem studiis reducat
eos ad libitum. »
Le traité de 1 727 a été la base des relations de la Russie avec
la Chine jusqu'au xix® siècle. Bien des fois des malentendus
graves s'élevèrent entre les deux pays ; mais quoique la guerre
ait été en plusieurs occasions sur le point d'éclater, par suite
surtout de déserteurs passant aux Russes, les difficultés
furent toujours pacifiquement surmontées. Les différentes
ambassades de Kropotov (1768), de Golovkine (i8o5-i8o6)
et de Timkovski (1820- 182 2) n'eurent pas de résultats immé-
diats. La guerre de la Chine avec l'Angleterre et la signature
du traité de Nanking encouragèrent les Russes à demander des
termes aussi favorables que les autres nations européennes.
MOURAVIEV
La proie que convoitait la Russie depuis 169 ans allait
enfin lui appartenir. En 1847, Mouraviev, gouverneur de
Toula, fut nommé gouverneur général de la Sibérie orientale ;
il s'empressa de réclamer les services du capitaine Nevelsky,
ancien commandant du transport le Baïkal^ de la Com-
pagnie russo-américaine, pour explorer la cote Sud-Est de la
Sibérie. Arrivé, en mai 18/19, à Petropavlovsk, Nevelsky se
dirigea vers la pointe Nord de Sakhalin, doubla les caps
Elisabeth et Marie, découverts par Krusenstern, arriva dans
la Baie Trompeuse, appelée depuis baie Baïkal, passa la
pointe Golovatchev et pénétra enfin dans l'Amour. Il décou-
vrait en même temps qu'il existait entre Sakhalin et le
continent asiatique une route permettant de se rendre de la
mer du Japon à la mer d'Okhotsk, sans avoir besoin de
passer par le détroit de La Pérouse. On voit immédiatement
de quelle importance énorme était cette découverte et le
nouveau détroit qui conduisait du golfe de Tartarie à la mer
TRAITÉ D*AÏGOUxN» l6 MAI l838 89
d^'Okhotsk reçut le nom de son explorateur : Nevelsky. A la
suite de nouvelles expéditions de Nevelsky et de plusieurs
autres voyageurs russes, Mouraviev se disposa à partir pour
la Sibérie orientale. Le i8 mai i854, à la tête d'une floUille,
il entra dans les eaux du fleuve Amour, fermé à la naviga-
tion russe depuis le traité de Nertchinsk. Dans une nouvelle
expédition, Mouraviev fonda, le g mai i858, Blagovietchensk
à rcmbouchure de la Zéïa, puis, le i6 du même mois, il
signa à Aïgoun un traité avec la Chine par lequel la rive
gauche de l'Amour appartenait aux Russes depuis Tcmbou-
chure de ce fleuve jusqu'à l'Argoun.
TRAITÉ d'aÏGOLN, i6 MAI l858
Ce traité signé par le lieutenant-général Nicolas Mouraviev
et le prince I-Clian, commandant en chef sur l'Amour,
comprend trois articles dont le premier qui nous intéresse
est ainsi conçu :
ce La rive gauche du fleuve Amour, à partir de la rivière
Argoun jusqu'à l'embouchure de l'Amour, appartiendra à
l'empire de Russie, et sa rive droite, en aval jusqu'à la rivière
Ousouri, appartiendra à l'empire Ta-Tsing; les territoires
et endroits situés entre la rivière Ousouri et la mer, comme
jusqu'à présent, seront possédés en commun par l'empire
Ta-Tsing et l'empire de Russie, en attendant que la frontière
entre les deux États y soit i-églée. La navigation de l'Amour,
du Soungari et de l'Ousouri n'est permise qu'aux bâtiments
des empires Ta-Tsing et de la Russie ; la navigation de ces
rivières sera interdite aux bâtiments de tout autre Etat. Les
habitants mantchous établis sur la rive gauche de l'Amour,
depuis la rivière Zéia jusqu'au village de Hormoldzin au
Sud, conserveront à perpétuité les lieux de leurs anciens
domiciles sous l'administration du gouvernement mantchou,
90 RUSSES ET AMÉKICAINS
et les habitants russes ne pourront leur faire aucune offense
ni vexation. »
TRAITÉ DE T1E>--TS1ÎÎ, I-l3 JUDT l858
Peu de temps après, précédant de quelques jours les traités
anglais et français, un autre traité était signé à Tien-Tsin par
le vice-amiral Comte Euthyme Po'utiatine avec Kouei-Liang et
Houa Cha-na (i-i3 juin i858); il comprend douze articles
dont nous citerons le second :
ce L'ancien droit acquis à la Russie d'expédier des envoyés à
Pcking toutes les fois que le gouvernement russe le juge nécessaire
est confirmé par le présent traité.
« Le gouvernement russe et le gouvernement chinois commu-
niqueront entre eux, non plus, comme autrefois, par Tinter-
médiaire du Sénat, et du Li-fan-yuen, mais par Tintermédiaire
du ministre des affaires étrangères de Russie, et du premier
membre du conseil suprême de l'Empire (Kioun-Ki-tchou) ou
principal ministre, sur la base d'une parfaite égalité.
« La correspondance ordinaire entre les deux dignitaires sus-
dits sera transmise par les autorités frontières. Mais quand il y
aura nécessité d'envoyer une déjjéche concernant une affaire de
haute importance, un fonctionnaire spécial sera désigné pour la
porter dans la capitale, et pour en conférer personnellement a^ec
le principal ministre. A son arrivée il transmettra la dépêche par
l'entremise du président de la Chambre des Cérémonies Li-pou.
a Une parfaite égalité sera aussi observée dans la correspon-
dance et les entrevues des envoyés ou ministres plénipotentiaires
de Russie avec les membres du conseil de l'Empire, les ministres
de la cour de Péking et les gouverneurs généraux des provinces
limitrophes ou maritimes. C'est sur cette môme base qu'auront
lieu toutes les relations entre les gouverneurs généraux et les
autres autorités des localités limitrophes des deux Empires.
« Si le gouvernement russe jugeait nécessaire de désigner un
ministre plénipotentiaire pour résider dans l'un des ports ouverts,
il se conformera dans ses rapports personnels et dans la corres-
pondance avec les autorités supérieures locales, ou avec les mi-
LE GÉNÉRAL IGNATIEV 9I
nistres à Péking, aux règles générales acluellement éiabilcs pour
tous les Ëtats étrangers.
c Les envoyés russes peuvent serendrcà Péking soit de Kiaklita
par Ourga, soit de Ta-Kou à Tembouchure du fleuve Pei-ho,
soit par une voie quelconque, des autres villes ou ports ouverts
de la Chine.
« Le gouvernemcnt^hinois s'engage à prendre immédiatement,
sur avis préalable, les mesures nécessaires aussi bien pour Tache*
minemenl prompt et sur de l'envoyé et des personnes qui l'ac-
compagnent, qu'afm qu'ils soient reçus dans la capitale avec les
honneurs qui leur sont dus, convenablement loges et pourvus de
tout ce qui leur sera nécessaire.
« Les frais concernant ces divers articles sont supportés par le
gouvernement russe et nullement par le gouvernement chinois.
L'article III marque rouverlure des ports de Ghang-Haï,
Ning-Po, Fou-tchéou, Amoy, Canton, Taï-V\ an et K'ioung-
tchéou dans rilc de Haï Nan.
LE GÉNÉRAL IGNATIEV
Mais voici le général Nicolas Ignatiev* chargé des intérêts
de la Russie dans rExtrême-Oricnt ; il suit pas à pas le
baron Gros et lord Elgin et s'insinue d'ailleurs dans les
bonnes grâces de l'un et de l'autre ; le second dit de lui :
« Nous sommes toujours très bons amis. Peut-être prend il
avantage de ma simplicité ; mais en tout cas, nous paraissons
toujours nous entendre remarquablement*. » Le général
autorise l'ensevelissement des victimes anglaises du guet
apens de T'oung-tchéou dans le cimetière russe*. Le prc-
I. Nicolas Pavlovitch Ignaliov, né à Saint-Pétersbourg le 39 janvier
i83a.
a. Th. Walrond, p. 368.
3. Voici l'inscription placée au-dessus des tombes dans le cimetiorc
russe de Péking des victimes anglaises du guet-apens de T'oung-tchéou :
qa RUSSES et améhicains
mier pourra écrire le lendemain de la signature de la Con-
vention de Péking : « J'ai dû me servir confidentiellement
du général Ignatiev, qui s'y est prêté de bonne grâce, et qui
m'a rendu de véritables services. »
Le Baron Gros qui avait quitté Tché-fou le 25 juillet
1860, écrivait « A bord du Du CViayla^ en rade devant
Pétang, le 5 août 1860 », à M. Thouvenel, Ministre des
Affaires étrangères :
«... En arrivant au mouillage devant Pétang, nous y avons
trouvé le général Ignatiev, avec quatre navires de guerre russes,
et M. Ward, le ministre américain, avec deux bâtiments portant
son pavillon, ils avaient pris ce mouillage depuis plusieurs
jours, et leur présence dans ces parages a dû nécessairement
faire comprendre aux Chinois que Ta-Rou ne serait pas le point
attaqué par les alliés, mais que tous leurs efforts allaient être
dirigés sur Pétang. Malgré cela, aucun préparatif de défense n*a
été fait à rentrée de la rivière et le général Ignatiev, comme
M. Ward, croyent qu'il entre dans la politique du gouvernemonl
chinois de prouver qu'en fortifiant le Pei-Ho dont il interdit
l'entrée aux navires étrangers et en leur indiquant le Pe-Tang
Ho, comme une route ouverte depuis longtemps il est consé-
quent avec lui-même et qu'il établit ainsi la sincérité de ses
bonnes intentions.
« Peu de jours avant notre arrivée devant Pé Tang, le général
Ignatiev avait reçu une communication ofiîcielle de l'un des
principaux mandarins de la province, du gouverneur général,
je crois, et cette communication était faite, évidemment, pour
être montrée aux Agents de la France et de l'iVngleterre, mais
sans qu'un désir formel fût exprimé à ce sujet, dans le docu-
ment dont il s'agit.
« Sacred lo the memory of Gaptain Brabazon. Royal Artîllery ; Lieu-
tenant R. B. Andcrson. Fane's Horse ; Priva te Pliipps, ist Dragoon
Guards : W. de Norman, Esq., Attaché to H. B. Majesty's Légation;
T. W. Bowlby, Esq., and eight Sikh soldiers. who wcre treacherousiy
scized in violation of a flag of truce, on the i8th of September, 1860,
and sank under the inhuman treatment to which they were subjected by
the Chinese Government during their captivity. »
Rennie, Peking^ I, p. 94-
LG GÉNÉRAL IGNATIEV gS
« Celte communication est la reproduction presque littérale
des réponses faites par le gouvernement chinois aux ministres de
France et d'Angleterre, lorsqu'il a rejeté lem* ultimatum. Il y
est dit : a que la France est étrangère au conflit actuel, puis-
« qu'aucun de ses bâtiments ne se trouvait à l'attaque du
« Pei Ho en 1809 * ; on y rappelle que la navigation de cette
a rivière est interdite aux navires étrangers par des motifs de
a sécurité intérieure, tandis que le Pe Tang Ho est ouvert et le
« sera toujours ; et que si les agents français et anglais veulent
« prendre cette voie pour aller à Péking y procéder à l'échange
« des ratifications des traités de Tien-Tsin, ils y seront reçus
a avec tous les honneurs dus à leur rang et les traités seront
« mis à exécution sans arrière-pensée. Quant à des excuses à
a faire, il était impossible au gouvernement chinois de com-
« prendre qu'il pût devoir en présenter, et, pour des indemnités
« de guerre, il lui semblait que ce serait à lui a en recevoir,
« bien plus qu'à en donner puisqu'on était venu, sans motif,
« détruire dans le Pei IIo les défenses qu'il y avait élevées ».
l-.e général Ignatiev m'a dit qu'il avait cru devoir, pour ne pas
m'embarrasser, ne pas me faire officiellement une communica-
tion de celte nature, puisqu'on ne lui avait pas fait la demande
formelle de m'en parler, mais qu'il s'empressait de m'en ins-
truire confidentiellement. Il m'a dit encore que pas un barrage,
pas le moindre obstacle ne se rencontrait à Pé Tang, et le fait
a prouvé qu'il était bien informé à ce sujet ».
« Je me suis empressé de communiquer cette bonne nouvelle
à M. l'amiral Charner et à M. le général de Montauban ; mais
ils n'ont pas jugé prudent de changer les dispositions qu'ils
avaient prises, et, les canonnières anglaises, qui étaient en
retard, étant arrivées, un corps de 3 000 Français et de 3 000 An-
glais a franchi la barre le 1" août'^. »
Cependant le général Ignatiev s'était rendu à Péking pour
donner aux Chinois des conseils de prudence et il écrit au
Baron Gros :
I . C'est une erreur.
3. Collection particulière.
9^ EUSSES ET AMÉRICAINS
Péking, le 16-18 octobre 1860.
Monsieur le Baron,
Voyant le Gouvernement Mandchou prêt k descendre dans
Tablme que son inconcevable obstination lui a creusé» je me suis
décidé à entrer à Péking, — comme j'avais eu Thonneur d'en
prévenir V. Exe. — , afin de m*assurersi l'on peut compter encore
sur rexîstcnce d'un gouvernement, dans l'état de désorganisation
où se trouve en ce moment le pouvoir central.
V. Exe. appréciera certainement l'intérêt que le Cabinet de
Saint-Pétersbourg doit nécessairement attacher à cette importante
question.
Arrivé à Péking, j'ai trouvé que tous les membres du Conseil
Suprême, les Ministres et les plus hauts dignitaires avaient fui
dans différentes directions, après le départ de leur Empereur et
que Koung Tsin-wang lui-même, le Régent de l'Empire, ainsi
que les principaux mandarins chargés par un ordre spécial de
l'Empereur de diriger les négociations diplomatiques, se tiennent
hors de la ville, par suite de la panique que leur a inspirée la
présence des années alliées aux portes de Péking.
En restant dans l'attitude que me prescrivaient mes instruc-
tions, je devais tâcher de persuader au Gouvernement Chinois
d'arriver à des négociations définitives avec les ambassadeurs de
France et d'Angleterre et de mener ces négociations avec plus de
bonne foi qu'il ne l'avait fait jusqu'alors. Je tenais particufière-
ment à lui faire connaître le sentiment d'horreur que m'inspire
la manière barbare avec laquelle ont été traitées les personnes
quo le sort avait fait tomber entre les mains des autorités chi-
noises. L'occasion m'en fut bientôt offerte. Ceux des principaux
mandarins qui sont restés jusqu'à présent dans la capitale, se
sont présentés chez moi, et je leur ai exprimé, dans des termes
énergiques, l'indignation que j'avais éprouvée à la nouvelle du
traitement exécrable que les Autorités chinoises avaient fait subir
aux personnes dont elles s'étaient emparées à Toung-tchéou. Je
leur ai fait également sentir l'impression défavorable qu'un
événement pareil doit produire sur le Gouvernement que j'ai
l'honneur de représenter dans ce pays. En même temps je leur
démontrai la nécessité de donner sur le champ une ample satis-
faction à ce sujet aux Puissances alliées, de signer immédiatement
T^
LE GÉNÉRAL IGNATIEV gÔ
le traite de paix, et de procéder à rechange des ratifications ; je
leur montrai tous les dangers de la situation absurde dans
laquelle ils s'étaient placés, et l'urgence de la rentrée à Péking
du frère de l'Empereur, muni de pleins pouvoirs suffisants.
Dans la situation grave et imprévue dans laquelle se trouvent
les aiïaircs de Chine au moment actuel, je crois de mon devoir
de m'adrcsscr à V. Exe. en la priant de vouloir bien me com-
muniquer, autant qu'elle le jugera j)Ossible, ses intentions
concernant la crise présente et en particulier la ville de Péking.
afin que je puisse prendre des arrangements en conséquence pour
sauvegarder les intérêts des Russes qui s'y trouvent * .
J'ai l'honneur, etc.
N. Ignatiev.
Gomme le général Ignatiev a devancé les alliés dans la
capitale, il semble préparer les voies pour eux, et le baron
Gros lui répond de la « Lamaserie de Kouang-lseu, le
23 octobre 1 860 :
« J'ai reçu, il y a déjà quelques jours, la lettre que Votre
Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire pour me faire connaître
les conseils qu'elle avait donnés, en entrant dans Pé-King, aux
autorités chinoises qui n'avaient pas abandonné, comme rem|x^-
reur, la capitale de l'empire, et qui constituaient, par conséquent
encore, une apparence de gouvernement.
« J'ai eu riionncur de \ous faire savoir verbalement et à plu-
sieurs reprises, que si nous nous trouvions réduits à prendre
quelque détermination qui pût affecter les intérêts de la mission
de Sa Majesté l'empereur de toutes les Russies, dans Pé-King, je
vous le ferais savoir assez à temps pour que Votre Excellence pût
aviser ainsi qu'elle le jugerait convenable à sauvegarder les intérêts
qu'elle est chargée de défendre.
« Dès que la convention sera signée, j'aurai l'honneur d'en
envoyer confidentiellement une copie à Votre Excellence *. »
I. Col. part.
a. Livre jaune du Baron Gros, p. 161-2.
qG russes bt américains
TRAITÉ RUSSE, PÉKI1H6, 2-1 4 NOVEMBRE 1860
Mais le général Ignatiev n'a garde d'oublier les intérêts de
son pays ; à son tour il signe, avec le prmce de Koung, un
traité additionnel le 2-1 4 novembre 1860' dont le premier
article est à citer :
« Pour corroborer et élucider Tarticle i*** du traité conclu
dans la ville d*Aïgoun, le 1(3 mai 1808 (V11I° année de Hicn-
Foung, 21* jour de la IV* lune) et en exécution de Tarticle 9 du
traité conclu le i"juin de la même année (S** jour de la V* lune)
dans la ville de Ticn-Tsin, il est établi :
Désormais la frontière orientale entre les deux empires, à
commencer du confluent des rivières Chilka et Argoun. descen-
dra le cours de la rivière Amour jusqu*au confluent dé la rivière
Ousouri avec cette dernière. Les terres situées sur la rive gauche
(au nord) de la ri\ière jAmour appartiennent à Tempire do
Russie, et les terres situées sur la rive droite (au sud) jusqu'au
confluent de la rivière Ousouri, appartiennent h l'empire do
Cliinc. Plus loin, depuis le confluent de la rivière Ousouri jus-
qu'au lac Hin Kaï, la ligne frontière suit les rivières Ousouri et
Son'gatclia. Les terres situées sur la rive orientale (droite) de
l ces PTvières appartiennent à l'empire de Russie, et sur la rive
Vijmdontale (gauche) à l'empire de Chine. Plus loin, la ligne
frontière entre les deux empires, depuis le point de sortie de la
ri\ièrc Son'gatcha, coupe le lac Hin Kaï. et se dirige sur la rivière
Bélén-ho (Tour) ; depuis l'embouchure de cette rivière elle suit
la crête des montagnes jusqu'à l'embouchure de la rivière Hou-
pitou.(Houptou), et de là, les montagnes situées entre la rivière
Khoun-tchoun et la mer jusqu'à la rivière Thou-men Kiang.
Le long de cette ligne, également, les terres situées à l'est appar-
tiennent à l'empire de Russie et celles à l'ouest à l'empire de
Chine. La ligne frontière s'appuie à la rivière Thou-men Kiang, à
vingt verstes chinoises (li) au dessus de son embouchure dans la
mer... »
Ce traité en i5 articles ratifié à Pétersbourg le 20 décem-
TRAITÉ AMÉRICAIN, 3 JUILLET iS^A ^7
breet promulgué le 26 décembre 1860, marquait donc que
les territoires entre TOusouri et la mer, au lieu d'être com-
muns aux deux empires, appartiendraient à la Russie. Le
droit de courtage était honnête.
Notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, le duc de Mon-
tebello, écrivait à la date du 28 février 1861, au sujet de ce
traité:
e Le dernier traité signé entre la Russie et la Chine a suffi-
samment mis en lumière les tendances de la Russie à s'établir
plus solidement sur l'Océan Pacifique, en jetant dès à présent
les bases de débouchés maritimes et de stations navales qui ne
soient plus soumis aux rigoureuses conditions climatériqucs de
ceui qu'elle possédait jusqu'ici ; les établissements entre la baie
d'Okhotsk et l'embouchure de l'Amour sont loin d'être abandonnés,
et c'est dans la presqu'île comprise entre ce fleuve et l'Ousouri
aux pieds des Monts Ketchen que vont se fonder les nouveaux
établissements qui mettront, dans un avenir sans doute encore
éloigné, le pavillon Russe en mesure de rivaliser dans les mers
(le la Chine et sur les cotes américaines de l'Océan Pacifique
avec les pavillons de la France et de l'Angleterre et des États-Unis.
a L'emplacement du principal de ces établissements destiné à
la marine militaire est déjà fixé et sera dans la baie de Napoléon
au dessous de l'embouchure de la Suitiana ; il prendra le nom
Je Vladivostok qui veut dire dominateur de l'Orient. »
TRAITÉ AMÉRICAIN, 3 JUILLET l844
Les Américains suivirent de bonne heure l'exemple des
Anglais ; leur premier Consul à Canton fut le major Samuel
Shaw, originaire de Boston (Massachussetls), où il était né
le 2 octobre 1764. Désireux de faire des aOaires avec la Chine,
il accepta la position de subrécargue que lui offrait son ami
Daniel Parker et s'embarqua à New-York le 22 février lySiS,
à bord du navire Empress of China ^ commandé par John
Green, pour se rendre en Chine. Deux ans plus tard, il
CORDIER. 1. — 7
gS RUSSES ET AMÉRICAINS
était nommé consul des Étals-Unis à Canton par le Congrès,
fut maintenu à son poste par le général Washington en 1790
et mourut vers le 12 avril 181 4. Depuis lors, le commerce
américain n'avait cessé de croître, faisant une concurrence
redoutable à celui des Anglais ; d'autre part, les mission-
naires de Y American Board of Commissioners for Foreîgn
Missions, dont le premier fut Elijah Coleman Bridgman,
arrivé en Chine, le 19 février i83o sur le Roman, allaient
prendre une part très active aux travaux évangéliques*.
TRAITE AMÉRICAIN, l8 JUIN l858
Lorsqu'après la signature du traité anglais de Nan-King, les
Américains se décidèrent à envoyer un ministre plénipoten-
tiaire, ils firent choix, à défaut d'Edward Everett, de Caleb
Cushing^, du Massachussetts, qui reçut sa commission le
8 mai 1 843. La frégate Brandy wine, qui le portait ainsi que les
autres membres de la mission, arriva à Macao le 24 février
1844. La mission comprenait, outre le ministre plénipoten-
tiaire, un secrétaire, Flelcher Webster ; deux interprètes,
les Rév. E. C. Bridgman (qui faisait en même temps fonc-
tions d'aumônier) et P. Parker; des attachés, John H.
O'Donnell, Robert Me Intosh, S. Hernisz, T. R. West et
John R. Peters Jr. ; plus un chirurgien, le Dr E. K. Kane.
Un traité, fait sur le modèle de celui de la Grande-Bretagne,
fut signé à Wanghia, près de Macao, le 3 juillet i844 ; les
ratifications en furent écliangées à Canton, le 3i décembre
1845, par le commodore Biddle^.
Après les Français et les Anglais, le 18 juin i858, le niî-
I. Voir Henri Gordicr, Américains et Français tt Canton au xvni«
siècle (Journ. Soc. Américanistes de Paris, 1898).
a. Né à Salisbury (Massachusetts), 17 janvier 1800; mort à New* York,
2 janvier 1879.
3. Caleb Cushing, of Massachusetts : Conimissioned envoy extraordi-
LE GÉNÉRAL WAftD ^g
nislre américaîn William B. Reed* signa avec Kouei-Liang
elHoua Cha-na, à Tien-Tsin un traité en 3o articles à Timita-
lion des précédents. L'article XIV marque Touverture des
sept ports de : Canton, Swatow, Amoy, Fou-tchéou, Taï-
wan, Ning-Po et Chang-Haï.
LE GÉNÉRAL WARD
Pendant la campagne de 1860, le ministre américain, le
général John E. Ward^, suivit les opérations des alliés franco-
anglais dans le golfe du Tché-li ; ce fut lui, que, le 4 octo-
bre, Heng-fou, vice-roi de la province', chargea de remettre
une note au baron Gros au sujet de laquelle ce dernier
écrit au Ministre des Affaires étrangères :
narj andmînistcrplenîpotentiaryand commissioner May 8, i843. Edward
Everett, of Massachusetts, was commissioned commissioner March 3,
1843, but did not accept. Mr. Gushing held two commissions, one as
commissioner and the other as envoy extraordinary, and minister plcni-
potenliary, bearing the same date. Left Macao for thc United States
August 37. 1844. and arrived in Washington January4i i845, with copy
uf treaty with China. Resigned March i3, i845. Peter Parker was left
in charge. — Voir la liste des ministres américains dans le T'oung Pao,
vri, p. 4i4-4i6.
1. William B. Rééd. de Pennsylvanie, envoyé extraordinaire et mi-
nistre plénipotentiaire, 18 avril 1867 ; quitta la Chine 8 décembre i858 ;
remplacé par John E. Ward, nommé i5 décembre i858.
2. De Géorgie; retourna en congé le i5 décembre 1860 et laissa le
Commodore Stribbling comme chargé d'affaires jusqu'au a3 juillet 1861.
W. Wallace Ward, de Géorgie, secrétaire de légation, a4 janvier 1859,
démissionnaire à Hong Kong, 18 février 1860, et George W. Heard Jr.,
de Massachussetts, secrétaire de légation la septembre 1860, démission-
naire i^ janvier 186 1, remplirent les fonctions diplomatiques pendant
Tintérim. Burlingame fut enfin nommé ministre le i4 juin 1861.
3. Hen-Fou, président du ministère de la guerre, vice -président du
bureau des censeurs généraux, gouverneur général civil et militaire du
Pé Tché-li, intendant général des voies fluviales et des approvision-
nements.
208547
100 RUSSES ET AMÉRICAINS
A bord du Du Chayla, devant Pétang, le 7 août 1860.
Monsieur le Ministre,
Le Gouvernement Chinois vient enfin de rompre le silence
qu'il avait gardé jusqu'ici envers nous ; mais c'est par Torgane de
M. Ward. le Ministre des Ëtats-Unîs, qu'il a fait proposer à Lord
Elgin et à moi un projet d'arrangement pacifique qui se termine
cependant par un ultimatum menaçant surtout pour les deux
ambassadeurs. M. Ward ne m'a pas donné une copie de ce sin-
gulier document, il n'a fait que me lire la traduction anglaise
qu'il en avait, et voici, si je ne me trompe, ce qu'il contient de
plus remarquable.
Le Gouvernement rappelle, à son point de vue, cela va sans
dire, les négociations de Tien-Tsin, pendant lesquelles rEmjx*-
reur, dans son inépuisable bonté, a concédé plusieurs privilèges
importants aux nations étrangères. Il parle ensuite de l'échec
que les Anglais ont essuyé devant Ta-Kou en voulant, contraire-
ment à la raison, détruire les fortifications d'une route fermée*,
alors qu'on leur en indiquait une autre libre de tout obstacle.
Enfin, arrivant aux événements du jour, il dit que l'Empereur
a appris avec un profond étonnement que des soldats et des
matelots Français et Anglais avaient, par ordre des deux Ambas-
sadeurs récemment arri\és en Chine, débarqué à Pétang le
1" août, chassé les habitants de la ville et occupé les forts des
deux rives de la rivière ; mais que S. M. voulant encore donner
aux nations étrangères une preuve de sa clémence, consentait à
ne pas considérer la guerre comme déclarée et demandait que les
troupes alliées retournassent sur leurs navires en même temps
que les troupes impériales s'éloigneraient dans l'intérieur du
pays ; et qu'alors les deux Ambassadeurs pourraient s'entendre
avec de hauts dignitaires, et se rendre à Péking pour y procéder
à l'échange des ratifications des Traités de Tien-Tsin ; le gouver-
neur ajoute qu'en agissant ainsi, de grands malheurs seraient
évités et la j>aix assurée à jamais entre l'Empire et les deux
nations alliées.
Le Gouverneur Général priait M. le Ministre des États-Unis
de vouloir bien communiquer ces pro[)ositions aux deux ambas-
sadeurs, et l'engageait surtout à bien leur faire comprendre que
leurs troupes, assurément très habiles ot très fortes suriner, ne
LE GÉNÉRAL W%RD lOI
le seraient pas sur terre en présence des innombrables armées
impériales, et qu'un second échec subi par elles auraient de
plus graves conséquences que le premier ; il devait aussi bien
engager les deux ambassadeurs à réfléchir sur leur position et
leur conseiller de ne pas rendre leur retour dans leur patrie
absohiment impossible î Si, dans un délai de trois jours, les
propositions du cabinet de Péking n'étaient pas acceptw^s, ou si
M. Ward n*avait pas jugé à propos de les communiquer au
baron Gros et h Lord Elgin. les troupes impériales campées non
loin de Pétang agiraient conformément aux ordres qu'elles
recevraient de l'Empereur.
Je n*ai pas bien compris si l'intention de M. Ward était de
laisser cette communication sans réponse ou s'il voulait faire
savoir au gouvernement chinois qu'il ne lui est pas possible de
présenter aux ambassadeurs des propositions aussi inacceptables
que celles dont il est question. M. Ward m'a paru très affecté
de l'aveuglement dans lequel se trouve encore le cabinet de
Péidng, et il ne comprend pas que le haut dignitaire qui lui a
écrit, et qu'il considère comme l'un des hommes les plus éclai-
rés de l'Empire, ait pu accepter la mission dont il s'est chargé.
Il désespère donc de pouvoir jouer ce rôle de médiateur qu'il lui
est si fortement recommandé de prendre par son gouvernement
et il retourne demain à Shanghai en passant par Tché fou.
En quittant le Duchayla, M. Ward s'est dirigé sur Pétang, où
Lord Elgin s'est établi à bord du Granada, petit navire affecté
au service du général Hope Grant. Le ministre américain m'a
prié de communiquer à mon collègue d'Angleterre les ouver-
tures qu'il venait de me faire de la part du Gouverneur du
Pé Tché-li. mais dans le cas seulement où il ne rencontrerait
pas Lord Elgin à Pétang.
La dépèche du Gouvernement Chinois, datée du l\ de ce mois,
a été reçue le 5 par M. Ward. Je dois la considérer comme non
avenue, puisqu'elle ne m'a pas été adressée officiellement et
qu'elle est encore bien plus inacceptable par le fond que par la
forme !
Les deux corps expéditionnaires sont débarqués et ce sont eux
qui, dans deux ou trois jours, répondront h l'inconcevable
dépèche du Gouvernement du Pé Tché-li * .
Agréez, etc. Baron Gros.
*
I. Col. part.
I03 RUSSES ET AMERICAINS
Tout ceci marque que le gouvernement chinois considé-
rait alors la France comme étrangère au conflit.
Le 8 novembre iSSg, le général Ward lança une procla-
mation pour accompagner la publication du traité de Tien-
Tsin ; Swatow dans le Kouang-Toung et Taï-wan dans le
Fou-Kien étaient ouverts au commerce américain à partir
du i**" janvier i86o.
ARTICLES ADDITIONNELS, 28 JUILLET 1868
Huit articles additionnels au traité de Tien-Tsin furent si-
gnés à Washington le 28 juillet 1868 par le secrétaire d'état
William H. Seward et Anson Burlingame, alors ambassa-
deur de Chine, et ratifiés à Péking le aS novembre 1869 V
I. Voir plus loin.
CHAPITRE Vil
LE GOUYERNEMENT CHINOIS
GOUVERNEMENT CHINOIS
L'Empereur dont la puissance est théoriquement absolue
j)orle le titre de Hoaang-Ti ou HouangChangow simplement
Chang ; Tappellation de Fils du Ciel, Tien Tseti, est une
marque de respect. Outre son nom personnel, quand Tem-
pereur monte sur le trône il donne un nom à son règne,
nien haOy par exemple T'oung-Tché, Kouang-Siu sont les
noms de règne de Tsai-Tchoun et de Tsai-Tien. Après sa
mort, l'Empereur reçoit ua nom de temple, miaohao, ainsi
K'ang Hi sera le Saint- Aïeul, Cheng Tsoung, etc. L'impé-
ratrice est désignée par le titre de Houang-Heou et dans le
style littéraire par celui de Tchoting-Konng. Quand il y a
deux impératrices, on les désigne sous le nom d'impératrice
deFOuest, Si-Koung, et d'impératrice del'Est, Toung-Koung.
C'était là le cas des deux femmes survivantes de l'empereur
Hien-Foung; l'impératrice Ts'eu-ngan (morte le lo avril
1881) était l'impératrice de l'Est, tandis que l'impératrice
de l'Ouest est la fameuse douairière Ts'cu-Hi, qui, on peut
le dire, dirige la politique chinoise depuis quarante ans et a
déchaîné la tempête qui bouleverse en ce moment l'Empire
du Milieu ; Koiio Mou, Mère du Royaume, est une marque
de respect; l'impératrice douairière est //io^/^/i^' T'ai f/eou.
Les conquérants mandchous ont très peu modifié les
usages de la Chine et les rouages de l'administration . Le
I04 LE GOUVERNEMENT CHINOIS
fait le plus apparent de leur domination est la mode qu^ils
ont imposée aux Chinois de se raser le haut de la tête et de ne
laisser qu'une touffe de cheveux, qui, tressée, forme une
natte tombant le long du dos. Presque partout ils se sont
contentés de doubler les fonctionnaires chinois de fonction-
naires mandchous et il faut avouer que l'absorption de ces
derniers par leurs collègues indigènes a été rapide. Ils ont
créé en 1780 un Grand Conseil connu sous le nom de
Kioun ki'tchou, qui sans attribution spéciale, n'en est pas
moins la cheville ouvrière de TEmpire, et est présidé par
l'empereur. Le nombre de ses membres, qui d'ailleurs ont
également d'autres fonctions, est indéterminé ; il ne dépas-
sait pas le chiffre de cinq dans ces dernières années. Soixante
secrétaires, Tchang-King ou Siao Kioun-Ki, sont attachés
au Grand Conseil qui se réunit tous les matins au lever du
soleil. Ce Conseil a diminué considérablement l'importance
de la Chancellerie Impériale ou Nei-Ko. Cette dernière
comprend quatre grands secrétaires Ta-Hio Che ou Tchoung
Tangy dont deux mandchous et ^eux chinois. On choisit,
pour en faire partie, des personnages considérables, comme
des gouverneurs-généraux de province, Tseng Kouo-fan,
Li Houng-tchang par exemple. Ils sont chargés de donner
les Nieti'Hao, les noms de temple, de la rédaction des
inscriptions, etc.
Après ces deux grands corps viennent les six ministères
Lion Pou ; chaque ministère comprend deux présidents,
Chang-ChoUy l'un mandchou et l'autre chinois, quatre
vice -présidents, CheLang, moitié mandchou, moitié chi-
nois, etc. Ces ministères sont le Li-Pou, ministère de l'in-
térieur, divisé en quatre bureaux, qui s'occupe des fonction-
naires, etc. ; le Hou^PoUy ministère des finances, chargé
des impôts, du cadastre, etc. ; le Li-Pou, ministère des rites
ou des cérémonies, auquel il faut ajouter le Yo-Pou, bureau
Àe la musique officielle, qui en est une dépendance ; le
GOUVERNEMENT CHINOIS lOO
Ping-Pou^ ministère de la guerre, qui dirige Tannée et la
marine ; le Hing-Pouy ministère de la justice ou plutôt des
châtiments, et enfin le Kong-Pou, ministère des travaux
publics.
Il nous faut citer également la Cour des Censeurs, Tou-
Tcha-Youen. II y a 56 censeurs ou Yn-C/ie, répartis en
i5 Tao ou juridictions comprenant les dix-huit provinces,
outre celle de la capitale, King-Ki Tao,
Les dix-huit provinces (Che-pa Cheng) de la Chine sont
administrées par des gouverneurs généraux {Tsong^Toii) et
des gouverneurs FoiiTai (Sùn-Foii). Il y a huit Tsong-
Tou : i®le Tche-Li Tsong-Tou; 2"" le fJnng (deux)- Kiang
Tsong'Tou, qui administre le Kiang-Sou, le Ngan-Houei
et le Kiang-Si (les deux Kiang sont le Kiang-Si et le Kiang-
Nan, dédoublé sous Kien-Loung en Kiang-Sou et en Ngan-
Houei); 3® le Min-Tche Tsong-Tou^ qui administre le Fou-
Kien et le Tche-Kiang (le Min est la principale rivière du
Fou-Kien); k'^Xe Liang-Hon Tsong-Ton, qui administre le
Hou-Pé et le Hou-Nan ; 5® le Liang-Konang Tsong-l^oit,
qui administre le Kouang-Toung et le Kouang-Si ; 6** le
Yun-Kouei Tsûng-Tou^ qui administre le Yun-Nan et le
Kouei-Tcheou ; 7® le Chen-Kan Tsong-Tou, qui administre
le Chen-Sietle Kan-Sou; 8** le Se-Tch'ouen Tsong-Tou.
Le gouverneur général du Tche-Li est en même temps
surintendant du commerce pour les trois ports du Nord :
Tien-Tsin, Nieou-Tchouang et Tche-Fou, et porte de ce
chef le titre de Pe-Yang Tn-Tchen, Le gouverneur général
des deux Kiang a la surintendance du commerce des ports
méridionaux et est désigné, par suite, sous le nom de Nan-
Yam^ Ta-Tchen.
Sauf le Tché-Li, le Kan-Sou et le Se-Tch'ouen, les provinces
ont en outre un gouverneur ou fou-ial. Les fou-taï sont
donc au nombre de quinze, ceux du Chan-Toung, du Chan-
Si et du Ho-Nan ne relèvent d'aucun tsong-tou et corres-
I06 LE GOUVERNEMENT CHINOIS
pondent directement avec la capitale. Par exemple, le gou-
verneur du Hou-Nan, hostile aux étrangers, dans la juridiction
duquel ont été massacrés Tévêque Fantosati et les francis-
cains italiens, dépend de Tchang Tchi-toung, gouverneur
général des Deux-Hou; en revanche, le gouverneur du
Chan-Toung, Youen Che-kai, qui avec Cheng Tao-Tai, nous
inonda de télégrammes plus ou moins authentiques, est
quasi-indépendant.
Naturellement, les gouverneurs -généraux sont des per-
sonnages extrêmement importants.
Au-dessous de ces hauts fonctionnaires sont placés les
Se-Taoy quatre grands dignitaires provinciaux: i° le rece-
veur général des Hnances (^Pon-Tching Che-Se, Fan-Taï);
2*^ le juge provincial (^Ngan-Tcha Che-Se, NièTai^\ 3" le
contrôleur delà gabelle {Yen-Yun Che-Se, Tou-TchonaïC)
et 4® le contrôleur des grains, ou de l'impôt sur les grains
{Liang Tad),
Les provinces Cheng sont divisées en Fou (préfectures),
y'mg' (sous-préfectures indépendantes), Tche-Li Tckéou (ar-
rondissements indépendants), Tcheou (arrondissement dé-
pendant d'un Foii) et Hien ; elles ont à leur tête des Tche-Fon ,
des Tong-Tché, des Tché-Tcheou (district); des Tchc-
Hien, Un TaqTaî (Fén-Siun Tao), intendant de circuit,
dirige deux ou plusieurs Fou ; il y en a 92. Les fonction-
naires jusqu'au Tao-Taî inclusivement ont le titre de 7a-
Jen, au-dessous, TcAc- Fo« jusqu'à Tché^IIierij ils ne sont
que Ta Lao-Yé] puis simplement Lao-Yé,
On appelle les fonctionnaires chinois kouan ; le nom de
mandarin est d'origine portugaise, manda r, commander ;
il y a neuf rangs de fonctionnaires qui se distinguent par le
globule porté sur le chapeau officiel, la broderie pectorale et
la boucle de la ceinture ; les globules sont en pierre rouge
transparente ou rubis, corail, saphir, lapis-lazuli, cristal,
pierre de lune, or uni, or ciselé et argent ; le pectoral des
TSOUNG-Ll Y A MES IO7
mandarins civils représente un oiseau (grue, faisan doré,
paon, oie sauvage, faisan argenté, héron, canard mandarin,
caille, geai à longue queue); celui des militaires, un qua-
drupède (licorne, lion, léopard, tigre, ours, chat- tigre, ours
tacheté, phoque, rhinocéros); les boucles sont en jade avec
rubis, or avec rubis, or ciselé, or ciselé avec un boulon d'ar-
gent, or uni avec un bouton d'argent, nacre, argent, corne
translucide, corne de buffle. Nommés au concours, Favan-
cement des mandarins est dû néanmoins en grande partie
autant, sinon plus, aux pols-de-vin qu'au vrai mérite. On
appelle Yamen, Thôleld'un mandarin ayant un sceau officiel,
et KongSoy la résidence d'un fonctionnaire d'un rang infé-
rieur n'ayant pas de sceau *.
TSOU?iG-LI YAMEIf.
Le Tsoung^li Yamen ^ ou mieux le Tsaung-li Ko^Kouo
Che \Vou Yamen, bureau des affaires étrangères, est une
création relativement récente que la guerre de 1860 avec la
France et F Angleterre a rendue nécessaire. Jadis, les relations
avec les étrangers étaient réglées par les vice-rois des pro-
vinces par lesquelles ils entraient dans l'Empire, et comme
pendant longtemps, les étrangers, sauf les Russes, ne débar-
quaient qu'à Canton, c'était le vice-roi des deux Kouang,
résidant dans cette ville, qui débattait avec eux toutes les
questions. Ce haut fonctionnaire avait également dans ses
attributions les affaires d'Annam, pays limitrophe de son
gouvernement. Au contraire, les affaires des Russes qui pé-
nétraient parle Nord, étaient réglées par le Li-Fan^Youen^
chargé du contrôle des tribus mongoles et des affaires du
I. Henri Gordicr, dans la Semaine politique et littéraire , 4 ^^^^
1900.
I08 LE GOUVERNEMENT CHINOIS
m
Tibet. Ce bureau ne comprenait qu'un président et deux
vice-présidents. Lorsque tout récemment deux censeurs con-
seillaient de rattacher à nouveau les affaires étrangères à ce
bureau, c'était placer les nations occidentales dans la situa-
tion d'états tributaires. Après la signature des conventions de
Péking (octobre 1860), un Conseil spécial, présidé par le
prince de Houei, adressa au Trône un rapport à la suite
duquel le Tsoung-li Yamen fut créé par décret du 19 janvier
1861. Les fonctionnaires de ce nouveau ministère étaient
pris dans les différentes branches de l'administration et leur
nombre a varié suivant les époques.
M. (^ Bourboulon accusa réception au prince de Koung
du décret impérial portant création d'un ministère des
affaires étrangères à Péking :
Tien-Tsin. le la février 1861.
Le soussigné, etc.. etc., a reçu la dépêche que le Prince de
Koung lui a fait l'honneur de lui adresser le 6 courant et par
laquelle S. A. L lui a communiqué un décret impérial rendu le
33 du mois dernier et portant la création d'un Ministère des
Affaires étrangères.
Le soussigné a appris avec une grande satisfaction Tadoplion
de cette mesure si bien faite pour consolider et assurer désormais
les bonnes relations entre la Chine et les empires étrangers, et
il félicite sincèrement le noble Prince d'en avoir été le conseiller
et le promoteur. Si quelque chose pouvait encore augmenter le
plaisir et la satisfaction que lui a causés ce décret, c'est de voir
que S. A. I. le Prince de Koung lui-même dont la haute sagesse
a tant contribué au rétablissement de la paix et qui a dirigé de-
puis quatre mois les affaires avec un esprit si éclairé et si conci-
liant, devait continuer à en exercer la haute direction, comme
placé à la tête du nouveau ministère, et seconde par des hommes
d'une sagesse et d'une habileté déjà maintes fois éprouvées
comme Kouei-Liang et Wen-Siang. Le soussigné ne doute pas
que cette heureuse décision qui met dorénavant les ministres
étrangers à même de communiquer directement et personnelle-
TSOUNQ^LI TAMEN IO9
ment avec les personnages les plus haut placés dans l'estime et la
confiaDce de l'Empereur de la Chine ne soit le plus sûr moyen de
maintenir et de consolider à jamais des relations de sincère ami-
tié et il s'en félicite également pour la France et pour la Chine.
Le soussigné espère d'ailleurs, pouvoir avant longtemps se
rendre lui-même à Péking, et manifester en personne au Prince
les sentiments dont il est animé à cet égard, et le haut prix qu'il
attache en particulier aux rapports qu'il est appelé à avoir l'hon-
neur d'entretenir avec S. A. I.
En attendant il lui présente ses hommages et ses compliments
empressés à l'occasion du renouvellement de l'année qui s'ouvre
sous d'aussi heureux auspices et prie S. A. I. d'agréer l'expres-
sion des vœux qu'il forme pour son honheur.
Signé : A. Bourboulon.
On remarquera la date du décret du 23 au lieu du i 9 jan-
vier 1861 donnée généralement comme celle qui est officielle.
A lorigine, le Tsoung-li Yamen fut composé du prince
Koung, frère de l'empereur Hien-Foung, président, de Kouei-
Liang, l'un des grands secrétaires et de Wen-Siang, l'un des
vice-présidents du ministère de la guerre. L'année suivante,
quatre nouveaux membres furent désignés : PaoTchun, mand-
chou, président du Hou-Pou^ Tsoung Loun, chinois, lettré
distingué, vice-président du Hou- Pou, surintendant de la Mon-
naie, Tun des plénipotentiaires du traité belge (1866), T'an
Ting-tsiang, conseiller au Hou-Pou^ l'un des plénipoten-
tiaires du traité italien (1866), Tchoung Louen, président
du Li'Fan Youen ; Kouei Liang étant mort, il y avait donc
six membres faisant également partie du Kioun ki-tchon ; en
1869, ils atteignaient le chiffre de dix. La mort de Wen-
Siang (mai 1876) d'une part, et l'admission de deux mem-
bres du Grand Conseil (décembre 1877) a porté le nombre
J^s membres de ce ministère à onze. Il est depuis redescendu
^ neuf. Les membres du Yamen sont désignés Wang Ta
^cheriy le prince et les ministres. Le prince Koung fut le
premier président du Tsoung-li Yamen ; il a été remplacé
110 LE 60VVERNB9ICÏ1T CHINOIS
en avril 1884 par le prince K'îng. Ce dernier (Yi Kouang,
R'ing Kioun-Wang) le prince- Ch'ing des Anglais, qui a été
également directeur général du bureau de TAmirauté (1891)
est un homme énergique qui était en mauvais termes avec
Fimpératrice douairière. Il commandait les '5o 000 hommes
de troupes de la plaine de Péking. Outre les membres titulai-^
res qui étaient au nombre de dix dans les derniers temps (prince
K'ing, contrôleur général du bureau des Finances et de la
Guerre ; Jong-Lou, contrôleur général du bureau des Finances
et de la Guerre ; Wang Wen-chao, président du bureau des
Finances; Liao Cheou-heng, président du bureau des Rites;
Tchéong Li, président du bureau de la Justice; TchaoChou-
K'iao, président du bureau de la Justice ; Siu Yong-i, prési-
dent du bureau de la Guerre ; SiuKing-tch'eng, premier vice-
président du bureau des Affaires civiles ; Lien-Youen, direc-
teur de la Gourdes Banquets ; Youen-Tch'ang, fonctionnaire)*,
le Tsoung-Li Yamen comprend quatre secrétaires principaux,
Tchang King, deux secrétaires adjoints et une trentaine de
clercs, chargés, suivant leurs connaissances, des affaires des
divers pays étrangers. C'est en se rendant au Tsoung-li
^amen, on se le rappellera, que le baron von Ketteler fut
assassiné. Dans une entrevue récente avec le comte Cassini,
ancien ministre de Russie à Péking, le correspondant parisien
de la Rossia dit qu'à l'époque du séjour de ce diplomate
dans la capitale de la Chine, le prestige de la Russie était
si grand qu'il n'avait pas à se rendre au Tsoung-li Yamen,
dont les membres venaient au contraire le trouver à sa léga-
tion.
Le corps diplomatique chinois à l'étranger est d'origine
assez récente. Le premier ministre chinois résidant en Europe
I. Au mois de mars 1899. Jong-lou ne faisait pas encore partie du
Tsoung-li Yamen ; il fallait ajouter Kouei Tch'oun et Yû Kéng.
TSOUNG-LI YAMEN I I I
fut Kouo Soung-tao, accrédité à Paris et k Londres après la
convention de Tche-Fou (1876) ; Lieou fut nommé à Berlin ;
Tchen Lan-pin eut à représenter h Chine dans les pays
d^'émigration : Espagne, États-Unis, Pérou. Les autres léga-
tions furent créées plus tard '.
I. Henri Cordicr, dans la Semaine potitiffue et littéraire, 4 ^oM
1900.
CHAPITRE \1II
DERNIERS RÉSULTATS DE LA GUERRE DE 1860
INSTALLATION DES LÉGATIONS.
Le vendredi, 22 mars 1861, M. de Bourboulon, ministre
de France, M. Bruce, ministre d'Angleterre, M. Wade, in-
terprète et le D"" Rennie', médecin de la légation britannique,
quittaient à cheval Tien-Tsin pour Péking. Le baron de Mé-
ritens, interprète de la légation de France, le lieutenant-
colonel Neale, secrétaire, MM. Saint-Clair et Wyndhani,
attachés à la légation d'Angleterre, partis en avant avec une
escorte, attendaient les ministres à T'oung-tchéou. M. de
Bourboulon arriva à Péking le 25 mars et installa sa léga-
tion dans le ïsing Koung fou. Trois jours plus tard, M. de
Bourboulon faisait sa visite officielle au prince de koung
dans une chaise à huit porteurs, tandis que Tinterprèle
M. le baron de Méritens et le comte Rleczkowski* n'a-
vaient que quatre porteurs. La légation, escortée par de
Tartillerie et de la gendarmerie montée fournie par le général
O'Malley commandant à Tien-Tsin, fui reçue au Tsoung-
li Yamen par Wen-Siang*, Hang-Ki^ et Tchoung-Louen, puis
I. Rennic, Péking and tlie Pekingese^ I, p. i et 2.
a. Le comte Kleczk.owski| premier secrétaire de la Légation, avait été
envoyé par M. de Bourboulon à PéUng dès le 5 février, pour préparer
riiabilation du ministre. M. Kleczk.owsk.i était arrivé dans la capitale le 0
au soir; il fut reçu le i5 en audience par le prince Koung.
3. Wcn-Siang. mandchou, alors âgé de 44 ans, était premier vice-
président du Ministère des Finances ; il fut plus tard grand secrétaire ; il
est mort en 1875.
4- Ancien Hoppo de Canton.
INSTALLATION DES LÉGATIONS I-l3
par le vieux Kouei-Liang, âgé de 72 ans, beau-père de Koung,
et enfin par ce dernier.
Le comte Kleczkowski avait écrit de Péking, 10 février
1861, à M. de Bourboulon :
« Noire demeure officielle n'a pas, il est vrai, le caractère
d une résidence princière que possède, incontestablement, T hôtel
(le la Légation anglaise ; mais elle se fait remarquer par trois
avantages qui ne sont pas de peu de valeur. Le premier entre
tous c'est une façade d'une grande longueur donnant sur la rue
et par conséquent offrant toutes les ressources d'embellissement
même grandiose à peu de frais. Le deuxième avantage me paratt
être un très beau jardin susceptible d'une foule d'améliorations,
et séparant tout à fait les demeures du Ministre et du premier
Secrétaire, avec facilité pour tout le personnel de la Légation d'en
jouir tour à tour ou ensemble. Celui d'une distribution des bâti-
ments aussi naturelle, — indiquée par les lieux mêmes, — que
s'adaptant admirablement aux nécessités du service, n'est certes
pas le moindre à tous égards. »
La légation d* Angleterre fut établie dans le Liang Koung
fou*, palais situé sur le Yu liang ho, canal qui sert au trans-
port du grain impérial et qui communique avec le cours d'eau
qui rejoint le Pei-Ho à Toung-Tchéou. Ce palais fut donné
par l'empereur Kang-Hi à l'un de ses trente -trois fils dont
les descendants sont connus sous le titre de ducs de Liang ; le
duc actuel avait loué à perpétuité sa résidence au gouverne-
ment britannique, moyennant un loyer annuel de i 5oo
laëls, aucun loyer ne devait être payé pour les deux pre-
mières années, à cause des réparations et des changements à
faire^ M. Bruce arriva le 26 mars 1861, à la légation
accompagné du colonel Neale, de son personnel et d'une
I. En 1862, une dépense de £ 5 750 fut approuvée par le gouverne-
ment anglais pour Tachât et les réparations de ia légation d'Angleterre à
Péking: au 3i mars 1867. ses bâtiments avaient coulé £ 17 890 10 7*^.
3 Rennie, Péking, I, p. ao.
GoRDIER. 1. — 8
V
Il4 DERNIERS RÉSULTATS DE iJi GUERRE DE 1860
escorte de cavaliers Sikh ; le 2 avril, le ministre anglais fai-
' sait à cheval une visite de compliments au prince de Koung
auquel il avait été présenté quelques mois auparavant par
son frère Lord Elgin ; sa première visite d'affaires eut lieu
onze jours plus tard.
OUVERTURE DU EIAN6.
Le 21 novembre 1860, M. Bruce*, à Tien-Tsin, donnait
avis au prince de Koung, qu'en conséquence de Tarticlc 10
du traité de i858, il serait désirable que les ports de Han-
Kéou et de Kieou-Kiang, sur le Fleuve Bleu, fussent ouverts
au commerce britannique. Quoique la guerre des T'ai-P'ing
ne fût pas finie, le prince s'empressa d'accéder aux vœux
du ministre anglais.
Par suite, le vice-amiral. Sir James Hope, fut invité à re-
monter le Kiang pour ouvrir les [)orts au commerce. L'ami-
ral, accompagné de M. Harry Parkcs, quitta Wou-soung le
9 février 1861, installa des consuls à Tchen-Kiang el h Kieou-
Kiang et laissa comme consul provisoire à Han-Kéou, le
commandant H arvey du Snake^. De Han-Kéou, l'amiral se
rendit à l'entrée du lac Toung-ting, à Yo-tchéou, où il laissa
quelques explorateurs qui se proposaient d'aller aux Indes
par le Tibet; c'étaient le major Sarel, du 17* lanciers, le
capitaine Blakiston, de l'artillerie royale, le D** Barton el
l'interprète, M. Schereschewsky ', depuis évêque protestant à
I. Furiher Correspondenee respecting Affairs in China (Expédit-
ion up the Yang-tze- Kiang) [2777]. — Correspondenee respecting
the Opening of the Yang-tze- Kiang Hisser to Foreign Trade [i84o].
Loudon, 1861.
a. Le premier consul en titre fui William Raymond Gingell. mort
août i863.
3. Joseph J. Schereschewsky, juif converti, envoyé en Chine comme
missionnaire par le Bureau des Missions Étrangères de l'Église <^piscopale
prolestante, aux Etats-Unis; il arriva h Chang-Haî le aa décembre 1809
J
CONVE!«TION BALLIOUZEK, 20 FÉVa^^R-4 MARS l86a I l5
Péking. Ils n^aUèrent pas jusqu^au Tibet, mais ils firent une
reconnaissance, restée célèbre, du Yang-tseu jusqu'à I-tchang.
Trois délégués de la Chambre de Commerce de Chang-Haï,
Rowland Hamilton, A. Michie, et T. Fredk. Ballance ac-
compagnaient Tamiral et le 3o mars i86i, rédigèrent un
rapport sur leur voyage jusqu'à Han-Kéou.
LÉGATIO?! DE RUSSIE
Le i8 mai 1861, M. Eugène Butzov, secrétaire diploma-
tique du gouverneur d'Irkoutsk, arrivait à Péking, précé-
dant de peu l'arrivée du ministre de Russie, le colonel de Bal-
liouzek. « Hongrois de naissance, celui-ci avait été quelque
temps au service russe. C'était un officier d'artillerie, et il
servit au siège de Sébastopol. Il avait accompagné le général
Ignatiev dans sa mission à Pékiiig l'année précédente, comme
attaché militaire, et depuis son retour à Saint-Pétersbourg,
il avait été nommé ministre résidant à la Cour de Péking *. »
M. de Balliouzek arriva de Kiachta dans la capitale de la
Chine le 8 juillet 1861 au matin, et le pavillon russe fut
hissé immédiatement sur la légation ; trois pavillons étrangers
flottaient désormais à Péking : français, anglais et russe.
CONVENTION BALLIOUZEK, 20 FÉVRlER-4 MARS 1862.
Le nouveau ministre russe ne perdit d'ailleurs pas son
temps : le 20 février-/l mars 1862, il signait une convention
relative au commerce par terre, qui fut complétée le i5-
27 avril 1869 à Péking, par son successeur, le général A.
Vlangaly.
I. Rennie, Péking , I, p. 187.
Il6 DERNIEBS RÉSULTATS DE LA GUERRE DE 1860
CONCESSION FRANÇAISE DE TIEN-TSIN
Le Règlement relatif à F affermage à perpétuité des ter*
rains situés dans les limites de la Concession Française à
»
Tien-Tsin débute ainsi :
Le Comte Kleczk.owsk.i, premier Secrétaire de la Légation de
Sa Majesté TEmpereur des Français à Péking et Tchoung, Digni-
taire de première classe comme Vice-Président honoraire de Tun
des ministères de la Capitale, vice-ministre à la Cour Suprême
pour les affaires judiciaires, surintendant du commerce dans les
trois ports de Tien-Tsin, Nieou-tchouang et Teng-tchéou et
Directeur général des Douanes maritimes dans les circonscrip-
tions douanières des trois ports sus-nommés, etc., etc., etc.,
s'étant réunis en commission pour délibérer sur les meilleures
mesures à prendre à fm de régler à Tavance, suivant la teneur
de l'article X du Traité français de Tienz-Tsin, le mode d'après
lequel aura lieu raffermagc à perpétuité des terrains par les
Français ou protégés de la France dans les limites de la conces-
sion française à T'ien-Tsin, telles qu'elles ont été fixées par la
proclamation du soussigné surintendant en date du 29 du mois
précédent ont arrêté de commun accord le règlement en 1 2 articles
qui sui\ent et que tous. Autorités et sujets des deux nations au
nom desquelles vient d'être conclu, sont tenus d'observer scru-
puleusement.
Tien Tsin. 3 juin 1861 (a^" jour de la 4* lune
de la ii« année de Hien Foung).
Kleczkowski,
Tch'oung Heou,
Les limites de la concession française do Tien-Tsin avaient
été établies par Tciroung Heou de concert avec notre pre-
mier consul (provisoire) le lieutenant de vaisseau Trèive, le
brillant officier qui entra dans Paris tenu par la Commune
en 1871.
ÉVACUATlO?î DE CANTON, 31 OCTOBRE 1861 II7
ÉVACUATiO' DE CANTOX, 21 OCTOBKE 1861.
Les troupes alliées évacuèrent complèicment Canton le
21 octobre 1861 * ; les Français commandés par le capitaine
de vaisseau Coupvent des Bois, les marins anglais par le
capitaine Borlase, et Tinfanterie anglaise par le capitaine
Dowbiggin s'embarquèrent avec les commissaires des deux
nations, M. de Tanouarn et Harry S. Parkes; les pavillons
français et anglais étaient hissés sur les Yamens de la Tréso-
rerie et des Commissaires alliés, résidences des consuls, ba-
ron de Trenqualye* et D. B. Robertson.
Comme suite à cette évacuation, Lord Cowley, ambassa-
deur d'Angleterre à Paris, adressa la lettre suivante h notre
Ministre des Affaires étrangères :
Paris, January 7, 1863.
M. LE Ministre,
In accordance wiih instructions from Earl Russell, l hâve the
lionour to enclose herewith, for the information of the Impé-
rial Government, an extract of a despatch addressed by Briga-
dier General Crawford to the Major General commanding Her
Majesty's Troops in China, reporting the cordial relations wiiich
nad existed between the British and French Troops diiring-lhe
pcriod of the allîed occupation of Canton,
1 avait myself of this opportunily to renew to Yoiir Excel-
lencY the assurance of my highest considération.
His Excellency
Monsieur Thouvenel
Sig.: CowLEY.
*• Correspondence respecling the Evacuation of Canton [2919],
i86a. - iifc ofSir Harry Parkes, l, p. 455.
2- Trenqualye, Gilbert-Gabriel (baron de), né à'Clermont (Puy-de-
yorue), ai décembre 1819; chancelier en Chine, avec le litre do consul
honoraire de 2« classe, en remplacement de M. Haussmann, appelé à le
ii8
DERNIERS RÉSULTATS DE LA. GUERRE DE 1860
CONSULAT FRANÇAIS A CA!STOÎÎ
La France obtint du prince de Koung, ou mieux de Wen-
Siang, que le yamen de la Trésorerie, situé dans la vieille
ville de Canton, lui serait loué pour y établir son consulat ; un
contrat fut signé en conséquence à Canton, le i8 mai i86ï ;
mais les terrains étant trop considérables, un nouveau contrat
fut signé à Canton par le vice-roi des deux Kouang, Lao
Tchoung-kouang et le Comte Kleczkowski, le 6 mars 1862
(6^ jour, 2* lune, i"*® année T'oung-tché), en cinq articles
par lequel une portion seulement du yamen était affermée à
perpétuité, moyennant une rente de 100 piastres versée
chaque année le 1 5*^ jour de la 12" lune.
Le pauvre Lao fut destitué en octobre 1862, sous le pré-
texte qu'il avait envoyé dans Tintérieur du Kouang-Toung
un magistrat collecteur d'impôt concussionnaire.
DEPART DES FRANÇAIS.
En mai 1861, à l'exception d'un bataillon d'infanterie et
d'une batterie d'artillerie, la Loire avait embarqué, à Ta-Kou,
les troupes françaises à destination de Cochinchine. Le gé-
néral O'Malley s'embarqua à Tien-Tsin le 16 novembre 186 1 ;
c'était la fin de l'occupation française; il ne restait plus
que quelques marins et soldats d'infanterie de marine dans
le fort nord de Ta-Kou, sous le commandement du capitaine
Bourgoine*.
remplacer à Hanovre (5 janvier i855); consul provisoire à Canton (fé-
vrier i858); gérant du consulat général de Canton (2 février iSSg); en
disponibilité (27 novembre 1869).
I. Rennie, II, p. 17a.
CHAPITRE IX
MORT 0£ HIEN-F0UN6. — AVÈNEMENT DE T'OUNG-TCHÉ
LE COMTE KLEGZKOWSKI
MOnT DE HIEX-FOIING, 22 AOUT 1861.
Au moment de la signature des conventions de Péking, la
Chine se trouvait dans le plus triste état, menacée aussi bien
à Tintérieur qu'à rextérieur ; ses ennemis du dedans ne cau-
saient pas moins de craintes à la dynastie mandchoue que
l'envahisseur du dehors : les T*aî-PUn^ ou Tclutng-Mao
(longs cheveux) occupaient Nan-King et dévastaient les pro-
vinces du Kiang; les mahométans du Yun-Nan étaient en
révolte et ceux du Kan-Sou et des T'ien-Chan donnaient
des inquiétudes qui ne tardèrent pas à être justifiées; des
bandits, les Nien-Fei^ désolaient le Chan-Toung; pas de
flotte, une armée désorganisée, un empereur incapable, en
fuite, complétaient le triste tableau d'un pays en décadence
que rien ne semblait pouvoir relever. C'est dire beaucoup
à la louange de ceux qui assumèrent la tâche complexe et
ardue de l'administration à cette époque qu'ils réussirent au-
delà de toute espérance et dans un laps de temps relative-
ment court.
Le prince de Koung, frère de l'empereur, resté à Peking,
parait au plus pressé ; il avait déjà écarté le danger de l'étran-
ger par les conventions d'octobre 1860; il avait créé le
Tsoung-U Yamen et il se préparait, avec l'aide de ces mêmes
Barbares d'Occident, naguère ennemis aujourd'hui alliés, à
écraser les T'aï-P'ing et à réorganiser flotte, armée, douanes.
I30 MORT DE HIEN-FOUNG — AVÈNEMENT DE t'oUNG-TCHÉ
Mais un retour de Tesprit de réaction qui avait dicté tous
les actes de Hien-Foung était à craindre ; il fallait le com-
battre pour éviter à la Chine de nouveaux désastres que ne
pouvaient prévoir ni Tempereur, ni ses conseillers ancrés dans
leurs idées de routine séculaire.
En réalité, le gouvernement chinois était double : dans la
capitale le prince de Koung, Wen-Siang et Ilang-Ki repré-
sentaient la Chine devant les étrangers. Au loin, dans sa re-
traite de Djehol *, Hien Foung, — entouré de ses femmes et de
fonctionnaires hostiles à toute idée de progrès, ignorants des
conditions de la vie extérieure, partant ennemis du parti op-
portuniste resté à Péking, — terminait un règne néfaste à son
pays et une triste vie qui n'avait à aucun moment pu don-
ner rillusion qu'elle était celle d'un descendant de K'ang Hi
et de K'ien Loung.
Enfin Hien Foung mourut le 22 août 1861, à trois heures
du matin. La nouvelle du décès fut annoncée officiellement
aux légations étrangères le 25 août par le prince de Koung.
La note suivante fut insérée dans la Gazette de Pékinsr
du 24 août 1861 :
Un message expédié en toute hâte de Dje-hol vient d'arrircr
ce malin 11 contient le testament de TEmpereur défunt qui sVst
envolé sur un Dragon, pour devenir riiôte d'en haut, le 17"
jour de la présente lune à Theure ynn (le 23 août 186 1, entre 3
et 5 heures du matin).
KI-TSIANG.
Aussitôt la camarilla qui entourait l'empereur s'empara du
pouvoir; le fils de Hien-Foung, Tsai-Tchoun, montait sur
I. Djehol, ou Tching-le fou, ville mongole de la province chinoise de
Tche-li , près du Lan ho ; son palais a été construit en 1 708 sur le modèle
de celui du Youen Ming Youen.
K1-TS1A?iG. ini
le trône avec le nien-hoo de Ki-tsiang (bontie chance) ; et un
conseil de régence composé de huit personnages qui assis-
taient le souverain à ses derniers moments était constitué, ou
plutôt se constituait lui-même.
La Gazelle de Pêking du 23 aoAt 1861 renfermait les
décrets impériaux suivants, datés de Djehol le 32 août, qui
préparaient les événements :
« Que notre fils aîné, Tsai Tchoun, soit rhéritier présomptif
du trône. »
« Un décret extraordinaire. »
Et
« Notre fils aîné, Tsai Tchoun, ayant été institué l'Héritier
présomptif du Trône, que Tsai Youen, Touan Houa, King
Gheou, Sou Chouen, Mou Yin, Kouang Youen, Tou Han et
Tsiao Yeou-ying, Taident de toute leur force comme conseillers
dans toutes les affaires appartenant à l'administration du Gou-
vernement.
« Un décret extraordinaire. »
Voici les notes de M. Wade et celles que j'ai recueillies,
ailleurs sur chacun de ces personnages :
a Tsai- Youen, Prince de I, comme le montre le préfixe Tsai,
est de la maison impériale, dans la même génération que le
Prince Héritier; premier Commissaire à T'oung-tchéou, chef du
Clan Impérial.
« Touan Houa, Prince de Tchên, Commandant-en-chef de
Péking, Général des Neuf-Portes, frère aîné de Sou Chouen.
ce King Cheou, mari de la sixième tante du Prince Héritier.
« Sou-Chouen, un des deux jeunes membres du Grand
Secrétariat ; ministre des Finances.
« Mou Yin, collègue du Prince de I, comme deuxième com-
missaire à T'oung Tchéou en 1860, maintenant en deuil.
« Kouang Youen, chinois du Chan-Toung; a fait partie du
Grand Conseil, un Vice-Président du Ministère de Tlntérieur.
laa MORT DE HIEN-FOUNG AVÈNEMENT DE T*OUNG-TCHÉ
« Tou Han, chinois du'Chan-ï'oung, Vice-Président du Mi-
nistère des AiTaires civiles, fils de Ta Ghan-tien, précepteur de
Tancien Empereur; Han-lin-Youen.
« Tsian Yeou-ying, chinois de Tien-Tsin, Vice-Président d'une
des Cours inférieures, précepteur du Prince Héritier*. »
Le Prince de Koung fit part de la mort de Tempereur aux
Ministres étrangers dans les termes suivants :
J'ai rhonneur de vous faire connaître, nohlc Ministre, que le
1 7* jour de la présente lune feu notre Empereur a quitté ce
monde pour devenir l'hôte d'en haut. Moi, Prince Koung, si
proche parent de Sa Majesté, je ne puis pas en maîtriser ma
douleur. Gomme d'ailleurs, ce qu'il y aura à statuer concernant
le deuil et les funérailles est de toute importance et exigera de
nombreuses occupations, il se peut que les Affaires de votre
noble Empire, au sujet desquelles nous avons à délibérer de
concert, subissent un retard de quelques jours. Mais je reste
exclusivement chargé de la direction des Affaires Étrangères, et
toute affaire que vous aurez ,à traiter, noble Ministre, le sera
toujours, comme par le passé, sans qu'il y ait le moindre délai
ou la plus petite négligence. J'ai cru de mon devoir, noble
Ministre, de vous adresser la présente dépêche et je vous prie de
vouloir bien la prendre en très sérieuse considération.
Le ao" jour de la 7* lune (le 35 août 1861).
Mais les conjurés avaient commis une lourde faute en lais-
sant à récart les frères de l'empereur; ils comptaient sans
leur hôte, et cet hôte fort avisé était le prince de Koung qui,
quelque temps après la mort de Hicn-Foung, avait rendu
visite à Djehol à Tlmpératrice-Douairière et s'était en-
tendu avec elle au sujet du gouvernement futur de la Chine.
cot'P d'état.
Le i***" novembre 186 1, lorsque le nouvel empereur arri-
1. Renniç, P^kin^, H, p. i5-i6; et Gol. Part. Le Di* Renaio était à
COUP D*ÉTAT ia3
vait à Péking, malgré la défense du nouveau conseil de ré-
gence, Koung se rendit au devant de Ki Tsiang, et raccom-
pagna dans la capitale avec rimpératrice-douairière. Immé-
diatement, le conseil de régence était convoqué, et le prince
de Koung lui adressait une longue mercuriale rédigée à
Djehol, d'accord avec l'impératrice, qui se terminait par
cet ordre (So* jour de la g'' lune = a novembre) :
« ...Nous ordonnons, alors, queTsai-Youen, Touan Houa, et
Sou Chouen^ soient éloignés de leurs postes et que King-Cheou,
Mou-Yin, Kouang Youen, Tou-Han et Tsian Yeou-ying se reti-
rent du Grand Conseil ; et nous donnons la mission au Prince
de Koung, de concert avec les membres du Grand Secrétariat,
les Six Ministères, les Neuf Hautes Cours, le Han-lin Youen, le
Chan Che Foa' et les Censeurs, de considérer d'une façon impar-
tiale et de nous faire le rapport du degré de châtiment auquel
ils sont chacun séparément exposés devant la loi pour leurs
crimes.
« Au sujet des formes sous lesquelles Sa Majesté Tlmpéra-
trice-Douairière doit administrer le Gouvernement. Nous ordon-
nons que les mêmes hauts officiers confèrent ensemble et nous
fassent un rapport.
ce Un décret extraordinaire^. «
Tsaï- Youen et Touan-Houa furent assez imprudents pour
aller présenter leurs doléances au palais ; ordre était immé-
diatement donné de les arrêter.
« Les trois individus, Tsai- Youen , Touan-Houa et Sou-Chou en ,
ayant négligé leurs fonctions comme nos serviteurs, avant que
nous quittâmes la Cour à Djehol, Nous donnâmes des ordres à
Yi-Houan, prince de ïch'ouen, de rédiger pour Nous un décret
ordonnant que Tsai- Youen et les deux autres soient éloignés de
Péking lors de ces événements et les renseignements qu'il donne ont
par suite d'autant plus de valeur.
I. Sou-Chouen escortait le corps de Hien-Foung; il était donc absent.
a. Inspection impériale de renseignement. Sinécures pour récompenser
le mérite littéraire.
3. Rennie, II, p. i3i-a.
ia4 MORT DE IIIEN-FOUNG AVÎÎXEMEXT DE t'oUNG-TCHÉ
leurs postes et nous avons aujourd'hui convoque en notre pré-
sence Yi-Sin, prince de Koung» avec l'ordre d'amener avec lui
les Grands Secrétaires Kouei-Liang et Tchan Tsou-pei et
Wen-Siang, membre du Conseil et Vice-Président du Ministère
des Finances. Tsai-Youen et ses collègues, cependant, prirent sur
eux de s'opposer à leur admission, déclarant avec une violence
outrageuse, qu'il ne convenait pas que nous appelions devant
nous des ministres du dehors (ministres qui ne seraient pas du
Conseil de Régence). Où s'arrêtera une telle audace? Par notre
décret précédent, ils étaient éloignés de leurs postes, mais cette
sentence n'est pas proportionnée à leur oITense.
« Nous ordonnons que Yi-Sin, prince de Koung, Kouei-Liang,
Tchan Tsou-pei et Wcn-Siang fassent immédiatement connaître
notre volonté que Tsai-Youen, Touan-lloua et Sou-Chôuen soient
privés de leur rang héréditaire et jugés. Leur cas sera soumis à
la Cour du Clan*, avec les membres du Grand Secrétariat, les
Neuf Hautes Cours, le Han-lin Youen, le Chan Clie Fou et les
Censeurs qui prononceront une punition sérieuse pour leurs
offenses. Respectez ceci *. »
En même temps des mémoires étaient adressés au trône
par le second Grand Secrétaire Kia-Tching et par le géné-
ral Cheng-Pao' pour supplier Pimpératrice de prendre le
pouvoir en mains.
« Les serviteurs de Votre Majesté, Kia-Tching » (second
Grand Secrétaire) , « Tchan Tsou-pei » (quatrième Grand
Secrétaire), « Chin Tchan-lin » (Président du Ministère des
Finances) et « Tch'an-Kouang » (l'un des Présidents du Minis-
tère des Châtiments) « présentent à genoux un mémoire sup-
pliant que, puisque l'intérêt principal de l'Ëtat y est impliqué,
l'autorité du Gouvernement soit tenue ferme pai' la main du
I . Le Tsoung Jen Fou qui s'occupe de toutes les a(Taires relatives à
la famille impériale et conserve l'arbre généalogique ; son chef qui est un
prince de la famille impériale porte le tilre de Tsoung K'ing.
a. Rennie, II, p. i3a-3.
3. C'est lui qui avait fait décapiter l'abbé Deluc et le capitaine Bra-
bazon près de Pa-li-k'iao. En octobre i863, il reçut l'ordre de se suicider,
après cinq mois de captivité, & cause de son insuccès dans la lutte cotitre
les rebelles,
^r-^^
COUP d'état laS
Souverain en vue du rétablissement de la moralité et de la pré-
vention des progrès du mal. » ^
c Considérant, que sous la dynastie présente, un saint mo-
narque a succédé à un autre, de telle façon qu'il n'y avait pas
eu de précédent pour l'administration du Gouvernement par une
Impératrice-Douairière, quand en réponse au Mémoire du
Censeur Toung Youen-tching , Votre Majesté promulgua un
décret, son langage était si explicite que vos serviteurs ne purent
rien exprimer de contraire. En même temps il est inopportun
que l'autorité suprême descende aux mains d'un sujet, parce
que descendant ainsi, elle est supplantée avec le temps. Il est
également inopportun que les limites du code des obligations y>
(ou rituel des cérémonies) « soient môme, quelque peu que cela
soit, dépassées, car si elles le sont, il s'élèvera des abus.
« Votre Majesté, Notre Empereur, montant sur le trône à un
âge tendre, Ts'ai Youen, prince de I. et sept autres, furent,
d'accord avec les volontés testamentaires de feue Sa Majesté,
nommés pour aider l'administration comme conseillers. En
conséquence, ces deux derniers mois, tous les décrets se rappor-
tant aux nominations des charges ou à d'autres actes du Gou-
vernement, ont été considérés et agrées par les princes et
ministres en question, et toutes les fois que ces décrets ont dû
être publiés, ils y ont apposé un sceau Impérial d'État, ou le
sceau de la Salle du Bon Exemple, qui étant vu et entendu par
tout le monde, aussi bien dans la capitale qu'au dehors, a égale-
ment imposé- l'obéissance. Après avoir considéré soigneusement
les procédés du Conseil, vos serviteurs sont satisfaits que nul
progrès du mal n'a résulté de leurs actes.
« Cependant, les deux mots Isao siang d'aider comme conseil-
lers, indiquent seulement l'aide de ceux qui sont en second, et
non le pouvoir de celui à la première place ; et si dans toutes les
questions grandes ou petites, il a été laissé entièrement à ces
princes et à ces ministres de décider comme il leur plaira, et
alors, après avoir soumis leurs décisions à Sa Majesté, qui ne les
verrait que pour un moment, afin de leur donner de l'effica-
cilé, ils seraient bien en nom que des conseillers, mais en réalité,
il» exerceraient le pouvoir en chef ; et quand cet état de choses
se serait répété un certain laps de temps, quelque doute ou
quelque appréhension ne seraient-ils pas ressentis par chacun
dans ou hors la capitale ?
126 MORT DE HIEN-FOUNG — AVèNEME?ïT DE T*OUNG-TCHÉ
«c Les conseillers assislanU d'aujourd'hui sont, de fait, le
Grand Conseil d'autrefois. Mais les membres du Grand Conseil
étaient accoutumés dans chaque cas, premièrement, d'apprendre
de l'Empereur en personne si Sa Majesté approuvait ou désap-
prouvait la proposition apportée devant lui, et alors, lorsqu'ils
avaient reçu la décision Impériale, de rédiger et de lui soumet-
tre un décret déclarant sa volonté. Ce qui ne plaisait pas à Celui
qui est Sacré, était corrigé par Sa Majesté avec le pinceau de
vermillon. Dans ces conditions, l'autorité était réellement au
pouvoir du plus haut ; il ne pouvait pas y avoir de contrefaçon de
lui par d'autres.
« L'arrangement qui conviendrait exactement dans la conjonc-
ture présente, serait, que Son Auguste Majesté l'Impératrice-
Douairière, d'un côté répandit l'influence qui doit à vrai dire
découler du palais, de l'autre, devrait posséder la dignité et
manier l'autorité du gouvernement. Les établissements ofliciels
auraient ainsi un centre auquel ils auraient à rapporter leurs
instructions et à en recevoir et un milieu d'enquêtes et de déci-
sions existerait d'où les commissions et les ordres seraient pro-
mulgués. La régence ne serait pas une fiction, et son gouvernement
serait effectif. Par une juste comparaison entre les précédents
des anciennes dynasties avec ceux des dernières générations,
on arriverait à une parfaite conclusion convenable, sans
diflicultés. » (Ici suit une liste d' Impératrices-douairières sous
les dynasties des Han, des Soui, des Soung, et des Ming, dans la
dernière desquelles). « Comme Chin-Tsoung * n'était âgé que de
dix ans, l'administration était entièrement dirigée par Les impé-
ratrices, qui donnaient leurs ordres aux hauts officiers de l'em-
pire. Aucune, cependant, n'était appelée Régente. Votre Majesté,
notre Empereur, doué par la nature de réelles capacités, aura
nécessairement à se dévouer elle-même à l'étude- des Clas-
siques (littéralement, le Livre d'Histoire et le Livre de Poésie).
« Encore quelques années, et vous gouvernerez vous-même,
mais dans l'intervalle, tandis que passeront ces quelques années,
il y a en dehors des murs de la capitale des rebelles qui ne sont
pas encore soumis, et parmi eux des traîtres résidant à portée de
la main. Comment doit être sauvé l'empire des dangers de
l'heure présente? Comment sa moralité peut-elle être rétablie?
1. Nien-hao de Wan Li, 1578- 1620.
MÉMORIAL DE CHENG-PAO 137
« Il est de toute importance que Tesprit public soit forniement
tranquillisé. 11 s'ensuivrait une grande et immédiate calamité, si
par manque d'un représentant de la suprême autorité, il serait
affecté par des doutes et des craintes.
« Quant aux formes h être observées quand des serviteurs
publics seraient reçus en audience par l' Impératrice-Douairière,
et aux règles pour la conduite des aiTaires, doivent- elles être les
mêmes depuis longtemps établies, observées jusqu'ici par les
membres du Conseil en recevant les décrets de l'Empereur, ou
seraii-il opportun de les modifier, vos serviteurs espèrent respec-
tueusement que Votre Majesté donnera des ordres aux ministres
de Votre Cour de les considérer ensemble et de rapporter le résul-
tat, avec la demande que Votre Majesté décidera * . »
MÉMORIAL DE CHEÎÏG-PAO.
« Comme il est impossible de satisfaire l'opinion publique
pendant que l'autorité suprême est aux mains d'un sujet, il
devient de son devoir de prier l'Impératrice elle-même de l'assu-
mer, et d'ajouter à ses conseillers un prince du plus hairl ordre
et de la proche parenté de l'Empereur, de façon que la dignité
de l'Étal soit affirmée rc'gulièrement de nouveau, et que l'esprit
public soit concilié. Il prétend que si un prince du sang compé-
tent avait été à portée quand l'Empereur mourut, il aurait fait
partie du Conseil ; que le Conseil présent fait ce qui devrait être
fait seulement par l'Empereur, ou rimjjératricc-Douairière ; et
que, nonobstant les démarches faites pour donner un semblant
de validité aux décrets promulgués au nom de l'Empereur, ils ne
commandent pas la confiance de l'Empereur ; que leur rejet du
mémorial du Censeur Toung Youen-tching était la preuve d'un
esprit arrogant et intéressé, et a occasionne un mécontentement
général. Le transfert du pouvoir du gouvernement à un sujet un
beau matin, a produit un état de crainte qui continue encore.
Le peuple dans les rues, quand il lit les proclamations de Sa
Majesté, dit : « Ce ne sont pas là les mots de notre Maître ; ce
ne sont pas là les intentions de la Mère de l'Étal et de la Mère de
notre Souverain. » Il y a une tendance générale à ne pas obéir
I. Rcnnie, II, p. i34-i38.
ia8 MORT DE HIEN-FOUNG — AVÈNEMENT DE T*OUNG-TCHÉ
aux ordres qui émanent du Conseil, comme rien ne fait voir s'ils
sont autorisés ou non. Il n*y a pas que le peuple de Tempire qui
paraisse chaque jour perdre de plus en plus'courage. Il y a aussi à
craindre que les nations étrangères elles-mêmes, quand elles
apprendront l'état où en sont les choses, seront également sen-
sibles à la violence qui est faite au droit en principe et s'en
émouveront en conséquence — un résultat d'une importance
sérieuse. Il faut écraser la rébellion, mais il faut dans le palais
se garder de plus grands dangers Cheng-Pao conclut en priant
que son mémoire soit donné à lire au grand'oncle de l'Empe-
reur, le Prince de Houei, et à ses oncles les Princes de ïoung et
Tch'ouen *. »
Par suite, d'autres décrets étaient promulgués pour Par-
restation de Sou-Gliouen, la prise de possession du pouvoir
par riinpératrice douairière, etc.
« Nous ordonnons à Jen Chan, prince de Joui, et à Yi-Houan,
prince de Tch'ouen, d'arrêter immédiatement Sou-Clioucn, et
qu'ils trouvent un officier de confiance pour se charger de l'ame-
ner à la capitale. Respectez ceci.
« Nous ordonnons que les Princes et Ministres du Grand
Conseil, les Grands Secrétaires, les Six Ministères, les Neuf Cours,
le Ilan Un Youen, le Chan Che Fou et les Censeurs prennent eu
considération la note présentée aujourd'hui par Ria-Tching,
Tchan Tsou-pei. Cliin Tchan-lin et Tch'an-Kouang, priant que
toute l'autorité dans le gouvernement soit assumée par le
Souverain, nous invitant à ordonner aux Ministres de la Cour de
délibérer suivant les formes devant être observées aux audiences
données par Son Auguste Majesté l'Impératrice-Douairière, et
les méthodes essentielles |X)ur la conduite de toutes sortes d'af-
faires ; ainsi que le mémoire de Cheng Pao (Choung Pao) priant
que r Impératrice-Douairière administre personnellement le gou-
vernement, assistée par un ou plusieurs conseillers, devant être
choisis parmi les princes de l'ordre le plus élevé et immédiatement
allié au Trône ; et que, ayant décidé d'une façon impartiale dans
quelle mesure le cas présent sera alTeclé par le précédent ancien.
I. Rcnnie, II, ]). iSS-y.
t'oung-tché I ag
lis nous informeront de Leurs conclusions aussiUM qu'ils y seront
arrivés d'une façon satisfaisante. Respectez ceci *.
EXÉCUTION DE SOU-CHOUEN.
Sou-Chouen, qui accompagnait le corps de rempereur, fut
arrêté à peu de distance de Péking parle prince de Tch'ouen.
Tsai-Youen, Touan-Houa et lui furent aussitôt mis en juge-
ment; le dernier fut condamné & être décapité ; les deux autres
furent, par faveur, autorisés 5 se suicider. Ils se pendirent
le matin du 8 novembre. C'était une commutation de peine,
car ils avaient été d'abord condamnés à la inorl lente. Sou-
Chouen fut exécuté le 8 novembre à deux heures comme un
criminel de droit commun; il mourut bravement, en niant
la légalité de la sentence qui le frappait ; il avait environ
!q ans. Le coup d'état fut accueilli avec joie par la popula-
tion de Péking qui exécrait les favoris de Hien-Foung.
^lomme corollaire à ce tragique événement, il convient
d'ajouter que le 3i août i864, la Gazette de W/i/î^' annon-
çait qu'en raison des services rendus par les ancêtres de
Tsai et de Touan, leur titre de prince serait ressuscité et
donné à des membres éloignés de leur famille.
t'oung tché.
Le 7 novembre i86i, le prince Koung avait été nommé
régent conjointement avec les impératrices-douairières et le
Il novembre un -décret impérial changeait le m'en -/i an de
1 empereur de KiTsiangea 7"o//«^'-7V'/rf? (union dans Tordre);
le lendemain Hang-Ki annonçait aux légations étrangères
i installation officielle de l'empereur ce jour môme et l'ouver-
ture du nouveau Tsoung-li Yamen.
I. Rennîe, II, p. i33-4.
GORDIBR. I. — 9
l
p.
l3o MORT DE HIEW-FOUNG — AVÈNEMENT DE T*OUNG-TCHÉ
Le Prince de Koung donna avis aux légations étrangères
du changement de nom du règne :
Je viens de recevoir un Décret Impérial dont voici la teneur :
« Le 9" jour de la présente lune (ii novembre 1861) S. M.
l'Empereur des Ts*ing, s'étant assise pour la première fois sur le
trône, a déclaré que Tannée prochaine serait la première année
du règne de Toung-Tchè, et que cet ordre devait être publié et
observé dans tout TEmpire de Chine. » — Eu égard aux liens
d'amitié qui unissent nos doux Empires, j'ai cru de mon
devoir, noble Ministre, de vous communiquer ce Décret pour
votre information.
Le 18" jour, de la 10* lune de la 11* année de Hien-Foung
(30 novembre 186 1).
L'empereur était né le 27 avril i856 (28° jour du 3* mois
de la 6* année Hien-Foung). Une longue minorité était
donc en perspective.
Le prince de Koung allait donc exercer le pouvoir sous le
nom des régentes : rimpératrice-douairière et la mère de
de T'oung-Tché, élevée elle-même au rang d'impératrice. Ces
deux princesses étaient désignées sous les litres de, la pre-
mière, Impératrice de l'Est, ToungKonng^ la .seconde, Impé
ralrice de l'Ouest, Si Koung.
L'impératrice de TEsl, Ts'eu-ngan, femme principale de
Hien-Foung*, née en i835, morte le 8 avril 1881, a joué
un rôle efface à côté de la concubine, mère de T'oung-Tché,
devenue impératrice de l'Ouest, la fameuse Ts'eu-hi, née le
17 novembre i834, dont nous aurons maintes fois l'occasion
de parler, et qui, aujourd'hui dans la vieillesse, conserve
rénergie, voire la violence de son âge mûr.
I . La véritable impératrice était morte en 1849. Ts'eu-ngan, delà famille
Nieou-kou-lou, femme du harem impérial en i85a, fut élevée la même
année au rang d'impératrice; à la naissance du futur T'oung-Tché^ sa
mère, TsVu-hi, de la famille mandchoue Yé-ho-na-la, obtint le rang de
Kouei Feif concubine du second rang.
te COMTE KLECZlOWSlI l3l
LE COMTE K.LEGZK.OWSKT
M. de Bourboulon quitta Péking le i8 mai 1862, et le
premier secrétaire, Comte Kleczkowski *, rentré le 3 1 du
même mois dans cette ville prit la direction des Affaires ;
M. Alphonse Pichon vint le 28 mai remplir le vide laissé à la
lé|?ation par le départ de M. de Vernouillet. Le nouveau chargé
d'affaires avait réglé heureusement déjà plusieurs points
importants relatifs au consulat et à la cathédrale de Canton.
Avant son départ, M. de Bourboulon avait pu faire part au
Ministre des Affaires étrangères du règlement des questions
suivantes (avril 1862) : restitution des églises catholiques de
Tchen-Kouh-ien, ville de Han-tch'ong (Chen-Si), de Tchen-
ling fou (Tché-li S. O.), de Kiang-tchéou (Chan-Si), de Sien-
houa fou (Tché-li Nord). Il laissait pendante une grosse affaire :
L'abbé Jean-Pierre Néol, des missions étrangères, né à
Sainle-Gathcrine-sur-Riverie (Rhône) en juin i832, fut
décapité le lundi 17 février 1862, avec 2 catéchistes, i néo-
phyte, une jeune ûUe, h Kay-tchéou (Kouei-tchéou) pai* le
fonctionnaire Tay Lou-tche ; le vicaire apostolique, Monsei-
gneur Louis Faurie avertit immédiatement de ce meurtre
M. de Bourboulon, par une lettre adressée de Kouei yang,
capitale du Kouei-tchéou, le 28 février 1862. Cette affaire
1. Michel- Alexandre t comte Kleczkowski, né le 27 février 1818, au
chàleau de Kleczkovv, en Gallicic ; attaché au consulat de Ghang-Haï,
19 mars 18/17 ; naturalisé français en i85o; attaché payé à la légation do
France, Péking, i85/i ; chargé d'alTaires, i®»" juin 1862 au 11 avril 1863,
puis secrétaire-interprète pour la langue chinoise à Paris. Chargé d'un cours
libre de chinois pratique, il fut nommé professeur à l'École des Langues
orientales vivantes à la Gn de 187 1 ; il est mort le 23 mars 1886. — Voir :
Cours libre de chinois vulgaire et pratique. Bâtiment de la Sorbonne, rue
Gerson. Discours d'ouverture du 7 décembre 1869, par M. le comte Klecz-
kowski, ancien chafgé d'affaires de France à Péking, consul générai,
premier secrétaire-interprète de Sa Majesté l'Empereur pour les langues
delà Chine. Paris, typographie de A. Pougin, 1870, br. in-8, p. 3o.
iSa MORT DE HIEN-FOUNG — AVÈNEMENT DE t'oUNG-TCHÉ
fut réglée par M. Kleczkowski ainsi que d'autres difficultés
religieuses au Hou-Nan et au Kiang- Si (octobre 1862). EnQn
il obtint les concessions françaises de Tché-fou et de Ta-Kou.
CONCESSIONS FRANÇAISES DE TCHÉ-FOU ET DE TA-KOU
Le 21 janvier i863, le comte Kleczkowski annonçait au
Département que la question des concessions à obtenir, en
vertu des traités, à Tché-fou, celle-ci, — malgré l'opposition
du consul anglais, — et à Ta-Kou, était réglée.
■ En effet, Tchong Tao-taï, commandant des troupes chi-
noises de Teng-tchéou fou, Lai-tchéou fou et Tsin-tchéou
fou, surintendant de la douane maritime de Chan-Toung,
par décret, mandarin du sel, d'accord avec le lieutenant de
vaisseau Comte de Montpezat, consul provisoire de France à
Tché-fou, le 10® mois de la i'® année T'oung-Tché (1862)
publie une proclamation par laquelle « Texl rémité de la
péninsule de Yen-taï appartiendra désormais aux Français à
litre d'affermage à perpétuité. Les limites de ce terrain sont :
à rOuest, au Nord et à l'Est, la mer jusqu'au coin Sud-Est
de l'ancien cimetière français et, h partir de ce point, une
ligne longeant la limite Sud de ce même cimetière et allant
dans la direction Nord-Ouest, jusqu'au |X)int culminant au
Sud du fossé de fortifications creusé par les soldats français
et suivant aussi ce même fossé, en ligne directe, jusqu'au
bord de la mer, dans le port intérieur de Yen-taï. »
A Ta Kou, l'affaire est réglée par Tch'oung Heou avec noire
agent consulaire, M. Fontanier :
Tch'oung, par Ordre suprême, membre du Conseil privé de TEm-
)x»reur. Ministre et surintendant des trois Ports du Nord, etc. . etc. ,
publie la présente proclamation j)our Tinformation générale.
Après m'êlre assuré d'une manière certaine que les terrains
d'alluvion de la place Nord de Ta-kou étaient clairement spéciGés
dans les articles du traité, comme étant au nombre des ports
CONCESSIONS FRANÇAISES DE TCHÉ-FOU ET DE TA-K.OU 1 33
ouverts au commerce, ce qui autorise les négociants étrangers à y
construire des magasins ou des résidences pour leur usage, le
magistrat Ho, du district de rin-ho-h*ien s'est en conséquence,
— sur Tordre — que je lui ai donné — réuni au consul de
France Fong (Fontanier) et, après examen et délibération de
leur part, sont tombés d'avis, d*un commun accord, à savoir :
— i" Que rétendue de terrain occupée actuellement par le
fond Nord, comprise entre le i®' et le a" canal ne pouvait pas
être louée, comme étant un domaine particulier de l'État.
— a* Qu'à partir du a** canal commencerait la partie des terrains
(déjà déterminés) dont la location éla'ii spécialement et uniquement
réservée à la France à l'exclusion complète de toute autre nation.
Or donc, si, à l'avenir, des négociants Français demandent à
s'y établir, on se rendra sur les lieux pour fixer l'étendue des
lots dont ils désireraient faire l'acquisition, après quoi il leur sera
dcli\ré un acte de location en règle conformément à ce qui a
déjà été établi en pareille occasion.
La présente a pour but d'en informer tout le monde en géné-
ral, mais plus particulièrement ceux d'entre vous qui avoisinent
cette localité.
Que personne parmi vous ne se permette de transgresser les
ordres que renferme cette proclamation !!
Proclamation destinée à être affichée sur les forts Nord deXa^kou .
Le a 5* jour du lo* mois du règne de T'oung-Tché (Ïien-Tsin,
le i6 décembre i86a).
Pour traduction certifiée conforme.
Le gérant interprète du consulat de France
à Tien-Tsin,
Signé : H. Fontanier.
Une portion de notre concession à Ta-Kou, 60 arpents,
était louée moyennant 60 taëls à perpétuité aux Messageries
impériales.
M. BERTHEMY
•
Le nouveau ministre de France en Chine, M. Berthemy,
arriva à Ghang-Haï le 12 mars i863 et, s'étant embarqué le
4 avril sur le Monge, il arriva à Ta-Kou, le 10. Le 16 avril
i863, il était à Péking et le lendemain, M Kleczkowski lui
remettait le service.
CHAPITRE X
DIVERS TRAITES ÉTRANGERS
TRAITÉ ALLEMAND, 2 SEPTEMBRE 1861
La Prusse était représentée au xvni° siècle dans le com-
nierce de la Chine par la Compagnie d'Emden*. Ce fut le
royaume des Hohenzollern qui se mit à la tête des pays for-
mant le Zollverein pour signer un traité avec la Chine. L'expé-
dition de Chine fut décidée le i5 août iSôg et le conseiller
d^ambassade, comte d'Eulenbourg, nommé envoyé extraor-
dinaire et ministre plénipotentiaire aux Cours de Japon,
Chine et Siam. L'escadre qui devait raccompagner se com-
posait de trois bâtiments : la corvette à vapeur Arcona^ la
frégate à voiles Thétis et le schooner de guerre Frauenlob,
On leur adjoignit le transport VElùe pour porter les cadeaux,
les échantillons, le charbon et autres provisions, ainsi qu^une
barque à vapeur qui devait être employée au service entre les
bateaux.
Le personnel de la mission était formé de la manière
suivante : le Comte dTulenbourg, le secrétaire d^ambassade
Pieschcl, MM. Von Brandt, Von Bunsen, le Comte Auguste
d'Eulenbourg, lieutenant au i®*' régiment de la garde à pied,
les naturalistes Wichura, conseiller du gouvernement pour
I . Quos Deus benc vortal. Ociroy accordé par Sa Majesté le Roy de
Prusse pour faire commerce à Bengale, et aux cèles voisines. Du con-
sentement de la Royale Compagnie do la Chine, établie à Embden. Pièce
in-4, 8. 1. n. d. [Berlin, 31 janvier 1758], p. 10.
TRAITB ALLEMAND, 3 SEPTEMBRE 1861 lS5
la botanique, le D*" von Martens pour la zoologie, le D*" baron
de Richthofen pour la géologie, le D*" Maron, expert en
économie rurale, le médecin Lucius (maintenant baron
Lucius de Ballhauscn, ministre d'État en non activité), le
peintre A. Berg (mort directeur du Musée provincial silésicn
de Breslau), le dessinateur W. Heine, le photographe Bis-
mark (plus tard interprète de la légation allemande à
Péking, mort consul à Amoyen 1880), le jardinier botaniste
Schotlmuller, les commerçants prussiens Grube, Jakob et
Ralh, le commerçant Spiess, fondé de pouvoirs de la Cham-
bre de commerce saxonne.
Eulenbourg* s'embarque le 22 mai 1860 à Triesto, à bord
du Lloyd Impératrice y avec Richthofen et Auguste d'Eu-
lenbourg; il fait successivement escale à Ancôno, Molfetta,
Brindisi, Corfou, qui Tenthousiasme, Alexandrie, où le
Consul Kœnig Temmène faire une visite au vice-roi
d'Egypte Saïd Pacha ; se dirige sur le Caire en chemin de
I. Frédéric Albert, comte d*Eulcnbourg, né à Koenigsbcrg le 29 juin
1818, étudia dans cette ville et à Berlin ; le i^** décembre i835, il entra
au service de rÉlat. Après avoir été auditeur à Francfort sur-l'Odcr,
référendaire à Coblenz et Munster, et assesseur à Cologne et Oppeln, il
commença en 1 844 sa carrière dans l'administration comme assesseur du
gouvernement à Oppeln, puisa Mersebourg. En i848, il est appelé au
ministère des finances ; en i849i À celui de Tintéricur. Il entre dans le
service diplomatique en i85a, et est nommé Consul -Général à Anvers,
puisa Varsovie. Enfin, on octobre 1869, ^ ^^^ envoie dans les eaux asia-
tiques en qualité d'ambassadeur royal do Prusse, à la této d'une expédi-
tion, avec mission de conclure des traités d'amitié, de commerce et de
navigation avec le Japon, la Chine et le Siam. 11 rencontre les plus grandes
difficultés, mais parvient néanmoins le a4 janvier 1861 à signer un traité
avec le Japon, et le a septembre 1861, avec la Chine. Les grandes qua-
lités de circonspection, d'énergie et de ténacité qu'il avait déployées pen-
dant cette campagne diplomatique, Tavaient fait remarquer de Bismarck ;
à son retour en Prusse, le comte d'Eulenbourg est nomme ministre do
Tiotérieur (8 décembre i86a). Jus<]u'cn 1878, il s'occupa des réformes
ot de l'organisation des provinces annexées, soit orientales, soit occiden-
tales, et donna le 3o mars sa démission au Landtag. F^e comte d'Eulen-
bourg est mort le 3 juin i88i à SchOnebcrg près Berlin.
l36 DIVERS TRAITIÊS ÉTRANGERS
fer; à Kafr-eg-Zaiyat, il déjeune à côté de Ferdinand de
Lesseps : visite, au Caire, le Musée égyptien fondé par Mariette,
où il admire une parure d'or émaillé trouvée aux environs de
Thèbes quelques mois auparavant sur le cadavre embaumé
d'une reine morte 1800 ans avant Jésus-Christ, qu'on a dû
jeter dans le Nil, aussitôt après avoir ouvert le cercueil, à cause
de l'état de décomposition. Il fait aussi visite à Emin Pacha.
A Suez, il monte à bord de la Nèmésisy vapeur à hélice qui va
le conduire à Pointe de Galles, et où il se trouve avec le
fils, le petit-fils et l'arrière-petit-fils de Tippoo Saïb, ce der-
nier revenant d'Angleterre où il venait de faire ses études.'
Pointe de Galles, avec Candy, lui semble un paradis ; le
Gange le mène à Singapore, en s'arrêtant à Pinang. Là,
il fait l'expérience de manger d'un genre de melon, appelé
Dourian, qui exhale une telle odeur de vieux fromage de
Limbourg que chacun se bouche le nez et qu'il est forcé de
manger une demi-douzaine de mangoustans pour enlever ce
goût atroce. A Singapore, il retrouve l'escadre allemande et
s'embarque sur la corvette Arcona qui le conduit à Yeddo,
où il arrive le 4 septembre 1860.
Pendant son séjour au Japon, il rencontre quelques per-
sonnages dont les noms nous sont connus : Duchesne de
Bellecourt, chargé d'affaires français ; Rutherford Alcock ,
envoyé anglais ; Gower, attaché à l'ambassade anglaise ;
Vyse, consul anglais ; Loureiro, consul portugais ; von
Poelsbrok, consuls hollandais ; Dorr, consul américain ;
Rice, vice-consul américain ; de Witt, consul général
hollandais ; Sir Hope Grant, venu de Chine pour se reposer
et Lady Grant ; le contre-amiral Page, le contre-amiral
Le^'is Jones, le Rév. M. Brown, etc.
Après bien des pourparlers, il obtient enfin en janvier i86 1
un traité qui est écrit en allemand, en japonais et en hollan-
dais et dont la signature dure trois heures et demie, lui et
chacun des trois gouverneurs ayant à signer 2 4 fois !
TRAITÉ ALLEMAND, 3 SEPTEMBRE 1861 187
Parti le 29 janvier 1861 pour la Chine, à bord de VAr-
cona, il touche à Nagasaki où le consul américain Walsh,
le consul portugais Evans, le consul anglais Morrison, et le
œnsul hollandais Pompe de Meerdervoort, viennent au-devant
de lui. Il reçoit également la visite du major russe de
Ililrovo (adjudant du comte Mouraviev, gouverneur de
la Sibérie orientale), envoyé par le gouvernement russe pour
le féliciter de la conclusion de son traité avec le Japon ; du
lieutenant de marine russe de K renier ; du capitaine Pouch-
kine, qui lui apporte une lettre du commandant Likhatchov
mettant l'escadre russe dans les eaux japonaises et chinoises
à sa disposition.
Eulenbourg arrive enfin en Chine le 7 mars 1861 , à Chanfr-
Haï, où d'autres difficultés l'attendaient. Les représentants
anglais et français ne semblaient pas très satisfaits de sa
venue en Chine ; lord Elgin lui avait déjà écrit au Japon
qu'il n'y avait plus rien à faire pour lui, Eulenbourg; de
son coté (Semai i86i), M. de Bourboulon lui écrira que
les Anglais et les Français ne veulent pas l'aider ; que le
gouvernement chinois est trop pris par les choses intérieures
pour s'occuper des choses extérieures ; que ce dernier ne
pourra lui offrir que des avantages commerciaux, etc.
Néanmoins à Chang-Haï, il trouve bon accueil; l'agent
consulaire prussien Overwcg* l'installe dans la maison du
négociant Probst ; Porge, officier de marine français du Féne-
lon, le Capitaine Durand Saint- Arnaud, de la Nièur/>, Captain
Corbett, du Scout, se mettent eux et leurs navires à la dis-
position d'Eulenbourg. Le spahi Caid Osman, ordonnance
du général Montauban, conduit Eulenbourg auprès de son
chef « en lequel j'apprends à connaître un homme très
aimable, sensé et avisé ». Il fait une visite également à
l'amiral Protêt, et reçoit celle de Iloratio Nelson Lay, inter-
prète de Lord Elgin, et inspecteur des Douanes, qui « prié
de Péking de devenir inspecteur général de toutes les
l38 DIVERS TRAITÉS ÉTRANGERS
douanes chinoises, a décliné cette offre superbe, persuadé
que la dynastie actuelle ne pourra pas se maintenir et que
tôt ou tard tout croulera en Chine » .
A Tien-Tsin, Eulenbourg est en rapport avec le Comte
Kleczkowski, secrétaire de M. de Bourboulon, qui n'a pas
eu rheur de lui plaire, avec Fane, qui commandait la cava-
lerie des Sikhs, avec Tch'oung-louen commissaire impérial ;
c'est pendant ce séjour qu'il a les plus grandes appréhen-
sions au sujet de la réussite de ses projets. Malgré les bonnes
dispositions du prince Koung pour la Prusse, il pense qu'un
coup de force est nécessaire, et il envoie Von Brandt s'ins-
taller à Péking. Ce dernier y est très mal reçu et le gouver-
nement chinois lui intime l'ordre de retourner à Ïien-Tsin,
Eulenbourg qui avait rompu les négociations, les reprend le
4 juillet.
« Les Chinois refusaient d'accepter la clause dans le traité
diplomatique, permettant la résidence à Péking, à moins que
le ministre prussien ne s'engage à ce qu'elle ne soit pas
exécutée avant dix ans ; ce qui a l'air de vouloir gagner du
temps dans l'espérance qu'à la fin de cette période, tout
séjour étranger dans la capitale sera fini. Le comte Eulen-
bourg consent à déférer le droit de résidence pendant cinq
ans* ».
Les Chinois se montrèrent étonnés de la venue de la mis-
sion allemande ; ils ne connaissaient pas la Prusse et deman-
dèrent des renseignements à notre Légation :
« Le soussigné Prince de Koung, Membre de la famille im-
périale et Ministre des Affaires étrangères de Chine, s'empresse
de faire savoir à V. E. que le Royaume de Prusse n'ayant eu
jusqu'à présent aucune relation avec la Chine, il ignorait entiè-
rement à quelle catégorie d'Empires il appartenait, mais que le
premier secrétaire de votre Légation Ko (Kleczkowski) en qui il
I. Rennie, Péking, I, p. 274.
TRAITÉ ALLEMAND, 2 SEPTEMBRE 1861 iSq
a toute confiance, lui ayant dit que cet Empire était un des
Grands Royaumes de l'Europe et lui ayant démontre qu'il était
des intérêts des deux partis (de la Chine comme de la Prusse)
de s'allier par un traité de commerce, il a proposé à l'Empe-
reur, qui y a consenti, de nommer Tch'oung-louen, son pléni-
potentiaire, pour suivre cette négociation *.
D'autres raisons rendaient les négocialions difficiles :
« Le Gouvernement Chinois, sans se refuser à reconnaître h
la Prusse la qualité de Grande Puissance, ne comprend pas
comment il serait obligé, de lui accorder, de prime abord, lous
les droits, toutes les prérogatives, — encore mal acceptées, mal
digérées par son vieil orgueil, — qu'il a été contraint, par de
longs antécédents, et, en dernier lieu, par deux défaites signalées.
de consentir au profit d'autres Puissances Européennes, et croit
qu'en offrant de bonne grâce de signer un traité conmiercinl
avec la Prusse l'admettant à tous les avantages de cette nature
concédés aux autres nations qui ont déjà des traités avec la
Chine, il satisfait, quant à présent, à "tout ce qu'on peut raison-
nablement exiger de lui... ' »
La mort de Hien-Foung à Djehol vient encore arrêter
les pourparlers, enfin le 2 septembre 1861 Eulenbourg arrive
à SCS fins. M. de Bourboulon qui lui avait cédé M. de Méri
lens comme interprète, Tinvite à venir à Péking demeurer à
la légation française. Eulenbourg accepte et il arrive dans
la capitale de FEmpire du Milieu le i6 septembre.
A Péking, le Comte d'Eulenbourg est fêté par la colonie
européenne; le ministre de Russie, M. de Balliouzek (qui se
charge par télégraphe et par courrier jusqu'à Kiachta, de
prévenir le gouvernement russe de la bonne nouvelle de la
conclusion du traité pour l'apprendre à Berlin) et M"'" de
1. A M. de Bourboulon, 8 mai 1861.
2. Lettre de M. de Bourboulon au Ministre des Afiaires élrangcrcs,
Péking, 32 juin 1861.
ll\0 DIVERS TRAITÉS , ÉTRANGERS
Balliouzek, M. et M'"* de Bourboulon lui rendent son séjour
à Péking fort agréable *.
Le traité de Tien-Tsin du 2 septembre i86i, rédigé en
allemand, français et chinois, fut signé par Eulenbourg au
nom de : « Sa Majesté le Roi de Prusse, agissant tant en
son nom qu'au nom des autres membres de Tassociation de
douanes et de œmmerce Allemande, savoir :
« La Couronne de Bavière, la Couronne de Saxe, la
Couronne de Hannovre, la Couronne de Wurttcmberg, le
Grand-Duché de Bade, TÉlectorat de Hesse, le Grand-Duché
de Hesse, le Duché de Brunswick, le Grand-Duché d'Olden-
bourg, le Grand-Duché de Luxembourg, le Grand-Duché
de Saxe, les Duchés de Saxe-Meinîngen, de Saxe-Allenbourg
et de Saxe-Cobourg et Gotha, le Duché de Nassau, les Prin-
cipautés de Waldeck et Pyrmont, les Duchés d'Anhalt-
Dessau-Coethen et d'Anhalt-Bernbourg, la Principauté de
Lippe, les Principautés * de Schwarzbourg-Roudolsladt et
Schwarzbourg-Sondershausen, de Reuss ligne aînée et de
Reuss ligne cadette, la ville libre de Francfort, le Grand-
Bailliage de Meisenheim du Landgraviat de liesse et le
Bailliage de Hombourg du Landgraviat de Hesse, ainsi que
les Grands-Duchés de Mecklembourg-Schwerin et de Mecklem-
bourg-Strélitz et les Sénats des villes Hanséatiques de Lubeck ,
Brème et Hambourg ». Les plénipotentiaires chinois étaient
I. OsT-AsiEN, 1860- 1863, in Briefen des Grafen Fritz zu Eulen-
burgy KonigUch Preussischen Gesandieriy betraui mit ausseror-
dentlicher Mission nach China y Japan und Siam. Herausgegeben
von Graf Philipp zu Eulenburg-Hcrtofcld, Kaisorlich Deutschem Bot-
schafter. Mit eincm Bildnisse in Lichldruck und einem Facsîmile dcr
Handschrifl. Berlin, 1900, Ernst Siogfried Millier und Sohn, gr. in-8,
p. xxv-428.
Les lellres du comte d'Eulenbourg sont adressées à son frère unique,
le comte Philippe Conrad, mort en 1889, et publiées par le fils de ce
dernier, le comte Philippe, actuellement ambassadeur impérial allemand
à la Cour de Vienne.
Voir Henri Cordier, T'oung Pao, sér. II, vol. I, p. 374-38i.
B^^'w^jjiSj^-
TRAITÉ PORTUGAIS, l3 AOUT 1863 l4l
Tch'oiing-loiien, membre assistant du Tsoung-li Yamen,
Directeur Général des Greniers publics, et Tch'oung-Heou*.
Le traité en 42 articles plus un article séparé, fut ratifié h
Chang-Haif, le i4 janvier i863, par le ministre plénipoten-
tiaire de Prusse, Baron von Rehfues, accompagné du secré-
taire de la Légation, le Baron Radowitz, de Tattaché Prince
Wiltgenslein, du consul de Hambourg J.-W. Schwemann,
du vice-fconsul de Prusse, Théodore Probst, et de l'interprète
français, Gabriel Lemaire.
La Légation de France avait singulièrement facilité les
démarches du diplomate allemand, aussi celui-ci écrivait-
il à M. de Bourboulon, de Tien-Tsin, à la date du
3 septembre 1861, lui annonçant la conclusion du traité
signé la veille :
a Vous savez aussi bien que moi, M. le Ministre, quelles
difficultés il y a eu à surmonter avant que j*cusse obtenu Tinser-
tion dans le traité de quelques stipulations essentielles auxquelles
je devais attacher le plus grand prix. Mais vous ne sentez peut-
ôtre pas aussi bien que moi la valeur inestimable de Tappui que
vous avez bien voulu ni*accorder dans l'accomplissement de ma
lâche. Je ne puis mieux caractériser cette valeur qu'en avouant
franchement que je crois que je n'aurais pas réussi à obtenir
pour la Prusse le droit d'accréditer un Agent diplomatique près
la cour de Pcking sans votre concours cfïicace cl infatigable. »
m
TRAITÉ PORTUGAIS, l3 AOUT 1862.
La prise de Malacca par le grand Albuquerque (ii août
iDii) avait ouvert aux Portugais la route de TExtrême-
I. De nombreux ouvrages, en dehors de la relation oflicielle, nous ont
fail connaître rexpédition prussienne dans l'Asie Orientale en 1860- 1 86a;
citons ceux du D** Hcrmann Maron, du lieutenant de vaisseau Reinhold
Wemer, du médecin C. Friedel, de l'aumônier J. Kreyher, de Gustav
Spiess, commissaire de la corvette Arcona. Les lettres du comte d'Eu-
lenbourg sont une précieuse addition & la littérature de cette ambassade.
ye'ir Bibliotheca Sinica, col. ia43-i3^6.
l4â DIVERS TRAITÉS ÉTRANGERS '
Orient el ils arrivèrent à Canton dès i5i4. Après la création
(le deux établissements, Pun dans le Tché-Kiang, à Liampo
entre Tchin-Haï et Ning-Po, Tautre dans Fou-Kien, tous les
deux détruits par les Chinois, les Portugais s^installèrent
dans rile de Hiang-chan, Tune des Ladrones, à Tcntrée de
la rivière de Canton, et y créèrent Macao au milieu du
XVI* siècle (i553 ou iSSy). Les Portugais n^étaient pas
propriétaires de Tile, mais étaient vassaux des Chinois ; ces
derniers ne manquèrent jamais de faire valoir leurs droits :
ainsi, ils s'opposèrent au débarquement des Anglais en 1802
cl en 1808, époque à laquelle Tamiral Drury fut reçu à
coups de canon. En effet, depuis i582, les Portugais
payaient aux autorités chinoises une redevance de 5oo taels
par an. En outre, il y avait une double douane à Macao :
Tune chinoise, l'autre portugaise. Les conditions du com-
merce à Macao nous sont connues par une lettre du chef
p. i. de notre comptoir de Canton, le chevalier de Robien,
adressée le 16 juin 1776 au ministre de la marine :
« Premièrement, aucun vaisseau étranger, à Texceplion
des Espagnols de Marseille, n'a droit de venir faire le com-
merce de la Chine à Macao ; le Gouvernement chinois ne le
permet pas, et les Portugais s'y opposeraient eux-mêmes,
parce qu'ils ont intérêt à ne pas faire participer les autres
nations aux avantages dont ils jouissent.
« Secondement, les Portugais n'ont jamais été exempts du
droit d'ancrage et de mesurage. Leurs Bâtimens avant que
de sortir du Port reçoivent la visite du hou pou ' et payent
ce droit. Leurs marchandises tant d'importation que d'ex-
portation sont imposées aux douanes, el le seul avantag^e
qu'ils ayent, c'est qu'ils ne sont taxés que comme les Chinois,
I. Le Hou Pou (dont on a fait Hoppo) ost le nom du ministère^
des finances, donn<5 par erreur par les étrangers au Haï Kouan^ le
fonctionnaire préposé au commerce.
TRAITÉ PORTUGAIS, l3 AOUT 1863 1^3
au lieu que les autres nalîoQs subissent des taxes plus consi-
dérables ^ »
La liberté du commerce proclama par les Anglais à
Hongkong après le traité de Nan-King amena le gomrenieiir
de Macao, Joào-Maria-Ferreira do Amaral à supprimer les
douanes portugaise (i846) et chinoise (iS^g) ; il paya de
sa vie, cet acte d'autorité, car les Chinois Tassassinèrent
(22 août 1849). Depuis cette époque Macao a cessé de payer
toute redevance à la Chine, mais en revanche celle-ci refusait
de reconnaître les consuls portugais. Une convention com-
merciale^ ou mieux un règlement, avait été signée entre le
Sénat de Macao et les autorités indigènes, le i3 avril i845,
mais elle était purement locale. C'est pour remédier à cet
état de choses, autant que pour suivre l'exemple des autres
puissances, qu'en 1862, les Portugais envoyèrent à Péking,
le gouverneur de Macao, Isidoro Francisco Guimaraes, qui,
signa avec Hang-ki à Péking le 9 août et contresigna avec
Tch'oung-Heou, à Tien-Tsin le i3 août 1862 (18° jour, 7**
lune, i*"® année T'oung-Tché) un traité en 54 articles qui ne
fut pas ratifié, le texte chinois ne concordant pas avec le texte
français dans la clause 2 relative à Macao, considéré par le
premier comme restant partie de la province de Canton, par
le second regardé comme libre de son ancien vasselage.
En effet, en conformité de l'article 54, M. de Coelho
Amaral, gouverneur de Macao, arriva à Tien-Tsin, en
mai 1864, pour procéder aux ratifications du traité conclu
par M. de Guimaraes. La non-ratification du traité par les
Chinois amena une protestation de M. de Amaral (Tien-Tsin,
18 juin 1864) adressée aux Ministres de France, d'Angle-
terre, de Russie et des États-Unis résidant à Péking ; puis le
ministre portugais quitta Tien-Tsin le 21 juin i864, sans
être retenu par les Chinois.
I. Henri Cordier, La France en Chine au nvin'^ siècle, p. 83.
T^4 DIVERS TRAITÉS ÉTRANGERS
La lettre suivante de notre ministre à Péking, M. Ber-
tliemy, à M. Drouyn de Lhuys, Ministre des AfTaires étran-
gères (Péking, 25 juillet i864), me paraît expliquer claire-
ment le point en litige :
Le Prince de Koung « déclare cette fois en termes formels que
le gouvernement Chinois n'a jamais renoncé à ses droits de
souveraineté sur Macao et que la seule concession qu'il ait
entendu faire consiste dans l'abandon de la rente servie annuel-
lement pour TalTermage perpétuel de ce territoire. Votre Excel-
lence trouvera également ci-jointe (annexe) la traduction de
l'article i\ sur l'interprétation duquel le débat semble principa-
lement engagé. La fidélité de cette traduction faite avec un soin
minutieux par l'interprète de la Légation, revue par M. Wade
aujourd'hui chargé d'aiîaires de S. M. Britannique et qui pos-
sède à fond la connaissance de la langue chinoise ne saurait être
mise en doute : elle permet d'affirmer que, dans leur partie la
plus essentielle et bien que la version chinoise ait été rédigée par
l'interprète même de M. de Guimarâcs, la concordance des
textes est loin d'être assez parfaite pour ne pas fournir à une
argumentation quelque peu subtile un terrain favorable.
En efTct, dans le texte portugais, le deuxième paragraphe est
ainsi conçu : « Sa M. le Roi de Portugal donne l'ordre ao gover-
nador de Macau que preste a mais decldida coadjuvaçno a evilar
iudo o que naquelle ponto se possa iornar prejudicial nos interesses
de Imperio Chinez. » Ici le Gouverneur de Macao est simplement
invité à prêter son secours pour empêcher que l'on ne porte
préjudice sur ce point aux intérêts de la Chine ; d'après le texte
Chinois, le Hoi de Portugal lui enjoint de concourir, à l'aide de
tous les moyens dont il dispose, à la défense de cette ville, si
l'Empire venait à être menace, c'est moins comme représentant
du Souverain territorial qu'à titre d'allié qu'il est appelé h
défendre Macao. Il convient en outre de remarquer que gouver-
neur portugais et fonctionnaire chinois sont tous deux désignés
par le même titre — Kouan-yuen — , et il suffît d'ouvrir les
annuaires pour être assuré que cette similitude n'est pas xenduc
obligatoire par la pauvreté du langage officiel.
Enfm, et c'est là le point important, les mots comme autrefois...
intercalés à deux reprises dans le paragraphe suivant, impli-
TRAITÉ PORTUGAIS, l3 AOUT 1862 l45
quent, aux yeux du Cabinet de Péking, le rétablissement de
l'autorité impériale à Macao.
Plus loin, il est vrai, les fonctionnaires chinois qui devront
résider dans cette ville semblent, à certains égards, bien qu'en
termes moins précis que dans le texte portugais, assimilés aux
Consuls, mais d'après le Tsoung-Ii Yamen, ce rapprochement
n'aurait d'autre objet que de constater leur complète indépen-
dance de tout contrôle étranger.
Ce rapide examen dç l'article ix permettra, je l'espère, à
Votre Excellence d'apprécier la situation respective des deux
parties. Je me bornerai à ajouter qu'en acceptant l'article vi, qui
stipule, contrairement à la règle suivie jusqu'alors, que le texte
portugais pour les Portugais et le texte chinois pour les Chinois,
M. de Guimarâes prépara fatalement à son Gouvernement les
embarras en présence desquels ce dernier se trouve aujourd'hui
et qui deviendraient plus sérieux, si comme il en a manifesté
l'intention, le Cabinet de Péking tentait de rétablir à Macao la
douane supprimée de fait en 1849. peu de temps avant l'assas-
sinat du Gouverneur Amaral.
Annexe.
Article rx (Traite Portugais du i3 août 1862).
Sa Majesté l'Empereur de la Chine et le Souverain du
Royaume de Portugal désirant manifester les rapports d'amitié
qui existent entre eux, sont convenus par le présent article qu'à
l'avenir, dans leurs Ëtats respectifs, les sujets des deux Royaumes,
quel que soit le motif qui les y aura amenés, seront traités ainsi
que cela a lieu entre nations amies. Le Souverain de Portugal
ordonne dès à présent aux fonctionnaires (JKoaan-yuen) de Macao
de concourir avec tous les moyens dont ils disposent à la
défense de ce tcrritoii;e si l'on cherchait par des manœuvres
secrètes à nuire à la Chine ; ils auront donc à redoubler de
surveillance à cet égard, sans s'écarter de cette voie un seul
instant.
Ainsi qae par le passé, il appartient à S. M. l'Empereur de la
Chine d'établir à poste fixe à Macao, comme autrefois, des fonc-
tionnaires (Kouan-yuen^ qui auront mission de s'occuper des
affaires relatives au commerce ainsi que de veiller à la fidèle
exécution des règlements. Soit Chinois, soit Tartares, ces fonc-
GoRDiER. I. — 10
l46 DIVERS TRAITÉS ÉTRANGERS
i. tionnaires seront de 4* ou 5* degré et, pour ce qui est de
l leur position et de leur autorité officielles, ils seront indépendants
comme le sont les Consuls des autres Puissances qui résident à
r Macao, Hong-Kong et autres lieux où ils s'occupent, chacun en
ce qui le concerne, des affaires de leurs Gouvernements respec-
tifs, ayant leur pavillon national hissé au haut d*un mât.
Texte Portugais.
Artigo IX.
Sua Magestade El-Rei de Portugal e Sua Magestadc o Impcra-
dor da China, desejando manifcstar as suas amigaveis intençoês
reciprocas, concordam expressamente no seguinte :
Todos os subditos dos dois Estados, em qualquer parte do
terri torio portuguez ou chinez, serâo sempre tratados reciproca-
mente como amigos.
Sua Magestade El-Rei de Portugal ordenard ao Governador
de Macau que preste a*mais decidada coadjuvaçâo a cvitar tudo
o que, n*aquelle ponto, sa possa tornar prejudicial aos interesses
do Imperio Chinez.
Sua Magestade o Imperador da Chind poderà nomear pois, se
Hier convier, um agcnte para residir em Macau, e ali tratar dos
nogocios commcrciaes e vigiar pela observa ncia dos regulamen Los.
Este agente porem, deverd ser Manchû ou China, e ter a gra-
duaçâo de quarta ou quinta ordcm. Os scus poderes serâo
iguaes aos dos Consules de França, Inglatcrra, America, ou
d*outras naçôes, que residcm em Macau e Hongkong e ali
tratam dos sens negocios publicos, arvorando a bandeîra
nacional ^
Par suite, les Porlugais restèrent sans traité jusqu^au
i^*" décembre 1887.
Les négociations avaient élc conduites par l'intermédiaire
de M. Kleczkowski :
I. Traiado de Amizade e Commercio entre Sua Magestade
fidelissima El-Rei de Portugal e Sua Magestade 0 Imperador da
China. — Macao : Typographia de J. da Silva, 1862, infol., pp. 94-9.
Le texte portugais est suivi d'une traduction anglaise.
TRAITÉS DANOIS, ESPAGNOL, HOLLANDAIS ET BELGE 1^7
Péking, 5 mai 1861.
Le soussigné Prince de Koung, Membre de la famille Impé-
riale et Ministre des Affaires étrangères de Chine, a l'honneur
de vous informer que le Premier Secrétaire de votre Légation
{Ko) Kleczkowski, lui ayant démontré que le Royaume de Por-
tugal était une grande puissance établie depuis longtemps à
Macao, que dès lors il était de Tintérét bien entendu de la Chine
comme du Portugal de se lier ensemble par un traité d'amitié
cl de commerce, et qu'il ne s'agissait en somme que de régula-
riser les relations commerciales existantes entre ces deux nations ;
le soussigné sachant par expérience que les conseils donnés par
les Agents de votre noble Empire sont sincères et que l'on peut
s'y confier en toute sûreté, n'a pas hésité à demander à l'Empe-
reur, à litre de faveur, de donner à ce projet son approbation,
ce que S. M. a bien voulu lui accorder.
Le Soussigné juge en conséquence devoir porter cette décision
à la connaissance de Y. E. par cette dépêche impériale.
Tel est le but de la présente.
A S. E. le Ministre plénipotentiaire du Grand Empire de
France, M. de Bourboulon.
Le 36* jour de la 5*^ lune de la 11* année de Hien-Foung
(5 mai 186 1).
La clause du protectorat du christianisme en Chine ne se
trouve point insérée parmi les stipulations de Tacte signé
par M. Guimarâes.
TRAITÉS DANOIS, ESPAGIS'OL, HOLLANDAIS ET BELGE.
Le traité danois, signé en anglais et en chinois, à Tien-
Tsin le 1 3 juillet i863 parle Lieutenant-Colonel Valdemar
Rudolph de Raasloff. Chargé d^afTaires et Consul général aux
États-Unis d'Amérique, et Hang-Ki et Tch'oung-Heou, a
servi de modèle à plusieurs des traités conclus par la suite,
car son négociateur avait profilé de l'expérience acquise de-
puis trois ans ; il a été ratifié à Chang-Ilaï, le 29 juillet i864.
1^8 DIVERS TRAITÉS ÉTRANGERS
Le colonel Raasioff était parvenu à Tien-Tsin au commen-
conient de décembre i863et il élait arrivé à Péking, où il
était descendu chez M. Bruce, ministre d'Angleterre, sans
prévenir les autorités chinoises ; aussi le Prince Koung, fort
irrité, écrivait-il à M. Kleczkowski :
<c Toute personne envoyée en Chine par un royaume étranger
pour conclure un traité, doit venir sans aucun mystère et aller
tout d'abord au Yamen du Surintendant du Commerce à Chang-
Ilaï pour s'entendre avec cet officier. »
On remarquera que dans le traité danois :
« Le négociateur n'a pas stipulé pour le représentant du
Danemark, le droit de résidence permanente dans celte ville [Pé-
king] et s'est borné à lui assurer la faculté de s'y rendre, toutes les
fois qu'il le jugera nécessaire. Peut-ôtre d'ailleurs, n'eùt-on pas
réussi à triompher, sur ce point, des répugnances du gouverne-
ment chinois, car, malgré tous les efforts de l'agent prussien,
M . de Rehfues, la clause du Traité conclu par le Comte Eulen-
bourg, en vertu de laquelle la Prusse ne doit ôtre représentée à
Péking que cinq années après l'échange des ratifications est
toujours maintenue ^ »
Le traité espagnol, négocié par don Sintbaldo de Mas, à
Tien-Tsin (lo octobre 1 864) a été ratifié par la reine d'Espagne
le i4 mai 1866, et les ratifications ont été échangées à Tien-
Tsin le 10 mai 1867.
« Le traité, dit M. Berthcmy, le 18 octobre 1864, assure à Sa
Majesté Catholique le droit d'accréditer un agent diplomatique
auprès de l'Empereur de la Chine ; mais il stipule dans un
article séparé que l'exercice de ce droit sera revendiqué trois
années seulement après la signature. M. de Mas aurait désiré,
comme j'ai déjà eu l'honneur de l'écrire à V. E., que la mission
Espagnole fût dès à présent admise à résider officiellement à
ï. Lettre do M. Berlhemy, Péking, lo juillet i863, à M. Drouyn de
Lhuys, ministre des affaires étrangères
TRAITES DANOIS, ESPAG>OL, HOLLA>'DAIS ET BELGE I^g
Péking ; il a dû renoncer à triompher sur ce point de Topinià-
Irelé du Gouvernement Chinois. Ce dernier consent toutefois à
tolérer sa présence dans la capitale... »
Le traité fut porté à Madrid par le second secrétaire de la
Mission, don Alvarez de Toledo.
Le traité hollandais, négocié par J. des Amorie van den
Hoevèn '\ a été signé à Tien-ïsin le 6 octobre i863.
« M. Van den Iloeven avait fait exprimer au Gouverne-
ment chinois le désir de visiter Péking avant son départ,
mais il lui a été répondu qu'il ne pourrait se rendre dans
celte ville sans être muni d'un passeport délivré par Tune
des Légations admises h y résider. Regardant, à juste titre,
comme incompatible avec la dignité de la Puissance qu'il
représente de souscrire à cette exigence, M. Van den Hoeven
a cru devoir renoncer à son projet et s'est immédiatement
embarqué*. »
Un arrangement avait été conclu à Canton le 25 juillet i8.^5
par Je consul général de Belgique, Lanoy, avec Ki-Ying,
gouverneur général des deux Kouang, et liouang, gouver-
neur du Kouang-Toung, autorisant ce royaume à faire le
commerce avec la Chine; un traité, négocié avec Toung-
Sioun et Tch'oung-IIeou au nom de la Belgique par Auguste
t'Kint fut signé à Péking le 2 novembre i865, et ratifié à
Chang-Haï, le 27 octobre 1866.
Au sujet du traité belge, M. de Bellonet, notre chargé
d'affaires à Péking, écrivait (3o novembre i865) :
a Pour la première fois, et peut-être parce que la demande n'en
avait pas été faite, le traité a été daté de Péking, au lieu de
Tien-Tsin, où les négociations étaient censées se poursuivre, et
I. M. van den Hoeven, consul des Pays-Bas à Canton, arriva k Ta-kou
sur la frégate à vapeur Citadelle d'Anvers,
3. Lettre de M. Berthemj, Péking, a 5 octobre i863.
l50 DIVERS TRAITÉS ÉTRANGERS
OÙ le Ministre belge a dû s'arrêter pour faire apposer la signa-
ture du second plénipotentiaire, le surintendant des Ports du
Nord, Tch'oung Heou. »
TRAITÉ ITALIEN, 26 OCTOBRE 1866.
Le souvenir de ses voyageurs qui sillonnèrent la route
d'Asie au xiii® et au xiv* siècles, tels Marco Polo et Odoric
de Pordenone, et de ses missionnaires du xvii* siècle comme
les PP. Matteo Ricci et N. Longobardi, rattachait Tllalie au
passé de rExtrême-Orient. Le nouveau royaume résolut
d'imiter l'exemple des autres puissances et de signer des
traites avec la Chine et le Japon, et dans ce but confia une
mission spéciale au capitaine de frégate de première classe,
Vittorio Arminjon, de Chambéry, qui commandait la cor-
vette à vapeur J/a^'en^^ dans son voyage autour du monde.
Arminjon avait comme second le lieutenant de vaisseau de
première classe, Pasquale Libetta, de Naples, et il était
accompagné d'une mission scientifique composée du sénateur
Filippo De Filippi, de Milan, professeur de zoologie à
l'Université de Turin, qui mourut de maladie à Hongkong
le 9 février 1867, du professeur Enrico Hillyer Giglioli,
zoologiste, qui a écrit une relation considérable du voyage *,
et un préparateur. Clémente Biassi, de Trente. Arminjon
s'embarqua le 6 novembre 1866 et sans entrer dans le détail
de sa mission, disons qu'elle réussit pleinement' et que son
I. Viaggio intorno al Globo dclla R. Pirocorvctta italiana Magenta...
Relatione... dal Dott. Ë. H. Giglioli... Milan, in-4. — V. Arminjon, La
China e la Missione Italiana del 1866. Firenze, Rassegna Nazionale,
i885, in-8.
3. « La missione diplomatica délia Magenta fu un corapleto successo,
mercè TabiliU c la fcrmezza del nostro Gomandanle, pure Plenipoten-
ziario di S. M. presso i Governi di Yedo e di Peking. Chi scriverà poî
la storia délia diplomazia europea nell* cstremo Oriente, farà le maraviglie
quando soprà cosa costarono ail' Italia quei due trattati ; credo che nessun
TRAITÉ ITALIEN, sG OCTOBRE 1866 l5l
succès lui valut le grade de capitaine de vaisseau ^ Notons
seulement le repas pantagruélique de cent cinquante plats
offert à Tien-Tsin par Tch'oung-Heou àTambassade italienne
après la conclusion du traité : « Le traitement du mandarin
provincial était plus splendideque celui du Tsoung-li Yamen
et du Prince Koung*. » Le traité signé en italien et en
chinois à Péking le 26 octobre 1866 par le commandant
Arminjon d'une part et d'une autre par T'an Ting-tsiang,
membre du Tsoung-li Yamen, et Tch'oung-Heou, se compose
de 54 articles ; presque entièrement calqué sur le traité
danois, il ne donne lieu à aucune remaixjue spéciale ;
été ratifié à Chang-Haï, le 12 novembre 1867^.
L'expédition française en Corée facilita les négociations
italiennes. Le représentant de Victor-Emmanuel obtint tous
les droits de la nation la plus favorisée et l'article qui concé-
dait au ministre d'Italie le droit de résidence à Péking ne
souleva aucune des impossibilités qui accueillaient d'ordinaire
sa présentation.
dîplomatico sia mai stato inoitrc cosî abile finanzierc corne le fu il co-
mandante Arminjon. »
E. H. Giglioli, p. IX, Prefazione.
1. i*»" janvier 1868.
2. Viaggio, Giglioli, p. 690- 1.
3. Voir les recueils spéciaux de traités :
— Treaties hetween the Empire of China and Foreign Pox^'ers
togetker with Régulations for the conduct of Foreign Trade, etc.,
etc., etc. — Edited by William Frederick Mayers... Shanghaï, 1877,
in-8.
— Treaties and Tariffs regulating the Trade between Great Bri-
tain and Foreign Nations :... China. — In force on the Ist January,
1877, — By Edwart Uertslet, c. b... London, 1877, in-8.
CHAPITRE XI
FLOTTILLE OSBORN. — DOUANES
AFFAIRE LAT-OSBORN.
La guerre avec TAnglelerre et la France avait montré à la
Chine la nécessité d'organiser une force navale capable de
résister au débarquement d'un envahisseur ; elle était hors
d'état de trouver chez elle les ressources nécessaires, aussi le
prince Koung résolut-il de s'adresser à l'Angleterre pour lui
fournir les officiers et les vaisseaux indispensables pour la créa-
tion d'une flotte de guerre. L'inspecteur général des douanes,
H. N. Lay, remplacé provisoirement à la tète de son service
par MM. Fitz Roy ' et Robert Hart, qui ne tarda pas à être ap-
pelé à Péking, était en congé en Angleterre et fut chargé
d'exécuter les ordres du prince. Dès le i4 mars 1862', par
l'intermédiaire de M. HaYt, il recevait du gouvernement im-
périal des instructions écrites pour acheter et armer une flotte h
vapeur ; le 2 septembre, un ordre de la Reine en Conseil '
I. Mort à Nagasaki, le 8 juillet 1868.
3. China, n" 2 (i864). Correspond ence reapecling,., the Anglo-
Chinese Fleet under the command of Captain Sherard Osborn and
the dismissal of Mr. Lay.
3. Il avait fallu rappeler l'ordonnance de neutralité faite en i85i par
Sir John Bowring, qui interdisait, sous peine d'amende ou d'emprison-
nement, aux sujets britanniques de servir le, gouvernement chinois ou les
rebelles T'aï P'ing.
AFFAIRE LATT-OSBORN l53
autorisait Lay et le capitaine de vaisseau Sherard Osborn,
choisi comme chef de la nouvelle marine, à engager des hom-
mes et à armer des vaisseaux pour le compte de l'empereur
de la Chine. Trois points importants furent marqués par le
prince Koung dans ses instnictions à Lay du 24 octobre
1862:
« 1** L'achat des vaisseaux, des canons, de la poudre, du
charbon, et des difiTérents articles à l'usage des vaisseaux.
« 2** L'engagement des officiers, canonniers, et matelots,
et autres, pour le service à bord des vaisseaux ; et les termes
et les conditions de toute espèce de convention.
« 3" La retenue, comme il est proposé, d'une somme
d'argent pour payer les salaires et les gages qui peuvent être
indiqués par les engagements, et aussi pour pourvoir au
paiement des compensations et autres items dans l'avenir.
a Ces trois points sont laissés par nous à la discrétion de
rinspecteur général pour agir comme il jugera convenable de
le faire. »
Ces instructions laissaient la porte largement ouverte
à rinitiative de Lay; celui-ci toutefois ne paraît pas s'être
rendu compte du caractère des Chinois lorsqu'il signa la
convention suivante avec le capitaine Sherard Osborn*. 11
était absurde de penser qu'il lui serait possible d'être le seul
intermédiaire entre l'empereur et le commandant de la flotte ;
qu'il pourrait se dispenser du concours des princes et des
ministres. 11 fallait compter aussi avec l'opposition, sinon
rhostiiité des vice-rois, dont quelques-uns, comme Tseng
Kouo-fan qui venait de se distinguer dans la guerre des T'ai
P'ing, n'auraient jamais accepté de laisser leurs navires servir
sans leur sanction, sous les ordres d'un étranger.
I. Fils du Col. Edward Osborn, de l'armée de Madras; né le a5 avril
1822; contre-amiral, ag mars 1873-, mort le 6 mai 187.5, à Londres.
\uteur de The Past and Future of British Relations in China.
Ëdinb. & Lond., Blackwood, 1860, pet. in-8.
l54 FLOTTILLE OSBORN — DOUANES
CONVENTION LAY-OSBORN, l6 JANVIER l863.
Voici les termes de rarrangement pris par H. N. Lay avec
le capitaine Osborn * :
Londres. i6 janvier i863.
Les conditions suivantes constituent notre accord mutuel :
I. Osborn accepte de prendre le commandement de la flotte
européenne-chinoise pour une période de quatre ans, et stipule
qu'il n'y aura pas d'autre Commandanl-en-Chef naval euro-
péen.
a. Osborn. en sa qualité de Commandant-en-Chcf, devra avoir
le contrôle entier sur tous les navires de construction européenne,
aussi bien que sur les navires indigènes montés par des Euro-
péens, qui pourront être au service de l'Empereur de Chine, ou,
sous son autorité, des corporations indigènes.
3. Lay obtiendra de l'Empereur toute Tautorité nécessaire
pour couvrir les actes d'Osborn comme Commandant-en-Chef
de la flotte européenne-chinoise.
. 4- Osborn entreprend d'agir suivant les ordres de TEmpereur
qui lui pourront être donnés directement à Lay ; et Osborn
s'engage à ne pas suivre d'autres ordres qui lui viendraient par
une autre voie.
5. Lay, de son côté, s'engage à refuser d'être l'intermédiaire
d'ordres de la raison desquels il ne serait pas satisfait.
6. Osborn nommera tous les ofliciers et les hommes à bord des
vaisseaux de la force navale, sujet, cependant, à l'approbation de
Lay, comme étant le représentant de l'Empereur.
7. Les subordonnés d'Osborn ne seront pas libres d'agir sans
sa permission ; et Lay n'autorisera pas ses subordonnés de lui
demander d'agir sans avoir préalablement consulté Osborn et
obtenu les ordres nécessaires.
8. Lay et Osborn conviennent de s'enquérir soigneusement au
sujet des plaintes qui pourraient être formulées par les fonction-
I. China j n" a (i864), p. 7.
CONVENTION LAY-OSBORN, l6 JANVIER l863 l55
naîres chinois contre les ofiiciers et les hommes employés par la
force navale.
9. La force étant européenne, il est indispensable que le dra-
peau sous lequel elle agira ait un caractère européen : d*abord
pour garantir sa propre eflicacité ; secondement, pour lui assurer
le respect qui lui est dû aux yeux des communautés étrangères.
Lay. en conséquence, convient que le drapeau sera vert, avec
deux bandes diagonales jaunes, portant au centre un dragon
impérial bleu. Le vert est choisi, parce qu'il est rarement em-
ployé par les puissances européennes et par cela môme ne sera
pas facilement confondu avec d*autres couleurs nationales.
10. Lay entreprend de se procurer de TEmpcreur, aussitôt
que possible, une somme d'argent comme fonds de garantie,
pour couvrir la paie et l'entretien de la force pendant quatre
années, et dans Tintervalle, il est entendu que les navires, avec
leur équipement, constitueront le gage pour les justes réclama-
tions de la force.
1 1. Dans le cas éventuel de la mort de Lay ou d'Osborn, on
ne pourra se départir dans aucun cas, il est bien entendu, de ces
conditions, qui ont été convenues avec l'autorité de l'Empereur
de Chine. *
12. Les conditions de cette convention, les termes de l'agré-
ment formel, et les instructions imprimées, devront être formel-
lement ratifiés par l'Empereur à Péking, avant qu'Osborn ne
soit appelé à agir avec la force qui sera sous ses ordres.
i3. Dans le cas de la mort d'Osborn par maladie pendant son
comniandement, Lay recommandera à l'Empereur de faire un
don à sa femme et à ses enfants.
H.-N. Lay.
Sherard Osborn.
Lay paraît avoir été, sinon frappé d'un accès de mégalo-
manie, au moins complètement dépourvu de tact; aussi
lorsque le capitaine Osborn arriva en Chine, se trouva-t-il
dans une position tout autre que celle qu'il avait espérée. Le
prince Koung voulut le placer sous le commandement d'un
Chinois, désigné par Tseng Kouo-fah et Li Iloung-tchang ;
Osborn prostesta. Le i3 octobre i863, le ministre Wen-
l56 FLOTTILLE OSBORN — DOUA>ES
Siang déclarait à Lay que le prince refusait de ratifier ses
arrangements. Osborn donna par suite sa démission, adressa
ses adieux aux officiers et aux marins qui devaient serWr
sous ses ordres (T'ien-Tsin, 9 novembre i864), disloqua sa
flotte, et le gouvernement de Péking attribuant l'insuccès des
négociations à Lay, renvoya celui-ci. On n^oubliait pas d'^ail-
leurs en haut lieu la façon presque brutale avec laquelle Lay,
alors interprète de Lord Elgin, traita en i858 le vieux Koiiei-
Liang : « Les Chinois, dit Sir Frederick A. Bruce, ministre
d'Angleterre à Péking, dans une dépêche à son gouverne-
ment, en renvoyant Lay se conduisirent convenablement à
son égard. Ils lui allouèrent 3 000 taëls (1000 livres) j>ar
mois, pour les dépenses de son installation pendant son séjour
à Péking. Ils lui accordèrent des appointements au taux de
8000 livres par an, du i®"" mai i863 à la fin de mars 186/1,
époque à laquelle il devait rendre ses comptes, et ils lui firent
cadeau de 6 000 taëls (2 000 livres) de gratification, en quit-
tant leur service. » Le Tsoung-ii Yamen fit choix (novembre
i863) pour remplacer Lay, d'un jeune homme de 28 ans,
Robert Hart, né le 20 février i835, à Portadown, dans le
comté d'Armagh, qui occupe encore ce poste.
LE PRI79GE DE ROLNG AU MIPÏISTRE DE FRV^CE
J'ai riionncur d'adresser à V. Exe. la dépêche suivante que
j'ai également envoyée à tous les Ministres des autres Puissances.
L'Inspecteur Général des Douanes, M. Lay, avait reçu cer-
taines instructions relatives à l'achat de bâtiments à vapeur,
mais il ne s'y est pas conformé et il a entraîné inutilement le
Gouvernement Chinois dans de très grandes dépenses. Quand
le Gouvernement Chinois prend une personne à son service,
il faut qu'elle le serve et prenne en tout ses intérêts, c'est k
celte condition seulement que l'on peut l'appeler à traiter les
affaires. M. Lay recevait plus de dix mille taëls d'appointements
par an et on le traitait avec beaucoup d'égards, cependant il
COMMUNICATION ADRESSÉE A M. H ART 167
n'a pas réussi à terminer cette affaire de bateaux à vapeur d'une
manière satisfaisante et il a fait dépenser inutilement à noire
Gouvernement des sommes considérables. Si M. Lay était man-
daiûn ou simple particulier chinois, on le punirait conformément
aux lois, mais il est anglais de nation on doit lui enjoindre de
retourner en Angleterre, attendu qu'on ne peut plus accepter
ses services. Quatre mois lui sont accordés pour terminer les
affaires qu'il a enj-re les mains, pour régler et rendre ses comptes ;
pendant ce laps de temps ses appointements lui seront continués
afin' de montrer que nous sommes généreux à son égard, ("est
M. Hart qui remplira dorénavant les fonctions d'Inspecteur
Général des Douanes que je viens de lui confier.
Outre les dépêches que j'ai écrites h M- Lay. ainsi qu'à
M. Hart pour nommer ce dernier Inspecteur Général des doua-
nes, dépêches dont je vous envoie ci-joint copie, j'ai cru devoir
vous informer. Noble Ministre, de la mesure que je viens de
prendre afin que vous en donniez également connaissance aux
Consuls de votre nation dans les ports.
Tel est le but de celte dépêche.
COMMtTilÇÀTlO?! ADRESSEE A M. HART
Depuis que vous, inspecteur des douanes, traitez les afTaires
relatives à ce service, nous n'avons qu'à nous louer de votre
zèle. L'Inspecteur Général, M, Lay, vient d'être destitué de ses
fonctions et va se rendre à Chang-Haï, nous vous nommons
donc vous, M. Hart, pour lui succéder en cette qualité. Vous
résiderez à Chang-Haï et vous y traiterez les alTaires ; s'il se
présente une question importante, il vous sera alors seulement
permis de venir à Péking, pour en référer à notre Ministère et
vous entendix! avec nous. Quant aux allaircs ordinaires des mers
du Nord et du Sud et des ports du Yang-tseu-Kiang vous en
référerez au Commissaire Impérial Li ou au Surintendant des
trois Ports Tcu'ol.ng et vous vous conformerez à leurs ordres.
Nous avons ordonné déjà à l'ex-Inspecteur Général des Douanes,
M. Lay, de vous remettre dans un délai de quatre mois toutes
les aiîaircs qu'il a entre les mains, les comptes d'importation et
d'exportation, et l'argent qu'il a dû recevoir. Vous^nême vous
aurez soin aussitôt que cette dépêche vous sera parvenue de
l58 FLOTTILLE OSBORN — DOUANES
presser vivement M. Lay de vous remettre sans retard toutes les
afTaires inachevées et vous en prendrez acte. De Tavis des Chi-
nois, des Étrangers, vous êtes un homme loyal et expérimenlc,
et vous devez redoubler d'efforts pour vous montrer digne des
fonctions qui vous sont confiées. Notre ministère vous envoie cî-
joint copie de la dépêche qu'il a adressée à M. Lay pour que
vous en preniez connaissance et vous y conformiez pour régler
les affaires.
Outre la dépèche que notre Ministère a adressée aux surin-
tendants du commerce, nous vous adressons cellc^-cî i vous.
Inspecteur Général des douanes, pour que vous vous y con-
formiez.
Tel est le but de cette dépêche.
On peut le croire, quand Wen-Siang disait à M. Klecz-
kowski, parlant de MM. Lay et Hart : « Ce sont nos fonc-
tionnaires ; le jour où ils feront mal, ils seront renvoyés du
service et voilà tout. »
ORIGOE DES DOUANES.
L'origine du Service des Douanes Impériales Maritimes
Chinoises (Impérial Maritime Customs), date de i854'. A
celte époque, les rebelles de la Société triade du Petit Cou-
teau, Siao Tao Houel^ des loges cantonnaise et foukienoise,
occupaient la ville indigène de Chang-Ilaï ; les fonctionnaires
chinois avaient abandonné leurs postes ; personne n'avait un
mandat régulier pour toucher les droits sur les marchandises
importées. Les consuls eux-mêmes ne pouvaient guère rece-
voir que des promesses de payer les droits et pouvaient-ils
même légalement percevoir les taxes ? Un arriéré énorme se
produisait donc dans la perception de la douane. Le 23 no-
I. China y n» i (i865). Foreign Customs Eslabiishmenl in China,
i865 [3509J.
OBIGINE DE8 DOUANES ib^
vembre i854, diaprés une note du ministre américain, Ro-
bert M. Me. Lane, les droits arriérés, dus par les citoyens
des États-Unis, montaient à eux seuls à taëls Ii8i2584i.
Cependant « les consuls d^Amérique et de la Grande Bre-
tagne, pour arrêter le désordre, décidèrent que les droits
seraient acquittés entre leurs mains soit en argent, soit en
simples obligations (^promissory notes). Vou Samqua [le
Tao-Taï] ne demanda pas seulement qu'on lui versât les
droits perçus, mais manifesta même l'intention de rouvrir la
douane dans le local qui y avait été consacré au milieu des
concessions étrangères; mais il dut y renoncer devant l'op-
position qu'il rencontra, fondée sur cette raison : « qu'attendu
rinsuflisance de ses forces militaires pour se protéger lui-
même contre les insurgés, la colonie deviendrait, par le fait
de sa présence, le théâtre de sanglants conflits dans lesquels
les jours et les propriétés des étrangers seraient infaillible-
ment exposés. » Le Tao-Taï n'eut pas plus de succès quand
il proposa d'établir une douane flottante à bord de V Anti-
lope^ navire européen qu'il avait acheté pour augmenter sa
flottille : on lui opposa les mêmes objections et les mêmes
arguments*. » Un tel état de choses ne pouvait durer,
aussi conclut-on un arrangement par lequel un bureau tem-
poraire des douanes serait ouvert le i3 février i854, sous la
présidence du Tao-Taï de Chang-Haï. Il fut ensuite décidé
que la douane serait placée sous le contrôle des représen-
tants des consuls Rutherford Alcock, B. Edan et Murphy
des trois puissances ayant des traités avec la Chine, c'est-à-
dire l'Angleterre, la France et les États-Unis: T. F. Wade,
vice-consul d'Angleterre, le capitaine Cart, attaché à la lé-
gation des États-Unis et Arthur Smith, interprète du consu-
lat de France ; le traitement de ces inspecteurs fut fixé à
6000 piastres (plus de 3oooo francs) pour chacun, sans
a. Arthur Millac, dans la Revue de V Extrême-Orient, II, p. 10.
l6o FLOTTILLE OSBORN DOUANES
compter les frais de service. La nouvelle douane commença à
fonctionner le 12 juillet i854. Le système ayant donné de
bons résultats, on se décida à l'appliquer aux autres ports
ouverts au commerce^ tout d'abord à Canton, en octobre
1859, avec l'approbation du vice-roi des deux Kouang, Lao
Tsoung-kouang. Les pouvoirs du fonctionnaire si connu des
étrangers au xviii® siècle, sous le nom de Hoppo^ étaient
ainsi singulièrement transformés. Svvatow fut ouvert en fé-
vrier 1860; Tchen-Kiang sur le Yang-Tseu, en avril; Ning-
Po, en mai 186 1 ; Tien-Tsin, le même mois, reçurent des
commissaires. La même année, en juillet, Fou-Tchéou, et
en décembre Han-Kéou et Kieou-Kiang sont ouverts à leur
tour; en avril 1862, A.moy; en mars i863, Tché-Fou; en
mai, Tamsoui et Kiloung; puis en septembre, Takao, dans
l'île Formose, et enfin en mai i864; Nieou-Tchouang, com-
plètent le chiffre de quatorze bureaux de Douanes ouverts à
la fin de i864-
On peut penser que ce service important ne resta pas sans
exciter la convoitise de l'Angleterre et l'on doit croire, lors-
que notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, communiquait
le 22 août 1861, les nouvelles reçues par le gouvernement
russe de Péking, sous la date du 22 juin, à iM. Thouvenel,
qu'elles avaient un fond de vérité :
«
« Mais la nouvelle la plus importante qu'il transmette à son
gouvernement est celle de l'offre que les Anglais auraient faite
au gouvernement chinois d'affermer moyennant cinquante mil-
lions de roubles (deux cent millions de francs) les douanes des
porls ouverts aux Européens. Le gouvernement n'avait pas en-
core répondu ; mais cette proposition paraissait le faire réfléchir
sérieusement. C'est un appât puissant en effet, que deux cent
millions qui seraient versés directement dans les caisses du Tré-
sor de Péking qui passe pour ne recevoir que la plus minime
partie de ce que perçoivent les mandarins dans les provinces, et
peul-être fera-t-il fermer les yeux à la longue clairvoyance
des Chinois sur l'influence absolue que l'acceptation de celte
FONCTIONNAIRES DES DOUANES l6ï
proposition don nef ait à rAngIcterre sur toutes les eûtes de
l'Empire. »
FONCTIOIS^ AIRES DES DOUAIS' ES
A la tête du service est placé un insjxîcteur général. Nous
avons dit plus haut qu'à l'origine, à Chang-IIaï, en juillet
i85/|, les droits de douanes étaient perçus par les trois con-
suls. Antérieurement, depuis septembre i853, le consul
d\\ngleterrc, Rutherford Alcock, avait servi d'intermédiaire
à ses compatriotes; il s'élait fait représenter dans le trium-
virat par son vice-consul Thomas- Francis AVade qui, à son
tour, céda au bout d'un an (i*^*" juin i855) la place a Tin-
terprèlc Horalio Nelson Lay. L'extension du système des
douanes de Chang-IIaï aux autres ports devait conduire à
Tunité de direction el c'est ainsi que Lay, nommé par le
gouverneur général des Deux-Kiang, devint inspecteur gé-
néral des Douanes maritimes. LcTsoung-li Yamen, depuis sa
création en 1861, a dans ses attributions la nomination de
ce haut fonctionnaire qui lui adresse ses rapports pour être
remis au Ministère des Finances (^Hou Poii) ; il est vrai
qu^il n'a eu qu'une fois à exercer cette prérogative. On re-
marquera que revenant à Tancienne tradition, LieouKouen i,
gouverneur général des Deux-Kiang, avait nommé récem
ment M. F.-E. Taylor, inspecteur général/;. /., lorsqu'on
craignit que Sir Robert Ilart, enfermé à Péking, ne put assu-
rer le service des douanes.
On jugera de l'importance du service des Douanes quand
on songera au chiffre énorme des affaires commerciales en
Chine. La valeur annuelle du commerce étranger a été en
1899 de Ilaikouan laëls /|6o 533 288 (le taël valait V. 3,79).
En 1887, la valeur annuelle du commerce n'était que
de Ilaikouan taëls 188123877. Au surplus, voici quel
CoRDIER. I. — II
I
162 FLOTTILLE OSBORN — DOUANES
était le revenu des Douanes dans les dernières années :
1887, Ilk. Tls. 20541899; 1888, 28167892; i88g,
21823762; 1890, 21996226; 1891, 235i8o2i; 1892,
22689054; 1893, 21989800; 1894,22528605; 1895,
21880889; 1896, 22579866; 1897, 22742104; 1898,
22 5o8 897 ; 1899, 26 661 460. Il faut d'ailleurs remarquer
que ce revenu est la garantie des divers emprunts étrangers
contractés par la Chine, et que Ton ne peut, par suite, y.
toucher [Kjur l'indemnité qui sera naturellement réclamée
pour la guerre actuelle.
L'administration des Douanes est confiée à trois services
(^Department) : P le Revenu (^Res^enue Department) \W la
Marine (^Marine Department); IIP l'Education (^Educatio-
nal Department). Le service du Revenu comprend : i" les
employés de bureau (Jndoor staff). Outre Tinspecteur gé-
néral, la hiérarchie se compose de commissaires, de dépu-
tés-commissaires, d'assistants, de clercs de différentes
classes; le recrutement est cosmopolite; sur une trentaine
de commissaires, il y a quatre Français; en 1898, le nom-
bre des employés était de 272 ainsi répartis : Anglais, iG5 ;
Français, 28; Allemands, 22 ; Américains, i4; Russes, 7;
Italiens, 8; Norvégiens, 6; Portugais, 6; Autrichiens, 3;
Espagnols, 8 ; Hollandais, 3 ; Danois, 8 ; Suédois, i ; divers,
3. 2° Les employés du service extérieur (JJut-door staff'),
qui sont en réalité les douaniers; ils étaient 46o en 1898,
dont 286 Anglais. 8** Le service de la côte (^Coast staff) se
compose des commandants des navires des douanes, leurs
officiers, les mécaniciens, etc. Ce service comprenait en 1898,
42 fonctionnaires, dont 35 Anglais, 3 Allemands, 3 Norvé-
giens et I Danois. Un personnel de plus de 3 000 indigènes
est réparti dans ces trois services. II. Ce département com-
prend les ingénieurs, les capitaines de port, les gardiens de
phares et leur personnel, au nombre de 96 en 1898; le per-
sonnel indigène dépasse 4oo. III. L'éducation comprend les
FONCTIONNAIRES DES DOUANES 1 63
deux ëlablissements connus sous le nom de Toung Wen
Kouan^ Tun à Péking, de beaucoup plus important, Taulre
à Canton. Le T'oitng Wen Koiian fut créé par le Tsoung-li
Yamen la 7* lune de la première année T'oung ïché (juin
1862) pour renseignement de l'anglais, du français et du
russe ; les étudiants étaient recrutés dans le corps des Huit
Bannières parmi les enfants Agés d'environ quatorze ans.
En 1867, le Tsoung-li Yamen adressa au Trône un mémoire
pour obtenir qu'à l'enseignement des langues fut ajouté celui
des sciences de l'Occident, en particulier des mathématiques
et de l'astronomie, de façon h constituer un collège ou uni-
versité*. En 1898, il n'y avait que quatre professeurs, dont
Imis Anglais et un Français ; le personnel étranger des
Douanes, en 1898, comprenait 870 personnes dont /179 an-
glais
Les douanes publient une série importante de documents :
1° la série statistique, qui comprend la « Gazelle des
Douanes », les statistiques en anglais eten chinois ; en 1893,
on a donné sous le titre de Decennial Reports (1882-91)
un énorme volume in-4**, qui contient une foule de docu-
ments relatifs aux différents ports, avec des plans, cartes, elc.
2® La série spéciale, qui comprend des rapports médicaux
dus aux médecins des différents ports ; quelques-uns renfer-
ment des monographies fort importantes, par exemple, sur
les Pilaires, par le D*" Patrick Manson, sur l'ailante, par le
D** Gustave Dugat, etc.; des éludes sur la musique chinoise,
des recherches sur la soie, l'opium, etc. 3° Les Mélanges,
consacrés aux catalogues des Expositions, aux traités de la
Corée avec les autres puissances, etc. l\^ Les publications
relatives au service, annuaires, instructions, circulaires, etc.
Ces publications sont faites et imprimées au département
I. Voir The New University of China, p. ôgS, de The Burlingame
Mission by Jolianncs von Gumpacli.
h îG4 FLOTTILLE OSBORN — DOUANES
l de la Statistique des Douanes à Chang-Haï, qui a à sa telc
un secrétaire ayant rang de commissaire. L'inspectorat gé-
néral, dont le siège est à Péking, a une agence à Londres,
dont le chef a le titre de secrétaire non résident et le rang
de commissaire; le titulaire de ce poste est M. James Dun-
can Campbell qui est entré dans les douanes en avril i863
et est commissaire depuis novembre 1872. M. Campbell a
joué un r(Me important dans nos négociations avec la Chine
pour les affaires du Tongking ainsi que nous le verrons plus
loin : il a été fait commandeur de la Légion d'honneur.
Les employés des douanes louchent des ap|)ointemonls
élevés, aussi les places sont-elles excessivement recherchées,
et voit-on les fils des anciens agents consulaires et diploma-
tiques se lancer dans une carrière chinoise qui leur offre de
grands avantages. La dépréciation de l'argent avait diminué
de moitié les appointements des employés des douanes, mais
il y a deux ans l'augmentation de cent pour cent obtenue du
Tsoung-li Yamen par Sir Robert llart rétablit Tancien équi-
libre. Il n'y a pas de règle absolue pour le recrutement des
employés; souvent, un talent spécial pour le dessin, la mu-
sique, la connaissance de plusieurs langues étrangères, des
titres universitaires sérieux, pèseront d'un grand poids dans
le choix des candidats. Naturellement la recommandation de
personnages politiques est utile ; des ministres étrangers à
Péking font quelquefois pencher la balance en faveur de leurs
nationaux, car il est nécessaire que toutes les puissances à
traités et surtout celles qui ont consenti des emprunts soient
représentées dans les Douanes Impériales. Mais il ne faut pas
oublier que Sir Robert Ilart est le maître absolu de choisir
qui bon lui semble. Il n'y a pas de retraite, mais tous les
sept ans, les employés ont droit h une gratification d'une
année de traitement'.
I. Henri Cordier, dans la Semaine politique et littéraire, samedi
i*^"" septembre 1900.
.
I
HODERT II ART l65
ROBERT H.\RT
Il est temps maintenant de parler de celui qui depuis no-
vembre i863, dirige, véritable autocrate, celte vaste machine
administrative; Finspectcur général, ou simplement TI. G.
comme le désignent ses subordonnés, Robert Hart fut élevé
à Quecn's Collège, Belfast, et obtint son diplôme de Maîtrc-
ès-Arts, M. A. Hon, Causa ^ en 1876; d'abord interprète sur-
numéraire de la surintendance du commerce à Hong Kong
(mai 185/4), pi es du consulat britannique à Ning-po (octo-
bre i85/j), assistant- interprète dans le même port Quin
i855), puis second assistant à Canton (mars i858), il rem-
plit les fonctions de secrétaire des commissaires alliés pour
Tadministration de la ville de Canton (a\ril i858). Inter-
prète du consulat anglais à Canton (mai 1859), il obtint
la permission d'entrer dans les douanes chinoises où il est
promu d'emblée député-commissaire dans cette ville (juin
1859); p<?ndant Tabsence de Lay, il remplit (avril 1861-
mai i863) avec M. Fitz-Roy comme collègue, les fonctions
d'inspecteur général. Nommé commissaire à Chang-Haï avec
la charge des ports du \ang-tseu et de Ning-po (avril i863),
il remplaça H.-N. Lay, trois mois plus tard, définitivement'.
L'Angleterre qui sait récompenser les bons services, en a fait
un Grand-Croix de Saint-Michel et Saint-George, G. C. M.
G. (i88g) et un Baronet (1893); la Chine lui a donné le
globule rouge de la première classe des fonctionnaires ( 1 88 1),
Ta décoré de la première classe de la seconde division du
Double Dragon, et de la Plume de Paon (i88d) et a anobli
trois générations de ses ancêtres avec le rang de la première
classe du premier ordre.
I. Henri Cordicr, loc, cii.
l66 FLOTTILLE OSBORN — DOUANES
L'activité de Hart ne se borna pas au développement du
seul service des Douanes ; il ne fut pas indifférent aux pro-
grès intellectuels de la Chine, aussi bien qu'à son bien-être
matériel; il l'a prouvé par la création de l'Université de
Péking, T'oiing Wen Koiian, par l'impression spéciale des
publications des Douanes, par les encouragements qu'il a
donnés aux auteurs de monographies comme celle du Yun-
Nan, par M. Emile Rocher ; je n'oublierai pas, pour ma part,
qu'il a été l'un des premiers, et non des moindres, souscrip-
teurs de la Bibliotheca Sinica. On trouve Robert Hart mêlé
à toutes les négociations étrangères du ïsoung-li Yamcn qui
n'a jamais trouvé un conseiller plus dévoué. C'est lui qui a
été l'inspirateur de la mission Anson Burlingame; c'est lui
qui en réalité, a réglé pour les Chinois la question du Tong-
King : il n'est pas une seule affaire importante depuis qua-
rante ans qui n'ait été traitée avec son concours, aussi a-l-îl
rendu son poste tellement considérable que sa succession sera
le jK)int de départ de nombreuses compétitions, non seule-
ment dans son personnel, mais encore entre les puissances
étrangères. N'ayant jamais eu d^ad latus^ quand il a voulu
se retirer, il lui a été impossible de désigner son remplaçant.
Nommé en effet ministre d'Angleterre à Péking en mai i885,
il donna sa démission trois mois après (août i885), pour
reprendre son poste d'inspecteur général. Il s'est sans doute
aperçu de la nécessité, en cas d'absence ou de retraite,
d'assurer le service, car il a fait nommé dépulé-înspecleur-
général, il y a peu .de temps, son beau-frère, M. Robert
E. Bredon. Sir Robert Ilart a épousé en j866 Hester Jane,
filledu D*" Alexandre Bredon, également de Portadovvn, dont
il a eu un fils et deux iilles ; l'aînée est la femme de M. W. N.
Beauclerk, ministre d'Angleterre à Lima.
Naturellement, un homme possesseur d'une semblable
puissance ne manque pas d'ennemis et il en eut d'acharnés,
par exemple, le baron Johannes von Gumpach, professeur de
^-*i -*-
nOBERT HAUT 1 67
mathéniatiques au T'oung-Wen-Kouan ; mais en tenant
compte de ses préjugés nationaux, il faut bien avouer qu'il
s'est montré à la hauteur d'une tâche que bien peu d'hommes
eussent été capables d'accomplir ; s'il a surtout servi les inté-
rêts de la Chine et de l'Angleterre, il n'en a pas moins, dans
un but général, maintenu, je dirais presque créé, le seul
rouage administratif qui ait en Chine une véritable valeur par
sa régularité et, disons-le, par son intégrité. Ce dernier a,
de plus, l'extrême mérite de coûter meilleur marché que
n'importe quel autre service des douanes; les frais de Tad-
ministration des douanes impériales maritimes chinoises ne
dépassent pas 5 pour loo du revenu : c'est un exemple à
sui\re dans la vieille Europe, particulièrement en France.
Robert Hart est un homme d'apparence plutôt timide;
« petit plutôt que grand, chauve, ne regarde jamais en face »,
dit un diplomate de Péking ; « mélange de paysan madré,
d'étudiant et de clergyman », écrit un autre ; à la vérité, Ilart
s'est tenu peut-être trop à l'écart des Européens. Je ne crois
pas qu'il soit revenu en Europe depuis 1878, époque à la-
quelle il était commissaire général de la section chinoise h
rExposîtion Universelle de Paris ; il retourna en Chine en
1879,. et, sauf quelques excursions au bord de la mer pen-
dant Tété, il n'a quitté Péking qu'en 1886, [KJur suivre, à
Hong Kong et Macao, les conventions relatives à Topium *.
I . Henri Cordier, loc. cit.
CHAPITRE Xll
RÉBELLION DES T'AI PING
HOl'NG SIEOU-TS ILE.N
Le chef de celle grande rébellion* fui un certain Ilounp
Sieou-ls'iuen, qui faisait remonler Torigine de sa famille à la
dynastie des Suung; il était né le 20 janvier i8i3, dans un
\}Q[i[ village d'environ /|00 habitants, presque tous membres
(le sa famille, du district de Houa bien, dans la province de
Kouang-Toung. Il était le quatrième enfant de TAncien du
village, Houng Jang, qui avait eu trois fds et deux (illos ;
Sieou-ts'iuen eut lui-même de sa femme, appartenant à la
famille Li, deux filles et un garçon. Iloung se plongea avec
ardeur dans Télude des Quatre Livres, des Grands Classi-
ques,^ etc., cl dés i836, il commença à fréquenter les
examens publics, à Canton : quoique fort intelligent, et le
premier sur les listes, il ne put cependant jamais obtenir le
diplôme de bachelier (sieou-tsVi), aussi conçut-il dç son
insuccès une grande animosité contre les lettrés. En i836 et
1837, il visite Canton, il y reçoit en don des livres qu^il »
I. T. T. Meadows» 7'/te Chinese and thcir Rebellions,.. London,
i85r), in-8. — Théodore llambcrg, The Chine.se Rebel Chief,... Lond.,
i855, jel. in-8. — Caller}- et Yvan, L'insurrection en Chine... Paris.
i853, in- 18. — Andrew Wilson, The « ever victorious Arniy »...
Ëdinb. & Lond., 1868, etc. — Norlh-China Herald^ elc, — Voir liiblio-
theca Sinica, col. 208. — Mcadows est mort à Nieou-tchouang le
2^ novembre 1868.
HOU.NG SlEOU-Ts'lUEN 169
nV\aniinera que six ans plus tard ; rentré chez lui, il
tombe gravement malade, et pendant quarante jours, il est
en proie à des hallucinations qui vont avoir une influence
décisive sur sa vie.
Précepteur dans la famille Li, il parcourt en i8/|3 les livres
qui lui ont été remis jadis à Canton ; ces livres ont pour titre
Kitien chi lian{^ yen (l>onnes Paroles pour exhorter Tépoque),
ils sont dus à un certain Liang Afah ou Liang Kong-fa, né
m 1789 dans la province de Canton, qui avait accompagné
comme imprimeur à Malacca le célèbre docteur William
Milne* qui l'avait baptisé le 3 novembre 1816. L'ouvrage
de Liang, revu parle D*" Robert Morrison, avait été imprimé
a Canton en i832 et se composait de neuf traités ou sermons
sur des textes des Écritures Saintes ; Liang, qui n'est mort
qu'en i855, avait probablement remis lui-même à Houng
ces volumes lors de la visite de ce dernier à Canton en iSSy.
Dans ces exhortations, Houng retrouve le sujet de ses
visions et frappé de la grâce, il enlève de sa demeure la tablette
de Confucius et se baptise lui-même avec son cousin Li.
Deux autres amis, Foung Youn-san et Houng Jen, se joi-
gnent à eux. Sieou-ts'iuen et Youn-san se rendent dans le
Kouang Si, pour prêcher aux sauvages Miao-lseu (18/4^1) :
ils réussirent pleinement. Deux ans plus tard, Houng
apprend qu'à Canton, un missionnaire étranger, Lo Hiaou-
Is'iuen, enseigne la vraie doctrine ; il se rend immédiatement
dans cette ville et se présente au maître qu'on lui indiquait
et qui n'était autre que le Rév. Issachar Jacox Robcrts^, de
TAmerican Board of Foreign Missions, qui refusa toutefois de
le baptiser. Houng, désappointé, retourne une seconde fois
I. William Milnc. de la London Missionarj Society, ne en Ecosse
(Aberdeenshirc) en 1785 ; arrive à Macao le \ juillet i8i3 ; mort a juin-
i8a2.
a. Le Rév. L J. Roberls, né à Sumner Gounly, Tennessee, le 17 fé-
vrier 1802.
RKBELLION DES T*A1 p'iNG
170
dans le Koiiang-Sl (18/47). ^® nombre de ses disciples aug-
mente de jour en jour, et dès la fin de 18^9, les « Adorateurs
de Dieu » formèrent un groupe assez compact pour inquiéter
les mandarins locaux.
COMMENCEMENT DE LA RÉBELLION
Les circonstances étaient d'ailleurs favorables au dévelop-
pement de la nouvelle secte. En septembre i85o, les Ilakkas
(colons), venus du Kiang-Si et du Fou-Kien (Houng était
de leur race) entrèrent en lutte dans le district de Kouei,
avec les Pounli (aborigènes), lloung réunit autour de lui les
mécontents et ils sont toujours légion en Chine ; puis vien-
nent se joindre à eux les membres de la société secrète des
Triades et de social le mouvement devient politique : il a
pour but le renversement de la dynastie mandchoue.
Nous aurons si souvent l'occasion de parler des sociétés
secrètes qui jouent un rôle considérable en Chine que nous
croyons utile de leur consacrer ici quelques pages \
SOCIETES SECKETES
L'empire chinois renferme beaucoup de sociétés secrètes,
je doute même qu'aucun autre pays puisse en offrir un
nombre aussi considérable : rien d'étonnant, d'ailleurs, si
l'on songe que le chiffre des habitants du Céleste Empire
représente au maximum le tiers, au minimum le quart de la
population entière du globe terrestre. Ces sociétés portent les
I. J'ai public ces notes dans la Hcvue d' Ethnographie, Paris, Leroux,
1888.
SOCIÉTÉS SECRÈTES I7I
noms les plus variés, s'adressent aux classes sociales les plus
opposées, ont pour but Texécution des projets les plus divers
et choisissent comme moyens d'action ceux qui leur parais-
sent généralement les plus mystérieux. Elles sont ou mili-
taires ou religieuses, commerciales ou politiques ; mais,
quel que soit leur caractère, elles sont principalement des
sociétés de secours mutuels : les plus importantes sont
révolutionnaires. On peut chercher leur origine dans deux
idées : Tune purement sociale, l'idée de l'association, ayant
[K)ur base l'appui réciproque des membres d'une même
confrérie ; l'autre, purement politique, l'idée de patriotisme,
puisant sa force dans la haine du vaincu, le Chinois, contre
son vainqueur, le Mandchou.
Parlons tout d'abord de la première idée.
L'empire chinois, malgré son gouvernenjcnt central et le
|X)uvoir despotique conféré à celui qui l'administre, le Fils
du Ciel, présente des cas fort intéressants de particularisme ;
tout d'abord, si la langue écrite est la même pour tout
l'empire, si Tun des dialectes parlés a même une influence
prépondérante, un grand ilombre de lieux, même de pro-
vinces, ont conserve leur langue propre ; ainsi, les Pavillons-
Noirs originaires du Kouang-Touang et du Kouang-Si, établis
à Lao-Kaï, ne parlent pas la même langue que leurs com-
patriotes de la province voisine, le Yun-Nan. Ce qui est vrai
de la langue, l'est plus encore des mœurs et des coutumes ;
la province, la ville, le village a sa vie personnelle. Lorsque
les Japonais ont débarqué à Formose en 187^, c'est le
gouverneur général du Fou-Kien qui était chargé des frais
de la guerre; le gouverneur général des deux Kouang
(Kouang-Toung et Kouang-Si) est le truchement nécessaire
entre la Chine et l'Annam ; les Chinois, dès qu'ils éniigrent,
éprouvent la nécessité de se réunir, de s'entr'aidcr, non pas
seulement entre gens de la même nation, mais entre natifs
de la même province, voire du même endroit.
l-ya RÉBELLION DES T Al PING
Ce besoin de s'associer se fait sentir chez les Chinois non
seulement de pays à pays, de la Chine par exemple aux
États-Unis, mais encore de province à province. Aussi
verrez- vous les preuves de cette association se manifester sous
toutes les formes : par exemple un temple aux divinités
locales, un cercle dans lequel se réunissent les habitants
d\me même ville ou d'une même province. Le particu-
larisme qui nous pousse aujourd'hui, nous autres Français,
à fonder des dîners comme la Pomme ou la Cigale^ fait
créer aux Chinois des cercles ou des corporations où les gens
du même crû se peuvent rencontrer. Je me rappelle avoir vu
à Han-Kéou le superbe local d'un de ces cercles, aux portes
de bois magnifiquement sculptées, avec un jardin aux
arbustes taillés en forme de hôtes, ainsi que le veut Part des
« Le Noire » de l'Extrême-Orient.
De même encore un Chinois qui consentira à émigrer sous
les auspices d'une agence, stipulera-t-il que son corps sera
rapporté dans son pays natal ; pour éviter des frais trop
éle\és, on attendra qu'un certain nombre de corps du même
pays se trouvent réunis ; de là, la construction de ces mai-
sons de cadavres d'une même province, sorte d'auberge des
morts oii l'on attendra qu'une réduction dans les frais de
transport, une occasion favorable permettent de faire lai
envoi dans des conditions agréables pour les mânes du défunt
et la bourse des parents. Kt, avec le grand respect que les
Chinois professent pour les morts, ils ne permettent pas que
ces sépultures temporaires soient profanées impunément.
C'est ainsi que le désir de faire passer une route nouvelle
sur l'emplacement de la maison de dépôt, appelée impropre-
ment pagode de Ning-Po, a causé à Chang-llaï Témeute du
3 mai 187/4. Aussi ce commerce des morts est-il la cause
d'une vente extrêmement florissante de cercueils : il repré-
sente un chiffre important du fret à travers l'Océan Pacifique.
On rencontre dans les villes de la Chine des magasins d'objets
SOCIÉTÉS SECRÈTES 178
appartenant aux pompes funèbres, d'un aspect non moins
alléchant que ceux qu'il m'a été donné de voir en Angleterre
et en Allemagne.
Pour en venir aux sociétés elles-mêmes, je citerai d'abord
quelques sociétés excentriques : une, qui répond assez bien
à celle du Huhan bleu anglais, prêche Tabstinence en fait
de boisson, et défend de fumer; une autre, la société de
V Orchidée (Vor^ comprend les filles qui ont juré de ne pas
se marier ou de quitter leui-s maris quand elles les auront
é[X)usés; ces sociétés, du reste, sont prohibées par TKtat.
Parmi les sociétés politiques les plus importantes, je citerai
celle du Nénuphar blanc (^Pei-Lien- Kiao^ ; quelques auteurs
la font remonter à Tan 1 35o de notre ère ' , mais c'est surtout au
commencement de ce siècle que cette association a fait parler
d'elle. Ses adeptes réussirent à occuper le palais inq)érial à
Péking le i8 juillet i8i3 sous l'empereur Kia-R'ing, etWeï-
^ouen dans son célèbre ouvrage sur les guerres de la dynastie
actuelle, le Cheng Von kiy a consacré les livres I\ et \ à
riiistoire de leurs rébellions.
I. A Glossary of référence, by Herl)crt A. Ciiles. p. 27a : « A. wcll-
known Cliiiiese secret socicty, originatcd as earl) as Iho close of Ihe Yuan
<lynasljr (about A. D. i35o) by a rnan namcd lîan Lin-orh, wlio collectcd
a large nuinber of foUowcrs and bad actually proclaimed bimselfEmperor
when bis forces were roulcd and bc bimself sougbt refuge in fliglit. Tbe
menibers of Ibis fralernily are believed lo possess a knowledge of Ibe
black art. » Mr VVylie (.SVcrr/ Societies), au conlrairc, ne la fait pas
remonler au delà de la dynastie acluellc :
« One of Ihe laller class wbicb bas sevcral limes played a conspicuous
pari on Ibe page of bistory, Ibc « Pih-leen keoou », Wbilc water-lily
sect » is apparently cocval wltb Ibc présent dynasiy, for we find in the
Ta-lsing leuh-le^ « Pénal code of ibc Mancbu dynasiy, » the section on
« Magicians, Leaders of Sects, and Teachcrs of false Doctrines » gives
ihe namc of Ibis, togclber witb Me-lili fuh keaoH, « Sect of Mailreya
Bciddba » Ming-tsitn keaoUt « Sect of ibc inlelligenl and bonourable »
and Pih'ynn-Isungt « Wbitecloud inslitule »; the cbief of wbicb several
associations arc made liablc lo tbe penalty of strangulation and tbe meni-
bers to rcceivc 100 blows and be Iransported 3, 000 le. »
I-ji RÉBEUJON, DES TM P*1NG
L'existence des sociétés secrètes est marquée dans l'histoire de
ce siècle par différents édits ou faits intéressants. Ainsi en 1801 ,
dans le chapitre Réhel lions du Code pénal, on note cjue les
membres de la société, dite des Triades^ seront décapités,
ceux qui les auront accompagnés seront étranglés; en 181 7,
le gouverneur de Canton arrête deux ou trois mille adhérents
de celle société ; en 18 19, le gouverneur du Hou-Nan se plaint
de Taccroissement des membres des sociétés secrètes; des
rapports de censeurs, l'un de 1829 dans le Kiang-Si, l'autre
de 18/I1 dans le Hou-Kouang en marquent également le
développement. Ce dernier constute que la société des Triîides
a cinq loges : 1° Grande loge, Fou-Kien; 2^ Kouang-Toung ;
3" Yun-Nan ; 4** Hou-Rouang; 5° Tche-Kiang.
Les sociétés secrètes se représentent sous différents noms
et sous différentes formes, ainsi M*^"^ Fonlana, vicaire
apostolique du Se-lch'oucn (^Let, éd., IV, p. 5o3), écrit à
la date du 3 septembre i83i :
« Les Tsin-Lien-Kiao sont d'une secte assez pernicieuse.
Ils ne mangent point de la chair des animaux; ils ne se
nourrissent que de légumes et d'herbes. Cependant il paraît
que plusieurs païens, appartenant à d'autres sectes athées ou
matérialistes, dont la Chine abonde plus que les autres pays,
se sont réunis sous le nom de cette secte, afin de se révolter
comme avaient fait les Péi-Lien-Klao. Plusieurs chefs de ces
sectaires ont été pris et mis à mort ; en sorte que l'on n'a
pas beaucoup à craindre de la part de ces rebelles. Cependant
les peuples se révoltent assez facilement; tous les ans nous
entendons parler de révoltes, tantôt d'un côté, tantôt d'un
autre; et ordinairement on dit que les révoltés sont des
Tsin-Lien-Kiao, les noms Tsin et Péi se rapprochent assez
l'un de l'autre pour la signification : car Tsin signifie clair
ou pur, et le mot Péi signifie blanc. Je ne sais pas si ces
rebelles ont adopté des signes distinctifs ; mais cela parait
probable. Quelqu'un m'a dit qu'ils portent sur leurs bonnets
:-.s'.-v' ■ ■•
SOCIÉTÉS SECRÈTES l*jb
un petit globule de verre ou d'autre matière transparente. »
Mais la plus importante de ces sociétés est sans contredit
celle à laquelle je viens de faire plusieurs fois allusion, celle
des Triades KSan-ho'houei\ ou du Ciel et de la Terre Tien-
Ti'honeij cpii a pour objet le renversement de la dynastie
actuelle ; elle a du reste failli réussir. Les fameux rebelles
T'aî'P*ing ou Tchang-mao étaient pour la plupart d'origine
triade et Ton sait quelle fut la rapidité des succès de leur chef
lioung Sieou-ts'iuen, qui n'appartenait d'ailleurs pas lui-
même à celte secte. Partis du Kouang-Si et du Kouang-
Toung, les T'aï-P'ing, comme nous Talions voir, remon
lèrent jusqu'au Kiang, s'emparèrent de Nan-King en i853,
firent une pointe dans le Nord à travers le Ho-Nan jus-
qu'au Tché-lî, se répandirent dans les riches provinces du
Kiang-Sou et du Tché-Kiang et ne furent définitivement
écrasés qu'en i864 (prise de Nan-King par les troupes im-
périales, 9 juillet 186/1), grâce à l'appui donné aux troupes
impériales chinoises par des contingents français et anglais ".
Cette société des Triades puise ses idées symboliques et
sa tradition dans l'ancienne philosophie chinoise. Les Jésuites
de Péking, au xvni*' siècle, ont clairement formulé ces idées
dans les termes suivants :
« En voulant éclairer ce que les Anciens, sur la tradition
de leurs Ancêtres, avoient dit allégoriquement, ces Philoso-
phes orgueilleux (les philosophes modernes) ont tout
embrouillé, tout défiguré, tout changé. Les Anciens avoient
dit, qu'il y avoit un Tay-ki ou grand Principe, un Chang-ti
ou Seigneur suprême, un Tien ou Ciel supérieur, qui, par
I. Le caractère wang 3E symbolise lunion du Ciel, de la Terre et de
rilomrae. — Sous le règne de Hien-Foung, les Triades ont frappé do la
monnaie; leurs sapèques portent le caractère ho au-dessus du trou ; au-
dessous 0 ; et deux caractères mandchous.
a. On trouvera la bibliographie de la guerre des T'aï-P*ing dans notre
Bibliotheca Sinica, col. 368-281.
176 RÉBELLION DÇS t'aI P*ING
la vertu de son Ki ou de son souffle lout-puîssant, avoît
formé les San-Tsai ou les trois agents généraux ou puissances
productrices subordonnées, qui sont le Ciel, la Terre &
THomme; & par ces San-Tsai, ils entendoient tout ce qui
est purement intellectuel, comme tout ce qui tombe sous les
sens ; toute puissance qui peut être ou qui est actuellement
réduite en acte. Ils rangeoient sous le premier Tsai\ qui est le
Ciel, tout ce qui est l'objet de la Métaphysique & de la
Physique céleste, & ils s'étendoient en particulier sur ce
qui concerne TAstronomio, de la manière à pou près & dans
Tordre que je vous invite à examiner dans la figure qui
s'offre à vous.
« L'eau, le feu, les métaux, les vents, le tonnerre, la pluie,
la Géographie A: toutes les productions naturelles, tant en
général qu'en particulier, faisoient Tobjet du second Tsai\
qui est la Terre.
« Pour ce qui est du troisième Tsaî, qui est Yllomme^
ils le regardoient comme le seul être visible qui fut doué
d'intelligence, qui fut en étal de pouvoir produire des actes
dignes d'éloge ou de blâme, de récompense ou de châtiment,
suivant qu'il cultivoit la vertu, ou qu'il s'abandonnoit au
vice. Ils étoient persuadés outre cela, & ils ne cessoient de le
dire, que Yhomine étoit. récompensé ou puni non-seulement
pendant cette vie, mais même après sa mort; & ce fut pour
l'engager à mériter l'un 6: à éviter l'autre, qu'ils s'appli-
quèrent surtout à développer les principes de la Morale, à
expliquer les différentes obligations qu'elle impose en général
pour la conduite extérieure de l'homme & pour le règlement
de son cœur, & en particulier pour raccomplisscment de
ses devoirs, comme fils, comme sujet, comme père de famille,
conmie meuibre de la société, &c.
« Voulant s'expliquer brièvement, au moyen de quelques
symboles, ces anciens avoient dit : Le TayKi ou le grand
Principe a engendré les Leang-y ou les deux elïigics ; ces
SOCIÉTÉS SECRÈTES I77
deux effigies ont engendré les Sée-siang ou les quatre images,
& ces quatre images ont engendré les Pa-Koua ou les huit
trigrammes, qui exposent les principes d'où toutes choses
tirent leur origine, & au moyen desquels il n'est rien qu'on
ne puisse expliquer \ d
Le livre des Changements, Y-King^ qui renferme le système
qui vient d'être développé, commence au Tai-Ki, le grand
absolu, le grand extrême. Les philosophes de la dynastie des
Soung ajoutèrent au Tai'Ki]e M ow-A7, c'est-à-dire l'absolu
rien, l'infini . Le chef de cette école fut le célèbre Tchou-hi
(ii3o-i200 après J.-C.) qui naquit dans le Fou-Kien d'un
[)ère originaire du Ngan Ilouei. Dans son système, l'absolu
rien (^Wou-Ki) produit le grand absolu (Tai-Ki) qui, animé
par son souffle, crée le grand principe mâle ( Yang) ; ce
dernier, dans son repos, donne naissance au principe
femelle (Yin), Lorsque ces deux principes mis en mouve-
ment finissent par se reposer, ce qui se trouve en haut est
le Ciel correspondant au Yang, ce qui reste en bas est la
Terre correspondant au Vin. Puis, dans la suite de leur
mouvement on voit se former le soleil cl la lune, les étoiles
et les planètes, l'eau et le feu, les plantes, les minéraux, les
hommes, les animaux, etc. Les lois qui régissent les mou-
vements sont au nombre de quatre : i" Aï, le souffle de la
nature, qui représente l'énergie; 2® Li, les lois de la nature
antérieures au A7; 3" So, qui donne les proportions numé-
rîc|ues; enfin pour rendre tangibles ces lois, les rendre
matérielles, 4° y^^gj la forme de la nature ^
On a représenté ce système philosophique par des dia-
grammes. Quelquefois on s'est contenté des trois pouvoirs de
la nature, San-Tsaî: ciel, terre, homme, indiqués par un A.
1. Mémoires concernant les Chinois, l. H, p. 37-28.
2. Cf. Feng'shui : or^ the Rudiments ofNatural Science in China.
By Ernesl J. Eitel, M. A.., Ph. D.. of Ihe London Missionary Society.
Hongkong : 1878, in -8, pp. 7-9.
GoBDIER. I. — la
178 RÉBELLION DES t'aI p'iNG -
Les deux principes primitifs sont marqués, Tun par une
ligne droite hhbih qui correspond au Yang, par conséquent
au principe mâle, à la lumière et au ciel ; l'autre par une
ligne coupée ■■ ■■ qui correspond au Yin, par conséquent au
principe femelle, aux ténèbres et à la terre.
On en a déduit les quatre figures suivantes :
i) Tai'Yang, qui correspond au soleil, à la chaleur, à
r intelligence, aux yeux, etc.
2) Tai-Yln, qui correspond à la lune, au froid, aux
passions, aux oreilles, etc.
3) ChaO'Yangy qui correspond aux étoiles, à Taurore, à
la forme, au nez, etc.
4) ChaO' Yiny qui correspond aux planètes, à la nuit, à
la forme humaine, à la bouche, etc.
Ces quatre figures secondaires forment les huit trigramnies
ou Kouay dont l'invention est attribuée à Fou-hi, le premier
des cinq souverains (2852-2788 avant J.-C). La légende
raconte que ces signes étaient marqués sur un rouleau cpii
fut porté à Tompereur par un dragon sorti du Fleuve jaime.
Ces trigrammes représentent :
I a 3 h 5 C 7 ' 8
i) Le Ciel : les lignes étant pleines, ce trigramme marque
le principe mâle pur ;
2) La Vapeur, les exhalaisons aqueuses, les lacs ;
3) Le Feu, la chaleur, la lumière ;
4) Le Tonnerre ;
SOCIÉTÉS SECRÈTES I-JQ
5) Le Vent ;
6) L'Eau;
7) Les Montagnes ;
8) La Terre ; les lignes étant brisées, ce trigramme marque
le principe femelle pur.
FiG. I. Le Sien T'ien.
Généralement, on arrange ces figures sous la forme
précédente (fig. i) à laquelle on donne le nom de sien
fien :
Chin-nong, le second des cinq souverains, passe pour
avoir multiplié par 8 les Koua de Fou-hi pour en taire 64-
Ces 64 figures, mullipli«fes par 6, on donnent 384, chiffre
m ax î m uni générale m en l cberciié, quoique Ton prélende qu'on
ait poussé les combinaisons jusqu'au nombre Tanlastique de
i6 777 2i6! ! !
Le principe mâle ^i^^^ et le piincijtc femelle ^^ ^^
réunis forment le Tai-Ki q\n est ordinairement représenté de
la manière suivante :
Sur le demi-diamétrc d'un cercle donné, on décrit un
demi-cercle et sur le domi-diamctro restant un autre demi-
cercle en sens contraire. Les deux figures délimitées par la
courbe ainsi obtenue peuvent être semblables (fig. a) on
bien teintées, Tune en couleur claire, l'autre en couleur
foncée.
Ce sont II» les Tni-Ki prîmilifs, mais plus lard, pour mar-
quer la pénétration des deux principes, on a placé un petit
disque clair dans la partie foncée, et un petit disque foncé
dans la j)arlie claire de la ligme (fig. 3).
Le Tai-Ki affecte d'ailleurs quclqucfuîs des formes bizarres ;
un exemple assez curieux est celui de l'enchc vôtre ment de
dauphins, relevé sur des inotlèlcs de jonques conservés au
Musée du Trocadéro cl que m'a très obligeamment fait con-
oaîtrc M. le D' Hamy (fig. i).
Fia. i. Tihlflin d'urrii» d'uoe jonqus do guerre d'Amoj, bu centre
duijuel se voit on Tai-Ki rormê de deux dnapblns.
(Mm, irElhnùg.. n- 17.(101).
Le premier de ces modèles venant de Amoy (n° 17^01)
n l>our tableau d'arrière une planche peinte, au centre de
laquelle deux dauphins, l'un noir et l'aulre blanc, s'entre-
lacent de façon à rqjrotluire les conrbes du Taî-Ki (lig. '1).
Les yeux des deux animaux représentent les petits disques
de pénétration'.
Le deuxième modèle de jonque (n' 17/100 de l'inventaire
du Musée d'Ethnographie) reproduit la même figure, avec
■' Ce modèle de jonque correspond nu n" 1791 du Catalogue spécial
de la collection exposée au Palais du Champ de Mars (E.rposition
aninersellf _ Paris, 1S78). publié par ordre du dirocleur gcnùral des
Douanes, Shang-hai. 1878. in-S, p, io3.
l8a RI^RELLION DES t'aI p'iNG
quelques petites variantes, sur un disque qui occupe le centre
de la rampe découpée de la passerelle d'arrière d'une jonque
de commerce d'Amoy (fig. 5).
On arrive à faire une figure complète en plaçant le Taï-ki
au centre du Sien-T'ien.
On peut d'ailleurs représenter autrement la combinaison
des deuï principes : le Ciel est rond et la Terre est carrée
(à Péking, par exemple, le temple du Ciel est rond, celui de
la Terre est carré); la monnaie, appelée sapèque, qui est
ronde et percée au centre d'un trou carré, représente donc le
mariage du Ciel et de la Terre; elle est également le svmbole
de l'homme parfait.
Fio. 5. R»mpo rfêcoopie do In paswrïlle d'arrièra d'une jonqu«
lia cammarce d'Amoy. ornée du mïma Ui-ki.
(.Vm. •rEthntg.. n" 17.100).
Les membres de la société des Triades ont puisé, comme
je l'ai dit plus haut, leurs idées symboliques dans !c système
que je viens d'expliquer ; des alhisions fréquentes à la cos-
mogonie ancienne sont faites dans les cérémonies et dans les
diplômes; on relrouve souvent le triangle sur ces derniers.
Dans un ras même, le diplôme représente un Sien- T'ien avec
le Taï'ki au centre; c'est celui du Chan-Toung; d'ailleurs
SOCIÉTÉS SECRÈTES l83
celte confrérie affiliée aux Triades porte le nom carac-
téristique de Pa Kotia. Le révérend D.-H. Porter a écrit
un long Mémoire sur cette secte \ et le D*" Schlegel en a
reproduit le diplôme*. On trouvera également des diplômes
dans un article du lieutenant Newbold dans le Journal
of ihe Royal Asialic Society '\ Le diplôme que nous
reproduisons ici est tiré d'un Mémoire de M. Wylie, publié
dans le North-Chinn Herald^.
A quelle époque fut constituée la société des Triades, et
quelle fut son origine? Si Ton répondait à ces questions par
lin simple examen des symboles marqiiés sur les diplômes
de cette association, on pourrait faire remonter sa naissance
aux époques les plus reculées de Thistoire de la Cliine ; en
tenant compte du peu de stabilité des institutions humaines
et en étudiant le système du philosophe Tchou-hi que nous
avons déjà exposé, on pourrait faire remonter les débuts du
San-IIo-Houei jusqu'à la dynastie des Soung. Il m'a semblé
toutefois que la constitution actuelle des loges de cette so-
ciété, ses rites, les personnages qu'elle honore, ne permettent
pas de lui donner une origine plus ancienne que le commen-
cement de la dynastie actuelle, c'est-à-dire la seconde moitié
du XVII® siècle. On sait, en effet, que le premier em[)ereur
de la famille mandchoue qui règne encore alijourd'hui sur
le Céleste Empire, Chouen Tché, monta sur le trône en i643,
quoique la date officielle de son avènement ne soit, selon la
I. Secret Societies in Shantung. By the Rev. D. H. Porter, M. D.
(Ckinese Recorder, XVII, i88(5, pp. i-io, 64-73.)
a. The Hun g League, p. Sa.
3. Tke Chinese Secret Triad Society of the Tien-ti-huih. By
Lieutenant Newbold, A. D.G., and Major-goncral Wilson, G. B., Madras
Armj. (Jour. Roy. As. Soc, VI, iS/'n, ff. iao-i58.)
4. Secret Societies in China. By A. Wylie. (TV. C. Herald, n" i65.
sept. a4. i853 et seq. — Réimp. dans The Shanghae Almanac for i854
and Miscel.)
#
îi. ^ s» =•
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''''.*(«*ïi5$ïl't|çf*«'
. DlpIâmB d'uDB Sociét* tecrèl« chinoiM. (D'aprèi H. A. W;1i<).
- * -'
SOCIÉTÉS SECRÈTES l85
coutume du pays, qu'au commencement de Tannée suivante,
ce qui correspond à notre 8 février i6/|4. Les Mandchous
ne s'établirent pas sans diflicultés sur le trône des princes
nationaux Ming, qui avaient régné depuis i368, à Nan-
King, puis à Péking; aux dissensions intérieures vinrent
s'ajouter les attaques de l'étranger. Ce fut au fils de Chouen-
tché, le célèbre Kang-Hi, monté sur le trône en 1 662 , qu'échut
la lourde tâche de terminer la pacification de l'empire, et de
repousser définitivement les envahisseurs.
Un des premiers ennemis que Kang-hi eut à combattre,
Alt Galdan, le chef de la tribu mongole des Eleuthes. Cette
tribu pouvait reformer à son profit cette terrible armée
mongole qui s'était plusieurs fois avancée vers le Midi en
conquérant tout sur son passage. Dans Tembarras très grand
que causait à Kang-hi Tattaque de Galdan survenant au
milieu de rébellions intestines, l'empereur au lieu de s'adresser
à ses ministres ou à l'un de ses gouverneurs de province afin
d'exterminer les Eleuthes, fit appel à la nation entière — ici
commence la légende — par un édit impérial annonçant que
ceux qui vaincraient l'ennemi recevraient une somme de
dix mille taëls d'or et la noblesse héréditaire du troisième
degré (comte), ce qui leur assurerait la suprématie sur dix
mille familles. Cent vingt-huit prêtres du monastère de
Siau-Lim-Si, dans le district de Touan-leng, au fond des
montagnes Kiu-lien (province de Fou-Kien), se déclarèrent
prêts à anéantir les barbares envahisseurs sans le secours
d'aucune troupe ; à l'aide d'un stratagème, ils battirent les
Eleuthes, refusèrent toutefois les honneurs que leur offrait le
souverain à la suite de leur victoire, et munis seulement des
dix mille taëls, ils se retirèrent dans leur couvent pour re-
prendre leurs travaux religieux.
Cependant ce succès avait excité au plus haut point la
jalousie des mandarins ; ces derniers réussirent à faire tuer les
prêtres, à l'exception de dix-huit qui se sauvèrent en empor-
l86 RÉBELLION DKS -t'aI p'iXG
tant le sceau et Tépée magique de leur fondateur. Un nouveau
massacre réduisit à cinq le nombre de ces religieux ; un
général qui leur avait été fovorable fui étranglé vers la même
époque. La veuve de ce général et cinq marchands de che-
vaux des provinces de Tché-Kiang et de Chan-Toung, se
réunirent à ces cinq prêtres pour former la société dite Tien^
Ti-houei, qui recruta bientôt un grand nombre d'adhérents.
Cette société, divisée en cinq bannières ou loges, avec des
mots de passe qui permettaient à ses membres de se faire
reconnaître, eut pour objet de venger Tassassinal des prêtres
et de remplacer la dynastie mandchoue des Tsing par la
dynastie chinoise des Ming*.
Le meilleur exemple que nous puissions donner de Pani-
liation dans cette société est celui qui nous est fourni par les
loges des Etablissements du Détroit de Malacca (^Straits
Settlements) dont le nombre officiel des membres s'élevait,
en 1887, à 62 736.
En théorie, les réunions des sociétés secrètes en souvenir
dos persécutions exercées par les fonctionnaires mandchous,
devraient se passer dans les montagnes ou dans les jungles ;
en réalité, elles ont lieu sous la protection du gouvernement
britannique dans des locaux tid hoc.
A la porte de la loge se tient un huissier avec un bâton
rouge; ceux qui entrent dans la loge doivent prendre le
bâton à deux mains et répéter les vers suivants :
Je tiens la canne rouge dans mes mains,
Sur ma route, vers la loge, je n*ai aucune crainte
Vous me demandez, frère, où je vais
Vous venez de bonne heure, mais je marche lentement.
Ceux qui ne sauraient répondre devraient être, selon le
règlement de la société, décapités.
I. Mr. Giles (Gtossarj of Référence^ jJ. aÔQ) ne fait remonter l'ori-
gine de cette société qu'au règne de Young-Tcheng (1733- 1736). AU de
Kang-Hi.
SOCIÉTÉS SECRKTRS 187
Puis, ayant traversé ia grande porte, on passe dans la salle
de la sincérité et de la y // j/ice, . puis dans la Ville des saules^
puis dans le pavillon fleuri rotige ; au-dessus du pavillon se
trouve le grand autel, avec la chaire du Sien-seng ou maitre
de la loge ; je fais grâce au lecteur de la suite, du cercle du
Ciel et de la Terre, du pont à deux planches, dont Tune est
de cuivre et Tautre de fer, de la fournaise incandescente, du
marclié de la paix uni>erselle et, en dernier lieu, du temple
de la vertu et du bonheur.
C'est dans une pièce, à droite du marché de la paix uni-
t^erselle, que les candidats purifiés par des ablutions, revêtus
d'habits neufs, se préparent à être reçus.
« Chaque candidat est introduit par un fonctionnaire de
la loge qui se porte garant que pendant quatre mois, le nou-
veau membre ne se querellera pas avec ses frères et que
pendant trois ans il n^enfreindra pas les plus importants des
trente-six articles du serment de la société \ »
La lecture de ce serment, écrit en trente-six articles, est
faite à haute voix aux candidats agenouillés -par un des
affiliés. Le premier de ces articles marque que la piété filiale
est la première de toutes les vertus ; nous notons dans les
articles suivants quelques renseignements : Le secret est
absolu : celui qui Taura trahi aura une de ses oreilles coupées
et recevra cent huit coups ; tout membre de la société consi-
dérera ses collègues comme des frères, qu'ils appartiennent
aux hautes classes, comme les comtes, les marquis, les
généraux et les ministres ; aux classes moyennes, comme les
lettrés, les agriculteurs, les artisans et les négociants ; ou aux
x^lasses inférieures, vagabonds ou mendiants; puis viennent
des préceptes de tolérance et d'honnêteté, de bienfaisance et de
justice; dans les réunions de la société, vous rie cacherez pas
I. Pickering. Il, p. 6. — Chinese Secret Societies andtheir Origin.
By Mr. W. A. Pickering. (Jour. Straits Branch ofthe Roy. As. Soc,
n" I, 1878, pp. 63-84; n" 3, 1879, PP- i-i8.)
l88 RÉBELLION DES t'aÏ p'iNG
les serpents parmi les dragons^ c'est-à-dire les Mandchous
parmi les Chinois ; la politique montre le bout de Toreille ;
pour les serpents, lisez la police.
Apres la lecture du serment, tout le monde se lève, verse
un peu de sang, puis Ton boit du thé.
Afin de bien marquer le refus de reconnaître la dynastie
mandchoue actuelle, les membres de la société défont leurs
cheveux et les laissent pendre librement sur le dos ; Tépaule
droite et la poitrine restent nues. Quand les candidats ont
été préparés, le maître de la loge arrange les différents objets
nécessaires à la cérémonie sur le grand autel: ils se com-
posent d'une mesure dans laquelle on met du riz et cent huit
sapèques renfermées dans du papier rouge et on y ajoute les
différents objets, symboles de l'histoire et des traditions de
la ligue :
i) Les Pavillons des Cinq Ancêtres, triangulaires : qui
contiennent le nom des cinq prêtres fondateurs et le nom
des provinces dans lesquelles chaque prêtre a fondé une
loge :
1. Fou-Kien, Noir.
2. Kouang-Toung, Rouge.
3. Yun-Nan, Jaune.
4. Hou-Kouang, Bleu.
5. Tchc-Kiang, Vert (ou bleu d'azur).
2) Les Pavillons des cinq marchands de chevaux ou
généraux « tigres », comme les précédents, correspondent
aux provinces de :
I. Kan-Sou.
a. Kouang-Si.
3. Sc-Tch'ouen.
4. Chan-Si.
5. Kiang-Si.
3) Les Pavillons des cinq éléments :
I. Eau, Noir.
SOCIÉTÉS SECRÈTES 189
2. Feu, Rouge.
3. Bois, Azur (vert, bleu, noir).
k. Métal, Blanc.
5. Terre, Jaune.
4) Les Pavillons des quatre points cardinaux :
I. Nord. Noir. \ /Où se trouve Tc-
J I toile polaire.
3. Sud, Rouge.l Représentant!^" ^^ soleil se
/ les Quatre pôles \ *■
3. Est, Vert. ( , "^ JOù le soleil se
\ de la terre. / j^^^
4. Ouest, Blanc. [Où le soleil se
/ \ couche.
1. Nord, Noir. \ Représentant /Le guerrier som-
I les quatre l bre.
3. Sud, Rouge.» quartiers dans! L'oiseau de ver-
\ lesquels sont / millon.
3. Est, Vert. [ réparties les JLe dragon d'a-
\ vingt-huit f zur.
4. Ouest, Blanc. ' constellations. \ Le tigre blanc.
5) Les Pavillons des saisons :
f. Printemps, Vert.
2. Été, Rouge.
3. Automne, Blanc.
4. Hiver, Noir.
6) Les Pavillons de :
I. Ciel, Azur.
3. Terre, Jaune.
3. Soleil, Rouge.
4. Lune, Blanc.
7) Les sept étoiles :
1. Soleil.
3. Lune.
3. Vénus.
4- Jupiter.
igO RÉBELLION DES T*AI P*1KG
5. Mercure.
6. Mars.
7. Saturne.
Les huit trigrammes.
Les pavillons de TOrchidée d'or.
L'étendard de la « Confrérie victorieuse », vert, jaune,
rouge et écarlate.
8) Les quatre pavillons rouges des quatre principaux
fonctionnaires.
9) L'ombrelle jaunc/i-
10) Le pavillon du Commandant en chef des armées.
1 1) Là tablette des « Cinq Ancêtres », à droite de laquelle
se trouvent : Tépée précieuse, une paire de ciseaux, un sonan
pan, et le miroir précieux ; à gauche de laquelle se trouvent :
le fourreau de Tépée, la mesure du pied, les petites balances
et les poids, les quatre trésors du bureau (table à écrire),
c'est-à-dire Tencre, le papier, le pinceau et la pierre h encre, et
cinq écheveaux de soie filée : blanc, jaune, rouge, vert et noir.
1 2) Un modèle de la véritable Ang Houa Tang avec ses
trois portes.
Et devant l'autel il y a cinq tasses de thé, cinq tasses de
vin, cinq bols de riz, cinq paires de bâtonnets, les trois viandes
de sacrifices : porc, poulet et canard, un paquet de tabac, un
paquet de thé, sept lampes pour les sept étoiles et une paire
de grosses chandelles rouges, et au-devant, un brûle-parfums
précieux.
Après avoir énuméré les griefs des vrais Chinois contre la
dynastie mandchoue, avoir raconté la défaite des Eleuthes
par les prêtres du Fou-Kien, le maître de la loge interroge le
haut fonctionnaire, chef de l'avant-garde, et lui fait réciter,
opération qui dure près d'une heure, les trois cent trente-
trois articles du catéchisme de la Société ; à la suite de cet
examen, le maître de Ta vaut -garde (sien-houng) est autorisé
à introduire les candidats qui doivent être affiliés.
SOCIÉTÉS SECRÈTES I9I
Théoriquement, et souvent même en pratique, la première
opération de raffiliation consiste à couper la natte. On sait
que la mode de se raser le sommet de la tête et de réunir
les cheveux en une longue natte, ne date chez les Chinois
que du xvii® siècle et de la conquête de leur pays par les
Mandchous.
Puis viennent les ablutions, le dé|X)uillement des habits,
le revêlement d'un habit blanc, etc. Ensuite a lieu un nouvel
interrogatoire du sien-houng^ l'encens brûlé ; on allume les
chandelles rouges, on offre le vin, etc. Après Taffiliation, chaque
membre reçoit un diplôme, on leur fait visiter la loge et on
leur montre les instruments, les pavillons et les drapeaux.
Les adeptes de cette association ont de nombreux signes
de reconnaissance; quelques-uns, par exemple, ajoutent
dans récriture un caractère spécial, à celui qui exprime le
véritable sens d'un mot : la façon de tenir le parapluie ou
le mouchoir, la manière de présenter la pipe d'opium, cer-
tain cérémonial observé en remplissant ou en vidant les tasses
de thé, sont autant de signes dislinctifs qui facilitent aux
affiliés de se reconnaître quelque part où ils se rencontrent*.
On comprendra, étant données les pénalités sévères édic-
tées par les fonctionnaires chinois* contre les membres de
I. Cf. Thian Tikwui, The Hung-League or Heaven-Earth-League.
A secret society with the Chinese in China and India. By Gustave
Schlegel... WilJi an inlroduciion and numcrons culs and illustrations.
Batavia, Lange, 186C, gr. in-4. — C'est de beaucoup l'ouvrage le plus
important sur la matière.
3. « Tous les vagabonds et gens déréglés, qu'on saura avoir fait des
réunions, ou avoir commis des vols à force ouverte, ou autres actes de
violence, sous la dénomination particulière de Tien Ti houei^ c'est-à-dire
\ Association du Ciel et de ta Terre, subiront la mort par décollement,
dès qu'ils auront été pris et convaincus de leur crime ; et tous ceux qui
les auront accompagnés pour les soutenir, ou qui les auront excités à
commettre leurs pratiques, subiront la mort par strangulation. » (7'a-
Tsing Leu-ti, code pénal de la Cbine, trad. Slaunton et Renouard de
Sainte-Croix. Paris, i8ia, II, pp. 46o-i).
iga RÉBELLION DES t'aÏ P*ING
cette société, qu'il soit difficile d'obtenir des renseignements
exacts.
En Chine, être seulement en possession de livres ou
d'insignes amènerait une application sévère et immédiate de
la loi. Dans les Indes néerlandaises, ces sociétés sont pro-
scrites; dans les colonies anglaises, elles sont absolument
tolérées : d'ailleurs elles ne revêtent guère dans ces établisse-
ments que le caractère de sociétés de secours mutuels. Les
Anglais ont su tirer parti du principe de l'association chez
les Chinois et ils ont créé un poste de fonctionnaire qui porte
le litre de protecteur des Chinois, Ce poste naguère occupé
par M. Pickering, l'a été depuis par le D*" N.-B. Dennys *;
c'est à ce dernier système que je me rallierais très volontiers :
une espèce de truchement entre les Chinois et le gouverne-
ment me paratt de nature à empêcher les grandes révoltes,
comme celle qui éclata à Batavia au milieu du dernier
siècle ^
I. D"" Dennys, NichoJas Belfield, mort à Hong-Kong, 5 déc. 1900.
— Voir T'oung-Pao. a" Sér., II, n«> i.
a. On trouvera la bibliographie des sociétés en Chine dans notre
Bibliotheca sinica, col. 861-864. — L*ouvrage suivant est extrêmement
remarquable : 7'he Chinese and their Rebellions, viewed in connection
with their national philosophy, ethics, législation, and administra-
tion, To which is added, an Ëssay on civilization and its présent
State in the East and West, by Thomas Taylor Meadows, Chinese In-
terpréter in H. M. Civil Service, London : Smith, Elder & C", i856,
in-8. — On pourra également consulter : — Associations de la Chine,
— lettres du P. Leboucq, missionnaire au Tché-ly-Sud-Est, publiées
par un de ses amis. Paris, F. Wattelier etC'**, s. d., in-ï6. — Il est inté-
ressant de noter cette plaquette écrite par un franc-maçon : Freemasoniy
in China y by Herbert A. Giles, W. M lonic, n» 178 1, E. C. and Dis-
trict Grand Senior Warden, Hongkong, Amoy : 1880, in-4.
CHAPITRE XIII
RÉBELLION DES T'AI PING
(Suite).
MARCHE DES t'aÏ p'iNG
Le 27 août i85i, les rebelles* s'emparent de Yong-ngan,
dans la partie orientale du Rouang-Si et Houng Sieou-ls'iuen
est déclaré empereur du Royaume Céleste de la Grande
Pureté, T'ai P'ing T'ien-Kouo. Les efforts des mandarins
avaient été impuissants à arrêter le mouvement ; dès les pre-
mières nouvelles de la rébellion, le gouvernement impérial
avait fait appel au fameux commissaire Lin de la guerre de
rOpium. Lin Tsi-seu vivait retiré à Fou-tchéou, sa ville
natale ; nommé commissaire impérial le i®"* novembre i85o,
il mourait malheureusement en route quelques jours plus
lard (21 novembre i85o). Il fut remplacé par un ancien
Isong lôu, Li Si-youen, en même temps qu'un ex gouver-
neur général Tcheou ïien-kio, était nommé gouverneur du
Kouang-Si. Efforts stériles !
I. Les rebelles étaient désignés sous lo nom de T'ai Ping ou de
Tchang mao (longs cheveux), parce que laissant pousser leurs cheveux
comme les anciens Chinois, ils refusaient de suivre la mode lartare et de
se raser le sommet de la tête. On les appelait aussi Houng, rouges. « Ils
sont nommés rouges, dit le P. Habeau, parce qu'ils ont la coutume de
porter une bande d'étoffe, le plus souvent rouge, dans leurs cheveux, ou
k la ceinture et même sont quelquefois tout habillés de rouge. » (^Lettres
des Nouvelles Missions, III, 2^ partie, p. i84.)
GOBDIER. I. — i3
194 RÉBELLION DES T*a1 P^ING
Le nouvel empereur T'aï P'ing, désormais connu sous le
nom du T'aïP'ing WangouTMen Wang *, place ses troupes
sous quatre chefs, Fong Youn-san, Yang Sieou-tchin, Siao
Tchao-Kouei et Wei-tching. Les rebelles quittent Yong-ngan
(7 avril 1852), montent vers le Nord, assiègent pendant un
mois Kouoi-Lin, capitale du Kouang-Si, abandonnent le
blocus (19 mai 1802), paraissent devant Tchang-Cha, capi-
tale du Hou-Nan (i i septembre) qu'ils assiègent vainement
pendant quatre-vingts jours (levée du siège, 3o novembre
i852) et par la rivière Siang traversant le grand lac Toung
ting (i3 décembre), pénètrent dans le Yang-tseu. Les hordes
t'aï p'ing descendent ce grand fleuve jusqu'à rcmbouchure de
la rivière Ilan, au confluent de laquelle se trouvent les villes
de Han-Yang et de Han-Kéou qui sont prises le 23 décem-
bre. En face de Han-Yang, sur la rive droite du Yang-tseu,
s'élève la capitale du Hou-Pé, la grande ville de Wou-
tch'ang: elle est prise d'assaut (12 janvier i853). Le flot des
rebelles n'a qu'à suivre le cours du fleuve. Kieou-Kiang
(18 février i853) dans le Kiang-Si, près du lac Poyang, et
Ngan K'ing (2/4 février), capitale du Ngan-Houei, tombent
entre les mains des T'aï Ping qui apparaissent le 8 mars
devant la grande ville de Nan King.
PRISE DE ?ÎAN KING
Celte célèbre capitale renferme une forte garnison qui se
1 . Le Rév. T. Hambergdit, note p. 87 : Houng Sicou-ts'iucn était appelc'
soit T'aï P'ing Wang d'après la nouvelle dynastie commençant avec lui,
ou Tien Kouo Wang d'après son autre désignation. La plupart des^Uak-
kas prononce le mot Kouo comme Koueh ou Kouet. et par conséquent
tloung était appelé parmi eux T'ien Koueh Wang. Les gens à quelque
distance, en entendant le nom T'ien Kouet, mais ignorant le dialecte et
les caractères, changèrent le son Tien Koueh on T'ien Tè, a vertu
céleste ».
MARCHE VERS LE NORD 196
défend à peine, et se laisse massacrer lâchement lorsque la ville
est prise d'assaut le 29 mars i853. La vieille capitale des Ming
allait être pendant onze ans la capitale d'un empire rebelle,
qui mit la dynastie mandchoue à deux doigts de sa perte.
Des premiers chefs T'aï P'ing, deux étaient morts, tués
tous les deux en i852 : Fong Youn-san, le Nan W ang ou
roi du Sud et Siao Tchao Kouei, le Si Wang ou roi de
rOuest, beau-frère de Houng. Yang Sieou-tchin, le Toung
Wang, roi de l'Est, après la prise de Nan King, prétendit
incarner le Saint-Esprit et faire concurrence au Tien Wang;
il fut tué au mois d'août i856, par Wci-tching, le Pc Wang,
roi du Nord, qui périt peu de temps après lui. Des six
grands chefs de la rébellion, il ne restait plus que Houng, le
T'aïP'ingouT'ien Wang, roi céleste, elChiTa-k'aï, lelW^ang,
roi auxiliaire, qui se retira au Sc-tch'ouen, à cause de la
jalousie de Sieou-ls'iuen ; pris parles impérialistes, lel Wang
fut exécuté par la mort lente à Tch'cng-tou, le 25 juin i863V
M. Bonin raconte qu'un lieutenant de Chi Ta-k'aï remonta
vers le nord jusqu'au Kou-kou nor, échappant ainsi au
massacre de ses compagnons et joignit les rebelles musul-
mans du Kan-Sou.
Les T'aï P'ing continuent à descendre le Kiang, prennent
successivement Tchen Kiang (i***" avril i853) sur la rive
droite, au confluent du Canal impérial, Koua-tchéou et Yang-
Ichéou (2 avril) dont ils ne devaient retirer leur garnison que
le 26 décembre suivant.
MARCHE VERS LE NORD
Un mois plus tard (12 mai i853), une armée de ïaï P'ing
traverse le kiang, défait les troupes tartares cnvovées contre
1. E. C. Baber, Travels and Besearches, p. 53, d'après les mé-
moires de Lo Ping-tch*ang, gouverneur général du Se-tch'ouen.
I
r
ig6 RÉBELLION DES T*a1 P*ING
elle et arrive le 19 juin devant Kai-Foung, capitale du Ho-
Nan, à laquelle est livré un assaut infructueux le 22. Les
T'ai P'ing traversent le Fleuve Jaune et marchent sur Houei-
King qu'ils sont obligés d'abandonner après l'avoir assiégé
pendant deux mois sans succès. Ils pénètrent dans le Chan-
Si et débouchent enfin dans leTche-li le 29 septembre i853.
Une de leurs avant-gardes est rejK)ussée de Tien-Tsin le
3o octobre i853 et au commencement de novembre, ils sont
bloqués .au Sud de cette ville à Tsing-Haï, sur le Grand Canal
par les troupes impériales qui les suivent depuis Houei King
et par celles qui sont envoyées de Péking.
La nouvelle de cet échec parvient à Nan-King. Immédiate-
ment une partie des troupes t'aïpMng de Ngan King est envoyée
dans le Nord à la rescousse. Elles s'emparent successivement
deToung Iching, de Chou tching (29 novembre i853), de Lou
Ichéou (i4 janvier i854), de Lou ngan (17 février), mar-
chent vers le Nord, traversent le Fleuve Jaune et paraissent
devant Lin -Tsing dont ils s'emparent (12 avril i854) après
avoir battu les impérialistes.
Cependant les T'aï P'ing restés à Tsing Haï, étaient dans
rimpossibilité, faute de cavalerie, de marcher sur Péking ; ce
coup hardi, s'il avait réussi, aurait certainement mis fin à
la dynastie mandchoue, les circonstances étant singulière-
ment modifiées depuis l'époque où les Pei Lien Kiao occupè-
rent le palais de K'ia K'ing. Tsing Haï fut évacué le 5 février
i85/|, les T'aï-P'ing redescendirent vers le Sud, rejoignirent
leurs compagnons à Lin-Tsing, d'où ils gagnèrent le kiang
dont la rive gauche était en mars i855 débarrassée de leurs
hordes.
CAMPAGNE SUR LE RIANG
Entre temps, les T'aï P'ing s'étaient livrés dans la vallée
du Kiang à des expéditions de maraudeurs, dans le but de
i
ig8 RÉBELLION DES t'aÏ p'l?iG
se procurer des provisions et particulièrement du riz. Après
la prise de Nan-King, les T'aïP'ing avaient envoyé des troupes
au lac Poyang, et tentèrent sans succès de s'emparer de la
capitale du Kiang-Si, INan-tchang, dont ils levèrent le siège
(2/1 septembre i853) pour se répandre dans la province
qu'ils pillèrent. Au printemps de i85ii, ils avaient pris Yo
tchéou, étaient entrés dans le lac Toung-Ting, et dans la
rivière Siang, et descendirent au-delà de Tchang-Cha, capitale
du IIou-Nan. Le 26 juin i85/|, ils reprenaient Wou tch'ang
qu'ils évacuaient quelques mois plus tard (i 3- 1 4 octobre i85^i)
ainsi que Ilan-Yang et Ilan-Kéou, chassés par Tseng Kouo-
fan. L'année suivante, nouvelle prise de Han-Kéou (20 fé
vrier i855) et troisième capture de Wou tch'ang (mars).
LES ETRANGERS
Les étrangers s'étaient d'ailleurs mis en. rapport avec les
rebelles de Nan King ; peu de temps après la prise de cette
ville, le navire de guerre anglais, V Hermès, avait quitte
Chang-Haï (22 avril 1 853) avec le gouverneur de Hong
Kong, sir George Bonham ; plus tard le Rallier rapportait un
grand nombre de brochures t'aï p'ing qui furent traduites par
le Rév. Dr. W. H. Medhursl ; le Cassini^ (3o novembre
i853) se mettait également en roule pour le Kiang avec le
ministre de France, M. de Bourboulon, enfin le Snsquehanna,
I. Le Cassinij Commandant de Plas, avait quitté Chang-Haï le 3o
novembre i853, avec le ministre de France. M. de Bourboulon, M. de
CourcY, secrétaire d'ambassade, et les PP. Golteland et Clavclin, S. J. ;
il arriva en vue de Nan King le 6 décembre et il en repartit le i4. assez
mal reçu par les T'ai Ping. « Quant à la partie politique, écrit le com-
mandant de Plas. si elle n'a pas obtenu tout le succès qu'on attendait,
elle a eu du moins pour résultat de faire mieux apprécier les tendances
du mouvement insurrectionnel qui menace l'empereur de Chine, du
Kouang-Si à Péking. » P. 358 : R. P. Mercier. Campagne du « Cas-
sifti » dans les mers de Chine, i85i-5i, d'après les rapports du
C^ de Plas. Paris. 1889, in-8.
DIFFICULTÉS DE LA CHINE 1^9
vapeur américain, quittait Ghang-Haï (22 mai i855) et
transportait M. Robert Mac Lane, ministre des États-Unis,
jusqu'à Nan King où il ne put débarquer, menacé d'être reçu
à coups de canon.
Les étrangers étaient au reste fort perplexes sur l'altitude
à prendre vis-à-vis des rebelles ; les plus compétents préco-
nisaient la neutralité la plus absolue ; on annonçait même la
chute prochaine de la dynastie mandchoue y prédite à l'ex-
pulsion des Mongols de Chine lors de ravènement des Ming
en i368. Le D*" \V. A. P. Martin, lutur président du ï'oung
WenKouan, allait jusqu'à écrire (Ning Po, 26 novembre
i856; combien a-t-il dû depuis regretter . ces lignes!):
« Comme les ressources des Mandchous s'épuisent au der-
nier degré, nous pouvons sûrement prédire que si les T'aï
P'^ing ont encore la chance d'être conduits par des chefs
capables comme ceux qui les ont dirigés jusqu'à présent,
lieux ou trois années au plus à partir d'aujourd'hui suiTiront
à les rendre maîtres de l'Empire ! »
Les événements allaient donner tort au D"" Martin, et heu-
reusement pour lui-même les T'aï P'ing ne devaient pas
trouver le grand chef capable de maintenir la victoire sous
leur drapeau. Houng Sieou-ts'iuen était d'ailleurs atteint de la
folie des grandeurs et son christianisme avait subi de singu-
lières transformations. Vers la fin de iSSg, les centres prin-
cipaux des rebelles, Nan King et Ngan K'ing, étaient assiégés
par les Impériaux et les T'aï P'ing n'occupaient plus que
quelques villes du Kiang-Sou, du Ngan-IIouei, comme T'ai-
P'ing, VVou-Hou et du Tché Kiang, comme llou-tchéou.
DIFFICULTES DE LA CHINE
Les difficultés de la Chine avec l'Angleterre et la France
allaient prolonger la lutte des Mandchous contre les rebelles
200 RÉBELLION DES t'aÏ p'iNG
et retarder la chute définitive de ces derniers. L'affaire de
Ta Kou (25 juin 1869) rendait inévitable la guerre entre les
alliés franco-anglais et la Chine, Ainsi, presque impuissante
à écraser les rébellions intérieures, la dynastie mandchoue,
avec une ignorance et une insouciance incroyables des dan-
gers qu'elle pouvait courir, par im acte de la plus insigne
mau>aise foi, attirait sur le sol chinois les armes de ces mêmes
puissances étrangères qui deux ans auparavant, lui avaient fait
sentir leur force. On peut dire que c'est miracle que le trône
mandchou, affaibli et ébranlé depuis K'ien Loung, n'ait pas
été définitivement renversé sous les coups des rebelles et des
étrangers. Il y a vraiment un dieu pour les fous, comme
pour les ivrognes. Tout l'effort des troupes impériales devait
être dirigé contre les Français et les Anglais et leur concen-
tration ne laissait devant les hordes T'aï P'ing que de faibles
contingents à la merci de troupes au moins égales en bra-
voure et bien supérieures en nombre.
Li Sieou-tcheng, le Tchoung Wang (roi fidèle) débarrasse
les environs de ^an King des Impériaux, défait ettue à Tan-
Yang le général Tchang Kouo-liang avec dix mille hommes
(mai 1860), prend Tchang-tchéou et Wou-Si, d'où peuvent
s'enfuir les missionnaires jésuites Stanislas Glavelin, François
Giaquinto' et Maurice Sentinier^ s'empare de tout le Canal
impérial entre le Ta Ilou (Grand Lac) et le kiang et entre
sans difficulté dans la ville considérable de Sou-lchéou le
24 mai 1860.
Tout naturellement, il devait venir à Tidée des T'ai P'ing de
rechercher l'alliance de ces « diables d'Occident » qui faisaient
la guerre aux Mandchous. Beaucoup d'entre eux avaient été
en relations avec les étrangers ; sans parler du T'ien Wang lui-
1. Napolitain ; né le 19 octobre i8i8; arrivé dans la mission, a4 jan-
vier 1849; mort 3o avril 1864.
a. Ne 5 septembre i8a3; arrivé dans la mission, 11 janvier i85a;
mort 39 juillet 1869.
DIFFICULTES DE LA CHINE 30I
même/ le Fou Wang (Houng Jen) et le Kan Wang (Houng-
Jen-kan) avaient eu recours à eux, ce dernier même avait
passé quatre années à Hong Kong, et nomme généralissime
des l"aï P'ing, son rêve était de se rapprocher de Change
Haï, de se livrer aux Franco- Anglais et de leur acheter des
navires pour s'assurer la possession du kiang.
D'autre part, le Tao Taï de Chang-Haï, Wou et Ho Kouei-
Ising, Gouverneur Général des deux Kiang, qui devait
\mer plus tard son insuccès de sa lête^ implorent Taide
(les alliés, qui en ce moment même concentrent leurs trou-
pes à Chang-Haï pour aller attaquer la Chine dans le Nord.
Spectacle singulier que ces fonctionnaires qui demandent le
secours de ceux-là mêmes qui font la guerre à leur gouver-
nement 1 Choses de Chine, faites de contrastes et souvent
crincohérences ! Il eût été dangereux de diminuer nos effectifs
à ce moment, aussi Faide fut-elle refusée, mais dans la crainte
(le scènes de pillage et de massacres semblables à ceux qui
s'étaient passés à Hang-Tchéou, les plénipotentiaires, MM.
Bruce et de Bourboulon lancèrent une proclamation, le
26 mai 1860, pour annoncer aux habitants <le Chang-Haï
f|ue les chefs militaires recevaient Tordre de prendre des
mesures pour les protéger contre tout mouvement insur-
rectionnel et garantir la ville de toute attaque.
I^s négociants chinois de Chang Haï avaient d'ailleurs
déjà pris des mesures en vue de la défense de leur ville dont
la richesse pouvait exciter la cupidité des T'aï Ping. Le mar-
chand Ta Ki (Takee), d'accord avec le tao tai A\ ou, s'as-
sura des services de deux aventuriers américains Ward et
ourgevine, qui furent chargés de recruter des hommes
parmi les Européens et les Manilois pour s'emparer de
^wng-Kiang sur le Houang Pou, à cinq ou six lieues de
1- Il fut décapité à Péking en juillet 1862, surtout à cause de la prise
^« Sou-tchéou par les rebelles.
aoa RÉBELLION DES T*a1 P*ING
Chang Haï. Frederick Ward était né vers 1828 à Salem
(Massadiusselts) ; flibustier dans TAinérique centrale sous le
général William Walker, il avait surgi à Cliang-Haï vers
1859. Les rebelles occupaient Soung Kiang depuis le i" juil-
let au grand chagrin du missionnaire Hollinat. Une première
attaque avec cent étrangers contre Soung Kiang échoua ; un
nouveau renfort permit à Ward de s'emparer de la ville
(16 juillet 1860). Ce premier succès encouragea Ta-Ki
à faire do nouvelles offres à ravenluricr pour s'emparer de
Sing-pou, mais cette ville, défendue par l'anglais Savage,
puis secourue par le Tchoung Wang, repoussa Patlaque de
Ward (2 août i86o)\
Le 16, le Tchoung Wang, accompagné du Kan Wang,
marche sur Chang-Haï; le lendemain, ses troupes passent à
Tsa Ka vvei, où se trouvait un orphelinat dirigé par le père
jésuite, Louis de Massa', qui est massacré avec un grand
nombre de chrétiens ; les Impérialistes sont chassés et le
Tchoung Wang est repoussé à son tour de Chang-Haï, dont
il évacue le voisinage le 22, et se retire à Sou-tchéou, après
avoir forcé le général impérial Tchang Yu-liang à lever le
siège de Ka-ching.
Cependant Ngan King est fortement pressé par le général
Tseng Kouo-fan. Cet homme remarquable dont nous au-
rons souvent à parler, est né le mardi 26 novembre 181 1
(11° jour du 10® mois de la 16* année de kia K'ing), à Siang-
I. Wilson, p. 63.
'j. Lb famille napolilaine de Massa comprenait cinq fils du baron
Ântoinc-Maric Massa, mort 10 avril 1841, tous Jésuites, missionnaires en
Chine : 1° Augustin, né à Naples, le 16 mars i8i3; mort à Zi-ka-wci,
i5 août i856 ; 2" Nicolas, né à Napics, le 3o jan>icr i8i5 ; mort 3 juin
1876, à Zi-ka-wci ; 3<' René, né à Naples, le i4 mai 181 7 ; mort a8 avril
i853 ; 4® Gaétan, né à Sorrenle, 3i janvier 1821 ; mort du typhus à Zi-
ka-wei, 28 avril i85o; 5° Louis, né à Naples, le 3 mars 1827; mort
17 août 1860. — Une famille napolitaine. Notice historique sur les
cinq frères Massa..., par le R. P. Louis- Mario Sica... Paris, V. Hetaux,
1892, in-ia.
DIFFICULTÉS DE LU CHINE ao3
H'iang h'ien, préfecture de Tchang-Cha, dans le Hou-Nan.
il était Taîné de neuf frères. En i853, il avait été charge par
décret impérial d'aider le gouverneur du Hou->»an, à répri-
mer la rébellion ; il organisa une flotte qui fut placée en i853
sous les ordres de son secrétaire P'eng Yu-lin qui chassa les
rebelles de Tchang-Cha (i854).
Le Tchoung Wang, rappelé à Nanking par Houng Sieou
tsiuen, quitte Sou-tchéou, qu'il laisse aux mains du Hou
Wang, Tchen Kouan-chou. Une réunion de chefs t'ai p'ing
a lieu h \anking, en octobre 1860, dans laquelle il est
décidé qu'une expédition sera dirigée sur Ilan-lvéou, pour
prendre à revers l'armée impériale et délivrer cette ville. Dans
ce but, quatre corps d'armée sont formés : le premier, com-
mandé par le I Wang, suivra la rive gauche du Kiang par
Lou-lchéou, Lou-ngan, jusqu'à Houang-tchéou sur le Kiang,
puis marchera sur Ilan-Kéou ; le second, avec le Tou
Wang, attaquera Hou Kéou, sur le lac Poyang, de là re-
montera le fleuve jusqu'à Han Kéou. La route du Chi Wang,
troisième corps, sera la rive droite du fleuve jusqu'au lac
Poyang, Nan-tch'ang, capitale du Kiang-Si, et enfin Wou
Ic'hang, capitale du Hou Pé ; enfin le dernier corps, commandé
parle ïchoung Wang lui-même, passera au Sud du Poyang,
a \a-lchéou sur le lac Toung ting comme objectif, d'où il
redescendra à Han- Yang. Mais ces grands eflbrts des T'ai P'ing
échouent.
CHAPITRE XIV
RÉBELLION DES T'AI PING
(Suite).
« EVEU-VICTORIOIJS » ARMY
Lors du passage à ^an King en février 1861 de l'amiral
Hope qui allait installer les consulats de Kieou-Kiang et de
llan-Kéou, il obtient du T'ien Wang la promesse de laisser
Chang-Haï tranquille. Malgré cette promesse, le 1 1 janvier
1862, le Tchoung W ang, reprenant sa place à Sou-tchéou,
mettait ses troupes en marche sur Chang-IIaï. Mais les
étrangers sont prêts. L'armée de Ward est oHiciellement
reconnue par décret impérial du 16 mars 1862; elle est
surnommée V « Armée toujours victorieuse », Tch'ang
Cheng Kiun (Ever \ictorious Army). Ward, le contre-
amiral fran<;;ais Protêt, et le général anglais, Sir John Michel,
s'emparent de Ka Jao, le 21 février 1862. La part que
prennent les alliés à la répression des T'aï P'ing est le résultat
des négociations du prince Koung, qui a pris définitivement
les rênes du gouvernement à la mort de son frère, l'empereur
Hien-Foung, le 21 août 1861. Sir John Michel, arrivé au
terme de son commandement, est remplacé par le général
C. W. Staveley.
« Au mois de janvier 1862, au moment où la lutte contre
les T'ai Ping allait s'engager, les alliés comptaient d'abord
les deux mille hommes de troupes de ligne qui restaient de
« EVER-VICT0R10US » ARMY 2o5
l'armée expéditionnaire ; mais ces régiments, exclusivemenl
placés sous les ordres de l'administration de la guerre, étaient
considérés comme en garnison, et les amiraux ne pouvaient
les engager dans une expédition. Ils gardaient les murs de
la ville, Zi-ka-wei et les concessions européennes. C'était en
quelque sorte une réserve, ne pouvant donner que dans un
cas désespéré. La véritable force active était dans les navires
et les équipages qui les montaient. La station navale fran-
çaise se composait de deux frégates à voiles avec des équi-
ges^réduits, Y Andromaque et la Force^ cette dernière por-
tant le pavillon de l'amiral Protêt, des canonnières 12, i3
et i5, et de quelques petits avisos à vapeur presque sans
chaudières, peu armés et montés par un {)etit nombre do
matelots. On attendait, vers le milieu d'avril 1862, la frégate
la Renommée^ la corvette le Monge et le bataillon de zéphyrs
envoyé de France pour relever la garnison de Chang-Ilaï.
« La station navale anglaise, sous les ordres du vice-ami-
ral lloj)e, qui avait son pavillon à bord de VImpériensr,
était bien plus forte en gros bâtimens, et ses moyens d'ac-
tion étaient encore augmentés par la présence d'im grand
nombre de canonnières et les ressources inépuisables de l'ar-
senal de Hong-Kong. Les Anglais attendaient aussi deux
régimens des troupes de l'Inde, un régiment de ligne de
Tien-Tsin, et ce qui leur manquait en artillerie, génie, am-
bulances et pontonniers. Pour le moment toutefois, les deux
amiraux ne pouvaient jeter à terre que six-cents matelots,
renforcés par l'artillerie légère ; mais cet effectif était suljî-
sant, si l'on ne tentait un assaut ou un coup de main qu'à peu
de dislance des rives du Whampoa \ à portée des canonnières
qui protégeraient la retraite et rembarquement dans le cas
d'un insuccès diilicilc à prévoira »
I. Lire Honang-Pou,
a. Des Varannes, p. 867, Revue des Deux-Mondes y i5 avril i863.
206 RÉBELLION DKS T*a! P*ING
Au mois de mai 1862, les forces de Ward et anglo-fran-
çaises, qui avaient pris Nazian(27 avril) et Kading (i*^** mai),
se composaient : Anglais, i 64o (dont 690 Hindous) avec
7 canons; Français, 775 Européens, 120 Chinois et 8 ca-
nons ; Ward, i 000 Chinois et 3o canons, sans compter ^27
hommes sous les ordres du capitaine Borlase, débarqués des
navires de guerre anglais. Le 4 avril 1862, le camp rebelle de
Wong-Ka-dza, le 12 mai, Tsingpou, et le 17 mai, Nan-K'iao,
étaient pris; malheureusement à Tassant de cette dernière
ville, le contre-amiral Protêt * tombait mortellement frappé
d'une balle. Une stèle a été élevée à la mémoire du regretté
amiral et à celle du P. Victor Viiillaume', S. J., qui fut tué
le !\ mars 1862, à Ts'ien Kia (sous-préfecture de Nan-Houei,
province du Kiang^-Sou) par ordre des autorités de Chang-Haï.
La Gazette de Péking an 11 juin 1862 renfermait un
message impérial relatif à la mort de Tamiral Protêt'.
1. AuguslC'Léopold Proicl, né lo ao février 1808, à Sainl-Scrvan.
Une slatuc lui a été élevée devant l'HAlel de la Municipalité de Chang-
Haï. — Voir North'Chiua Iferaldy 617, 24 mai 1862; ibid.y 623,
5 juillet 1862 (décret de la Gazette de Péking^ du 11 juin 1862).
2. Victor Vûillaume, /•>/, né le 26 décembre 1818 ; arrivé en Chine
i»»" octobre 1849.
3. Décret impérial, — « Li Houng-tchang, gouverneur du Kiang'-
Sou, rapporte que les chefs étrangers, de concert avec les troupes toujours
victorieuses, ont attaqué les campements dos rebelles à Nan-K*iao, cl s'en
sont emparés ; et que Tamiral français a été blessé mortellement dans
Tassant, etc., etc.
« Tl parait que le 16 mai (i8«'jour de la 4^ lune), l'amiral anglais
Hope et l'amiral français Protêt, ainsi que le général Ward, conduisirent
leurs troupes à une attaque contre les défenses des rebelles à Nan-K*iao.
Les rebelles s'étaient jetés eux-mêmes dans trois sortes de forts en bouo
et d'écliauguettes, d'où les coups tombaient comme de la pluie. Héroïque-
ment, l'amiral français conduisit Tavant-garde aussi loin que le fo&sé
autour des batteries, encourageant ses soldats à avancer, et se jeta au
milieu des rebelles, qui prirent peur et s'enfuirent pêle-mêle. Dans cette
attaque, juste comme l'amiral Protêt était au plus fort du combat, il fui
mortellement blessé par une balle de mousquet.
« Cela Nous frappe ce que cet officier, qui est venu de si loin, navi-
guant parmi plusieurs océans, (it [>our la destruction de ces rebelles, au
7-r<
« EVER-VÏCTORIOUS » ARMY 307
C'est par erreur qu'il est mis dans celle stèle que Tamiral
fut tué d'un coup de lance. Dans celle aflaire nous eûmes
en outre deux officiers grièvement et sept Iionimes légère-
ment blessés. Les Anglais n'eurent que six blessés.
Le contre-amiral Jaurès remplaça Protêt comme Com-
mandant en chef de la division navale des mers de Chine.
La folie de Houng Sieou-ls'iuen * paraît avoir grandi d'an-
risque de sa vie, et dans son noble zèle, mourut actuellement sur le champ
de bataille, c'est un cas de sincérité qui ne ternit en rien la gloire de sa
mission première et est un signe de valeur héroïque qui est hautement à
sa louange.
« En examinant les détails des rapports ci-dessus, nous avons été pro-
fondément aftligés, et Nous ordonnons que Li Iloung-tchang, d*accord
avec Nos vœux, nomme un tao-tai et un préfet (sans doute ceux de
Chang-Haî) comme nos députés pour offrir un sacrifice aux mânes de cet
officier mort ; et de plus Nous ordonnons qu'un présent do loo fourrures
de martre et 4 rouleaux (broderies impériales) de soie colorée soient pris
dans nos magasins impériaux et par lentrcmise du Prince Koung soient
offerts à la famille du défunt amiral pour leur spéciale réception, comme
une preuve de notre désir de montrer une digne marque de notre attention
cl aussi de réconforter Tâme morte du croyant *. »
I. Les deux décrets suivants donneront une idée de Tétat mental des
chefs rel)eiles :
tf Nous proclamons pour l'information de nos fils, neveux, etc., etc.,
et tous les ministres et le peuple, ce qui suit :
« Le Père est le Seigneur Suprême, le Frère est le Sauveur du Monde,
Nous sommes le Vrai Seigneur et Notre Fils le Vrai Jeune Seigneur.
« Toung est un Professeur et un Seigneur Rédempteur de la Maladie,
au neuvième étage du ciel au-dessus, assistant le Seigneur Céleste.
« Le Père est le point, étant le Seigneur Suprême du Ciel. Le Frère
est la ligne supérieure, étant le Sauveur du Monde. Nous sommes la
seconde ligne étant le Vrai Seigneur Céleste, Notre Fils est la ligne cen-
• Jiorth-Chiaa Herald, 5 juillet i86a.
5o8 RÉBELLION DES t'aÏ P*1NG
née en année ; jaloux de ses chefs, il n'avait pas lardé à se
montrer despote cruel et rien ne peut mieux nous faire cen-
trale, étant le Jeune Seigneur Céleste. Toung est un professeur et un
Seigneur Rédempteur de la Maladie. Le Seigneur Rédempteur de la Ma-
ladie assiste le Seigneur Vraiment Désigné.
« Qu'un grand nombre d'exemplaires de ceci soient tirés et distribues
dans le monde.
« Tchîn-tsai *. »
Nous venons de lire un décret du T'icn Wang, en voici un de son fils :
Cette licrne est le
s
ïeh Céleste.
Cette ligne est le
Père Céleste.
Celte ligne est mon
Lie lie ligne e
La ligne du centre est Pcre.
Moi-même.
« Par autorité du T'ien-yeh, le Père Céleste, et mon P^re, Nous pro-
clanions pour l'information de Nos Frères, Cousins, etc., etc., et tous les
ministres, ce qui suit :
« La Volonté de Yeh, Tieh et de noire Père est la doctrine du Ciel.
« Les trois s'unissent en Un Vrai Seigneur surpassé par personne
depuis le commencement.
« Chang Ti, le Christ avec Notre Père font trois. Leur union en Un
nous a été transmise dans des paroles qui ne sont pas fausses.
<( Yeh le Seigneur Suprême produisit le Vrai Seigneur T'ion Wang.
Le Fils a manifeste le caractère 3t 0»Yf/i^, roi) ;
(( Pour montrer que le Vrai Esprit et le Vrai Seigneur produisirent le
Vrai Roi (Fils de Tien W^ang) ;
(( Combiné en un, formant une image illuminant tout Tespace.
« Le Père, les Fils, et les Petils-Fils du Père ont un sceau.
(( Laissez les myriades de pays, les myriades de nations et tous venir
rendre hommage.
« Nous désirons qu'un grand nombre de copies soient faites de ceci et
distribuées au dehors.
« Respectez ceci ! ** »
• North-China Herald, 63 4, septembre ao, 1862.
•• Norlh-China Herald, ô-'jS, décembre 27, 1862.
LETTRE DU RÉV. 1. J. ROBERTS dOQ
naître son état d'esprit que la lettre suivante* du Rév. I. J.
Roberts, qui Tavait initié le premier aux mystères du chris-
tianisme. Roberts était arrivé à Chang-Haï en septembre 1860
et il était remonté à Sou-tchéou, où il avait été présenté au
Tchoung Wang ; de cette ville, il se rendit à Nanking où il
arriva le i3 octobre et son ancien élève le nomma ministre
des affaires étrangères. Au bout d'un certain temps, profon-
dément écœuré, il s'échappa de la capitale t'aï p'ing le 20 jan-
vier 1862.
LETTRE DU RÉV. I. J. ROBERTS
Janvier 22, 1862.
«c Pour avoir été le professeur religieux de HoungSieou-ts'iuen
en 1847, ^* espérant qu'un bien — religieux, commercial et po-
litique — pourrait résulter de son élévation pour le pays, j'ai été
jusfju'ici un ami de son mouvement révolutionnaire, le soute-
nant par la parole et par l'action, autant qu'un missionnaire peut
1c faire convenablement, sans altérer son caractère élevé d'am-
bassadeur du Christ. Mais après avoir vécu parmi eux pendant
quinze mois, et observé de près leurs procédés — politiques,
commerciaux et religieux — j'ai tourné entièrement une nou-
velle page et je leur suis maintenant aussi opposé, pour de bonnes
raisons je pense, que j'avais été en leur faveur. Non que j'aie
quelque chose personnellement contre Houng Sieou-ts'iuen, i7 a
été extrêmement bon pour moi. Mais je le crois un homme timbré,
entièrement incapable d'administrer un gouvernement organisé
quelconque : ni lui, ni ses rois coolies, ne sont capables d'orga-
niser un gouvernement d'un bienfait égal pour le peuple que ne
l'est même le vieux gouvernement impérial. Il est violent de ca-
ractère et laisse tomber lourdement sa colère sur son peuple,
faisant d'un homme ou d'une femme ce un délinquant pour un
mot j> et ordonnant à l'instant qu'il soit massacré sans a juge ou
jury ». Il est opposé au commerce, ayant mis à mort plus d'une
douzaine d'individus de son propre peuple le temps que j'y étais,
I. North'China Herald, 8 février i86a.
GOKDIER. I. — i4
r
2IO REBELLION DES T Al PING
— n'étant autrenientcriminels que d'avoirirafiquédans la ville, —
et ayant repoussé promplement toute tentative étrangère d'établir
ici un commerce légal aussi bien en dehors qu'en dedans de la
ville. Sa tolérance religieuse, et la multiplicité des chapelles, de-
viennent une farce — d'aucun profit pour la propagation du
Christianisme — pire qu'inutile. Cela sert seulement de méca-
nique pour la promotion et la propagation de sa religion politique
personnelle le rendant lui-même égal k Jésus-Christ, qui avec
Dieu le Père, lui et son propre fils, constituent un Seigneur sur
Tous ! Aucun missionnaire, qui ne croira pas à sa désignation
divine à cette haute égalité, et ne proclamera pas en conséquence
sa religion politique, ne sera, lui, ses serviteurs et ses propriétés,
en sûreté parmi ces rebelles. Il m'a>crtit aussitôt après mon arri-
vée, que si je ne croyais pas en lui, je périrais, comme les Juifs
qui ne crurent pas au Sauveur. Mais je ne pensais guère en ar-
ri>er aussi près, dans sa propre capitale, que l'autre jour, par
l'épée d'un de ses propres mécréants.
« Kan Wang agité par son frère aîné coolie (véritablement un
coolie à Hong Kong) et par le diable, sans la crainte de Dieu
devant ses yeux, vint Lundi dernier le i3, dans la maison dans
laquelle je demeurais, et là, méchamment, malicieusement, et
avec préméditation, assassina l'un de mes serviteurs en ma pré-
sence avec une large épée qu'il avait en mains sans un moment
d'avertissement ou quelque autre cause justifiable. Et après
avoir tué mon pauvre boy innocent et sans défense, il sauta
sur sa tète avec furie et la trépigna; quoique je l'implorasse
depuis le commencement de son attaque meurtrière d'épargner
la vie de mon pauvre boy. Et non-seulement cela, mais il
m'insulta de toutes les façons possible, pour m'exciter à faire ou
à dire quelque chose qui pût lui donner une excuse, je l'ai pensé
alors et je le pense encore, pour me tuer, aussi bien que mon
cher boy, que j'aimais comme un fils. Il s'emporta contre moi,
saisit le banc sur lequel j'élais assis, avec la violence d'un fou, me
jeta a la figure le résidu d'une tasse de thé. me saisit personnel-
lement et me secoua violemment ; me souffleta la joue droite de
sa main ouverte ; alors d'accord avec les instructions de mon roi
dont je suis ambassadeur, je tendis l'autre et il me frappa la joue
gauclie de sa main droite d'un coup si sonore, que mon oreille en
retentit encore ; et s'apercevant alors qu'il ne pouvait pas me
provocjuer à l'oflenser par un mot ou un geste, il devint déplus
en plus outrageant et se mit à hurler contre moi comme un chien
■
LETTRE DU RÉV. I. J. ROBERTS 311
pour que je me relire de sa présence. S'ils font ces choses dans
un arbre vert, que feronUils dans un arbre sec? — à un favorisé de
Tien Wang, qui peut se fier parmi eux comme missionnaire ou
comme marchand P Je désespérai alors de tout succès comme
missionnaire parmi eux ou de quelque bien venant du mouve-
ment — religieux, commercial ou politique — et je me déter-
minai à les quitter, ce que je fis Lundi, ao janvier, 1863.
I. J. R.
P. S. — Kan Wang semble dispose à être non seulement un
assassin, mais aussi un voleur. 11 refusa de me rendre mes mar-
chandises, habits, livres et journaux. Et quoique j'aie attendu dix
jours, et que lui et d'autres aient correspondu à ce sujet, il re-
tient tout cependant ; me renvoyant si dépourvu, que je n'ai pas
de vêlement nécessaire pour me tenir au chaud et pour me garantir
des vents glacés d'un hiver froid. Ce qui est encore pis, c'est qu'il
refusa à mes deux domestiques et à mon aide-prédicateur de
sortir de la ville et de retourner dans leurs familles avec moi. Et
lui et d'autres ont fait leur possible pour que je rentre en ville,
dans le dessein probablement de faire de moi un prisonnier ou
un cadavre — et cela sans aucune juste cause d'ofTcnse de ma
part, ni de celle d'aucun de mes serviteurs ou assistant. Les plus
sols des cannibales païens ne pourraient agir avec plus de
cruauté et d'impropriété.
R.
Steamer Renard,
Janvier 3o, 186a.
Si la lutte était grande contre les rebelles, dans le Kiang-
Sou, elle ne l'était pas moins dans la province voisine du
Tché-Kiang. Là, comme à Chang-IIai, nous avions vaine-
ment lente de garder la neutralité la plus stricte. Le minisire
plénipotentiaire anglais, Frederick W. A. Bruce, écrivait à
Tamiral Sir J. Hope, de Tien-Tsin, 28 décembre 1860 :
« Je ne me considère pas moi-même autorisé a proléger la
ville de Ning-Po contre les insurgés, ainsi que l'établissement
commercial situé sur la rive opposée du fleuve ; mais j'ai con-
iiance que les arrangements navals admettront que protection
5
2 12 RÉBELLION DES T*AÏ P*ING
sera accordée aux résidents anglais dans le cas où les rebelles
attaqueraient la ville.
Quoique je ne pense pas que nous puissions prendre sur nous-
mêmes la protection de Ning-Po, nos intérêts dans ce port
n'étant pas suffisants pour justifier un procédé aussi exceptionnel,
il est possible que Tapparence d'une force navale puisse détour-
ner les insurgés d'attaquer la ville; un but qu'il serait désira-
ble d'atteindre, au double point de vue de l'humanité et de la
politique, s'il peut être effectué sans nous compromettre nous-
niême dans ce débat civil. »
Il ajoutait en post-scriptum : « La protection pourra être
étendue, autant que possible, à tous les résidents étrangers'. »
Les documents suivants montrent bien quelle attitude dési-
raient garder les alliés à l'égard des T'aï P'ing.
LE TCHÉ-KIANG
A la suite de roccupation de Chao Ching par le général re-
belle Tcheou, celui-ci adressa aux européens de Ning-Po une
pièce officielle dont j'extrais les passages suivants :
« Moi, général, suivant l'ordre auguste du Tchoung-Wcuig, je
réside maintenant à Chao-Ching, occupé à soutenir et à pacifier
la population, et à balayer tout ce qui est immonde. Vous,
Eglise catholique, commerçants, résidents européens et autres,
vous habitez Ning-Po. Je dois nioi-mùinc y accompagner bientôt
mon auguste maître Tchoung-Wang, pour y anéantir tout ce qui
est détestable. Je vaincrai cette ville, je la prendrai. Seulement,
j'appréhende que mes millions de soldats célestes ne puissent évi-
ter quohpie désordre. Peut-être confondront-ils les pierres pré-
cieuses avec les pierres communes : ils réduiront tout en cen-
dres.
« Le jour de notre arrivée n'est pas encore déterminé. Aujour-
d'hui un commerçant anglais étant venu à Chao-Ching, je lui
I. Papers relatin g io the Rébellion in China, and Trade in the
Yang'tze-kiang River. Presenled..., i86a [2976], pp. 1-2.
I
\i»— *'««^-.,
LE TCHÉ-KIA\G SlS
remets, en main propre, trois Men-pay (carte à afficher sur les
portes) pour protégCr votre établissement. Je lui remets égale-
ment cette pièce pour que vous tous soyez bien avertis.
« Si vous et autres résidents européens craignez mes innom-
brables soldats célestes, écrivez d'abord le nombre de ceux qui
Iiabitent chez vous, et collez le Menpay sur voire porte, aftn que
mes mandarins et mes soldats ne fassent pas de tumulte.
« Notre céleste dynastie embrasse dans son cœur les hommes
qui sont de loin; voilà pourquoi, moi général, j'ai pris soin de
vous avertir par celte pièce oilicîelle.
c Du royaume céleste de Tay-Ping, 1 1® année, lo* lune,
1 6* jour. »
M*^*" Delaplace ' , vicaire apostolique." du Tché-Kiang, qui
pendant toute celte campagne sVsl rendu mémorable par
son inépuisable charité à Tégard des indigènes, communiqua
le document au commandant L. Olry, à bord du navire
français le Confucius mouillé à Ning Po, et reçut de cet offi-
cier la réponse suivante (3o novembre 1861) :
I. Lettre de Mg<* Delaplace à M. Etienne, supérieur général, Ning Po,
13 décembre 1861 (Ann. Cong. de la Missioriy 27, 1862. pp. 435-43i.
3. Louis-Gabriel Delaplace. né à Auxerrc, le 19 ou le 21 janvier 1820;
évêque d'Andrinople, 27 février i852 ; vie. ap. du Tchc-Kiang, i854 ;
vie. ap. du Pé Tché-li sept. (Péking), septembre 1869; mort à Péking,
le 34 mai i884-
Dans une lettre adressée de Chang-Haï, 4 février 1861, au Maréchal
Ministre de la Guerre, par le général de Montauban, celui-ci écrit :
« Mgr. de la Place est un des hommes les plus distingués parmi les
missionnaires en Chine , jeune encore, instruit, parlant et écrivant le
chinois comme un mandarin, non seulement il emploie toute sa haute
intelligence k convertir les payens, mais il le fait dans un but patriotique
autant que religieux en parlant souvent de la France et de sa grandeur. »
Lorsque leTché-Kiang fut détache en i8^(5 du Kiang-Si pour former
un vicariat apostolique indépendant, MtS' Lavaissièrc fut nommé vie. ap. ;
il mourut le 19 décembre 18^9 ; son successeur, M^i* Danicourt, fut
transféré au Kiang-Si en i855, et remplacé par Msi* Delaplace.
A l'arrivée des rebelles en 1861, le P. Montagneux (Régis- Prolais, né
à Saint- Etienne, 5 septembre 1826 ; mort à Ning Po, 26 février 1877),
fut fait prisonnier à Hang-Tchéou où il était allé (octobre 1861) reprendre
les anciens bâtiments de la mission, mais il se sauva. Il rentra en posses-
sion des établissements de ilang-Tchéou, le 3i mars i864-
» .. »
2 1 4 RÉBELLION DES T AÏ P ING
ce Ma mission ici est de défendre contre toute attaque les na-
tionaux français ainsi que leurs propriétés^ et de tout faire dans
rintérètde la mission catholique.
« Dans les circontances présentes, et suivant les ordres que
j*ai reçus, les dispositions que je prends sont celles-ci : Tout
national, tout protégé français doit s'abstenir de se mêler en
rien aux affaires chinoises, soit d'un parti soit de l'autre.
« La neutralité des Européens a été notifiée au chef des re-
belles, qui s'est engagé à les respecter dans tous leurs intérêts.
Pour que cette promesse leur soit plus facile à tenir, ils m'ont
donné des sauf-conduits que je vous enverrai.
« En résumant : en cas où les rebelles prendraient Ning
Po, pendant la lutte, neutralité absolue des nationaux français,
et protection absolue de ma part contre toute vexation. Une
fois les rebelles maîtres de la ville, toute relation ofïicielle entre
leur chef et les nationaux français devra être remise entre les
mains du commandant de la marine, qui en prendra la respon-
sabilité. x>
La prise de Hang-Tchéou, capitale du Tché-Kiang, par le
Tchoung Wang (29 décembre 1861) força les autorités euro-
péennes * de Ning Po de prendre des mesures défensives. D'autre
part la situation devenait de plus en plus tendue entre rebelles
et étrangers. Le 22 avril 1862, des remparts de Ning Po
occupés par les T'aï P'ing des coups de feu étaient tirés sur le
navire de guerre anglais Ringdove^ commandant Craigie. Au
reçu de cette nouvelle l'amiral Sir James Hope envoyait à
Ning Pôle capitaine Roderick Dew commandant r^/icroww/tv
pour 'prendre le commandement de la station ''. Arrivé le
26, Dew se mettait en rapport avec le lieutenant de vaisseau
français Kenney pour adresser une demande de réparations aux
chefs T'aï-P'ing Houang et Fan et leur annoncer que toute
1 . Gapt. Gorbctt, commandant le Scout (anglais), Wiilîe P. Mangum,
consul américain à Ning Po, Léon Olry, consul de France et commandant
le navire de guerre Confucius et l'^rederick liarvey, consul d'Angle-
terre.
a. Encounter, Hingdove, Hardy, Kestrel.
PROSPER GlQl'RL 3l5
attaque contre les navires de guerre serait considérée comme
un casas belli. Le lo mai de nouveaux coups de feu étaient
tirés contre le Keslrel et les navires français Etoile et Con"
fucitis. Ces bâtiments ainsi que VEncounfery le Ringdo{>e et
le Hardy ouvrirent le feu sur la ville. Dans Tassant qui suivit,
le commandant de Y Etoile, Kenney, et le premier lieutenant
de VEncounte/\ W. N. Cornevvall, étaient malheureusement
mortellement blessés. « Le plaisir montré par les Chinois à
la chute de la ville, dit le commandant Dow ', et l'expulsion
de leurs oppresseurs exécrés, était quelque chose d'extraordi
naire. Toute la journée, la rive du fleuve en face de la ville, était
une mer de létes, et quoique les balles et les boulets pleu-
vaienl autour d'eux en abondance, ils ne bougeaient jamais. »
Dès la prise de ^iing Po, les Anglais envoyèrent Ward au
Tché-Kiang avec cinq cents hommes. Il parut utile de for-
mer également une autre force franco-chinoise qui « avait
pour but de chasser les rebelles du gouvernement de ^ing
Po, c'est-à-dire d'une étendue de territoire formant autour de
celle ville une circonférence de soixante lieues environ » *.
Deux officiers de la marine française, Le Brethon de Caligny,
commandant le Confucins^ et Prosper Giquel, enseigne de
vaisseau, furent chargés d'organiser le nouveau corps.
PROSPER GIQUEL.
Prosper Marie Giquel, né le3o novembre i835, à Lorient^
1. Further Papers relating lo the Rébellion in China. Presented...
1862 [3o58], p. 3i.
2. P. Giquel, Resnie des Deux -Mondes y i5 juin i864, p. 976.
3. Giquel est mort à Cannes, le ig février 1886, et ses obsèques ont
été célébrées à Paris, à la Madeleine, le 26 février. Il était décore de la
Pelisse jaune et de l'Ordre du mérite de f^ classe et il avait le titre de
fonctionnaire du i«' rang. 11 avait épousé M'^* Élisa do llufz de La vison,
Bile du savant bien connu, qui mourut en 1877 à Fou-lchéou.
» •
3l6 RÉBELLION DES t\u P*ING
(Morbihan), est un des Français qui ont le plus fait pour assu-
rer la bonne renommée et l'influence de leur pays en Chine.
Entré à Técole navale en 1862, aspirant de 2® classe en 1 854, il
fit les campagnes de la Baltique et de Crimée et fut décoré en
septembre i855; aspirant de i""® classe (i856), il partit pour
la Chine; il assista à la prise de Canton (décembre 1867) et
fut attaché au commandant Martine^u des Chesnez ; nommé
à Canton inspecteur de l'émigration chinoise, il fut promu
enseigne de vaisseau (mars i858); en septembre 1861, il
entra dans le service des douanes chinoises comme commis-
saire à Ning Po et c'est en cette qualité que nous le retrou-
vons maintenant.
« Les deux officiers de marine qui furent chargés d'orga-
niser le corps franco-chinois réussirent à lancer leur entre-
prise. Il ne leur fut pas possible d'asseoir l'opération sur de
larges bases; les mandarins n'avaient pas d'argent*, et il
fallut « faire feu de tout bois ». On n'obtint d'abord
que quatre cents hommes; on les arma en empruntant à la
douane des fusils confisqués à des commerçants européens
fournisseurs des rebelles. Les chiens de ces fusils, qui
étaient en fonte de fer, sautèrent les ,uns après les autres
au nez des tireurs; un armurier chinois les remplaça par
d'autres qu'il avait forgés lui-même. On appela comme offi-
ciers des soldats français congédiés et restés à Shanghaï. In
mois après, le petit bataillon se mit en campagne poiu* aller
recevoir le baptême du feu*. »
L'un des officiers français reçut une commission de géné-
ral, l'autre de directeur général. Immédiatement les opéra-
tions commencent. Successivement les villes de Yu Yao^
(2 août 1862) et deTse Ki (21 septembre 1862) sont prises,
I . Ward réclamait l'argent pour ses hommes,
a. P. Giquel, p. 976, Revue des Peux -Mondes, i5 juin i864.
3. Avec 4oo hommes de Ward, 2 000 impériaux, une canonnière fran-
çaise et une anglaise.
.'t • ' ■ *>- '
PROSPER GiQUEL 3 I y
mais la capture de cette dernière coûte la vie à Ward frappé
d une balle. Son contingent fut dispersé à l'exception de
trois cents hommes qui furent mis à la disposition du capi -
laine Dew, commandant la station navale anglaise.
Repoussés devant Foung-houa, les allies revinrent à la
rescousse le 8 octobre ; le capitaine Dew a\ecVEncountery
le Hardy et le Flnnier, le navire français le Déroulèdey le
Confitciiis et les troupes chinoises commandées par le colo-
nel Forresler qui avait remplacé Ward, après plusieurs atta-
ques, réussirent à sVmparer delà ville (ii octobre 1862).
Chang Yu fut capturé le *î8 novembre 1862 par le corps
franco-chinois et 5oo réguliers de Dew. Giquel fut grave-
ment blessé au coude droit dans cette affaire. Mais l'objec-
tif des alliés était la grande ville de Chao-Ching; attaquée le
17 janvier i863, elle repoussa l'attaque de Le Brethon,
frappé mortellement par un éclat de canon chinois pris à
Chang Tu qui fit accidentellement explosion. Il allait être
nommé Ti-Ton, général en chef de toute la province de
Tché-Kiang. Le Brethon* fut remplacé dans le commande-
ment du corps franco-chinois par le capitaine d'artillerie
Tardif de Moidrey ' quoique le capitaine d'artillerie de
marine Chevrillon eût été désigné pour le poste de chef; Tardif
périt d'une balle tirée maladroitement par un de ses hommes
(ig février i863); après sa mort le corps franco-chinois fut
commandé par Paul d'Aiguebelle et l'enseigne de vaisseau
Bonnefoy. Enfin Chao-Ching tomba (18 mars i863) entre les
mains du corps franco-chinois. « La prise de Chao-Ching nous
I. Lo Brethon avait le titre de Fou tsiang (colonel). — Le Brethon
de Caligny, Albert- Edouard, né le 11 décembre i833, à Clcrmonl
(Calvados); aspirant de i'** classe, ao juin i855; enseigne de vaisseau,
9 octobre 1857; lieutenant de vaisseau de a*^ classe, 10 mai 1863.
a. Tardif de Moidrey, né à Metz, le 7 octobre i8a4 ; entré à l'École
Polytechnique i^^" octobre i845 ; tué 19 février i863 à Chao Ching. Cf.
Moiice sur les campagnes et opérations militaires faites en Chine,
par M. Tardif de Moidrey, par M. Legénissel. Metz, i804. br. in-4-
ai8 RÉBELLION DES T*AL P*ING
donna toute la province jusqu'à la baie de Hang-tchéou, au
delà de laquelle les rebelles se hâtèrent de chercher un abri,
mettant ainsi entre eux et nous un fleuve large de deux milles,
qui deviendra sans doute désormais contre leurs attaques une
barrière infranchissable. Le gouvernement de Ning Po était
donc délivré. En dix mois, notre contingent, qui, dans son
plus grand développement, comptait deux mille cinq cents
hommes, avait enlevé trois villes murées, amené l'évacuation
de quatre autres, et dégagé soixante lieues de territoire. * »
I. P. Giquel, p. 984, Hevue des Deux-Mondes, i5 juin i864-
CHAPITRE XV
RÉBELLION DES T'AI PING
(Suite).
LI HOUNG-TCHA^G
La mort de Ward (21 septembre 1862) laissait sans chef
r « armée toujours victorieuse », car son second le colonel
Forrester refusait le commandement. On fit alors choix de
Henry Andréa Burgevine, né en i836, à Newbern, dans la
Caroline du Nord, pour remplacer Ward. Sur ces entrefaites
Li Houng-tchang était nommé Fou-taï du Kiang-Sou (1862)
et allait exercer une influence prépondérante dans la marche
des affaires. Nous retrouverons constamment le nom de cet
homme d*état, militaire par occasion, qui joue encore un
rôle sî considérable dans la politique de son pays.
Li Fou-taï est né la deuxième année du règne de l'empe-
reur Tao Kouang, c'est-à-dire en 1828, à Senchou, dans le
district de Ho-fei, dans la province de Ngan-Houei. II est
arrivé aux plus hautes fonctions de son pays par son intelli-
gence et ses capacités militaires. Ses débuts furent modestes.
Son père, lettré pauvre et obscur, l'éleva honorablement,
malgré ses cinq enfants dont Li était le second. Le jeune
homme passa ses examens avec succès (1847) et il entra à
Vac^démie des Han-lin en i848. Puis il retourna dans sa
province natale, où il jouait un rôle assez effacé, lorsque la
grande rébellion, qui ébranla les assises du trône des Mand-
'JB^i
QQO RÉBELLION DES t'aÏ p'iKG
chous, vint le lirer de la position médiocre dans laquelle il
végétait. C'est en effet pendant la rébellion des T'aï P'ing
que Li devait montrer ces qualités d'énergie et de finesse qui
ont été, dans des circonstances heureuses, la cause de sa
fortune rapide. Lorsque les rebelles pénétrèrent dans le Ngan-
Ilouei, Li se mit à la tète d'une petite force (i853), et ne tarda
pas à être employé comme secrétaire par le tout-puissant,
Tseng Kouo-fan, gouverneur-général des deux Kiang et
commandant militaire des quatre provinces de Kiang-Sou,
Ngan-Houei, Kiang-SietTché-Kiang. L'appui d'un semblable
personnage promettait à Li un avancement rapide; en effet,
il devient juge provincial au Tché-Kiang, tout en restant
officier, puis Tao Taï au Fou-Kien, enfin il est nommé,
comme nous venons de le dire, gouverneur du Kiang-Sou.
Li et Burgevine défirent Tan Cheou-kouang, le Mo Wang
venu de Sou-tchéou et tuèrent son ûls (novembre 1862). La
mésintelligence qui existait déjà entre les deux chefs aug-
menta ; les troupes n'étaient plus payées depuis deux mois et
un contingent désigné pour Nan-King refusa de se mettre en
route. Dans l'après-midi du dimanche 4 janvier i863, arrivé
de Soung Kiang à Chang-Haï, avec sa garde du corps, Bur-
gevine furieux s'emporta jusqu'à frapper le banquier Ta Hi ',
qui retenait, disait-on, les fonds, et s'empara de 4o 000 pias-
tres. Li demanda l'arrestation de Burgevine au consul amé-
ricain qui la refusa, mais le général Staveley, après avoir
essuyé un nouveau refus du colonel Forrester, nomma comme
chef temporaire de 1' « ever victorious Army » le capitaine
Holland, de l'infanterie de marine, son chef d'état-major,
en attendant que le gouvernement approuve le choix du ca-
pitaine Gordon comme commandant définitif (janvier i863).
I. Yang Taï-Ki était l'intermédiaire du Tao-Taï de Chang-Haï, Wou,
avec les étrangers; il n'avait aucun caractère officiel. Taî-K.i est mort la
quatrième année du règne T'oung-tché, vers i865. Wou est mort la
onzième année, vers 1878.
PRISE DE SOU-TGHÉOU a!i I
L'objectif de Li était la grande ville de Sou-tchéou. Les
débuts de Holland iiirent malheureux ; il est défait à Taï
Tsan (21$ février i863) tandis que son lieutenant le major
Brennan est repoussé à Fou-chan ; heureusement que le jour
même de Tinsuccès de Holland, une dépêche du ministre
Bruce permet la nomination d^un ofQcier anglais comme
commandant de T a ever victorious army » : Gordon est'
définitivement désigné, la campagne va entrer dans une
nouvelle phase.
GORUON
Charles George Gordon * est né à Woolwich le 28 mars
i833 ; son père était le lieutenant-général Henry William
Gordon qui avait épousé Miss Elizabeth Enderby, de
Blackheath ; elle eut cinq fils et six filles. Charles entra
dans le génie (engineers). Il partit pour la Crimée en décem-
bre i85/i ; fut envoyé en Bessarabie (mai i856) comme
assistant commissaire et enfin partit pour la Chine en 1860;
il arriva après la prise des forts de Takou mais à temps pour
la destruction du Palais d'Eté qu'il décrit dans ses termes :
« En conséquence nous sortîmes, et après l'avoir pillée,
nous brûlâmes toute la construction, détruisant, comme des
Vandales, des choses de grande valeur, que quatre millions
ne pourraient remplacer \ ou s pouvez à peine vous figu-
rer la beauté et la magnificence des palais que nous avons
brûlés. Cela nous faisait mal au cœur de les brûler ; en
réalité, ces palais étaient si grands, et nous étions si pressés
par le temps, que nous ne pouvions les piller avec soin.
Des quantités d'ornements en or furent brûlés, ayant été
1 . Tout le inonde connaît la mort tragique de cet homme remarquable
à Khartoum en i885. 11 resta « Chinese Gordon » jusqu'à la fin de sa
vie.
32 3 RÉBELLION DB9 T*aI v'iNG
pris pour du cuivre. G^était une besogne tristement éém/onk-
lisante pour une armée. Tout le monde était fou pour le
pillage \ j>
Dans Tarmée « toujours \îctorieuse » les officiers étaient
tous étrangers : Anglais, Américains, Allemands, Français et
Espagnols, mais les Américains étaient en majorité. Les
sous-officiers étaient tous Chinois sortis du rang ; jusqu^à la
prise de Quinsan en mai i863, les soldats étaient principale-
ment des indigènes du Kiang-Sou et du Tché-Kiang, inférieurs
aux Gantonais et aux gens du Nord ; plus tard beaucoup de
rebelles prisonniers joignirent Tarmée dont l'effectif a varié
de 3 ooo à 5 ooo hommes, répartis en cinq ou six régiments
d'infanterie, avec quatre batteries d'artillerie de siège et deux
de campagne*.
Burgevine mécontent de sa disgrâce se rend à Péking
pour se plaindre aux ministres anglais et américain Bruce et
Burlingame, plaintes stériles d'ailleurs, et l'aventurier avec
quelques camarades pass& aux rebelles le 4 août i863. Li
offre une récompense de 3 ooo taëls à qui le livrera mort ou
vivant; les consuls étrangers protestent (20 août i863).
Cependant Gordon marchait de succès en succès : Fou-chan
(4 avril i863), Tai-tsan (2 mai) et enfin Quinsan (3i mai^
tombent entre ses mains. D'autre part le D' Halliday Macart-
ney, ancien chirurgien du 99® régiment d'infanterie, chargé
de l'arsenal de Soung Kiang par Li Fou-taï, bat les rebelles
à Foung-tching et à Si-dong (i3 et i5 août i863). Encore
quelques combats et la route de Sou-tchéou est ouverte ; le
danger est pressant, le Tchoung Wang accourt au secours de
la ville investie en septembre ; le mois suivant Burgevine se
rend à Gordon '.
1. Life of General Gordon. London,W. Scott, 1887, pet. in-8, p. i4.
2. Wilson, pp. 137, ia8.
3. Il fut noyé le 26 juin i865, accidentellement? dans le Tché-Kiang,
dans le naufrage d'un bac qui le portait.
PRISE DE SOU-TCHÉOU 32 3
PRISE DE SOU-TGHÉOU
Cependant Gordon est défait sous les murs de Sou-tchéou
(27 novembre i863), mais la dissension éclate parmi les
chefs rebelles : le Mo Wang qui refusait de se rendre est
assassiné par le Koung Wang (/| décembre i863) dans un
grand dîner ; Sou-tchéou tombe le lendemain de ce crime ;
les Wang se rendent et malgré l'engagement tacite de Gor-
don qu'ils auraient la vie sauve, ils sont mis à mort par ordre
de Li Houng-tchang. Ces chefs étaient au nombre de huit,
quatre Wang : le Na Wang, le Koung Wang, le Sing Wang
et le Pé Wang, et les quatre Tien-tchouang Tchang, Fan,
Wan et Wong. Gordon, retenu prisonnier par les T'aï P'ing
dans Sou-tchéou, de l'après-midi du 6 au matin du 7 décem-
bre, vit la mort de près ; furieux, il chercha Li pour lui de-
mander les raisons de sa conduite, mais le prudent Fou-taï
se tint prudemment hors de l'atteinte de l'officier irrité * . Gor-
don donna sa démission de général ( Tsong Ping) et se retira
à Quinsan ; plus tard il refusa les présents et la somme de
10 000 taëls qui lui étaient octroyés par décret impérial (i4
décembre i863). Le major-général Brown qui avait rem-
placé Staveley arriva de Chang Haï à Sou-tchéou (11 dé-
cembre) et déclara à Li que jusqu'à ce que sa conduite ait été
jugée à Péking, les troupes de Gordon cesseraient de pren-
dre part à la campagne.
Les raisons données par les Chinois pour excuser la con-
duite de Li sont curieuses et méritent d'être signalées :
« Suivant [leur] point de vue de la question, les chefs
T'aï PUng se rendirent à la simple condition que leurs vies
seraient épargnées, et à partir du moment de leur soumis-
I. Il n'est pas question de cet incident dans Evenls in the Taeping
Rébellion.., bjr A. Egmonl Uake. London, 1891, in-8.
3a4 RÉBELLION DES T*AÏ P4NG
sion, ils devenaient des sujets de TEmpire justiciables de
toutes ses lois. Mais quand ils arrivèrent devant le Fou-taï,
ils n'avaient pas encore rasé leurs têtes : ils portaient encore
leurs armes, et leur a apparence générale était marquée par
une extrême férocité », étant plutôt celle d'hommes ayant à
dicter des termes que d'insurgés repentants qui venaient jus-
tement d'être l'objet d'une mesure de clémence. Ils insistè-
rent pour que la garde de Sou-tchéou fût laissée entre leurs
mains, que tous les soldats alors sous leurs ordres iussent nais
à leur disposition, et déclarèrent que si ces conditions n''é-
taient pas acceptées, ils ne feraient pas leur soumission. Ils
refusèrent aussi de débander leurs troupes ; dirent que leur
intention était de tenir trois portes de la ville qui étaient des
positions fortement fortifiées, et demandèrent que leurs
troupes fussent payées. Une attitude si menaçante et intimi-
dante était entièrement inattendue, et on ne pouvait y répondre
en rompant les négociations, ou en permettant aux Wang
de retourner en sécurité dans la ville. Le leur permettre, ou
même leur donner le moindre soupçon que leurs demandes
ne seraient pas acceptées, auraient eu pour résultat une ca-
tastrophe immédiate, w Si les Wang, dit le prince Koung,
n'avaient été promplement décapités, non seulement les
soldats impériaux auraient été massacrés jusqu'au dernier
dans la ville, mais les forces énormes placées sous le com-
mandement de ces chefs seraient encore restées dans les rangs
rebelles, et un autre et plus grand massacre aurait été inévi-
table ; et violence aurait été ainsi faite au principe bienfaisant
du Ciel et de la Terre, qui se plaît à créer, et est opposé à la
destruction*. »
Cependant Gordon reprit les armes', mû par de sérieuses
I. Wilson, p. ao2, ao3.
3. Il rendit même, accompagné de M. Hart, une visite au Fou-tal à
Sou-tchéou, le i^»" février i864. Cf. Hake, p. 4oa. Dans l'entrevue aucune
allusion ne fut faite k l'exécution des Wang.
PRISE DE SOU-TCHÉOU 2a5
considérations expliquées par le major général Brown dans
une dépêche adressée au comte de Grey et Ripon * : « Les
raisons qui déterminèrent le major Gordon à reprendre la
campagne sont nombreuses et de grand poids. En restant
inactif le Fou-Taï a déjà encouru une perte de 5oooo livres
et le major Gordon a exprimé suiïisamment son sentiment de
dégoût pour la traîtreuse exécution des Wang. Si If s rebelles,
aussi, sont laissés à eux-mêmes ils relèveront la tète et la
révolte peut être prolongée pour des années ; tandis que pre-
nant avantage de leur panique présente, peu de mois suffi-
ront à rétablir Tordre et la paix h ce qui était auparavant les
districts les plus riches et les plus prospères en Chine et d'où
Ton peut espérer un grand trafic. A côté de cela, il existe
un autre danger de non moindre importance. La population
tapageuse qui aurait trouvé à Chang-Hai, et dans la rébellion
desT'aïP'ing un vaste champ pour ses exploits, a été retenue
de se joindre aux rebelles par une crainte salutaire des forces
de Gordon. Mais que cet officier cependant reste inactif ou
soit supplanté par un des officiers de Ward, ces hommes se
joindraient immédiatement aux T'aï P'ing et la capture du
vapeur « Tsatlee » et celle d'un bateau de soie dernièrement
à Chang-Haï, montrerait ce qu'on pourrait attendre d'eux.
Il faut aussi envisager d'autres possibilités, Tune d'entre elles,
dénature alarmante. Qu'adviendrait-il -si le plan de Burgevine
de former un troisième parti, distinct des T'aï-P'ing et des
Impéiîalistes, trouvait sa réalisation sous un successeur
américain du major Gordon ? La cause rallierait sous sa ban-
nière chaque européen ou américain vagabond en Chine,
recrutés par une large immigration des possessions améri-
caines de la côte du Pacifique. Il serait alors absolument né-
cessaire de supprimer un tel lot de bandits à n'importe quel
prix, mais combien ne serait-il pas préférable de prévenir
1. Hong Kong, 3i mars i864. — China, n» 7 (i864). p. ao.
CORDIfiB. I. — i5
aa6 RÉBELLION DES T*aT P*ING
celte éventualité, et le major Gordon reprenant la campagne, le
terrain de la sorte leur manquerait sous les pieds. Le danger
était imminent, et le major Gordon refusa de marquer aucun
sentiment d'hostilité contre le Fou-Taï, dans un intérêt
général, par humanité, et connaissant les souffrances de
la population, il surmonta sa répugnance pour renouveler
sa coopération avec les autorités chinoises. ».
Gordon se rendit avec le H y son ^^ par le lac (Ta Hoii)^ de
Quinsan, où il laissa le colonel Murant et 200 hommes,
à Wou-Si après avoir reçu le 18 février une lettre de Sir
Frederick Bruce le priant de faire usage de ses forces « seu-
lement pour garder les districts conquis, mais de rester en
même temps en bons termes avec les mandarins »*. Gordon
s'empara successivement de Yesing, (i^^'mars) et de Yakou-
pou. Le 27 avril, il fut repoussé devant Tchang-tcheou, mais
il s'en empara le n mai i86o. Ce fait d'armes marqua la fin
de YEs»er Victorious Army\ les officiers anglais reprenaient
du service et les rebelles n'occupaient plus que Hou-tchéou
dans le Tché-Kiang et Nanking dans le Kiang-Nan.
PRISE DE NAN-KOG
Enfin, le 19 juilhpt i864, Nanking tombait entre ,les
mains de Tseng Kouo-tchouan', Commandant en chef*.
J'extrais d'un rapport adressé par ce dernier à Li Fou- lai,
les détails de cet important fait d'armes : « Le 3 Juillet,
Li Tchiang-ho et autres attaquèrent la vallée de Loung
po-tseu et s'en emparèrent, ce qui leur permit d'occuper une
I. Le capitaine de ce navire, Davidson, mourut de la fièvre à Chang-
Haï, le 3o novembre i864.
a. China, n» 7 (i864), p. ai.
3. Le vice-roi Tseng Kouo-fan, son frère, était & Ngan-K*ing.
4 La ville entière tomba entre les mains des Chinois le 23 juillet.
PRISE DE NAN-KING 237
position dominant la ville et Tattaquc fut commencée et con-
tinuée le jour suivant, chacune des brigades qui donnait à
son tour, ayant un grand nombre de morts et de blessés.
« Li Tchen-licn ayant découvert qu'il y avait assez de riz
dans la ville pour pouvoir durer plusieurs mois et craignant que
comme nos artilleurs avaient échoué trente ou quarante fois dans
leurs essais de mines, les troupes ne soient excédées et découra-
gées et qu'il arrivât un désastre si Tattaque manquait, oflrit ses
services de construire une mine, sous un feu qui ne peut être
comparé qu'à une averse de pluie. En cela il fut aidé par H'iao
Fou-seu et autres qui volontairement sortirent un nombre de
batteries à une centaine de pieds du mur et ayant coupé des
roseaux, etc., construisirent un rempart et le couvrirent déterre,
ce qui leur permit d'attaquer ouvertement du sommet ou secrè-
tement à couvert.
« Ainsi le combat dura sans intermittence pendant la moitié
(l'un mois et la fleur de l'armée fut mise en pièces et mutilée
sans que nous ayions pu remporter la victoire. Trois officiers
généraux distingués par leurs mérites, c'est-à-dire Tcheng Warig-
chen, Wang Chao-ji et Kouei Ping-chou, avec maints autres,
tombèrent malheureusement victimes et furent profondément
regrettés.
c Le 19, à trois heures du matin environ, comme la mine
était remplie, et que je parlais à son ouverture avec Li Tchen-
tien. Li Sieou-tcheng connu pour être leTchoung Wang, dirigea
une sortie de quelques centaines de rebelles désespérés, qui étaient
vêtuS comme des soldats impériaux et qui jetèrent des grenades
et autres projectiles qui mirent feu aux batteries et au rempart
de roseaux (mentionnés ci-dessus). Les troupes étaient si fati-
guées et l'heure si tardive que la tentative faillit réussir. Cepen-
dant Wei Wei-choun, Li Tchen-tien et les autres généraux les
conduisirent sur la gauche et abattirent un grand nombre
d'ennemis, tandis que sur la droite Peng You-tchou et les
autres en tuèrent et en firent prisonniers un grand nombre éga-
lement, tandis que par la plus grande chance la mine fut
sauvée.
« Au matin du 19 juillet, je fis avancer toutes les brigades, et
leur donnai les ordres de renforcer les lignes et de se préparer
à repousser toute attaque, pendant que du point du jour à
aaS RÉBELLION DES T*AÏ-P*I?IC
midi, j'attaquai la partie de la ville entre la colline de Loung-
po-tseu et la porte de T'aï P'ing. A midi Li Tchon-tien
m'annonça que la mine était prête et le train préparé. Sur ce.
je lançai un avis promettant des récompenses illimitées en cas
de réussite et des menaces de mort dans le cas d'une défaite,
sur quoi Lieou Lien-tche et autres amenant leurs brigades,
s'assirent sur l'herbe, et volontairement firent serment de mou-
rir en défendant leur pays, si cela était nécessaire. Voyant ainsi
qu'ofïicicrs et hommes étaient également préparés et entière-
ment déterminés, j'ordonnai qu'on fit sauter la mine, et avec le
grondement pareil à celui du tonnerre, quelques deux cents
pieds du rempart furent lancés dans les airs. Le ciel fut rempli
par la fumée, et les briques, les tuiles et le feu s'échappèrent
dans toutes les directions, mais Wou Ming-liang, Li Tchen-tien
et d'autres conduisirent leurs hommes à travers les ruines,
et entrèrent |)ar la brèche, les soldats abondant comme des
fourmis et chaque homme égalant pleinement dix mortels
ordinaires. Malheureusement un grand nombre fut tué par
l'ennemi, qui des murs fit pleuvoir un feu tel que le corps princi-
pal aurait lâché pied si Peng You tchou, H'ia Fou-seu, etc., qui,
demeurant avec leur épée tirée et abattant tous ceux qui recu-
laient, n'avaient rallié leurs hommes ]K)ur l'attaque.
« En même temps Wou Ming-liang avec d'autres ayant esca-
ladé la colline de Loung houang, engagèrent les rebelles sur la
droite et autour de la porte de T'aï-P'ing pendant près de deux
heures et Hnalemenl les (iront entrer de force pendant qu'en
même temps Li Tchiang-ho entra dans la ville par les défenses
de la même porte.
a A présent, nos forces étaient divisées en quatre colonnes,
l'une sous les ordres de Wang Youen-ho marchant sur le palais
du soi-disant T'ien Wang qu'elle essaya dix fois de prendre par
assaut jusqu'au moment où l'approche de la nuit la força de
battre en retraite. Lieou Lien-tche abattit les rebelles sur la gauche
aussi loin que la porte de Chen-tseu lorsqu'il rencontra Tcliou
Lan-kouei, qui avec d'autres venaient justement d'entrer par un
souterrain abandonné. Réunissant leurs troupes, ils se trouvèrent
assez forts pour marcher sur la colline de Lien et se rendre
maitres de la porte de I-Fêng (Nord). Sur la gauche, Ven^
You-tchou, avec sa suite, entra à travers la vieille ville et marcha
sur la porte de Toung Si, tandis que toujours dans la même
direction, H'ia Fou-seu se divisant, s'empara des portes de Tchao
f^
PRISK DE \.\>-KlNG 239
Yang et de Houng Wou, et tua tous les rebelles dans les guérites,
les corps de garde, etc.. et dans tous les environs. En un mol
les rebelles sur la gauche furent attaqués, entourés, abattus et
détruits dans un temps incroyablement court, pendant que
Lîeou Lien-tche était également vainqueur sur la droite. Des
gardes furent placées aux portes et ceci termina les événements
regardant Tattaquc et la prise du 19 juillet.
«c Le plus gros de mon armée était maintenant massé sur la
colline de Loung houang, mais la garnison rebelle du quartier
sud-ouest tenait bon jusqu'après la prise de la porte de ïchao
Yang, quand Lo Feng-Youen fit une attaque désespérée à l'ouest
de la porte de Tclia pao (Sud) et escalada la muraille par une
vieille brècfie. Au même moment, Li Tchen-tcbeou entra par
les défenses de la porte de Toung Si. Le soi-disant Tchoung
Wang rassembla alors une bande de partisans désespérés et fit
une furieuse tentative pour se frayer un chemin entre la colline
de Tching liang à la porte de Han-tsei. Cependant, voyant cela,
Tchen-ti et les autres passent par dessus les défenses de la porte
de Chen-tsei et une sortie dans cette direction étant par consé-
quent impossible, ils reculent sur la colline de Tcheng Wang. Au
même moment, Houang, Ti-tou du Kiang-Sou, avec sa flottille
attaque les forts de la rivière au-dessus de Tchoung Kouan, et
continue victorieusement jusqu'aux murs de la ville, où Tchen-
ti et ses collègues s'emparent des portes de Chen-tsei et de Han-si,
tuant tous les rebelles qui s'y trouvaient. Il se faisait tard alors, et
Tchen-ti voyant le Tchoung Wang et sa suite en embuscade
dans le quartier sud-ouest, prit toutes ses précautions contre une
sortie. Peng You-lchou se chargea des portes de Tchou-pao et
de Toung si et Li Tchen-tien de la porte de T'aï P'ing, pendant
que les hommes de Wang Youn-ho, qui avaient combattu toute
la journée, furent rappelés dès que les premières étoiles paru-
rent et Campèrent en cercle autour de la colline de T'oung
houang.
« Voici brièvement le résultat des opérations du côté sud-
ouest et l'œuvre de la flottille.
<c Maintenant, pendant que Tchou Koung-tchang attaquait
les palais du T'ien Wang, Chcn lloung-ping et autres condui-
saient un corps d'hommes autour sur la gauche, et formaient
une embuscade à l'est de la ville soi-disant impériale en vue de
capturer ou de massacrer les chefs. Mais le cheval de Tchôu
Koung-tchang ayant été blessé et les rebelles étant en nombre
a3o RÉBEi.Lio:<ï DES t\\ p'ixg
énorme sur le pont de pierre, il conduisit ses troupes à Fentour
et comme il était très tard, il les ramena à la colline de Loung
houang, Tembuscadc cependant, pendant ce temps, sV'tait trop
avancée pour pouvoir reculer. Il était à peu près une heure du ma-
tin quand le Tchoung Wang donna Tordre que le palais du T'ien
AVang et les fous * occupés par les autres Wang soient incendiée
et de faire sauter les magasins. La ville tout entière tout à
coup parut remplie de fumée et de feu, mais au même mo-
ment, Youen Ta-cliang et autres virpnt quelque mille rebelles
armés quittant le palais du T'ien Wanp par la porte du Sud et
s'élançant vers les maisons. L'impression de Youen Ta-chang
était que le T'ien W'ang essayait de s'enfuir, aussi intercepta-t—
il ce ' corps et en tuant sept à huit cents-hommes, il s'empara
d'un sceau d'or et de deux sceaux de jade impériaux dont
lloung Sieou-ts'iucn avait eu l'audace de se servir. Les femmes
employées au palais, au nombre de plusieurs centaines, se pen-
dirent elles-mêmes, et quelque deux mille rebelles furent noyés
dans le fossé de la ville. Un grand nombre en fut aussi brnlé à
mort, le feu ayant jailli dans toutes les directions avait rendu
les rues impossibles. Nos troupes, cependant, dans l'ignorance
des routes, furent incapables d'attaquer Tcnnomi dans l'obscurité
et naturellement, se retirèrent.
Ceci complète le récit des résidences des Wang et le principal
massacre des rebelles.
« Vers quatre heures du matin, un corps de rebelles vêtus
commedes soldats impériaux et au nombre d'environ un millier, dé-
boucha de la porte T'ai Ping, mais la brigade Kouan-tseu les atta-
qua avec des grenades et autres projectiles et en tua une grande
quantité. Néanmoins six à sept cents cavaliers réussirent à sor-
tir, et alors s'élancèrent dans la direction deH'iao-leng et Têng-
lin, où ils furent poursuivis par notre cavalerie sous Wou Wei-
cheou. Les prisonniers alîirmèrent que le soi-disant Tchoung
Wang avait été tué dans la ville, que le jeune T'ien Wang
s'était brûlé lui-même dans le palais, tandis que d'autres nous
informaient que leChoun^ et le Tchoung W^ang s'étaient sauves
avec le jeune T'ien- Wang, mais que Houng Sieou-ts'iuen avait
avalé du poison au mois de juin au moment où nos troupes
I. Palais.
a. Lo Fou Wang.
^f'
PRISE DE NAN-RLNG a3t
investissaient la ville et qu'il avait été brûlé dans son palais,
tandis que son titre avait été repris par le jeune héritier*.
« Aussitôt que j'entendis parler de la fuite de ces rebelles
dispersés, j'envoyai Tchang Ting-houei avec quelque cavalerie
pour suivre Wou Wci-cheou et continuer avec lui la poursuite
jour et nuit. J'écrivis aussi aux garnisons de Li Choui, Tchou-
Young et autres places de réunir toute la cavalerie disponible et
de poursuivre les fugitifs^ les exhortant en même temps à ne pas
les laisser s'échapper. J'attends maintenant leur retour pour
envoyer leurs rapports et les transmettre à Péking par l'entre-
mise de Votre Excellence. Pendant les journées du 30 et du ai.
nos troupes raflèrent et tuèrent un nombre considérable de
vieux rebelles, natifs des deux Kouang, des deux IIou et du
Kiang-Si. Tseng Liang-tso et ceux qui étaient avec lui, se dis-
tinguèrent spécialement en tuant un grand nombre de chefs et
en tout j'imagine que le nombre des tués doit se monter à une
centaine de mille. Pendant les trois journées que j'ai mention-
nées, la rivière Tching houei a été bloquée par les cadavres. Dans
la ville, il y avait à peu près trois mille Wang et chefs, dont
la moitié fut tuée et le reste noyé ou tué dans le fossé de la ville.
« Le 33, il ne restait plus que quelques Cantonais qui s'étaient
fortifiés eux-mêmes dans un bâtiment très haut d'où ils
visaient nos hommes, mais le 33, la ville fut en notre pouvoir
exclusif el les poursuites et les tueries complètement termi-
nés. J'envoyai immédiatement des hommes pour éteindre les
incendies et pour enterrer les morts, pendant qu'en même temps,
je pris des arrangements pour recevoir et soigner les blessés. Ce
n'était pas une tâche aisée d'avoir à s'occuper d'une centaine de
choses qui demandaient toute mon attention.
« Je ne puis m'cmpêcher de m'aflliger sur les milliers
d'hommes que nous avons perdus par maladie ou qui furent
tués pendant le siège. Pendant ce temps, j'ai empêché trois fois
qu'on vînt au secours de la ville, et j'en fis l'assaut plus de cent
fois, mais comme par la bonne chance de Sa Majesté, ce loger
succès a pu être obtenu. Leurs Excellences Peng, Yang et
liouang, dresseront une liste des ofliciers et des hommes appar-
tenant à la flottille, comme je ferai de mon côté en ce qui con-
cerne les troupes de terre, lequel rapport nous espérons que vous
I. C'est la vraie version.
a34 RÉBELLION DES T*AÏ P*I>'G
VOUS joindrez à nous pour le présenter au Trône. Je vous prie de
vouloir bien recommander jîour une marque de faveur de Sa
Majesté, tous ceux qui se sont distingués et que vous réclamerez
les honneurs posthumes pour ceux qui sont tombés en combattant.
« J*ai remis un rapport semblable à Son Excellence le Gouver-
neur Général *, avec la prière de le remettre à Péking*. »
Le prince de Koiing et les membres du Tsoung-li Yamen
annoncèrent aux ministres étrangers la -prise de Nan-King
dans les termes suivants :
Nous avons reçu aujourd'hui dans la matinée un message
que Tseng Rouo-fan nous a envoyé par un courrier faisant plus
de 600 lis* par jour pour nous annoncer que le 19 de la 6'^ lune
(28 juillet) la ville de Nan-King a été reprise en entier. Cette
importante entreprise est terminée et pas un rebelle ne s'est
échappé.
Sachant tout l'intérêt que vous portiez à celte afTaire, nous
nous empressons de vous annoncer son heureuse issue, certains
que vous partagerez notre satisfaction, et nous profitons de
l'occasion qui se présente pour vous souhaiter mille prospérités.
FIN DE LA nÉnELLlO>'
Quelque temps auparavant (3o juin iSG'i), le T'ien
Wang, Houng Sieou-ts'iucn, s'était suicidé en avalant des
feuilles d'or ; le Tchoung Wang, qui était le meilleur des
généraux rebelles, fut exécuté par les Impériaux le 7 août i864
avec le Fou Wang, HongJen-ta, demi-frère du T'ien Wang;
Iloung Fou-tien, le fils même de Iloung qui avait pris le titre
de T'ien Wang H périt de la même manière quelques jours
après la prise de Nan-King dont il avait réussi à s'enfuir.
1. Tseng Kouo-fan.
3. North-China Herald, 783, ao août 186^.
3. Le /j est d'environ 600 mclres; cette expression signifie simplement
marchant à toute vitesse.
PAviu.o:«s NOIRS a 35
D'un autre côté, le corps franco-chinois continuait ses opé-
rations : la capitale du Tché-Kiang, Hang-tchéou, élait prise
dans la nuit du 3oau 3i mars 186^ par P. d'Aiguebelle qui
recul en récompense la robe jaune et dix-mille taëls, et les
T'aï Ping évacuèrent (28 août 186/1) Ilou-tchéou, leur der-
nier rempart dans cette province; au mois d'avril i865, les
bandes T'aï P'ing sont chassées de Tchang-Tchéou près
d'Amoy et leurs débris traqués de tous côtés, se réfugiaient
dans les montagnes du Fou-Kien, du Kiang-Si et duKouang-
Toung, ainsi que dans le Se-tch'ouen.
PAVUXO?{S >01RS
Un des chefs T'aï Ping, Wou-lsoung, pénétra dans le
Tong-King, livra le pays au pillage avec une bande de
3 à ^ 000 soldats et s'avança jusqu'au Song Koï en face de
Ha-noï. Les Annamites eurent recours aux Chinois pour être
débarrassés de ces bandits. Les Chinois s'empressèrent d'en-
voyer au Tong King une petite armée, composée, croyons-
nous, d'ime dizaine de mille de soldats, qui pourchassa les
rebelles et les obligea à fuir vers les montagnes qui bordent
le Yun-Nan.
Wou-tsoung mourut peu de temps après en 1866 et il
laissa le commandement de ses troupes à ses deux lieute-
nants Lieou Yen-fou et Houang Tsoung-yn. Les deux chefs
mirent ensemble le siège devant Lao-Kay dont « la forte-
resse, dit M. de Kergaradec, n'est qu'une enceinte carrée en
maçonnerie formée par un mur en moellons de quarante
centimètres d'épaisseur ou à peu près, et aux quatre coins de
laquelle sont disposées des tours à plateforme, armées de
petites pièces d'artillerie. » Ce n'est pas faire l'éloge de l'ha-
bileté des rebelles de dire qu'ils ne s'emparèrent de Lao-Kay
qu^au bout d'un siège de deux ans.
a36 RÉBEi.i.iox nr.s t'aI p'ixg
Les deux associés se querellèrent après la prise de Lao Kay
(1868). Lieou Yen fou resta dans cette ville, Houang Tsoung-
yn descendit le fleure Rouge, puis établit son quartier
général à Ho yang, sur la rivière Claire (7»//i^' T/o), affluent
de la rive gauche du Song Koï. Les anciens amis, devenus
ennemis mortels, devaient se faire à Tavenir une guerre
acharnée, et, leurs troupes se distinguant par la couleur de
leurs inscriptions, on nomma Paviilons Noirs (en chinois
//e Ki\ ou dans le dialecte cantonais Ilac A7) Tarmée ou
plutôt la bande de Lieou Yen-fou, et Pacifions Jaunes
(^Houang Aï), les partisans de Houang Tsoung-yn.
^-^
:*if -^;;» '^r
CHAPITRE XVI
RÉBELLIONS
RÉBELLION MUSULMANE
' Chose curieuse : celte rébellion commença au Yun-nan
par une querelle entre mineurs, les uns musulmans, les
autres Chinois. Vers i855, des gisements de galène argen-
tifère situés à Chi-yang Ich'ang, à cinq jours de marche de Yun-
Nan fou, sur la route de Ta-li, étaient en pleine voie d'exploita-
tion; ils étaient fort riches, et musulmans et Chinois, originaires
deLin-ngan, dans la même province, les travaillaient en com-
mun. Cependant le Chinois, âpre au gain, chercha de bonne
heure à écarter son compatriote musulman ; celui-ci, d'abord
peu heureux dans ses efforts, les avait vus devenir prospères,-
tandis que le contraire avait lieu pour son concurrent qui,
lui^a}'ant demandé du travail, éprouva un refus. Des rixes
eurent lieu, quelques hommes furent tués, les Chinois furent
repoussés, un mandarin incapable ne réussit pas à calmer
l'effervescence, eut peur, quitta son poste, et retourna à
Yun-Nan fou, capitale de la province, où il rédigea un rapport
foudroyant contre les mahométans. C'est une histoire arrivée
dans tous les pays du monde V
Les musulmans, craignant une nouvelle attaque, se forti-
fièrent : les Chinois revinrent en effet en nombre, battirent
I. Henri Gordier, Journal des Débats^ a octobre 1880.
a58 RÉBELLIONS ,
leurs adversaires, les poursuivirent jusque dans les villages
voisins où ils massacrèrent tous ceux qu'ils purent saisir.
Cependant les mandarins réussirent k apaiser les combattants,
les travaux (tirent repris, les troubles cessèrent, mais pour
recommencer bientôt.
Un certain Houang Tchoung, ancien vice-président du
ministère de la guerre et ennemi mortel des musulmans, orga-
nisa un massacre général qui eut lieu le 19 mai i856. Mais
cette Saint-Barthélémy, n'eut qu'un médiocre succès. Les
musulmans prévenus se défendirent; leur grand-prêtre Ma Tê-
sing, vieillard de soixante-cinq ans, organisa la défense, et, aidé
d'un jeune bachelier, Tou Wen-sieou, très considéré de ses
coreligionnaires, qui se mit à la tête du mouvement, il s^eni-
para de Ta-li fou, désormais la capitale et la forteresse des
mahométans dans le Yun-Nan, et de ses environs, y compris
le lac Eul Haï, défendu par les barrières inférieure et
supérieure (Il'ia kouan et Chang kouan).
C'est une figure remarquable que celle de ce grand-prêtre
musulman. Né en 1798, de commerçants établis dans un
village de H'ia kouan, à 10 lis de Ta-li, Ma Tê-sing fut mis
à l'école dès son enfance ; après avoir obtenu une teinture
suiHsante de la littérature chinoise, il alla dans une mosquée
suivre un cours de langue arabe. Il compléta ensuite ses études
de théologie dans le Chan-Si. Plus tard (1889), il se
joignit aux caravanes de marchands qui font le négoce entre
le Vun-nan et la Birmanie, descendit jusqu'à Rangoun^ii
il s'embarqua à bord d'un voilier chargé de pèlerins qui se
rendirent avec lui à la Mecque pour y célébrer les fêtes du
Ramadan. Après avoir fait quelque séjour dans la ville sainte
où il continua l'étude de la langue arabe, il parcourut toute
l'Egypte et alla jusqu'à Constantinople ; il s'arrêta deux ans
dans cette ville. Sa double qualité de Chinois et de prêtre
musulman l'y avait fait bien accueillir ; mais, ses ressources
touchant à leur fin, il lui fallut retourner dans son pays.
RÉBKLLIOX MUSULMANE ^Sq
D'Alexandrie, où il s'arrêla peu de temps, il partit directe-
ment pour Sîngapore. « Il demeura un an dans cette colonie,
afin, dit M. Rocher, de s'assurer que les jours y sont égaux
toute Tannée, ainsi qu'un astronome de Constantinople le
lui avait affirmé. Son retour eut lieu en i846 par la rivière
de Canton. L'intéressant voyage de sept années qu'il venait
d'accomplir, les objets qu'il avait rapportés de l'étranger,
les connaissances qu'il avait acquises, le renom de sainteté
qui s'attache aux pèlerins de la Mecque ne firent qu'accroître
le prestige dont il jouissait avant son départ. »
Un certain Ma Sien, dont le frère avait été tué dans une
des premières échauflburées de mineurs, fut le chef militaire
qui seconda Ma Tê-sing, son maître, dans cette guerre. Ma
Sien qui, par ses connaissances, ses talents, son énergie
poussée jusqu'à la témérité, avait mérilé l'estime et la
confiance de ses coreligionnaires, fut, par la force même des
choses, appelé au commandement des troupes que la révolu-
lion naissante se proposait de lancer contre ses persécuteurs.
Les 20 000 hommes qui suivirent sa fortune se mirent
bientôt en marche, et, sans entrer dans le détail de leur
campagne non plus que dans celui des opérations des trou-
pes réunies sous les ordres de Tou Wen-sieou, nous pouvons
dire qu'en 1860 les musulmans étaient vainqueurs sur tous
les points.
Les aborigènes : Pa yi, I-jen, Miao tseu, etc., profitaient
de « la faiblesse des Chinois pour revendiquer leur ancienne
indé|jendance et descendre dans les plaines d'où ceux-ci les
avaient chassés » \
Chose inexplicable ! Ma Té-sing et Ma Sien, qui auraient
pu dicter aux troupes impériales les plus dures conditions,
consentirent à traiter sur des bases dérisoires. Le grade de
général de brigade accordé à Ma Sien, dont le nom est
I. Hocher, 11, p. 55.
a^O RÉBELLIONS
changé en celui de Ma Jou-loung, des grades correspondants
dans Tarmée impériale donnés aux chefs subalternes, de
larges gratifications réservées aux soldats amenèrent entre
les partis belligérants une entente que la rébellion des T'aï-
P^ing et autres luttes intestines firent approuver sans enquête
par le gouvernement de Pé-king.
La soumission des deux Ma (1860) fut une faute irré-
parable, car elle causa la ruine du parti musulman ; les succès
temporaires de Tou Wen-sieou montrent que si les secta-
teurs de Mahomet, au lieu de se diviser, étaient restés unis,
rien ne leur eût été plus facile que de rétablir à leur profil
dans le sud-ouest de la Chine les deux anciens royaumes de
Ta-li et de l'Est. Les conséquences d'un établissement musul-
man dans celte partie de la Chine eussent été incalculables
pour rinde et la Kachgarie, et la théorie avancée il y a quel-
ques années, avant que les deux grands groupes musulmans
dirigés par Tou Wen-sieou et Yakoub beg eussent été
écrasés Tun après l'autre, théorie d'après laquelle la prochaine
dynastie chinoise serait mahométane, pouvait être défendue
avec quelque apparence de raison. La soumission des deux
chefs n'amena en aucune façon la soumission de leur parti :
ils entraînèrent leur armée à leur suite, mais ils ne purent
obtenir que les troupes de Tou Wen-sieou imitassent leur
exemple. Leur défection, en même temps qu'elle diminuait
la force de leur parti, augmentait celle des Chinois : c'était
prolonger la guerre avec des chances moindres de succès
pour leurs frères dont ils avaient esi^éré de servir les inlérêts,
et qu'ils allaient se trouver obligés de traiter en ennemis.
Chinois eux-mêmes, Ma Jou-loung et Ma Tê-sing auraient
dû savoir, malgré leur loyauté et leur désintéres^ment per-
sonnels, que la Chine n'oublie rien, ne pardonne rien, et
qu'assurer sa victoire, c'était en même temps préparer le
massacre des musulmans dans le Yun-Nan.
Ma Jou-loung, dorénavant chargé par les Impériaux de
AÉBELLION MUSULMANE 3^1
la pacification de la province, se trouva placé dans une
psition fort difficile. A la tête des troupes où Pavait
mis la confiance des Chinois, il allait être obligé d'a-
gir contre ses propres coreligionnaires. Tou Wen-sieou,
de son côté, n'avait pas perdu son temps; ses campagnes
furent désastreuses pour ses adversaires; son ancien
allié, le grand-prêtre, qui avait rempli temporairement les
fonctions de vice-roi de la province, essaya, mais en vain, de'
le ramener à ses idées (i863). La guerre continua donc ;
Ma Jou-loung fut battu ; des peuplades autochtones, les
Miao tseu et les Man tseu, s'élanl révoltées, ajoutèrent aux
embarras des troupes impériales, et les musulmans se répan-
dirent dans toute la province du Yun-Nan .
En 1868, Tou Wen-sieou, qui depuis Icftigtemps avait pris
le titre de Sultan, marche sur la capitale de la province dont
il fait le siège après s'être emparé des puits à sel, principale
source du revenu du pays. Les deux Ma refusent de repasser
aux musulmans ; Ma Jou-loung même est blessé dans une
sortie; mais rien n'ébranle sa loyauté. Heureusement pour
les Chinois, le siège traîne en longueur ; des relations s'éta-
blissent entre assiégeants et assiégés ; de nombreuses défec-
tions ont lieu dans l'armée de Tou Wen-sieou; le Sultan,
voyant ses troupes affaiblies par la désertion et par les sorties, et
ne pouvant plus occuper efficacement les environs de la ville,
se décide à en lever le siège.
Sa retraite est le signal des revers ; la fortune des armes
va changer; avec des alternatives de succès et de défaites, les
troupes impériales gagnent graduellement du terrain jusqu'au
jour où elles écraseront l'aigle dans son aire, Tou Wen-sieou
dans Ta-li. Il faut bien le reconnaître, l'histoire de la ré-
bellion musulmane est terrible pour l'honneur de la Chine.
A chaque pas on retrouve chez les Chinois ces instincts
sanguinaires que nous autres Occidentaux sommes toujours
disposés à croire éteints : ils ne sont qu'assoupis, et, de
GuRDiER. I. — 16
34^ RÉBELLIONS
temps à autre, de grandes hécatombes humaines nous rap-
pellent au sentiment de la réalité.
Tantôt vous lisez le récit de scènes dignes de cannibales,
voyez plutôt : Un chef reconnaît l'un de ses ennemis sur le
champ de bataille, il lui ouvre la poitrine, arrache le cœur
encore chaud, le fait frire dans une marmite et le mange
avec ses soldats. Ailleurs, c'est un fou-taï (gouverneur de
province), qui se plaint de généraux ayant rétabli l'ordre
parmi leurs soldats auxquels le pillage avait été promis; il
fait exécuter sous ses yeux les chefs qui l'ont menacé de mort.
Ce pillage est celui de la ville de Tcheng kiang ; en voici le
récit atroce :
« Les rebelles (musulmans) qui avaient pris l'offensive
(( profitèrent du désordre pour gagner au large; mais les
(( femmes, les enfans et les vieillards, n'ayant pu les suivre,
« furent victimes de la rage des Impériaux. L'ordre rétabli,
« le massacre recommença. Des femmes, épouvantées de se
« voir livrées à la biutalité des soldats, se suicidèrent en se
« jetant dans les puits avec leurs enfants ; celles que la peur
« de la mort avait retenues, furent violées et vendues ensuite
« au plus offrant. C'est ainsi que 5 à 6000 créatures hu-
» maines subirent un sort infànîe. Les vieillards furent tous
« passés par les armes et leurs têtes exposées sur les remparts.
a Quatre à cinq jours après ces scènes de carnage, les rues
« étant encore souillées de sang et les cadavres laissés partout
« sans sépulture, le fou-taï, impatient de contempler son
« œuvre, entra dans la ville. »
Une autre fois ce sont deux chefs rebelles. Ma Min-koung
et Ta Tou-iou, qui sont attirés dans un piège. Ce dernier, qui
fumait l'opium dans la tente de son hôte, fut garrotté et en-
voyé au fou-taï (gouverneur), et, pour éviter qu'il ne s'échap-
pât en route, on lui coupa les jarrets. Ecoutons maintenant
la suite de l'histoire contée par M. Rocher :
« Les deux chefs une fois en son pouvoir le fou-taï put
LES NIEK FEI 3^3
« savourer sa vengeance à son aise. Ma Min-koung, qui était
« une espèce d'Hercule, chercha à rompre ses liens ; mais
« il n'y put parvenir, et cette tentative lui valut, à lui et à
a son compagnon d'infortune, de nouvelles tortures. Dé-
« pouillés de leurs vêtements, ils furent roulés nus sur un
« plancher où l'on avait planté des clous très pointus d'un
« pouce de long, de telle sorte qu'à chaque tour qu'on les
« forçait de faire, leur chair se déchirait et ruisselait de
a sang. Ainsi mutilés, ils furent rendus au bourreau, qui
« les décapita ; leurs corps restèrent sans sépulture, et
« leurs têtes furent envoyées à Lin-ngan, leur départe-
« ment, pour y être exposées sur les remparts jusqu'à décom-
« position complète * » .
LES NIEN FEI
Aux grandes rébellions des T'aï P'ing et des musulmans,
il fout ajouter le brigandage des Nien Feiy pillards armés de
lances, de vieux fusils, qui désolaient la partie occidentale du
Chan Toung, l'est du Tché-li et le nord du Ho Nan, théâtre
des exploits des « Boxeurs actuels ». Ils s'emparèrent de
Fouang-Houang-tchoung en avril 1861 ; en octobre 1861,
ils s'avancèrent vers Tché-fou et massacrèrent les mission-
naires américains J.-L. Holmes et H.-M.' Parker à une
trentaine de milles de celte ville. En i863, le capitaine Coney,
du 67' régiment d'infanterie anglaise, futenvoyé de Tien-Tsin,
avec des troupes chinoises pour combattre ces maraudeurs,
mais ce n'est qu'après la chute de Nan King (i864) que le
gouvernement impérial tenta un grand effort. Le Sen Wang,
Seng-ko-lin-sin, prince mongol de la tribu des Khorsin, le
I. Pour tout ce chapitre, voir le vol. II de La Province chinoise du
Yûn-nany par Emile Rocher. Paris, Ernest Leroux, 1880, in-8.
2^4 RÉBELLIONS
vaincu de Pa-li k'iao, avait été envoyé contre eux avec Joui-
lin, en 1861, pour leur donner une occasion de se réhabililer de
leurs désastres dans la guerre étrangère l'année précédente;
il annonça qu'il avait renaporlé le 19 janvier une grande
victoire sur les rebelles dont il avait tué des milliers à
Tcheng-kia-tchi, délivré plus de deux mille paysans prison-
jîiers et rétabli la tranquillité dans le district de Ts'ao-tchéou,
dans le Chan Toung ; toutefois ces succès furent éphémères ;
il attaqua leur chef, Tchang Tsoung-yu ou Siao Yen-mang,
à Ts'ao-tchéou, mais son arrière-garde étant arrivée en relard,
il fut entouré par les masses ennemies et mis à mort (i865).
Tseng Kouo-fan le remplaça en mai i865 et accourut au
secours du fils du Sen Wang, le Pao Wang qui défendait Tsi
Nan avec 3o 000 hommes ; il lutta contre les rebelles jusqu'en
août 1866, époque à laquelle il demanda un congé pour se
reposera Nan King. En i865, un grand nombre de Nien Foi
passèrent dans le Chan Si, le Chen Si et rejoignirent les musul-
mans du Kan-Sou. L'année suivante, les Nien Fei pénétrèrent
de force du llo-Nan dans le Hou Pé : aussi Tseng Kouo-
tchouan, gouverneur de cette dernière province et Li Houo-
nien, gouverneur du Ho-Nan furent-ils disgraciés (1867).
Li Fou-taï continua la lutte jusqu'à sa nomination de vice-
roi du Ilou-Kouang, 1867. L'audace de ces Nien F'ei était
si grande, qu'en 1867 ils s'approchèrent de Tien-Tsin et
faillirent s'emparer d'Anson Burhngame et de sa famille, à
Ilo-si-wou (nov.), lorsque le nouvel ambassadeur sino-
américain était en route pour sa bruyante et inutile mission.
Le D*^ Martin, de la légation de France, dit :
« Les Nien-Fëi sont des brigands qui pillent et dévastent
tout ce qu'ils rencontrent. Lorsqu'en 1868, ils menacèrent
Péking, ils commirent des férocités inouïes; à quelque
distance notamment de Tien-Tsin le long du canal impérial,
ils massacraient sans pitié les femmes et les enfants; ils
ouvraient le ventre des mères et y plongeaient leur nou-
veau-né. Nous fumes témoin de ces scènes ; des milliers de
cadavres entraînés par les eaux du canal, venaient jusque
dans l'intérieur de Tien-Tsin et, au point où ce canal se jette
dans le fleuve, s'arrêtaient là formant un vaste tourbillon
sanglant. La ville fut infectée, et le consul de France dut
intervenir activement pour obtenir des autorités chinoises
(jnVlles ordonnassent T inhumation de ces hécatombes
humaines qui menaçaient d'empoisonner la ville *. »
« Les Iwindes qui viennent de ravager le Pe Tche-ly
Oriental, après avoir parcouru les provinces limitrophes,
écrit (en 1868) le II. P. Leboucq, ne sont [)as celles qui
occupèrent si longtemps le Kiang-Nan et massacrèrent ou
emmenèrent en captivité presque la moitié de la population
(le celle dernière province. Tout en poursuivant un but poli-
tique, ces bandes s'occupent principalement de brigandage.
« Elles commencèrent à s'organiser en 1869, dans le IIo-
Nan. Depuis cette époque, elles se sont recrutées surtout parmi
les sociétés secrètes. Leur nom de guerre est Lao-nien-tze
(vieux voleurs) ou Tchang mao (longs cheveux). On donnait
aussi à ces rebelles le nom de Barbes rouges, parce qu'ils
perlaient une queue de cheval en guise de barbe pour effrayer
le peuple.
« Leur chef, originaire du Ho-Nan, a trente ans à peine, il
se fait appeler /e/2-K'a//< ou prince satanique, impitoyable. Son
oncle, auquel il a succédé, était connu sous le nom de Tcham-
lao-tsin ; son nom de famille à lui est Tcham-lao-iii. Il porte
toujours une robe écarlate à grandes et larges manches. Il se dit
descendant de la dynastie des Ming, et prétend à la couronne
impériale du Céleste Empire. La chaise qui le porte est jaune
et semblable à celle des empereurs ses aïeux. Il a six mi-
nistres qui ne le quittent jamais et voyagent en chaises vertes.
I. Revue de V Extrême-Orient, II, p. 136.
a46 RÉBELLIONS
« Le costume des Tchang-mao se compose d'habits de
femmes avec un turban rouge pour coifiure. Leurs pantalons
descendent jusqu^aux genoux seulement, pour laisser voir à
tout le monde le cachet qui leur a été imprimé au fer rouge
sur plusieurs parties de la jambe. Les chefs s'empressent de
donner cette marque à leurs nouveaux compagnons enrôlés
par force, afin que la crainte d'être pris et massacrés par
les Impériaux ou les mandarins, les empêche de déserter.
Leurs longs cheveux tombent en désordre sur leurs visages
qui prennent par là un aspect encore plus effrayant *. »
I. Annales de la Propagation de la Foit XL, 1868, pp. 36o, 36a.
CHAPITRE XVII
RÉORGANISATION MILITAIRE. — RUTHERFORD ALGOGK.
MISSION DE PIN
ESSAIS DE REORGAPCISATION MILITAIRE
« Apres avoir visité Tseng Kouo-fan, le major Gordon
resta près de Chang Haï jusqu'à la chute de Hou-tchéou. Il
avait établi un camp d'instruction pour les troupes chinoises,
gardant les hommes sous leurs officiers indigènes, traduisant
en chinois, avec l'aide de M. H. E. Hobson, les différents
livres d'exercices d'artillerie et d'infanterie, et essayant de faire
prendre aux autorités chinoises quelque intérêt et de commen-
cer un noyau d'armée régulière. Mais que le gouvernement
de Péking ne regarda pas avec faveur une réorganisation faite
dans une province et par suite en fut jaloux, peu d'encoura-
gement, en dehors de paroles, fut donné, et quoique les troupes
prissent les choses à cœur et apprenaient rapidement, le pied
sur lequel se trouvait le camp n'était pas satisfaisant, et le
major Gordon le quitta en novembre et retourna en Angle-
terre, le major Jebb, du 67® régiment de Sa Majesté, ayant
pris le commandement^ ». «Le camp d'instruction à Foung
Houang Chan, était un sujet de considérable anxiété aux
autorités britanniques, en vue de l'évacuation prochaine des
troupes anglaises de Chang Haï, quand la concession étran-
gère aurait à compter sur la protection chinoise. Vers le
I. Hake, pp. 473-^.
• ••
!I^8 RÉORGitNISATION MILITAIRE
nouvel an, Parkes alla voir comment manœuvraient et étaient
exercées les troupes : « 8 janvier. — J'ai pris un congé de
quatre jours la semaine dernière, ou presque un congé. Je
suis monté au camp d'instruction pour voir comment Jebb
s'arrangeait, et je passai ensuite à Soung kiang à six milles
de distance et inspectai une force d'environ 5 ooo Chinois* ».
Dans le nord, à Takou, dès le 2/1 février 1862, le lieutenant-
colonel Thomas, de ce même régiment, avait commenœ à
exercer les forces chinoises; en mars le lieutenant Gould fui
chargé de leur instruction. Ces essais infructueux laisseront
des germes et pendant des années les Chinois entretinrent
une double forc^î près de Chang-llaï : Tune près des collines
h Foung Houang Chan commandée par le capitaine anglais
William Winstanlcy qui portait le titre d'instructeur général,
Tautre près de l'arsenal de Kao Tchang Miao qui avait à s^i
tète le français Fallu de la Barrière ; le camp anglo-chinois
fut disloqué en juin 1878 et les olTicicrs étrangers furent
congédiés.
ARSENAL DU KIANG NAN
D'autre part, le Tao Taï de Chang-IIaï, Ting, depuis
Fou Taï du Kiang Sou, commença en i865, sous les aus-
pices de Tseng Kouo-fan et de Li lloung-tchang, à établir
un arsenal près de la ville dont il avait le gouvernement. A
la tète du nouvel établissement furent placés les deux fonc-
tionnaires Foung et Choun et un ingénieur américain, F. J.
Falls, qui en ont assuré la prospérité qui dure encore. Jadis
l'arsenal a été dirigé par Li Foung-pao, depuis ministre à
Berlin. Outre les départements de l'ingénieur et des aciéries,
et celui des projectiles, avec des chefs étrangers, l'arsenal de
I. Life of Harn' Parkes, I, p. 3o4.
AK.SKNAL DE FOI -TCIlKOi: 3/49
Kao-Tchang miao, comme est désigné Tarsenal du Kiang \an,
comprend un dc[)artcmcnt de traduction dirigé par M. John
Fryer, auteur de nombreux travaux, et une école où l'anglais
et le français sont enseignés par des indigènes.
AllSEIHAL m: FOU-TOUEOi;
Autrement important fut Teffort tenté à Fou-tchéou par le
>ice-roi Tso Tsoung-tang avec la collaboration d'ofliciers
français.
«f L'arsenal de Fou-Tchéou n*est pas, conunc celte dénomina-
tion pourrait l'indiquer, une usine destinée à la fabrication
d*arnies, de munitions ou autres objets de guerre : c*est spéciale-
ment un ensemble de chantiers et d'ateliers alîectés à des cons-
tructions navales et avant, comme annexe, une usine métallur-
gique construite pour le laminage du fer en barres et en tôles.
Le but que l'on a eu en vue en le créant, a été de fournir aux
Chinois une marine de guerre et de transport, de lui instruire
des sujets capables de construire et de conduire ces navires, et
enfin de tirer parti des richesses métalliques, notamment celles
du fer, que possède la province de Fo-Kien*. »
Beaucoup d'autres points auraient pu être choisis pour la
création de l'arsenal, mais la j>rincipale raison qui fit donner
la préférence à Fou-tchéou fut incontestablement l'intérêt
que prenait Tso à la nouvelle entreprise et la protection qu'il
lui accordait. En outre ; « Les motifs qui ont fait choisir
Fou-tc:héou pour la création d'un établissement maritime
militaire sont les suivants :
« Le port y est très facile à défendre ; car l'entrée du fleuve
Min est garnie d'ilols et de montagnes admirablement dispo-
I. //arsenal de Fou-tchéou, ses résultats, par Prosper GiqueL..
Shang-IIaï, février 18741 in-8, p. i.
aOO REORGANISATION MILITAIRE
ses pour recevoir des forts, et, à une dizaine de milles plus
haut, les collines qui le bordent resserrent assez son cours
pour que la pose de quelques torpilles en rende le passage
absolument impossible. L'arsenal trouvait de plus Tavantage
qu'étant placé près d'une grande ville, de hauts fonction-
naires, des gens de la classe supérieure étaient mis à même
d'en surveiller les progrès, de s'y intéresser et que l'argent,
moteur principal de toute opération industrielle, était assuré
au fonctionnement de l'entreprise par la présence d'une
douane importante, dont l'administration est entre les mains
d'un personnel européen au service de la Chine. Le mouil-
lage, aisément accessible à des navires de 22 et 23 pieds de
tirant d'eau, se trouvait suilisant pour les dimensions *. »
CONTRAT DE 1866
Voici d'ailleurs les pièces officielles ' relatives à la fonda-
tion de l'arsenal de Fou-tchéou, qui en réalité était, comme
on vient de le voir, moins un arsenal qu'un chantier de cons-
truction.
Foochow, 3 septembre 1866.
De la part de :
Son Excellence Tso, sous-Gouverneur du Prince Impérial,
Président du Ministère de la Guerre, Gouverneur Général du
Tché Kiang et du Fou-Rien, Noble de la i'" classe du degré Peh.
J'ai recula requête que m'ont adressée Messieurs d'AiGUEBELLE
et GiQUEL, par laquelle ils proposent d'organiser des chantiers
et des ateliers pour la construction de navires à vapeur, des
Écoles pour enseigner l'art de la construction et du commande-
ment des navires. Celte requête est accompagnée de 4 docu-
ments :
I. Arsenal de Fou-tchéou, supra, p. i.
a Ces documents sont reproduits d'après l'original du contrat qui
appartient à M. L. Dunoyer de Segonzac.
T*'
ARSENAL DE FOL-TCHÉOf a5ï
i** Un contrat général d*cxéculion :
a** Des propositions d'exécution ;
3" Un devis ;
4" Un contrat pour rengagcmenldes ingénieurs et des ouvriers
européens.
Us me demandent de les examiner, de les approuver et de les
leur renvoyer afin qu*on puisse les faire signer par M. d'Aigue-
belle, les faire traduire par Tlnterprète du Consulat de France à
Shanghae, et prier Monsieur le Consul Général de France d'y
apposer sa signature et son sceau. Ils me seront ensuite remis
pour rester comme preuves des engagements contractés.
Âpres avoir examiné tous ]es documents dont il est question,
je vois qu'ils sont bien conçus dans tous leurs détails, je les approuve
donc, et je les retourne a ces Messieurs. Quand Monsieur d'Ai-
guebelle les aura signés, ils seront remis à l'Interprète du Con-
sulat de France pour être traduits, puis soumis à Monsieur le
Consul Général qui y apposera son sceau et sa signature. Ils me
seront ensuite retournés comme il est dit ci-dessus.
A la présente dépèche sont joints :
Une requête;
Un Contrat Général d'exécution ;
Des propositions détaillées ;
Un devis;
Des règlements d'engagement;
le tout adressé à Messieurs
d'AiGUEDELLE, Lieutenant de vaisseau de la marine française,
Titou honoraire, ayant antérieurement rempli
les fonctions de Tsong-ping dans le Tché-kiang * ;
GiQUEL, Lieutenant de vaisseau de la marine française. Tsong-
ping honoraire, ayant jadis rempli temporairement
les fonctions de Tsong-ping.
I. Neveue d'Aiguebelle, Paul- Alexandre, né le 7 janvier i83i à
Paris (Seine) ; aspirant de aidasse, i^i'aoùl i848; de i""*^ classe, i*' sep-
tembre i85o ; enseigne de vaisseau, 11 juin i853; lieutenant de vais-
seau de 2* classe, 9 août i858; de i''^^ classe, 16 août iSGa ; admis à la
retraite, sur sa demande, par décision ministérielle du 18 janvier 187a ;
chevalier de la Légion d'honneur, le 19 novembre 1869 ; officier, 37
avril 1860.
352 nÉORGA?»lSAT10> MILITAIRE
( Suivciil les signatures de V. (il(|iiel cl du Consul Général de
France, \^'' Hrenier de Montmorand, pour la légalisation, Shang-
liav, le G novembre 1866.)
Foo-chow, 3 septembre 1866.
Le Titou honoraire, ancien Tsong ping du Tchckiang, Lieute-
nant de vaisseau de la Marine Française, d'AiGUEBEixK.
Le Tsong ping honoraire, avant jadis rempli temporairement
les fonctions de Tsong ping. Lieutenant de vaisseau de la Marine
Française, Giquel :
ont l'honneur de soumettre la présente requête à Son Excel-
lence Tso.
Le S*' mois de l'année derni^re, Monsieur Giquel a reçu de
Monsieur d'Aiguebelle la lettre suivante :
a J'ai eu l'honneur d'informer verbalement Sa Majesté l'Ein-
« pereur des Français que nous avions reçu de Son Excellence
« Tso, l'ordre de lui projDOser des règlements et devis pour For-
« ganisation de chantiers et d'ateliers de construction de na\ires
« à vapeur où les Chinois pussent apprendre l'art de la conslruc-
« tion et du commandement des navires.
« Sa Majesté a daigné répondre que la Chine et les pavs étran-
« gers étant en termes de bon accord, Elle voyait avec plaisir que
a j'étais prêt à me consacrer de nouveau au service de la Chine.
« Elle a daigné de plus m'accorder un congé qui me permît de
« revenir dans ce pays travailler à ces diverses entreprises, et a
« fait écrire par son cabinet à la Légation de France à Péking
« qu'elle eût à les appuyer.
« Sa Majesté prenant en considération les services que je ve-
« nais de rendre à la Chine, a daigné m'élcver d'un degré dans
« la Légion d'Honneur. »
Monsieur Giquel a soumis cette lettre à Votre Excellence dans
une dépéclie précédente qui répondait article par article à des
questions qui lui avaient été posées, et Monsieur d'Aiguebelle
lui en a répété le contenu, lors de sa visite' à Tchang-Tcliéou.
Nous venons maintenant soumettre à votre Excellence, sui-
vant les ordres qu'EUe nous en a donnés, tous les documents re-
latifs a l'organisation de chantiers et d'ateliers destinés à la cons-
truction de navires à vapeur, à la création des Ecoles qui doivent
s'y adjoindre. Ces documents se composent de :
Un Contrat général d'exécution ;
ARSENAL DK FOU-TCHÉOU a53
Des pro}X)si lions détaillées d'exécution ;
Un devis ;
Un contrat en i4 articles pour l'engagement des Ingénieurs
et Ouvriers Européens.
Après que Votre Excellence les aura approuvés, nous les aura
retournés et nous aura fait remettre les premiers fonds que nous
demandons, nous irons en Europe acheter le matériel néces-
saire, engager un personnel de 87 Européens. Nous reviendrons
ensuite à Foo-chow, mettre en train les chantiers, les ateliers
elles écoles.
Nous prions Votre Excellence de vouloir bien supplier Sa Ma-
jesté l'Empereur de la Chine de désigner un Officier de rang
élevé qui nous sera adjoint et verra que nous remplissons avec
exactitude les engagements que nous avons contractés.
Nous avions l'année dernière prié votre Excellence de fixer a
3 ans la durée de notre Contrat ; mais, comme ce terme nous
parait trop court, nous la prions do la fixer à cinq ans qui com-
menceront h compter du jour où l'atelier des machines commen-
cera à fonctionner. Cependant si au bout de trois années Votre
Excellence jugeait que les Officiers et ouvriers chinois pussent
construire et commander des navires à vapeur sans le secours des
Européens, il lui serait loisible de licencier tout, ou partie du
personnel engagé par nous.
Telle est la requéle que nous avons à soumeltrc à Voire Ex-
cellence, nous y joignons :
Un Contrat général d'Exécution ;
Des propositions d'exécution au nombre de 18;
Un devis ;
Un contrat en i4 articles pour l'engagement des Européens.
[Suivent les signatures de Giquel et d'Aiguebelle, Shanghaï,
26 octobre 1866, et la légalisation.)
Enfin pour éviter toute difficulté entre les deux directeurs,
racticle suivant fut ajoute :
Article additionnel aux propositions détaillées d'exécution.
Art. 19. — Messieurs d'Aiguebelle et Giquel, nommés par
Son Excellence le Gouverneur (îénéral. Directeurs de rArsenal.
ont tous deux à épuiser leurs efforts pour que l'entreprise qui
1
a54 RÉORGANISATION MILITAIRE
leur est confiée soit menée à bonne fin. Quant à celui des deux
dont la décision doit prévaloir» c'est celui qui possède la connais-
sance de la langue et des choses chinoises ; et il n*y a pas lieu
pour rétablissement de Tarsenal à s'arrêter, comme pour un
commandement de troupes, à la considératioD du grade de cha-
cun ; ce qu'il faut voir, c'est l'intérêt de l'entreprise en question.
En conséquence Messieurs d'Aiguèbelle et Giquel s^étant réunis
en conférence chez Monsieur le Consul Général et avec le Tao-Tay
de Shang-haî, conformément aux ordres de Son Excellenoe le
(louverneur Général, il a été décidé que Monsieur Giquel, bien
qu'étant olTicior étranger, sachant la langue et les coutumes de
la Chine, et pouvant pour ses conversations et ses dépêches, se
passer d'interprète, il fallait que des le commencement et pour la
suite à venir, ses décisions dominassent, et que Monsieur d'Aiguè-
belle eût à s'y conformer. De cette façon on évitera tous les in-
convénients qu'amène l'emploi des interprètes. Il est donc établi
que dans tous les détails que Son Excellence le Gouverneur Gé-
néral a confiés à ces Messieurs, Monsieur d'Aiguèbelle devra se
conformer aux décisions de Monsieur Giquel et dans les dépê-
ches officielles le nom de ce dernier sera placé le premier. La
responsabilité sera ainsi départie comme il convient.
[Suivent les signatures de Giquel et d'Aiguèbelle, Shang-haî,
30 octobre 18G6, et la légalisation.]
Dès la fin de la campagne contre les ï'aï P'ing en i864,
Tso demanda à Prospor Giquel un devis pour la création
d'un arsenal maritime qui ne put être approuvé qu'en 1866,
le vice-roi étant occupé à la pacification des centres occupés
par les rebelles.
« Le programme arrêté fut le suivant :
1° Création d'ateliers et de chantiers propres à construire
des navires et leurs machines ;
2** Création d'écoles destinées à former des contremaîtres
pour la construction, des capitaines et des mécaniciens pour
la conduite des navires;
3*" Engagement d'un personnel européen suffisant pour
conduire les travaux el instruire les Chinois ;
ARSENAL DE FOU-TCHÉOU 3 55
l\^ Installation d'une cale de halage en travers, système
Labat, pareille à celle qui fonctionne à Bordeaux pour la ré-
paration des navires ;
5® Organisation d'une usine métallurgique pouvant lami-
ner, en barres et en tôles, les lopins de fer brut que fournit
la province et le vieux fer qu'on peut se procurer en
Chine'. »
Les engagements des Ingénieurs, Contremaîtres et Ouvriers
européens, datés de Fou-Tchéou, le 3 septembre 186G,
étaient faits aux noms de « Giquel (Prosper-Marie), Lieute-
nant de Vaisseau ; Tsong-ping (Général de Brigade) de
TArmée de Chine ; d'Aiguebelle (Paul), Lieutenant de Vais-
seau ; Titou (Général de Division) de TArmée de Chine,
tous deux Directeurs do l'Arsenal de Fokien ». Le but de
la nouvelle entreprise était ainsi défini : « Ayant la cinquième
année du règne Toung-tché, reçu de son Excellence Tio {sic
Tso), sous-Gouverneur du Prince Impérial, Gouverneur
Général du Tchékiang et du Fokien, comte de TEmpire,
Tordre d'acheter en Europe le njatériel nécessaire à l'instal-
lation de chantiers et d'ateliers pour la construction de navires
à vapeur, plus deux machines de i5o chevaux et cinq ma-
chines de 80 chevaux et le fer nécessaire à la construction de
neuf machines de i5o chevaux, lesquelles machines seront
placées à bord des onze navires pouvant porter chacun
10 000 piculs de riz de cinq canonnières, ayant de plus
reçu l'ordre d'enseigner aux ofliciers et ouvriers chinois à
construire des navires à vapeur et des machines d'ateliers,
d*ouvrir des Écoles, où en outre du Français, de l'Anglais,
des Mathématiques, des Elèves seront instruits dans l'art de
la construction et du commandement des navires, comme à
nous deux nous ne pouvons remplir une pareille tache, nous
avons reçu de son Excellence le Gouverneur Général, Tauto-
I. Arsenal de Fou-ichéou, supra, p. 3.
:v"
a56 RÉORGANISATION MILITAIRE
risation dVngager en son nom 87 Ingénieurs, Contre-Maîtres
et Ouvriers qui devront nous seconder dans l'entreprise con-
fiée à nos soins et de leur délivrer de sa part le contrai d'En-
gagement [pour cinq ans] suivant qui comprend i4 ar-
ticles*. »
Les travaux commencèrent réellement en octobre 1867:
en mars 1870, P. d'Aiguebelle ayant été chargé d'une mis-
sion spéciale au Kan-Sou, Giquel resta seul directeur. Se-
condé par l'enseigne de vaisseau L. Dunoyer de Segonzac
conmie sous-directeur, il remplit à la plus entière satisractioii
des Chinois le programme qui lui avait été tracé ainsi qu'en
témoignèrent le rapport adressé au Trône par le commissaire
impérial Chen, le 7 décembre 1878, et les récompenses qui lui
furent accordées ainsi qu'à ses collaborateurs (2 février 1874)'-
MISSIONS CHINOISES
Pour compléter l'éducation reçue à Fou-tchéou par les
jeunes Chinois, des missions d'instruction furent organisées
en Europe. La première mission chargée de conduire ces
jeunes gens destiné^^ à devenir des ingénieurs ou des officiers
de marine fut dirigée par Li Foung-pao et Prosper Giquel avec
Lo Eoung-lou, aujourd'hui ministre à Londres, Tcheng Ki
long bien connu des cercles parisiens et M. Henri Cordicr,
comme secrétaires; elle arriva en France en 1877. Les jeunes
gens, répartis, soit sur les navires de la flotte britannique, soil
dans les usines du Creusot et de Saint (ihamond, dans les Écoles
1. Bibliothèque nationale O^n 281.
2. Giquel reçut la décoration de i"'*' classe; Segonzac etR. E. Traccy.
professeur de navigation pratique, le titre de fonclionnaire de ^^ rang et
la décoration do i'*" classe; Jouvet et Zédc. infrcnicurs. Borel. secrélaire
de la direction, le litre de fonctionnaire de 4" rang et la décoration d<?
i""*^ classe, elc, etc.
DÉPART DE aiR FRED. BRfCE 267
du génie maritime, de maistrance, des arts et métiers, des
mines, etc., retournent instruits dans les sciences européennes,
après un séjour de trois ou quatre ans en Eurojx». — Une nou-
velle mission arriva en Europe en mai 1886 sous la direction
de Tamiral Tcheou Meou-k'i avec M. Dunoyer de Segonzac,
second de la première mission, comme co-directeur ; elle était
composée de trente-cinq élèves qui suivirent les cours de
rÉcole libre des Sciences politiques et de T Ecole de Droit ;
quatre devaient être envoyés à TÉcole navale, deux à TÉcole
des Ponts-et-Chaussées , deux à TEcole normale ; dix-neuf
furent envoyés en Angleterre dont seize comme élèves-
odiciers de marine et trois comme étudiants en droit, etc. —
Une mission est actuellement dirigée à Paris par Wou Taï-
chan, ancien élève de Giquel. L'Arsenal de Fou-tchéou
bombardé jadis par Tamiral Courbet renaquit de ses cendres
et il a à sa tête M. Dovère*, ingénieur des constructions
navales.
DÉPART DE SIR FRED. BRUCE (l865)
L'année'i865 marque en quelque sorte la fin de la période
qui commençait à l'expédition de 1860; c'est en effet, cette
année au mois de juillet, que les troupes alliées sont défi-
nitivement retirées de Ta-Kou et de Chang-Ilaï; il semble
même que pour mieux marquer le nouvel état de choses, le
ministre d'Angleterre, Sir Frederick iiruce, nommé à \\ as-
liington, est remplacé à Péking par son collègue du Japon,
Rutlierford Alcock, qui a lui-même pour successeur Sir
Harry Parkes.
1. Charles Doyère, né le 16 avril i858; élève de l'École Polytech-
nique, fe"" novembre 1878 ; élève ingénieur du Génie marilimc, i*''' oc-
tobre 1880 ; ingénieur de 'X^ classe, 4 juillet 1882 ; de i""*? classe, 10 juillet
1884 ; ingénieur en chef de 2'' classe, i**" juillet 1892.
CoRDiEK. I. — 17
l
|58 RÉORGAMSATIOX MILITAIRE
SIR RtTHERFORD ALCOGR
Né h Londres en 1809, Alcock, chirurgien dans la brigade
navale en Portugal (i833-/|), fut envoyé dans ce pays en iSSg,
comme commissaire chargé de régler les réclamations de
celle brigade. Il fut envoyé ensuite dans rExlrême-Orient
comme consul h Fou-lchéou (3o mai i844); il passa à
Chang-Haï (décembre 10, i8/|6) puis à Canton (10 août
i85/|); nommé consul général au Japon le 21 décembre i858,
Sir Rutherford Alcock devint, 3o novembre 1809, ministre
plénipotentiaire et chargé d'affaires dans ce même pays; il
fut transféré avec le même titre à Péking le 7 avril i865. Un
biographe dit : « Parmi ceux qui ont successivement repré-
senté la Grande-Bretagne dans TExtréme-Orient, il n'y a pas
de nom plus grand, un seul est aussi grand, que celui de
Uulherford Alcock, qui partage avec Sir Harry Parkes*seul
l'orgueilleuse prééminence comme un homme d'action au-
près duquel aucun nom sur la liste ne peut approcher*. »
Il faut en rabattre singulièrement de cet éloge. Alcock
fait médiocre figure à côté de Parkes ; il fut un des moins
heureux parmi les ministres d'Angleterre h Péking qui ont
compté cependant dans leur nombre quelques personnalités
fort ordinaires. Il a échoué dans sa principale négociation,
la révision du traité de Tien-Tsin, et lorsqu'il donna sa dé-
mission le 22 juillet 187 1, on ne s'aperçut guèrc du vide
qu'il laissait. Droit, brave, animé des meilleures intentions,
si Alcock fut un piteux diplomate, manquant de tact et de
jugement*, il fut un bon consul et, au demeurant, le plus
honnête homme du monde.
I. Sir Rutherford Alcock and the Far East (^Btackivood's Mag.,
décembre 1897, p. 834-85a).
a. The Burlingame Mission ^ p. 218.
DISGRACE DU PRINCE ROU.\G sSq
Alcock arriva à Chang-HaY le 2 novembre et à Péking à la
fin de Tannée i865*.
ti
COUR SUPRÊME BRlTA>:ilQUE
■
Le 9 mars i865, un Ordre en Conseil pour rexercice de
la juridiction en Chine et au Ja(X)n {The China nml Japan
Order in Councily i865) établit une Cour suprême pour la
Chine et le Japon, à Chang-ilaï*.
On peut juger de Timportance prise alors en Chine par le
fait suivant : Sans compter Péking, le budget de Tannée
1 865-6 prévoyait l'établissement de quatorze postes consu-
laires anglais en Chine : Canton, Macao, Swalovv, Amoy,
Fou-lchéou, Ning-Po, Chang-Haï, Taï-wan, Tchen-Kiang,
Kieou-kiang, Han-kéou, Teng-tchéou, Ïien-Tsin et Nieou-
tchouang.
DISGRACE DU PRIÎiCE HOUNG (l865)
Le 3i mars i865, le prince Koung était dénoncé au Trône
comme ayant causé un grand scandale par son favoritisme,
sa cupidité, ses prétentions extravagantes et son abus de pou-
voir, et, malgi'é ses grands services, était dégradé (2 avril i8G5).
La disgrâce du prince, causée évidemment par la jalousie,
ne dura que peu de temps. Un nouvel édit du i*"^ noveuibre
rétablissait Roung dans toutes ses dignités.
I. Frceman-Mitford, dans The Attaché at Pcking, p. i8/|, écrit de
Péking^. h la date du 4 décembre i865 : « Sir Hulhcrford Alcock est arrivé
•ci mercredi dernier avec sa famille. 11 a fait un terrible voyage ; trois
jours de Tien tsin dans des cbaiscs h porteurs, dormant dans des auberges
sans feu, et seulement des fenêtres en papier plus ou moins réparées. »
a. Parliam. Paper, 3497- — Treaties and Tariffs... China... by Ed-
ward Hertslel..., Lond., 1877, in-8, p. 87.
I
j
r
I
160 RÉORGANISATION MILITAIRE
MISSION DE PHÎ TA-JEN (1866)
L^ambassadc d'Anson Burlingame dont nous parlerons
plus loin, a eu un précédent dans la mission confiée en 1866
à Pin Ta-jen. M. Hart, rentrant en Europe pour prendre un
congé, on lui confia un mandarin de classe moyenne, nomme
Pin Tchoun, qui devait dans ses voyages h travers FEurope,
recueillir, sans mission officielle, des notes sur ce qu'il
voyait. Le voyage de ce fonctionnaire, qui a écrit un journal
de route*, n'offre donc qu'un intérêt de curiosité et cesl à
ce titre seul que je le mentionne ici. Le pèlerin chinois
n'occupait dans la hiérarchie chinoise qu'un rang secon
daire, Fou tsoung pan^ sous-chef de division dans un
minislèrc et il paraît d'ailleurs avoir été un homme médiocre;
si j'en juge par ce qu'en écrit un résident de Péking :
<( M. Hart, l'Inspecteur-Général des Douanes, va chez lui
en congé, et le Gouvernement Chinois a ordonné à son
secrétaire chinois, à son fils, et à trois jeunes Chinois, étu-
diants de langues européennes, de l'accompagner. Pin- Tchoun,
le gentilhomme en question, a été élevé jusqu'au Bouton Bleu
Clair, troisième degré, et nommé à cette occasion commis en
chef honoraire aux Affaires Etrangères. Son fils a élé
fait conmiis aux Affaires Étrangères. C'est grand pitié que
les Chinois n'aient pas choisi un homme plus intelligent cl
plus jeune que Pin Tchoun, qui est âgé de soixante-quatre
ans, et un terrihle bavard. Lui et son fils sont, d'après ce
que j'ai vu et j'ai entendu d'eux, tout à fait incapables de for-
mer de justes appréciations sur ce qu'ils verront. Aloi-s, [)our
leur première mission en Europe, quoiqu'elle n'ait pas de
I . La traduction de quelques fragments a paru dans le Shanghai
Ei'ening Courier, 1870, octobre 7 et a4. décembre 5; 1871, mars aa.
39 et 3i.
i
MISSION DE PIN TA-JEN 36 1
caractère ofliciel, ils auraient dû choisir un mandarin de plus
d'importance que Pin, dont les rapports n'auront que peu
de poids pour la classe lettrée des Chinois; en vérilé, ceux-ci
sont jaloux de son avancement et considèrent que 3a distinc-
tion est récoltée à trop bon marché. La raison pour laquelle
Pin a été choisi est qu'il est parent par mariage de l'un des
ministres des Affaires Étrangères chinoises. On dit qu'il est
très populaire dans la société pékinoise, de façon que quoi
qii^il arrive, quand il reviendra, on parlera de ce qu'il aura
\i> dans les a plus hauts milieux )),et il est connu personnel-
lement du Prince de Koung, qui lui proposa la mission
dans un déjeuner de mariage. Pin n'a pas de caractère offi-
ciel comme envoyé. Il est chargé de voyager et d'écrire sur
toutes les a collines et les fleuves » des pays qu'il visite, et
il sera conduit à chaque objet intéressant. J'espère seulement
qu'il ne sera pas trop lionisé. Ce serait mal interprété ici, oii
le peuple dirait d'abord : « Regardez quel grand peuple nous
sommes; quand un voyageur particulier parmi nous, va
dans votre pays, il est reçu avec le respect que vous savez
du à une intelligence supérieure, mais vos ministres barbares
même ne sont pas reçus ici — naturellement notre Empereur
est grand et puissant, et ici on ne fait que vous supporter. »
« Peut-être ai-je parlé plutôt assez légèrement de la mission
de Pin-Tchoun. C'est une petite chose en elle-même, mais
nous la regardons comme le premier pas vers des missions
permanentes en Europe et de meilleures relations ici*. »
Pin, dit le baron von Gumpach% avait l'habitude de fré-
quenter les cuisines des résidents étrangers à Péking, dans
le double but d'espionner et de souper.
I. The Attaché at Peking by A. B. Frceman-Milford. London, 1900,
pp. aa6-8.
2- Biirlingame Mission, p. 10.
CHÂPIXRE WIII
BERTHEMT. — AFFAIRES DE CORÉE — LE COMTE
DE LÂLLEMÂND
M. BERTHEMY
Vers la fin do i863, M. Berlhciny, ministre de France à
Péking, demanda à prendre un congé pour raison de santé ;
il lui fut répondu, le 18 avril i864, qu'on lui accordait Taulo-
risalion de rentrer temporairement en France si Tétat de sa
santé l'exigeait . M. Bcrthemy ne quitta Péking que le
f\ juin i865, accréditant M. Henry de Bellonet coinnie
chargé d'aflaires auprès du gouvernement chinois. M. Bcr-
themy a attaché son nom au règlement de plusieurs affaires
religieuses, particulièrement celles de, l'assassinat du P. NeeP,
et de la restitution des biens des missionnaires du Chan-Si.
Il a négocié la convention qui porte son nom*. C'était un
homme pondéré, qui avait su établir la légation de France
sur un excellent pied, et il avait par son tact et sa modéra-
tion, évité des complications que son successeur, par son
caractère violent, ne sut prévenir ni aplanir.
La première pierre de la cathédrale du Pe T'ang fut posée
le i'**" mai i865, en présence des ministres de France,
d'Espagne et de Russie, des Chargés d'affaires d'Angleterre
et des Etats-Unis et de trois membres du Tsoung-li Yanien.
I. Voir p. i3i.
a. Voir p. 68-78.
CONCESSION DE HAN-KKOU 263
MISSIONS DU CHAN-SI
La mission du Chan-Si fut dclachéc de celle du Chen-Si
du diocèse de Péking en 1698 pour former un vicariat apos-
tolique auquel fut attaché le Hou- Kouang en 1762; le nou-
veau vicariat fut dédoublé en i838 en Chen-Si et Chan-Si,
d'une pari, et Hou-Kouang, de l'autre ; enfin par décret du
3 février 18/44, le Chen-Si et le Chan-Si formèrent des
>icariats distincls. Voici l'acte de restitution aux frères mi-
neurs, qui desservent le Chan-Si, de leurs anciennes proprié-
tés de Raï-tchéou.
Moi (^Fou i\gann-chang^ Féliciani, remplissant provisoirement
par ordre du Grand Empire de France, les fonctions d'évéque du
Chan-Si, ai délivré le présent reçu des maisons et dépendances
de l'église catholique de Kaï-tchéou.
Le Ministre plénipotentiaire de France m'ayant écrit qu'aus-
sitôt que les terrains et les maisons dépendant de ranciemie
église de Kaï-tchéou auraient été restitués, le missionnaire qui
réside dans ceflc ville devrait donner un reçu pour servir de
preuve, j*ai délégué le missionnaire Tchang Wou-léang qui s*cst
rendu à Kaï-tchéou où, accompagné du préfet ïchang Kié-wen
et du Tché-h*ien Tchang Gheou-song, il est allé examiner les
bâtiments et dépendances de l'ancienne église catholique ainsi que
les propriétés particulières ayant appartenu aux familles chré-
tiennes. Le tout ayant été remis entre ses mains, j'ai délivré
le présent reçu pour servir de preuve.
Je joins ici la liste des maisons et lerVains dépendant de l'égliso
catholique et celle des propriétés particulières qui viennent
d'être restitués.
Le 3 de la 10® lune de la a*" année de T*oung-tché (i3 no-
vembre i863).
CONCESSION DE UAN-KÉOL
M. Dabry, consul de France à Han-Kéou, eut à faire
choix de la concession dans ce grand port, situé sur le Vang-
364 AFFAIRES DE CORÉE
tseii, à son confluent avec la ri\ièrc Han. La concession an-
glaise s'étendait sur une longueur de 900 mètres sur le bord
du fleuve, à Ilan-Kcou; en aval, les terrains avaient clé
achetés par les Anglais et les Américains jusqu'à une dis-
tance de trois milles environ. Sur la rive droite du Han, à
son confluent avcclcYang tscu, c'est-à-dire à Han-Yang, dos
terrains avaient été également achetés par des Anglais et des
Américains. On ofl^rit aux Français des terrains situés en
arrière de ceux-ci, sur les bords du Han, mais éloignés du
Yang-tseu. M. Dabry refusa cette ofire (juin i863) et réclama
remplacement d'environ 900 mètres de long sur les bords du
grand fleuve, en amont de la concession anglaise au confluent
du Yang-tseu et du Han, emplacement connu sous le nom
(le Loung vvang niiao. On refusa de nous accorder le Loung
vvang niiao et finalement, nous dûmes installer notre conces-
sion dans un endroit moins favorable, à TEst des Anglais.
M. DE REHFIES
M. de Rchfues, ministre de Prusse, était arrivé à Ta-Kou,
sur la corvette à vapeur Gazelle ; il traversa Tien-Tsin pour
se rendre à Péking sans rendre visite au surintendant des
trois ports : les Chinois ne pouvaient interdire à M. de Reh-
fues Tacccs de la capitale, mais ils refusèrent de lui recon-
naître sa qualité officielle aussi longtemps qu'il n'aurait pas
donné pleine et entière satisfaction.
« Le gouvernement chinois, écrit M. Berthemy, le 6 juin i864.
ne laisse guère échapper l'occasion de donner des preuves de son
mauvais vouloir lorsqu'il se trouve en rapports avec fEnvoyc
d'une Puissance dont il croit n'a\oir rien à redouter, considé-
rant sans doute le peu d'égards qu'il témoigne en pareil cas
comme une légitime compensation aux ménagements qu'il con-
serve encore pour les ministres admis à résider à Péking. C'est
seulement après plus d'un mois d'efforts et non sans avoir sous-
MISSION CATHOLIQUE DE CORÉE 205
crit à de rc^reltablcs exigences que M. de Kchfues a été reçu
par Son Altesse Impériale. »
Sur ces entrefaites, la Gazelle^ pour occuper ses loisirs
dans le golfe du Pc ïché-li, s'était emparée d'un bâtiment
danois. On ét^ul en pleine guerre des Duchés; les Chinois
protestèrent contre cette capture, le golfe du Pe Tché-li étant
considéré par eux comme « mer fermée » (nuire clattsnni).
Dans ces circonstances, M. de Rehfues renonça à soulever la
question du droit de résidence permanente à Péking. Par un
article séparé, du traité allemand de Tien-Tsin, du 2 sep-
tembre 1861, il avait été convenu « qu'en raison des trou-
bles qui désolent actuellement la Chine, Sa Majesté le Roi
de Prusse attendra qu'un laps de cinq (5) années se soit
écoulé à partir de rechange des ratifications du présent
traité pour accréditer à demeure fixe im agent diplomatique
à Péking. »
Le bâtiment danois fut relâché sous caution, et la Gazelle
rentra en Europe. M. de Rehfues quitta Péking le 1 5 juin
1864, sans que le Prince de Koung lui eût rendu ses deux
visites.
MISSION CATHOLIQUE DE COKÉE*
Le 7 juillet 1866, une barque coréenne jetait dans le port
de Tché-fou un prêtre du séminaire des Missions Etrangères
de Paris, Fabbé Félix Ridel, qui se hâtait de gagner Tien-
Tsin pour faire part au contre-amiral Roze, commandant
Tescadre française, successeur de Tamiral Jaurès, des tristes
nouvelles dont il était porteur.
L'amiral Roze, qui revenait de Péking, prévenait immé-
diatement la légation (10 juillet).
I. Histoire de l Église de Corée..., par Ch. Dallct. Paris, 187 5,
a vol. in- 8.
a66 AFFAIRES DR CORÉE
La Corée, Tchao-Sien, le pays de la « Fraîclieur mati-
nale », la nation « ermite », était encore une terre presque
inconnue ; la dynastie qui y règne actuellement fut fondée
en 1392 par Iltai tjo. L'introduction officielle du christia-
nisme dans ce pays date de l'arrivée du P. Jacques Tsieou,
chinois de Sou-tchéou du Kiang-sou, qui partit le 2 février
1794, de Péking, c'est-à-dire sous le vè.gne de Tjycng Tjong,
et fut misa mort le 3i mai 1801 après un fructueux ajios-
lolat. Ce ne fut toutefois que lorsque le Saint-Siège eut, jwr
une lettre du i""" septembre 1827, offert au Séminaire des
Missions étrangères de Paris de se charger d'un nouveau
vicariat apostolique en Corée que des résultats furent obtenus
dans le pays. Érigée en vicariat apostolique en i83i, la
Corée eut comme premier vicaire apostolique Barthélémy
Bruguièrc, du diocèse de Carcassonnc, ancien missionnaire
au Siam, é\êque de Capse, qui mourut en route, le 20 oc-
tobre i835, à Sivang, en Tartarie, en allant rejoindre son
nouveau champ d'action.
MASSACRES DE l839 ET DE 1866
Laurent-Marie- Joseph Imberl, d'.Vix, ancien missionnaire
au Se Ich'ouen, qui fut décapité à Saï-nam to, le 21 septembre
1839, lui succéda. Jacques-llonoré Chastan et Pierre-Phili-
bert Maubant furent exécutés la même année : c'était sous le
règne de lien Tjong. Le vicariat de Jean- Joseph Ferréol,
évéque de Belline, qui dura jusqu'en i853, fut marque parle
martyre de plusieurs prêtres indigènes, et en particulier par
celui d'André Kim. M*''' Ferréol étant mort le i3 février i853,
fut remplacé comme vicaire apostolique par Siméon-Fran-
çois Berneux, évéque de Capse. Des troubles avaient seule-
ment menacé la mission, lorsque la mort de Tchyel tjong
(18/19-1863) amena une régence; d'autre part les manifes-
MASSACRES DE iSSq ET DE 1866 267
talions des» Russes sur le Tou-men Riang et vers la province
de Ham Kyeng indisposaient le gouvernement coréen contre
les étrangers.
Le 8 mars 186,6, M^*" Berncux* fut décapité près du
village de Sainarn to avec MM. de Brctenières', Beaulieu^
et Dorie* ; le 1 1 mars, ce fut le tour de MM. Pourthié* et
Petilnicolas •. Enfin, le Vendredi -Saint, 3o mars, trois autres
missionnaires, MM. Aumaitrc', Huin', et h leur têle le
coadjuteur, M**" Davcluy', furent mis à mort. Seuls MM.
Ridcl '•, Féron " et Calais " avaient la vie sauve.
Cette catastrophe était complètement imprévue, comme
en témoigne la lettre suivante de M. Berthemv, écrite le
10 juillet 1864 au ministre des affaires étrangères,
M. Drouyn de Lhuys :
« M^'*" Berneux, vicaire apostolique de la Corée, a fait faire
auprès de moi plusieurs démarches pour me délermmcr à entrer en
relations avec le Gouvernement de ce pays dans le but d'assurer
ofliciellement aux indigènes le libre exercice du culte catholi-
que... M**' Berneux aurait également désiré que M. Tamiral Jau-
1 . Du diocèse du Mans ; mort à 52 ans.
2. Simon- Marie- Antoine- Jiist Ranfcr de Brelenicres, du diocèse
d Aulun ; morl à a8 ans.
3. Louis- Bernard Beaulicu. né le 8 octobre i84oà Langon (Gironde),
du diocèse de Bordeaux ; mort à 36 ans.
fi. Pierre- Henri Dorio, du diocèse de Luçon ; çnort à 27 ans.
5. Charles-Antoine Pourlhic. du diocèse d'Albi ; mort à 36 ans.
6. Michel- Alexatid re Pctitnicolas, né au village de Coinches, près
Saint-Dié, 21 août 1828.
7. Pierre Aumaîlre, du diocèse d Ângoulènie ; mort h 29 ans.
8. Martin-Luc Huin, du diocèse de Langres ; mort à 29 ans.
9. Marie- Nicolas- Antoine Daveluy, cvêque d Acônes, du diocèse
d'Amiens; mort à 48 ans.
10. Félix-Clair Ridel, né à Cbantenay (dioc. de Nantes). 7 juillet
i83o: évêque de Philippopolis, vie. ap. de Corée, 25 juin 1869 ; mort
20 juin i884t É» Vannes.
11. Stanislas Féron. du diocèse de Scez.
12. Adolphe- Nicolas Calais, du diocèse de Nancy; a quitté les Mis-
sions étrangères en 1870.
308 AFFAIRES DE CORÉE
rès se portât sur la côte pour appuyer de sa présence les démar-
ches de la Légation.
Si les deux évoques et les huit prêtres français qui évangélisenl
la Corée avaient été en péril, si une persécution imminente avait
menacé de détruire encore une fois le fruit de leurs travaux, je
n'aurais sans doute pas hésité... à prendre sur moi de donner
suite à ces ouvertures. Mais, comme de l'aveu de M'^ Bcrneux
lui-même, celte mission jouit aujourd'hui d'une entière sécurité,
et comme le Gouvernement Coréen craignant d'attirer sur lui
l'attention de la France, ferme les yeux sur les progrès de la
propagande catholique, j'ai pensé que je ne devais pas m'engagcr
sans instructions spéciales dans une entreprise qui, si elle n'élait
pas suivie de succès, pourrait avoir pour résultat de donner un
nouvel aliment aux sentiments de détiance et d'animosité aux-
quels les missionnaires, précurseurs aux yeux de tout Gouverne-
ment asiatique de l'ingérence étrangère, sont d'autant plus en
butte qu'ils font plus ouvertement appel à notre intervention. »
M. de Bellonnet, notre Chargé d'affaires, télégraphiait de
Péking, le i3 juillel, au Département :
Massacre général des missionnaire et des chrétiens en Corée :
deux évéques et neuf missionnaires français martyrs. Amiral
Roze va en Corée, probablement pas de résistance.
Signé : de Bellonet.
Le même jour, ^L de Bellonet écrivait, sous sa responsa-
hiliièy rétonnante lettre suivante :
« Des liens de suzeraineté d'une part, de vassalité de l'aulrc,
ont longtemps réuni l'Empire de la Chine et le Royaume de
Corée. 11 était de mon devoir de m'assurer de leur existence et
de savoir jusqu'à quel point la puissance suzeraine entendait
prendre la res|X)nsabilité de l'outrage qui nous était fait, mais
les explications échangées avec le Gouvernement chinois m'ayant
appris qu'il renonçait à réclamer ses droits, j'ai adressé au Prince
de Koung [une note] dans laquelle j'ai déclaré officiellement
l'ouverture des hostilités, la séparation définitive de la Corée, la
déchéance de son Roi, et le droit exclusif de V Empereur, notre
-^ - .-
EXPÉDITION FRANÇAISE, 1866 269
Auguste Souverain, à disposer suivant son bon plaisir du pays et du
trône vacant. »
Il est à peine croyable que notre représentant, sans prendre
Favis de son gouvernonienl, ail encore ajouté :
Que le Prince auquel seront confiées les destinées de la Corée,
sous le protectorat de Sa Majesté TEmpereur, fasse profession de
la foi chrétienne.
On connprendra facilement que l'amiral Roze en ail référé
à ses chefs et qu'une sévère admonestation fut adressée de
Paris à M. de Bellonel le lo novembre 1866.
il. Ridel venait demander vengeance de ces massacres, et
sa voix fut entendue par notre chargé d'affaires à Péking,
M. de Bellonel et l'amiral Roze. Une exj)édition fut décidée.
En voici le récit officiel d'après le Moniteur du 27 décem-
bre 1866*:
EXPÉDITION FBANÇAISE, 1866
(( Le ministre de la Marine et des Colonies a reçu du
contre -amiral Roze, commandant en chef la di>ision navale
des mers de Chine, des dépêches annonçant la prise de
Rang- hoa, ville fortifiée située au nord de Tile de ce nom,
et à renibouchurc du fleuve sur les bords duquel se trouve
Séoul, capitale de la Corée.
« Parti de Tche fou le ii octobre, avec la frégate la
Guerrièrey les corvettes à hélice le Laplace et le Primau-
guel, les avisos le Déroulède et le Kien-chariy les canon-
nières le Tardif fiX le Lebrelhon^ le contre-amiral Roze
mouillait le i3, avec sa division, devant l'île Boisée, à i8
milles de kang-hoa. Le lendemain, les canonnières remon-
I. Cité par Dallet.
2-jO Affaîbes de conÉE
lèrent la rivière Salée (détroit de Kang-lioa), remorquant
les embarcations qui portaient les compagnies de débarque-
ment de la Guerrière et des corvettes, ainsi qu'un détache-
ment des marins-fiiâliers du Yokohama, A peine débarqués,
nos marins occupèrent les hauteurs sans rencontrer la moin-
dre résistance et campèrent a 5 kilomètres de Kang-hoa.
Le i5, une reconnaissance fut exécutée par une colonne
commandée par M. le capitaine de frégate comte d'Osery ;
arrivée près d'un fort qui domine la ville, elle fut accueillie
par un feu bien nourri de mousqueterie et par celui de deux
canons de petit calibre. Après un engagement de quelques
minutes, le fort fut occupé, et les Coréens s'enfuirent, lais-
sant un drapeau entre nos mains.
« Le i6, dès huit heures du matin, le contre-amiral Roze,
à la tête de toutes ses forces, se présentait devant la ville,
qu'entourait une muraille crénelée de 4 mètres de hauteur.
Parvenues à une centaine de mètres de la porte principale,
nos troupes furent reçues par une fusillade assez vive : mais
la muraille fut bientôt escaladée au cri de : Vive l'Empe-
reur ! et l'ennemi nous laissa maîtres de la place.
« Un grand nombre de canons, plus de dix mille fusils,
des munitions de toute sorte ont été trouvés dans d'im-
menses magasins et démontrent l'importance de la place de
Kang-hoa, au point de vue de la défense de la capitale de la
Corée. Le contre-amiral Roze a fait inventorier avec soin les
magasins^ dont il a pris possession au nom de FEtal, et
qui contenaient également dix-huit caisses remplies de lin-
gots d'argent et des archives offîcielles.
« Une proclamation adressée aux habitants leur a fait
connaître le but que l'amiral s'était proposé en venant châ-
tier le gouvernement coréen, et leur a assuré la protection la
plus complète.
« Le blocus du fleuve de Séoul, qui a été notiHé aux
consuls des puissances européennes en Chine, et la prise de
EXPÉDITION FRANÇAISE, 1866 37!
Kang-hoa, devaient produire une profonde impression sur le
gouvernemenl coréen. En effet, la ville de Kang-hoa étant,
comme on vient de le rappeler, située à rembouchure du
fleuve de Séoul, commande ainsi la principale voie que le
commerce de la capitale est obligé de prendre, particulière-
ment pour assurer ses approvisionnements de riz. Aussi, des
le 19, le contre-amiral Roze recevait une lettre du roi, à
laquelle il s'est empressé de répondre, en faisant connaître
les satisfactions qu'il réclame au nom du gouvernemenl de
Tempe reur.
« La dé[)éche qui renferme ces détails est datée du 22 oc-
tobre ; h cette date, le contiv-amiral Roze était encore dans
la ville de Kang-hoa, où il attendait les intei^prètes (chinois)
qu'il avait fait demander à notre consul de Chang-IIaï. »
D'autres renseignements donnés dans des dépêches du
17 novembre 1866, étaient insérés dans le Moniteur du
7 janvier 1867* :
« Le contre-amiral Roze ayant voulu s'assurer de l'état
du pays, un détachement, commandé par le capitaine de
vaisseau Ollivier, sortit de Kang-hoa et rencontra, à quelques
kilomètres de la ville, des Coréens en grand nombre, retran-
chés dans une pagode fortifiée ; Tennemi, qui avait d'abord
fait une sortie, fut repoussé et se hâta de rentrer dans ses
retranchements en abandonnant ses morts. Après une fusil-
lade très vive, dans laquelle nous n'avons eu aucun homme
tué, mais qui malheureusement nous a coûté quelques bles-
sés, la colonne rentra le soir même à Kang-hoa.
« Quelques jours après, le contre-amiral Roze, voyant
que le gouvernement coréen ne donnait pas suite aux ouver-
tures auxquelles il avait dû croire en recevant une lettre du
roi, se décida à quitter Kang-hoa ; les approches de l'hiver
se faisaient d'ailleurs déjJi sentir, et il était à craindre que
I. Çit« par Dalle t.
272 AFFAIRES DE COREE
toute navigation de la rivière Salée ne fut bientôt interrompue;
alors il ordonna la destruction de tous les établissements du
gouvernement, ainsi que celle du palais du roi, et nos ma-
telots retournèrent à bord des bâtiments mouillés devant Tiip
Boisée.
« Les caisses renfermant des lingots d'argent, représentant
une valeur de cent quatre-vingt-dix-sept mille francs, des
manuscrits et des livres qui peu\ent offrir quelque intérêt
pour la science, ont été dirigées sur Chang-haï, d'où elles
seront transportées en France.
(( Le contre- amiral Roze annonce également que les deux
missionnaires qui étaient restés en Corée sont venus le
rejoindre, après avoir réussi à se faire débarquer à Tclie-fou.
« La destruction de Kang-hoa, place de guerre inipor-
tante, des poudrières et des établissements publics que cette
ville renfermait, a dû prouver au gouvernement coréen que le
meurtre des missionnaires français ne restait pas impuni. »
RÉSULTATS
La narration officielle et le récit fait par l'abbé Ridel ne
laissont pas, pour qui sait lire entre les lignes, de doutes
sur Teffet désastreux de l'expédition. La destruction de Kang-
hoa avait été le seul fait important, mais il n'avait produit
aucun effet sur les Coréens dont l'insolence s'accrut de la
retraite des Français, considérée comme une victoire par les
indigènes. Quelque temps plus tard, les Américains ne furent
pas plus heureux que nous, et il fallut l'intervention japo-
naise pour mettre les Coréens à la raison.
LE COMTE LALLEMAND
M. Berthemy avait du repartir pour la Chine en septcni-
LE COMTE L ALLEMAND 370
bre 1866 ; il iut désigné pour un autre poste et le comte Lal-
lemand partit à sa place. Il arriva à Hong Kong le i''" avril
1867 et à Ghang-Hai le 17. De cette ville, il envoya une cir-
culaire aux chefs des missions religieuses en Chine a pleine
de sympathie, mais aussi pleine d'avertissements ». M. de
Lallemand se rendit ensuite à Nanking sur le Primauguel
pour conférer des aflaires avec le consul de France, M. Da-
brv, venu à sa rencontre de Han-Kéou sur \e Le B rethon. Le
ministre de France arriva à Péking le 10 mai 1867 et M. de
Bellonet lui remettait le service de la légation.
M. de Bellonet, d'un caractère trop vif, s'était trouvé en
Chine dans des conditions particulièrement défavorables ; les
traités n'étaient pas respectés en province, les fonctionnaires
se montraient arrogants, et le 16 juillet 1866, le Chargé
d'affaires avait envoyé au Tsoung-Ii Yamen un véritable
ultimatum sous forme de mémorandum. C'était un coup
d'épée dans l'eau et l'échec de la France en Corée soulignait
encore l'insuccès de la démarche. M. de Bellonet quitta
Péking le 26 mai 1867, retournant par kiachta en Europe,
où il était nommé au poste de Stockholm.
Le 17 mai 1867, le second secrétaire de la légation d'An-
frleterre à Péking, Sir Eric R. T. Farquhar, qui remplissait
les fonctions de chargé d'affaires pendant un voyage de Sir
R. Alcock dans le Sud, mourait de la fièvre typhoïde.
Alcock rentra à Péking au miUeu de juillet 1867.
Le comte Lallemand vit son zèle singulièrement refroidi
par le télégramme suivant qui lui fut envoyé de Paris le
10 septembre 1867 :
Je ne vois pas la nécessité d'engager pour le moment l'affaire
des Lettres de créance. En ce qui regarde la Corée, renfermez-
vous dans une attitude d'abstention complète. Quant à- la pro-
tection de nos nationaux, évitez avec soin tout ce qui pourrait
créer des complications.
CORDIER. I. — i8
2'jll AFFAIRES DE CORÉE
EXPÉDITION OPPERT-JENKINS, 1868
Comme corollaire à Texpédition de Corée, ajoutons qu'en
1868, M. Ernest Oppert ^ ayant affrété le vapeur China, bat-
tant pavillon allemand, capitaine Henry Miiller, quitta Chang-
Haï le 3o avril pour Nagasaki d'où il se rendit aux golfes du
Prince Impérial et Jérôme en Corée avec l'abbé Féron et
un Américain, F.-B. Jenkins. La nature de ce voyage lil
accueillir les étrangers à coups de fusil : il en résulta pour le
missionnaire son transfert à Pondichéryet pour les deux autres
des démêlés avec la justice. L'acte d'accusation (8 juillet
1868) contre Jenkins devant la cour consulaire américaine
de Chang-IIaï portait : « Que le prisonnier, de concert avec
d'autres non justiciables du Consulat américain, s'était
engagé sur le steamer China dans une expédition scandaleuse
et illégale en Corée, avec le but d'exhumer, à son seul profit,
le corps d'un souverain décédé de Corée, pour le mauvais
exemple des autres et contre la paix et la dignité du peuple
des États Unis ; 2** d'avoir engagé une expédition en vue
d'exhumer, à son seul profit, le corps d'une personne en-
terrée-lr^, inconnue ; 3* avec l'intention d'exhumer le corps
d'un souverain décédé au profit de quelques personnes incon-
nues ; 4** avec l'intention d'exhumer le corps de quelques per-
sonnes inconnues au profit de quelques personnes inconnues ;
5° et G° en aidant et en préparant une expédition dans l'un
des buts ci-dessus*. » Ajoutons que les tombes dont il s'a-
gissait d'exhumer les corps renfermaient, disait-on, des tré-
sors. Jenkins fut acquitté.
« L'abbé Féron croyait que l'enlèvement du corps d'un
1. A Forbidden Land : Voyages to the Corea.,. By Ërncst Oppert.
Londou, 1880, in-8.
2. M'ort/iChtna Daily Ne^^'s, 8 et 9 juillet 18G8.
J
• EXPÉDITION OPPERT-JENRINS 276
des derniers princes de la famille royale de Corée enseveli à
peu de distance de la mer, enlèvement aisé à faire, disait-il,
serait un bon moyen d'amener les Coréens à composition et
à accorder aux missions religieuses et au commerce l'accès
de leur pays. Je pensai, écrit M. de Lallemand, 2 août
1868 y que l'auteur de cette confidence n'était pas sain d'esprit
et que ses supérieurs s'opposeraient à l'exécution de son des-
sein s'il s'offrait jamais une occasion de le tenter. Mais il
a agi à l'insu de ses supérieurs et s'est dérobé à l'action
qu'ils n'auraient pas manqué d'exercer sur lui ».
L'abbé Féron fut embarqué pour France par ordre des
autorités françaises ; il a depuis été attaché à la mission de*
Pondichéry.
r
CHAPITRE XIX
MISSIONS PROTESTANTES. - AFFAIRE DE TANG-TCHÉOU
LA CHINA INLAND MISSION
Les missions protestantes en Chine ne remontent qu'au
commencement du siècle. En 1807, la London Missionarj'
Society envoya à Canton Robert Morrison*, aussi célèbre
comme sinologue que comme missionnaire, qui créa dans
cette ville la première station protestante en Chine ; Texemple
de la Société de Londres fut suivi en 1827 par la Neder-
landsche Zendeling{(enootschap, avec K. F. GutzkiT; en
i83o, par V American Boa rd of Corn missioners for Foreign
Missions, avec E. C. Bridgman ; en i836, la British and
Foreign Bible Society, avecC Tradescant Lay ; en 1837, la
Church of Engïand Missionary Society, avec Edward B.
Squire': la China Inland Mission ne commença ses opéra
lions qu'en 1862, avec James Meadows ; il avait été précédé
par le Rév. James Iludson Taylor arrivé à Chaug-Haï le
i"*" mars i854, mais qui, malade, était rentré en Euro[)e
en iSSg. Il retourna, sur le Lammermuir, en Chine, où
il arriva le 3o septembre 1866, avec sa femme, Mr: et Mrs
Nicul, George Duncan, J. Williamson, W. D. Rudland, J.
A. Jackson, J. R. Sell, Misses Faulding, Bowyer, J. Me
1. Robert Moirison, n<5 à Buller's Grcen. Morpeih, Northumberland,
5 janvier 178a : arrivé à Macao î\ septembre 1807; mort à Canton, dans
le bong danois, le r'»" août i834.
2. Voir la liste de ces sociétés dans la HiOliotheca Siuica, col. Sgi-i-
AFFAIRE DE • YATVG- TCHEOU 2']']
Lean, Barnes, Desgraz, Miss Rose (Mrs Meadows), Miss
Blatchley, Mary Bell (Mrs. Rudland). Sous la direction du
Rév. J. H. Taylor, cette société avait pris un grand déve-
loppement et, à l'époque qui nous occupe (août 1898), elle
avait déjà ouvert les stations suivantes : Ning Po (ouvert juin
1867) ; Foung-houa (février 1866) ; Chao-ching (septembre
1866) ; Hang-tchéou (novembre 1866); Siao-chan (janvier
1867); T'aï-tchéou (juillet 1867); Nan-King (septembre
1867); Wen-tchéou (décembre 1867); Ning-Haï (janvier
1868); Sou- tchéou (mars 1 868) et Yang-tchéou (juin 1868)*.
AFFAIRE ns YANG-TCHÉOU, 23 AOl'T 1868*
Le 93 août 1868, l'établissement de la China Inland Mis-
sion à Yang-^tchéou élait pillé et incendié. Depuis plusieurs
jourt des placards incendiaires étaient apposés sur les mu-
railles ; on accusait le directeur de la mission, le Rév. J.
Hudson Taylor, d'avoir ouvert un hôpital d'enfants trouvés ;
ce*ix-ci étaient vôtis et mangés, vingt-quatre d'entre eux
manquaient déjà, etc. Le 22 août, la foule s'amassait devant
la mission et commençait à jeter des pierres ; le Rév. Hudson
Taylor se rendit au yamen du préfet Soun pour le prévenir
de ce qui se passait; Soun, après être allé à la mission, re-
vint avertir M. Taylor, qu'il avait prié de ne pas se montrer,
que l'ordre élait rétabli. A minuit, lorsque M. Taylor rega-
I. Tkff Story of ihe \China Inland Mission... By M. Géraldine
Guianess... With an introduction by J. Hudson Taylor. . Lond.,
Morgan & Scott, 1898, a vol. in- 8.
a. China, n** 2 (1869). Correspond ence respecting the Attack on
British Protestant Missionaries at Yang'cho%v-foo, August 1868.
Profented..., 1869, Lond., in-fol.
Ckina, n» 10 (1869). Further Correspondence respcctiug ihe
Attack on British Protestant Missionaries at Yang-cho^'- foc, August
1868. Presented,.., 1869, Lond., in-fol.
a-jS MISSIONS PROTESTANTES
gnail la mission, celle-ci était détruite et ses habitants avaient
eu toutes les peines du monde à échapper aux flammes.
Yang tchéou est une grande ville du Kiang-Sou sur le Grand
Canal, au nord du Kiang, à une petite distance de Tchen-
Kiang; Marco Polo en fut pendant trois ans le gouverneur ;
il était facile d'y ameuter une foule considérable et il est sur-
prenant que les missionnaires ne furent pas massacrés ; les
membres de la mission présents lors de cet attentat étaient le
directeur J. Hudson Taylor, George Duncan, William Rud-
land, Henry Reid, qui perdit un œil ; M"°* Taylor et Rud-
land ; M""* Degraz, Blatchley et Annie Bohannon ; quatre
enfants: Herbert Taylor, Sans, Frederick Taylor, 6, Samuel
Taylor, 4, et Maria Tajior, 2 ; il y avait en outre dix-neuf
indigènes, professeurs ou domestiques, et un enfant ; les
Européens étaient habillés à la chinoise; depuis rétablisse-
ment de la mission, au mois de juin de la même année, il
n'avait été fait aucune prédication publique ou commis aucun
acte qui put servir de prétexte à l'attaque. Le consul de
Chang-Haï, W. H. Medhurst, se rendit à Yang-tchéou le
8 septembre avec une escorte du vaisseau de guerre le Ri~
naldoy qui était arrivé trois jours auparavant à Tchen -Kiang
où s'étaient réfugiés les missionnaires persécutés ; il remit une
lettre au préfet et réclama une indenmilé de 2000 taels* ; son
enquête prouva que la destruction de la mission était Tcouvre
des lettrés, qui croyaient agir contre des catholiques venus
de Tien-Tsin. Une première visite de M . Medhurst à Nan-King
au vice- roi Tseng Kouo-fan n'ayant pas amené une solution
satisfaisante de l'aflaire, il y retourna en novembre avec les
navires de guerre Roclney^ Rùia/rlo, Slane)' et fcarus,
annonçant sa venue par une lettre adressée le 8 novembre à
Tseng Kouo-fan. L'indemnité fut payée et l'ordre fiit donné
I . Le chiffre réclame par les missionnaires pour leurs perles du samedi
et du dimanche 22 et a 3 août 1868 était de i ia8 taels 4o macc.
/
AFFAIRES DE TCHÉ-FOU ET DE TAÏ-WA?f 379
de placer une tablette sur la maison de M. Taylor pour qu'elle
fut à J'abri ; ces négociations, facilitées par la présence du
liodne)' devant Nan-King, conduites avec tact et fermeté
par M. Medhurst, méritèrent à ce dernier les félicitations du
Foreign Office. Le problème de Tachât de terrains par des
missionnaires protestants s'était |)osé à Vang-tchéou et, faute
d'une convention semblable à celle conclue par M. Berthemy,
il avait été moins facile de le résoudre.
AFFAIRES DE TCHÉ-FOU ET DE TAÏ-WAN
A Tchéfou *, le Rév. R. F. Laughton', ayant voulu prendre
possession d'une maison qu'il avait achetée, en fut violemment
empêché par la population, qui enleva le toit de l'immeuble
et en mura la porte (mars 1868). Mais c'est à Taïwan,
Formose, que les troubles furent les plus considérables : au
commencement d'avril 1868, les chapelles catholiques et
protestantes de la Presbyterian Mission Church étaient dé-
truites; vers la même époque, la maison EUis & Co., ayant
acheté pour six mille piastres de camphre, se voyait confis-
quer sa marchandise sous prétexte qu'elle était propriété
impériale ; les réclamations des consuls furent vaines ; au
mois de juin, M. Hardie, agent de Tait & Co., était poi-
gnardé ; on essayait en août de faire subir le même sort à
M. Pickering, agent d'EUis & Co. Le Tao-Taï, Liang, devenait
de plus en plus insolent et, en octobre, il annonçait aux consuls
que le vice-roi trouvant trop douce sa manière d'être à l'égard
des étrangers, il allait être obligé d'user de plus de rigueur.
I. China, n® 3 (1869). — Correspondence respecting Missionary
J^isturbances at Chefoo, and Taiwan (Formosa). Presenled..., 1869.
Lond., in -fol.
3. Richard Frederick Laughton, de la Baptist Missionary Society
d'Angleterre, arrivé à Ghang-Haï le i3 mars i863 d'où il se rendit à
Tchéfou (Yen taï).
. -'
aSo MISSIONS PROTESTANTES
Sans plus larder, le consul p. i, John Gibson se rendait,
avec les bâtiments de guerre Algerine^ oonimandant
Thornhaugh P. Gurdon, et le Bustard, et faisait occuper le
Fort Zelandia et la ville d'Amping, port de Taï-wan fou (21
novembre 1868). L'effet fut immédiat et les Anglais obtin-
rent: 1° l'aboli tion du monopole du camphre, avec des pro-
clamations déclarant le droit dos étrangers et de leurs employés
d'aller et de faire le commerce librement. 2® L'émission de
passeports par le Tao-taï aux marchands et autres pour voya-
ger, pour affaires ou pour leur plaisir, dans Tintérieur de Tile
de Taïwan. 3" Le paiement de 6000 dollars, indemnité
pour perte de camphre par EUis et C*^. !^^ Le paiement de
I 167 dollars, indemnité pour perte de biens par la mission
protestante. 5° Le paiement de 2 000 dqllars, indemnité pour
perle de biens par la mission catholique. 6° Le paiement de
toutes les réclamations du comprador d'EUis et G***, pour
pertes pendant le pillage de sa maison. 7° La punition des
divers coupables de connivence dans ces divers outrages, à la
satisfaction du consul britannique. 8° La publicité de procla-
mations, partout, reconnaissant l'injustice des calomnies
répandues contre le christianisme et les chrétiens, et les pro-
tégeant dorénavant entièrement contre de nouvelles attaques.
9° Le droit de résidence et de travail aux missionnaires dans
l'île. lo'* Des proclamations reconnaissant les cours mixtes
propres aux cas embrouillés et les considérant comme telles
dans l'avenir. n° L'éloignement du tao-taï Liang, du magis-
trat du district de Pi-Teou et du Ting de Lo Kang.
Cependant, on n'étaitpas au bout des difficultés' : En i86i,
une maison avait été construite h Banca (Formose) par un
riche marchand nommé Lok-tow, jadis possesseur du mono-
pole du camphre, à la mort duquel MM. Dodd & Go. louè-
T. China, n° 6 (1869). Correspondence respectl/ig Outrage on
Brilish Merchanis ai Banca, in Formosa. Presented,.,, 1869. Lond.,
in-fol.
T*^ =
AFFAIRE DE FOU-TCHÉOU 38 1
rent la propriété de sa veirve (1867). La veuve fut persécutoe
par les fonctionnaires et le 2 octobre 1868 les représentants
de Dodd, en voulant prendre possession de Timmeuble,
furent attaqués par la populace armée de couteaux, de lances,
de bambous, etc., et s'échappèrent à grand'peine au yanien
do Ting de Tam~soni. Le vice-consul par intérim de Tam-
soui, Henry F. Ilolt, obtint, par son énergie, des excuses, la
punition des coupables et la mise en possession de leur
propriété de M M . Dodd .
Le 20 janvier 1869 *, des canots du navire de guerre Covk-
chtifer reçurent, sans les avoir provoqués, des coups de fusil
des habitants de Ou-Tang-pai, à deux lieues environ de
Swalow, qui blessèrent dix hommes, dont sept sérieusement.
Innniédiatement le commodoreOHver J. Jones arriva h Swatow
avec le Rinaldo et d'autres navires de guerre et, débarquant
des troupes, infligea un châtiment exemplaire aux habitants
de Ou-Tang^pai, non sans avoir trois oflîciers et trois hommes
blessés.
AFFAIRE DE FOL'-TCHÉOL'
Un incident semblable * à ceux de Tché-fou et de Yang-
tchéou se passa à Fou-tchéou par suite de l'achat d'un terrain
par le missionnaire Wolfe^ à Sharp Peak Island, dans la ri-
vière Min. Sur la demande du consul de Fou-tchéou, Charles
Sinclair, l'inévitable gun-boat, le Jantis, commandant Lci-
cester Keppel, dut intervenir.
1. China, n9 7 (1869). Correspondence respecting Atlack on
Loats of fier Majesty's Ship « Cockchafer » by Villagcrs near Siva-
tow, Presented..., 1869. Lond., in fol.
3. China, n» 9 (1869). Papers respecting the Proceedings of lier
Majesty's Ship a Janus » at Sharp Peak Islande near Foo-chow-foo.
Presented.., ^ 1869. Lond., in- fol.
3. John Richard 'Wolfe, do la Church of England Missionary Society,
arrivé à Fou-tchéou, avril 186a.
s."»
CHAPITRE \X
MISSION BURLIN6AME
\ySOy BrRLlXGAME
La mission de M. Anson Burlingame est une aventure
imprévue dans T histoire des relations de T Empire du Milieu
avec les pays étrangers, et les pérégrinations de ce commis -
voyageur de la diplomatie chinoise auraient l'air d'une plai
sauterie faite aux cours d'Occident, si de graves personnages
ne les avaient organisées. Anson Burlingame *, originaire du
Massachusetts, avait été nommé envoyé extraordinaire et
ministre plénipotentiaire des États-Unis le i4 juin 1861 ; il
sYlait établi à Péking en août 1862. C'était un homme do
quarante ans, de manières agréables, plein d'une faconde
que ne gênait d'ailleurs pas la profondeur des pensées ; on
un mot, habile dans Fart de bien dire des clioses vides do
sens.
On ne fut pas peu surpris à Washington de recevoir un
télégramme daté du 21 novembre 1867 *, annonçant au Secré-
taire d'État, qu'Anson Burlingame, « dans l'intérêt de son
I. Né en i8aa.
a. Les États-Unis Grent choix pour le remplacer en Chine de William
A. Howard, de Michigan, le 11 mars 1868; celui-ci ayant décliné ccl
honneur, on nomma à la même date, envoyé extraordinaire et ministre
plénipotentiaire, J. Ross Brownc, de Californie, qui se relira le 5 juillet
1869 cl fut remplacé le a8 septembre 1869 par Frederick F. Low, de
cette même province.
oniGiNK DE LA MISSION a88
pays et de la civilisation », remettait sa démission d'envoyé
extraordinaire et de ministre plénipotentiaire des États-Unis
en Chine ; deux jours plus lard, autre télégramme, signé
« Anson Burlingame », court et topique : a L'Empire Chi
nois m'a nommé son envoyé vers les puissances ayant des
traités. Accepté. Quitte immédiatement pour San Francisco. »
J'imagine la stupéfaction du Secrétaire d'État, l'honorable
William H. Seward, en lisant ces dépêches.
ORIGI.NE DE LA MISSION*
D'ailleurs une lettre datée de Chang fiai, du i\ décembre
1867, donnait Texplication de ces télégrammes :
« Les faits qui ont rapport à la nomination sont comme il
suit : — J'étais sur le point de partir pour les ports à traité de
Chine, pour m'assurer des changements que nos citoyens dési-
raient être faits dans les traités, dans le cas où une révision au-
rait été décidée, après quoi mon intention était de donner ma
démission et de rentrer. La connaissance de cette intention étant
venue aux Chinois, le prince de Koung donna un dîner d'adieu,
au cours duquel fut exprimé un grand regret de ma résolution
de quitter la Chine, et me fut faite une urgente requête que je
veuille, comme Sir Frederick Bruce, expliquer les difficultés de la
Cliine et informer les pays à traités de son sincère désir d'être ami-
cale et progressive. Je promis gaiment de le faire. Pendant la con-
versation Wen Siang, un homme dirigeant de l'Empire, me dit :
« Pourquoi ne voulez-vous pas nous représenter oïïiciellement? »
I . Consulter 8ur cette mission :
— Papers relatin g to Foreign Affairs.. Washington, 1869, in-8.
— China, n® i (1869). Correspond ence respecting the Relations
between Great Britain and China. Presenled..., 1869. Lond., in fol.
— Officiai Papers of the Chinesc Légation, Berlin, Printed for S.
Calvary, br. in 8, s. d.
— The Burlingame Mission: A Political Disclosurc... By Johanncs
von (iumpach .. London and New- York, 1872, in-8.
— Bibliotheca ^inica, col. mbS-iabij.
a84 MISSION BURLINGAME
Je repoussai cette insinuation en badinant et la conyersatron
passa à d'autres sujets. Je fus informé ensuite que les
Chinois étaient très sérieux, et une demande me fut faite par
M. Brown, secrétaire chinois de la Légation britannique, pour que
je recule mon départ dequelques jours, jusqu'à ce qu'une propo-
sition me fut soumise. »
La genèse de la mission, confiée intcr pocuin à M. Anson
Burlingame, telle que la raconte Tex-ministre américain,
parait quelque peu fantaisiste. Il est probable, au contraire,
'que les hauts fonctionnaires chinois, conseillés par Robert
Harl, peut-être aussi par le D"" W. A. P. Martin *, Président
du T'oung Wcn Kouan, avaient discuté le beau projet d'en-
voyer un représentant en Europe assez longtemps auparavant,
peut-être même depuis le départ de Sir Frederick Bruce.
Dans tous les cas, la lettre suivante adressée par le D' S. W .
Williams, chargé d'affaires des Etals-Unis à M. Seward, à
la date du 23 décembre 1867, semblerait juslifier cette ma-
nière de voir ;
a Les arrangements au sujet de la nomination furent tous faits
dans les dix jours avant que M. Burlingame quittât Péking le 25
dernier, cl après qu'il eût fait et reçu les visites d'adieu avec le
Prince de Koung comme ministre des Etats-Unis, se préjjaranl à
aller dans le Sud pour l'hiver ; mais il est proba|3le que le Prince
et d'autres hauts fonctionnaires avaient longtemps débattu la con-
venance de cette démarche, et que le départ de M. Burlingame
les avait engagés à mettre la chose au point en le choisissant
comme leur représentant. Gela marque, d'une manière sensible,
le progrès fait par ce gouvernement en comprenant et en sou-
tenant les devoirs rédiproques des nations avec lesquelles il a des
obligations de traités. C'est également une preuve de haute es-
time pour lui personnellement, qu'après des rapports officiels
pendant près de six ans, les officiers dirigeant du Gouvernement
I. Il débuta en i85o à Ning-Po comme agent du Bureau des Missions
étrangères de l'Église presbytérienne des États-Unis. Voir p. 199 son
opinion sur l'avenir de la dynastie actuelle.
LETTRE DU PRINCE DE KOUNG a85
lui confient la défense de leurs plus hauts intérêts auprès des
cours étrangères. Les pouvoirs étendus qui lui sont donnés prou-
vent Timportaiice qu'ils attachent à cette ambassade. »
D'autre part, Wen-Siang a dit plus tard : « M. Burlin-
game s'est oflfert et on a tant insisté que nous avons dû
céder; tout a été décidé en huit jours. La seule însti-uction
que nous, ayons donnée à notre envoyé, c'est d'empêcher
l'Occident de nous forcer à faire des télégraphes et des
chemins de fer dont nous ne voulons qu'autant qu'ils seront
dûs à notre initiative. »
tETTRE DU PRINCE DE KOUNG
Voici la lettre du prince de Koung au D*" Williams *, chargé
d'affaires des Etats-Unis depuis la démission de son ministre,
annonçant la nomination de Burlingame comme envoyé
chinois :
Le Prince Koung, principal secrétaire d'État pour les relations
étrangères, envoie ici ' une communication :
Depuis le temps où les traités entre les pays étrangers et la
Chine furent ratifiés, les relations amicales entre les deux par-
ties se sont fortifiées chaque jour. Chaque sujet qui est venu en
discussion entre les représentants de ces nations vivant actuelle-
ment dans la capitale et moi a été examiné avec tant de sincérité
et de droiture, qu'en aucun cas il n*a pas manqué d'être ar-
I. Au Dr. S. WeUs Williams, chargé d'aflliircA dos États-Unis. Le
célèbre sinologue et missionnaire Samuel Wells Williams, né à Ulica
(New- York). 33 septembre 1813, est mort à Newhaven, Gonneclicut, le
16 février i8â4* H a été nommé secrétaire et interprète de la légation
américaine, 37 juin i855 ; chargé d'affaires a</ intérim, du i«r novembre
i855 au 19 janvier i856; du 35 aoiU au 16 novembre 1867 ; du 8 dé-
cembre i858 au 18 mai 1859 ; du i^^ au 34 octobre 1861 ; du 6 mai i865
au 19 septembre 1866; du 31 novembre 1867 au 39 septembre 1868 j
du 5 juillet 1869 au 30 avril 1870 ; et enBn à partir du 34 juillet 1873.
a86 MISSION BURLINGAME
rangé à notre mutuel avantage. Mais tous ces pays sont séparés
de celui-ci par de larges océans, et aucun ministre n*a été en-
voyé d'ici dans ces contrées et ainsi il n*y a pas eu d'intermé-
diaire par lequel legou ver nement chinois pouvait personnellement
faire coonaitrc ses vues. à leurs gouvernements ou expliquer sa
politique. Mats maintenant, voyant que Son Excellence, Anson
Burlingame, le dernier minisire résidant ici de votre honorable
contrée, a une telle connaissance des relations intérieures et
extérieures de ce pays, et moi-m^me j*ai une confiance et une
connaissance si entière de lui, qu'il m'a semblé faisable pour ee
gouvernement maintenant d'adopter les coutumes de ces pays
qui ont envoyé des ministres résidents à celui-ci, et il me sera,
de plus, excessivement agréable, de le déléguer comme l'envoyé
du gouvernement de Sa Majesté impériale à toutes les puissances
qui ont des traités pour s'occuper et arranger n'importe quelles
affaires qui pourraient surgir entre elles.
J'ai déjà réglé ce sujet dans un mémoire au trône, et hier je
fus honoré de recevoir le rescril suivant :
« L'envoyé Anson Burlingame traite les aiïaires d'une façon
amicale et pacifique, et est pleinement familier avec les relations
générales entre ce pays et les autres contrées ; qu'il soit donc, à
cause de cela, envoyé maintenant à toutes les puissances à traités,
comme haut ministre, avec le pouvoir de s'occujx»r de chaque
question s'élevanl entre la Chine et ces |>ays. Ceci de l'empereur. »
Une copie de ce rescrit a été portée à la connaissance de M. Bur-
lingame, et cette copie a été aussi faite maintenant pour être
communiquée à Votre Excellence pour votre information et votre
action .
22 novembre, 1867 (T'oungTché, G"* année, lo* lune, 27*'jour)'.
La même lettre fut envoyée aux autres ministres avec de
légères variantes :
LE PRINCE DE KOI NG AC MINISTRE DE FRANCE
Depuis la conclusion des traités existant, la Chine a vu s'amé-
liorer chaque jour ses bons rapports avec les nations occidentales
^ t. Officiai Papers of the Chinese Légation. Berlin, S. Galvary et
C", pièce in -8.
\ •■
LE PRINCE DE KOUNG AU MINISTRE DE FRANCS qH'j
et dans toutes les afTaires qui se sont présentées, moi. Prince,
j'ai pu m'entendre avec les représentants des puissances étran-
gères et, grâce aux efforts de chacun, elles ont pu s'arranger à
la satisfaction générale.
Les pays étrangers étant séparés du nptre par de vastes océans,
nous n'y avons pas jusqu'à ce jour envoyé d'agent diplomatique
pour nous représenter et nous avons été sans communication
directe avec eux.
L'ancien représentant des États-Unis, Burlingame, connait
bien les règles qui conduisent les États européens et la Chine et
(a franclii.se et la confiance ont caractérisé les rapports que nous
avons eus ensemble. J'ai pensé qu'il serait désirable et satisfaisant
qu'il représentât la Chine auprès des Puissances qui ont traité
avec nous d'après le principe de la représentation réciproque.
Séduit par cette idée, j'en ai fait la proposition à S. M. qui.
le 26* jour de la présente lune, a daigné rendre le décret
suivant :
« L'envoyé Pou Ngan-tchenn (Burlingame), qui a montré son
« caractère conciliant dans la conduite des Affaires et qui connait
« les grandes règles d'après lesquelles se conduisent les rapports
« internationaux de la Chine et des pays étrangers, est nommé
« notre Envoyé spécial auprès des Cours ayant des Conventions
« avec nous pour y traiter des affaires ayant un caractère d'in-
« térêt commun entre les Puissances et la Chine. »
J'ai fait connaître cette nomination à M, Burlingame et je
m'empresse de vous donner communication du Décret ci-dessus,
vous priant d'agréer, etc.. etc.
Le 26* jour de la 10® lune (21 novembre 1867).
Le premier sentiment des étrangers habitant les ports do
Chine en apprenant la nouvelle de la nomination de Burlin-
game fut celui de la plus complète surprise qui fit place
à celui de l'incrédulité. Il fallut néanmoins se rendre à Tévi-
dence et Ton pensa que la révision prochaine du Traité de
Tien-Tsîn pouvait expliquer cette étrange nomination qui
transformait un diplomate américain en un mandarin chinois
aux appointements de 8000 livres sterling par an.
a88 MISSION BURL1NGAME
LETTRE DE CRÉANCE DE M. BURUNGAME
Sa Majesté TEmpercur de Chine salue Sa Majesté TEmpereur
ou le roi. etc. En vertu de la mission qu'il a reçue du Très
Haut avec révérence.
(]omme la Chine et les nations étrangères sont les membres
d*une même famille, nous désirons cordialement établir sur une
large et forme base les relations d'amitié et de bonne intelligence
qui existent entre nous et les nations en paix avec la Chine.
Et comme marque de ce sincère désir, nous avons fait choix
d'un oilicier de mérite, talent, sagesse — Anson Durlîngame,
en dernier lieu représentant des Ëtats-Unis dans notre capitale,
qui est versé dans la connaissance des relations entre la Chine
et les peuples étrangers et en qui nous 'avons mis notre pleine
confiance tant pour la négociation des aiTaires d'intérêt commun
entre les deux Empires que pour la représentation et l'exposi-
tion de nos idées.
Nous avons aussi commissionné Tchi-Rang et Souen Kia-Kou,
oiliciers pourvus du rang honoraire de la seconde classe. |x>ur
accompagner Anson Burlingame à et l'assister dans les fonc-
tions qu'il remplira comme notre haut ministre plénipotentiaire
et Envoyé extraordinaire.
Nous avons pleine confiance dans la loyauté, le zèle et le
discernement de ces trois ministres et sommes assuré qu'ils
s'acquitteront de leurs devoirs d'une manière satisfaisante, aussi
nous vous prions d'ajouter foi et pleine créance à leurs paroles,
afin que par là nos relations d'amitié deviennent permanentes
et que les deux nations jouissent des bienfaits de la paix et de
la tranquillité, résultat qui. nous en sommes certain, sera
extrêmement heureux.
Daté du 6'' jour de la la*" lune de la G*' année de notre règne
(3i décembre 1867).
T'oUNG-TCHÉ.
PERSONNEL
La mission fut composée do rHonorable Anson Burlin
gaine (Po// Ngan-tch*en) désigné par décret impérial du
.
DISCOURS DE SAN FRANCISCO 389
21 novembre 1867 (26* jour, lo* lune, 6® année T'oung
Tché), de doux commissaires chinois : Tché Kang, Tao-taï
en expectative, et Souen Kiao-kou, ïao-taï titulaire ; d'un
premier secrétaire (secrétaire de la main gauche), Tirlandais
J. Me Leavy Brown', interprète delà légation britannique,
et d'un second secrétaire (secrétaire de la main droite), le
français, Emile de Champs*, fonctionnaire dos douanes chi-
noises à KieouKiang; enfin de six étudiants du ï'oung Wen-
Kouan comme attachés et de cinq autres fonctionnaires chi-
nois. Burlingame partit de Péking le 25 novembre 1867.
L'ambassade s'embarqua à Chang-Haï pour San Francisco le
25 février 1868.
DISCOURS DE SAN FRANCISCO
Un banquet fut offert, en mai 1868, à San Francisco h
l'ambassade chinoise, et le gouverneur de Californie, Ilaight,
ayant porté le toast : « Notre Hôte — le fils du plus jeune,
et le représentant du plus vieux Gouvernement », Anson Bur-
lingame profita de la circonstance pour prononcer le pre-
mier, le plus brillant, mais aussi le ])lus déclamatoire et le
plus creux des discours qu'il improvisa au cours de ses péré-
grinations :
« Monsieur le Président, Messieurs : En me levant jwur ré-
pondre au toast que vous m'avez fait Thonneur de proj3oser.
Je sens un poids de responsabilité comme jamais auparavant ne
m'a incombé. Je me trouve pour la première fois entre deux ci-
1. Tcho Po-ngan^ élève interprète à Péking, 36 juillet 1861 ; assis-
tant. 9 avril i863; premier interprète -adjoint (Assistant Cliinesc Secre-
tary), 8 février i864 ; il a depuis quitté le service diplomatique (a8 mai
1873) pour entrer dans les douanes chinoises; son ancienneté dans ce
dernier service date d'avril 1870. 11 est aujourd'hui directeur-général des
douanes coréennes et conseiller financier du gouvernement coréen.
2. To-chan.
GoRDiER. I. — 19
âQO MISSION BCnLINGA&fE
viiisations face à face, par leurs représentants. Appartenant à
Tune, je suis appelé à répondre pour Tautre. C'est une noble
situation et mon désir àincère est d'être capable de la traiter de
telle façon que les grands intérêts qui m*onl été confiés ne soient
pas laissés au hasard. Je dois demander votre indulgence et, pour
cela, votre généreuse interprétation, du langage que je dois te-
nir. Ce n'est pas ici le temps ni le lieu d'entrer dans une expo-
sition du but de ma mission. Jusqu'à ce qu'elle ait été reçue à
Washington, il me semble que les convenances diplomalîqaes
demandent qu'elle doive se limiter seulement à récbange dcsoflî-
cielles politesses quand elle en trouve sur son chemin. Dans ce
sens, alors, je réponds au sentiment qui m'a été exprimé. Dans ce
sens alors, je réponds à votre éloquent langage, et à cette bril-
lante et imposante réception. Je dis que ce n'est ici ni le temps ni
le lieu d'entrer dans aucun exposé de l'objet de ma mission, non
pas parce qu'il y a peu à en dire, non qu'il y ait quelque mystère au-
tour de cette mission. Non ! Il n'y a rien dans son origine que
je ne serais heureux de déclarer. Il n'y a pas de but que je
serais honteux de cacher. Elle vint à moi sans que je l'aie sol-
licitée; elle fut acceptée dans le grand intérêt de la civilisation.
Vous l'avez démontré véritablement quand vous avez dit que je
n'en ferais pas usage dans un sens partial. Si je me connais moi-
même, elle sera conduite dans les intérêts de tous. Cette mission
n'est le résultat d'aucun accident ni d'une intention spéciale. C'est
le résultat, la conséquence logique des événements qui eurent
lieu à Péking, la Capitale de la Chine. Ce n'est que récem-
ment que l'Occident est en relations particulières avec cet Em-
pire. Les aiïaircs marchaient suivant un système do malentendus
résultant en mutuel désastre jusqu'à 1860, quand les représen-
tants des puissances à traités se rencontrèrent avec les grands
hommes qui gouvernent les affaires de l'Empire chinois. Se met-
tant en relations personnelles avec eux, ils eurent l'occasion de
modilicr leurs vues quant à la capacité et aux intentions de ces
hommes. Et ils furent amenés directement à considérer la ques-
tion : Comment pourraient-ils substituer une action diploma-
tique avantageuse au vieux et faux système des affaires. Ils s'atte-
lèrent résolument eux-mêmes à la discussion de la question, et
de cette discussion résulta l'adoption de ce qui est appelé la « po-
litique coopérative ». Bref, cette politique est ceci : Un engage-
ment de la part des puissances à traités d'agir ensemble pour
toutes les questions matérielles ; de maintenir ensemble la défense
DISCOURS DE SAN mANClSCO HQl
des droits conférés par les traités, mais déterminés en mi^me
temps h donner à ces traités une interprétation généreuse ; dé-
terminés à maintenir le système étranger des Douanes, et de le
soutenir comme une pure administration et sur une base cosmo-
polite ; un engagement de ne pas prendre de territoire dans les
ports à traités et de ne jamais menacer l'intégrité territoriale de
la Chine. Ces engagements sont le fondement de la politique co-
opérative. »
Après un éloge de Sir Frederick Bruce, « ce grand homme » ,
avoir déclaré que sa mission veut dire Progrès, Burlingame
lance cette phrase restée célèbre, dans laquelle il fait une
étrange salade de missionnaires catholiques et protestants :
a Ricci, Verbiest *, Morrison, Milne, Bridgman *^, Culbertson *
et une armée d'autres qui ont vécu et qui sont morts dans cette
terre lointaine, espérant que le jour arriverait bientôt, quand ce
grand peuple étendrait son bras vers les bannières éclatantes de
la Civilisation Occidentale. »
Il termine enfin sa harangue :
« Cette heure a sonné : voici le jour I
et Je ne poursuivrai pas — mes forces ne me le permettraient
pas — je ne poursuivrai pas ce thème séduisant ; mais je retour-
nerai plutôt au premier objet qui m'a fait lever ; qui était de
vous offrir pour moi et mes compagnons, nos sincères et recon-
naissants remerciements pour cet accueil cordial et magnifique.
Cela fait honneur à la Californie; cela me rend lier pour mon
Klat d'adoption. Non parce que c'est la réception de quelques
individus. Non ! mais parce que c'est une chaude bienvenue à
une grande cause. Je vous assure que dans toutes mes pérégri-
nations, parmi les plus doux souvenirs qui me reviendront, avec
I. Ferdinand Verbiest, S. J., voir p. 67 ; Ricci, p. 5 1 ; Morrison,
p. 376; Milne, p. 169.
a. Elijah Coleman Bridgman, né lô ai avril 1801, à Belchcrlown,
Massachussetts ; mort a novembre 1861.
3. Michael Simpson Culbertson, ne à Chambersburg, Penn., 18 jan-
vier 1819; Board of Forcign Missions of the Presbyterian Church ;
arri\'a à Macao, 22 octobre i8^4 ; mort à Chang Haï. 35 août 1863.
I
i
ii^2 MISSION BUIILIXGAME
les réminiscences de votre ciel si beau» de vos champs dorés et
de votre hospitalité sans bornes, les plus agréables et les plus
chers seront ceux de cette nuit. Quand la Californie, parlant par
les lèvres de son éloquent premier magistrat et de ces autres hom-
mes éloquents qui ont parlé ici ce soir, parlant par la bouche de ces
hommes représentatifs et solides, sans distinction de parti* a ac-
cordé une courageuse et généreuse réception à la première mis-
sion envoyée par un tiers de la race humaine aux autres nations
du monde. Et maintenant en vous remerciant encore une fois
pour cet accueil généreux, je vous dis un aiïectueux adieu*. »
WASHniGTON
L^ambassade chinoise fut reçue officiellement à Washing-
ton par le président Johnson, grâce à riionorable William
H. Seward ; le président du Congrès, Colfax, accueillit éga-
lement la mission et le gouverneur de Tétat de New- York,
Fenton, offrit un banquet, le mardi aS juin 1868, auquel
tout le corps diplomatique, sauf le représentant de la Tur-
. quie, Blacque-Bey, refusa d'assister. Néanmoins, un traité fut
signé ou plutôt huit articles furent ajoutés, à Washiogiou,
le 28 juillet 1868, au traité de Tien-Tsin, du 18 juin i858.
Il était signé au nom des États-Unis par William H. Seward
et pour la Chine par Anson Burlingame, Tché-Kanget Souen
Kia-kou.
Nous donnons les quatre principaux articles de celte nou-
velle convention, dans laquelle les États-Unis prennent des
engagements vis-à-vis des Chinois, qu'il lui sera d'ailleurs
impossible de tenir, témoin le traitement des Chinois à San
Francisco :
TRAITÉ ADDITIONNEL (28 JUILLET 1868)
Art. III. — L'Empereur de Chine aura le droit de nommer
I. Officiai Papers, pp. 8-7.
^!' u '-
TRAITÉ ADDITIONNEL a()3
des Consuls dans les ports des Élals-Unis, qui jouiront des mô-
mes privilèges et immunités que ceux dont jouissent aux Etats-
Unis les Consuls de Grande-Bretagne et de Russie ou chacun
d'eux par loi publique et traité. ,
Art. IV. — Le 39* Article du Traite du 18 juin i858, ayant
stipulé l'exemption des citoyens chrétiens des Etats^-Unis et des
convertis chinois de toute persécution en Chine à cause de leur
foi ; il est convenu en outre que les citoyens des Ëtats-Lnis en
Chine de toute croyance religieuse, et que les sujets chinois dans
les Élats-Unis, jouiront d'une entière liberté de conscience, et
seront exempts de toute incapacité ou persécution en raison de
leur foi ou culte dans chaque pays. Les cimetières pour la sépul-
ture des morts, quelle que soit leur naissance ou nationalité, de-
vront être tenus avec respect et libres de tout trouble ou profa-
nation.
Art. V. — Les États-Unis d'Amérique et l'Empereur de
Chine, reconnaissent sincèrement le droit essentiel et inaliénable
de l'homme de changer son foyer et son vasselage, ainsi que
Tavaiilage mutuel de la libre migration et émigration de leurs
citoyens et sujets respectivement d'un pays à l'autre, dans un
but de curiosité, de commerce, ou comme résidents permanents.
C'est pourquoi les Hautes Parties Contractantes sont d'accord
l)0ur réprouver toute autre qu'une émigration entièrement vo-
lontaire dans ces buts. En conséquence, elles sont d'accord pour
faire des lois, déclarant crime pénal pour un citoyen des États-
Unis, ou un sujet Chinois, d'amener des sujets Chinois, soit aux
Etats-Unis ou dans quelque autre pays étranger ; ou pour un
sujet Chinois ou un citoyen des États-Unis d'amener des ci-
toyens des États-Unis en Chine, ou dans quelque autre pays
étranger, sans leur libre consentement volontaire respectivement.
Art. VI. — Les citovens des Élats-Unis visitant la Chine ou
y résidant, devront jouir des mêmes privilèges, immunités, ou
exemptions à l'égard du voyage ou delà résidence dont jouissent
les citoyens ou sujets de la nation la plus favorisée. Et, récipro-
quement, les Chinois visitant les États-Unis ou y résidant, joui-
ront des mêmes privilèges, immunités, et exemptions a l'égard
du voyage ou de la résidence comme devront en jouir les citoyens
ou sujets de la nation la plus favorisée. Mais rien de ce qui est
contenu ici ne sera considéré comme conférant la naturalisation
des citoyens des États Unis en Chine, ni aux sujets Chinois aux
Etats-Unis.
3C)4 MISSION BCRLINGAME
Art. VII. — îiOs ci lovons des Etals-Unis jouiront do tous les
privilèges des élablisseuienls publics d'éducation sous le con-
IrtMc du Gouvernement chinois; et réciproquement» les sujets
Chinois jouiront de tous les privilèges des établissements publics
d'éducation sous le contrôle du Gouvernement des États-Unis,
dont jouissent dans ces contrées respectives les citoyens ou sujets
de la nation la plus favorisée. Les citoyens des Etals-Unis pour-
ront établir el entretenir librement des écoles dans l'empire
Chinois dans les endroits où les étrangers sont autorisés par
traité à résider; et réciproquement, les sujets Chinois jouiront
des mêmes privilèges et immunités dans les Etats-Unis.
L'article VI de ce traité, écrit un diplomate, « a pour but
de jeter un blâme sur la politique suivie par les Gouverne-
nienls français et anglais dans la question de TEmigralion el
la rédaction en est d'un goût douteux. Primitivement,
^L Burlingame avait reconnu aux Chinois le droit de devenir
citoyens américains par un séjour aux Etats-Unis. Le Gou-
vernement Chinois a vu là un très grand danger et le dernier
paragraphe de Tarliclc VI a pour but d'y obvier. »
Le baron von (Jumpach* ajoute les commentaires sui-
vants : « Ce traité supplémentaire fut immédiatement ratifié
par le Président des Etats-Unis, il n'en fut pas ainsi par lo
(louvernement Chinois. Dans son Message au Congrès, du 9
décembre 1868, le premier Magistrat de la République Nord
Américaine marque : « Nous ne sommes pas avisés de Fac-
tion du Gouvernement Chinois sur lé traite libéral et de Ijon
augure qui a été récemment célébré [aie] dans cette capitale
avec ses plénipotentiaires. » Ce fut seulement par la mission
spéciale de Mr. Brown à Péking et une grande pression exercée
sur le Tsoung-li Yamcn, que le consentement chinois Ail
obtenu finalement et l'échange des ratifications eflectué, le
I. L. c, j). 337. Joseph von Ou mpach, ancien professeur d'astronomie
au T'oung Wen Kouan, est arrive à Péking en i866 ; il se brouilla avec
Sir Robert ilart et mourut à Chang-Haï le 3i juillet 1875.
LONDRES 39.1
23 novembre 1869, longtemps après que le terme extrême,
autorisé d'habitude pour les ratifications, était passé. Tout
aulre Gouvernement, sauf TAméricain, aurait considéré ce
délai comme offensant ; quoique, en réalité, sa raison prin-
cipale, sinon la seule, était que nul pouvoir de négocier un
Irailé avait été accordé à la mission Hurlingame ; qu'une telle
chose, contraipc aux principes d'État chinois, n'élait jamais
entrée dans les pensées du Tsoung-li Yamen ; et qu'il se sentait
embarrassé de prendre sur soi une responsabilité qu'il était
sur que le Gouvernement chinois déclinerait. De quelle ma-
nière, ou par quel expédient, la difficulté a été surmontée,
nous rignorons. »
LO.NDKES
L'ambassade Burlingamc s'embarqua à New-York le 9
septembre 1868 pour l'Europe ; descendue à Londres, au
Orosvenor Hotcl, Burlingame attendit de longues semaines
pour élre reçu par le Gouvernement. Les Conservateurs
étaient alors au |K)uvoir, et le Ministre des Affaires Etran-
gères, lord Stanley, consentit enfin à lui accorder une au-
dience et à le présenter k la Reine au château de Windsor.
Quelques jours plus tard (/| décembre), M. Gladstone prenait
le pouvoir et lord Clarendon remplaçait lord Stanley.
Clarendon, endoctriné par Alcock, alla plus loin que ne le
désirait son conseiller qui fut le premier à regretter amère-
ment une ambassade dont il avait été, au début, l'un
des plus ardents promoteurs. La réception de Burlingame
en Europe eut son contre-coup en Chine, où le Tsoung-li
Yamen redoubla d'arrogance. Jamais pour les agents euro-
péens à Péking, la situation ne fut plus pénible que pendant
les mois qui suivirent l'arrivée de Burlingame à Londres.
Même le pacifique russe Vlangaly se fâchait, le prussien
von Rchfues fulminait, Alcock, mélancolique, constatait
39^ MISSION BIRLINGAME
qu'il avait préparc sa propre ruine et qu'une re\ision favora-
ble du traité de i858 devenait une chimère en présence de
Taltitude des hauts dignitaires chinois.
Reçu en audience le 26 décembre 1868 par le ministre
des Affaires étrangères, lord Clarendon, M. Burlingame était
deux jours plus tard en possession de la lettre suivante qui
exposait les vues du gouvernement anglais :
LETTRE DE CLARENDON
Foroign-Oflice, 28 décembre 1868.
MONSIELH,
J*ai recueilli de la conversation que j'ai eu l'honneur d*avoir
a>ec vous le a6 dernier, que le but du Gouvernement Chinois en
envoyant une Mission Diplomatique en Europe était double :
l'un, que par le moyen d'une telle Mission les Puissances Euro-
péennes soient désabusées d'une impression qu'on suppose à Pé-
king qu'elles entretiennent, que le Gouvernement Chinois est
entré dans une politique rétrograde et qu'il projette non seule-
ment le refus d'élargir ses relations avec les nations chrétiennes,
mais même la restriction dans des limites plus étroites des rap-
ports, que, par traité, ces nations étaient maintenant en droit
d'avoir avec les étals chinois ; l'autre, de repousser toute inten-
tion de la part des Puissances européennes d'apporter une pression
désobligeante pour encourager ses gouvernants à entrer précipi-
tarmmcnt dans une nouvelle voie de politique qui alTecterait sé-
rieusement son indépendance.
J'ai compris, par vous, que le Gouvernement Chinois était
pleinement sensil)lc à l'opixirt unité, ou même à la nécessité,
pour ses propres intérêts, de faciliter et d'encourager des rapports
avec les nations étrangères, qu'il serait sensible aux avantages
qui résulteraient d'une plus grande assimilation de ses cou-
tumes et usages avec ceux des autres nations et de l'adoption des
progrès par les(jucls l'industrie d'Europe a été tant développée
et le bonheur de son peuple tant augmenté ; mais que avec tout
cm il jXMise que toute tentative brusque [K)ur introduire de nou-
I
LETTRE DE CLARENDON 297
veaux systèmes ou de nouvelles idées parmi un peuple dont la
connaissance des nations étrangères était de date récente, et qui
a élé élevé sous un système traditionnel, auquel il a été accou-
hiiné et il est attaché, non seulement produirait une confusion et
même une révolution dans le pays, mais tendrait à retarder le
prt^rcs au lieu de Tavancer. nécessité que le Gouvernement Chi-
nois admet pleinement et serait désireux d'encourager, quoiqu'il
désirerait qu'il lui soit permis d'agir ainsi par degrés et sans au-
cune secousse soudaine et violente aux sentiments, passions, et
même préjugés de son peuple.
Le Gouvernement de Sa Majesté, je vous informai en réponse,
admet pleinement que le Gouvernement Chinois a droit de comp-
ter sur l'indulgence des nations étrangères ; et je vous assure,
qu'en ce qui concerne son pays, il n'y a eu ni désir ni intention
d'opérer une pression désobligeante pour encourager son Gou-
vernement à avancer plus rapidement dans ses rapports avec les
nations étrangères qu'il n'était conforme à sa sûreté, et en con-
sidération due et raisonnable des sentiments de ses sujets.
Mais, le Gouvernement de Sa Majesté, disais-je, attend de la
Chine la loyale observation des stipulations des Traités existants,
et se réserve à lui-même le droit d'employer d'amicales repré-
sentations pour persuader le Gouvernement chinois d'avancer
dans la carrière ouverte par ces Traités, et de procurer de plus
grandes facilités et encouragement et protection aux sujets des
Puissances Etrangères cherchant à étendre leurs rapports com-
merciaux avec le peuple Chinois.
I>e Gouvernement de Sa Majesté sent qu'il peut faire appel
honnêtement au Gouvernement Chinois, quoique toujours dans
des termes d'amitié, pom* agir dans cet esprit vis-à-vis de lui et les
autres nations étrangères ; et il agirait ainsi avec d'autant plus
de confiance qu'il serait excusé de croire que les intérêts de la
Chine avanceraient dans une plus grande mesure cpie ceux des
nations étrangères, en profilant régulièrement des occasions qui
sont à sa portée en appliquant h son Empire l'habileté et l'expé-
rience des nations d'Europe.
Mais le Gouvernement de Sa Majesté est, en outre, en droit
d'attendre de la Chine, comme une condition indispensable de son
bon vouloir, la pleine et entière protection des sujets Britanni-
ques se rendant dans ses possessions. Il se rend compte que les
Gouverneurs Provinciaux ont trop souvent l'habitude de mépri-
ser les droits des étrangers, confiants dans l'impunité en ce qui
298 MISSION BURLINGAME
concerne le Gouvernement Central de Péking et la répugnance
de Pouvoirs Étrangers d'aflirmcr les droits de leurs sujets par une
pression locale.
Le Gouvernement de Sa Majesté sent qu'il agit dans rintcrèt
de l'Empire Chinois, quand il annonce sa préférence pour un
appel au Gouvernement Central plutôt qu'aux autorités locales
pour le redressement de torts faits aux sujets Britanniques. C'est
avec le Gouvernement Central et non avec les autorités Provin-
ciales que les Puissances Étrangères ont conclu des Traités el
c'est dans l'intérêt du Gouvernement Central que les Puissances
Etrangères reconnaissent son autorité suprême sur les Gouver-
neurs Provinciaux et que le Gouvernement Central doit assumer,
et dans toutes les occasions où il serait appelé à redresser des
torts locaux, être prêt à exercer cette autorité.
Ces observations vous permettront, j'en ai la confiance, de
rassurer le Gouvernement de Péking quant aux sentiments ami-
caux entretenus à son égard par le Gouvernement Britannique.
Il reste au Gouvernement Central de régler ses rapports avec la
Grande-Bretagne et les sujets de la Reine de façon à éviter toute
cause de différends, et de conserver intacte l'amitié de ce pays.
J'ai seulement à ajouter que tous les Agents de Sa Majesté en
Chine ont reçu l'ordre d'agir dans cet esprit et avec les vues que
je vous ai expliquées : et généralement de prévenir les sujets Bri-
tanniques de respecter fidèlement non seulement les lois de l'Em-
pire, mais autant que possible, les usages et les sentiments du
peuple Chinois * . »
La réponse de M. Burlingame à cette dépêche marque les
résultats plutôt négatifs de son séjour à Londres.
LETTRE DE BURLINGAME
Légation Chinoise. Londres, 1*''' janvier 1869.
M Y LORD,
J'ai l'honneur d'accuser réception de la Dépêche de Votre Sei-
gneurie du a8 décembre, et en réponse, de vous informer que
I. China, n" i (1869). Correspondence respecting the Relations
hetween Great Britain and China. Prescnted..., 1869. Lond., in-fol.
LETTUE DE BURLLNGAME aQC)
je SUIS d'accord avec vous quant à l'exaclilude générale de vos
déductions de notre conversation à cette date.
i" Que c'était le but de la Mission de désabuser les Puissances
Etrangères d'une impression qu'elles étaient censées entretenir, que
le Gouvernement Chinois était entré dans une politique rétrograde;
cl a' de décourager une tentative précipitée et inamicale a un-
fricndly » de leur part d'entrer dans une politique qui pourrait ren-
dre tout progrès im[x>ssible par son ton menaçant et une « secousse
\iolente aux sentiments, et même aux préjugés du peuple ».
J'ai aussi l'honneur de vous exprimer ma satisfaction de la ré-
ponse de Votre Seigneurie de la part du Gouvernement de Sa Ma-
jesté ; premièrement, qu'une pression peu inamicale « unfriendly »
ne sera pas exercée contre l'indépendance et la sûreté de la Chine :
el secondement, que le Gouvernement de Sa Majesté désire de
traiter directement avec le GouvernementCentral plutôt qu'avec les
autorités locales, et que les Agents de Sa Majesté en Chine ont
reçu des instructions « pour agir dans l'esprit de ces vues, et
d'avertir les sujets britanniques de respecter fidèlement, non seu-
lement les lois de l'Empire, mais autant que possible, les usages
et les sentiments du peuple Chinois ».
Je suis d'accord aussi avec voire Seigneurie quant à l'impor-
tance de la stricte observation des stipulations du Traité existant.
D'accord, alors, comme nous le sommes, pour ces principes d'ac-
tion, il est également satisfaisant de savoir que nous ne différons
pas quant à la manière de leur application, particulièrement
quanta l'emploi delà force ; c'est-à-dire, qu'elle devrait êtreem-
ployée pour protéger la vie et les propriétés immédiatement expo-
sées. Celles-ci étant sauves, la question devient Diplomatique,
pour en être référé en premier à Péking, et avant que guerre
s'ensuive, au Gouvernement intéressé.
La manière explicite avec laquelle Votre Seigneurie s'exprime
elle-même sur ce point, non seulement dans la conversation du
26, mais dans celle d'aujourd'hui, donnera une grande satisfac-
tion au Gouvernement Chinois. Cette politique, ainsi conduite,
rendra les guerres avec la Chine impossibles ou elles n'arriveront
pas sans cause sullisante et seulement après mûre délibération.
Je ne reviens pas dans cette dépêche h d'autres sujets de notre
conversation, mais je me borne à l'exposé des points sur lesquels
nous sommes d'accord • . »
I. China, n» i (1869).
3oo
MISSION BURLINGAME
PAKIS
De Londres, M. Burlingame se rendit à Paris, précédé
par la lettre que lui avait écrite lord Clarendon, remise con-
fidentiellement par lord Lyons au marquis de Lavalette. Le
Grand Hôtel résonne encore des échos joyeux de Tanibassacle,
qu'attristèrent, au lendemain du Grand Carnaval de 1867, les
sombres préoccupations de l'avenir et qu'assourdit le glas
funèbre de l'attentat de Yang-tchéou.
LE MIMSTRE DES AFFAIRES ETRANGERES A M. ANSON BIRUSGAME
31 janvier 1869.
Mo>SlEUR,
J*ai re^u traduction des lettres de créance chinoises qui vous
accréditent, ainsi que Tché-Kang et Souen Kia-kou, fonction-
naires de second rang, en qualité d'envoyés extraordinaires et
plénipotentiaires de TEmpereur de Chine à Paris. Je vous
remercie de cet envoi, et je serai heureux qu*à l'avenir pour
accélérer Texpédilion des aifaircs, vous voulussiez bien suivant
l'usage joindre à vos communications une traduction française
puisque vous avez auprès de vous un secrétaire français.
Sa Majesté Impériale est instruite de votre arrivée à Paris et
\ous recevra dès que j'aurai eu l'honneur de vous voir. Je vous
recevrai moi-même demain avec vos collègues à l'Hôtel des
Affaires étrangères à a heures. En votre qualité d'ancien agent
diplomatique, vous savez aussi hicn que personne. Monsieur,
que la forme de réception d'agents politiques se règle suivant la
réciprocité. C'est à raison de la minorité du Souverain du Céleste
Empire que le Cabinet français n'a point insisté pour que les
lettres du Souverain de la France, fussent remises aux propres
mains de l'Empereur de la Chine, et que Sa Majesté Napoléon 111
recevra directement aujourd'hui vos lettres de créance, bien
que la même étiquette n'ait pas été suivie jusqu'ici pour les
LE MIMSTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES A M. ANSOX BURLTNGAME 3o I
Emovés français à Poking. Je vous prie de vouloir bien Iraixs-
mellre celle observation préjudicielle à voire Gouvernemenl.
Son Excellence M. ie Grand Maître des Cérémonies de France
sera chargé de vous faire connaître le jour, F heure, et la forme
de l'audience Impériale, et si vous êtes dans Tintenlion d'adresser
à TEmperear une allocution en remettant vos lettres, je vous serai
obligé de m'en donner suivant l'usage communication à l'avance.
Il est certain que M. Burlingamc ne fut reçu en audience
solennelle par les Souverains d'Europe qu'en cachant les
conditions dans lesquelles il avait clé nommé ; on ne les
connut que lorsque les ministres accrédités à Péking récla-
mèrent à leur tour l'honneur d'être reçu par le Fils du Cibl.
Le Prince de Koung écrivait (19 septembre 1869) au Comte
de Rochechouart :
Avant le départ de M. Burlingame, nous demandâmes res-
pectueusement (à l'Empereur) des instructions que nous reçû-
mes (ainsi conçues) :
« Lors de l'arrivée de M. Burlingame dans un pays, les
lettres de créance dont il est porteur devront être confiées à
l'intermédiaire des Ministres compétents sans qu'il soit besoin
de se mettre en instance pour les remettre en mains propres. .
a Si un pays (un souverain) considérant M. Burlingame
comme occidental désire le traiter conformément aux coutumes
d'Occident avec de plus grands égards, M. Burlingame devra
déclarer préalablement, afin qu'il ne soit pas supposé dans la
suite que la Chine ne sait pas reconnaître de tels procédés, que
le cérémonial chinois n'est pas le môme que celui d'Occident. »
Après Paris, Stockholm (7 octobre 1869), puis Copenha-
gue (3o octobre 1869), ^^ '^^ Pays-Bas que Burlingame
quitta le 18 novembre 1869 après un séjour de trois semai-
nes, enfin Berlin (janvier 1870) reçurent la visite de la mis-
sion. Le ministre des Affaires étrangères de Hollande avait
esjiéré que l'ambassade chinoise lui servirait de prétexte
pour obtenir des États-Généraux des fonds pour établir une
légation en CViine ; il essuya un refus. La dernière étape fut
3oa MISSION BUnLINGAME
Saint-Pélersbourg. Anson Burlingamc y mourut le 1 1 février
1870.
« Le a de la première lune de celle année, écrivirent Tché et
Souen au Prince de Koung, nous arrivions en Russie. M. Bur>
lingame se senUnI atteint d'une maladie de poitrine fit appeler
un médecin. Son mal empira et dans la matinée du 24 du
même mois, M. Burlingame suocomba. »
La nouvelle de la mort imprévue de Burlingame ne pro-
duisit aucune sensation et le Tsoung-li Yamen a a maniiesté
la plus complète, je dirai même la plus inconvenante »
indifférence, écrit un diplomate, cependant peu favorable à
l'ambassadeur. A un interprète qui lui demandait la cause
de la mort de Burlingame, un membre du Tsoung-li Yanicn
répondit : « Je ne sais pas, // mangeait beaucoup. » Il est
vrai qu^on donna 10 000 taëls à la famille du diplomate
défunt. La Chine payait en argent, non en regrets.
Malgré les intrigues de l'Angleterre, Tchc-Kang prit la
direction de la mission, M. Me Leavy Brovvn restant premier
secrétaire.
LA FIN
La mission, décapitée de son chef, repassa par Rome, et
elle était de retour à Péking à la fin de novembre 1870.
La mort prématurée de son chef évitait à celui-ci le san-
glant démenti que de terribles événements allaient donner à
toutes les promesses déclamatoires d'un rhéteur ambulant,
sans tact, sans préparation, engageant des affaires qu'il n'était
pas autorisé h traiter, compromettant ses patrons qui s'aper-
çurent trop lard de la faute commise en acceptant ou de-
mandant les services de ce hanneton de la diplomatie : le mas-
sacre de Tien-Tsin (juin 1870) était la lugubre réponse aux
NOUVELLE MISSION CHINOISE 3o3
discours de San Francisco et aux fêles du Grand Hôtel. La
voix du politicien était gnbmergéc par le an^ des Tictines.
Cette broyante et encombrante mission n^a laissé qu'un
souvenir semblable à celui qui reste de certaines ambassades
burlesques, envoyées aux siècles passés par quelques poten-
tats d'Extrême Asie aux souverains d'Occident.
En novembre 1870, le célèbre bomme d'Etat américain,
William II. Seward, qui avait signé le traité Burlingame à
Washington, ne fut reçu ni par le prince Koung, ni même
par Wen-Siang !
HOUVELLE MISSION CHINOISE
L'ambassade Burlingame, entreprise sans Tavis préalable
de toutes les légations de Péking, avait placé M. Robert liait
dans une position difficile dont l'Inspecteur général des
Douanes s'efforça de sortir. Voici quel est le projet dont il
entretint le chargé d'Affaires de France, en août 1869 :
« Le projet consiste h envoyer un ou plusieurs Chinois revêtus
d'un caractère ofTicicl, probablement avec le titre de Consul
Général, afin de bien écarter Télément politique de la question.
Ces Chinois conduits par M. Porter, Commissaire des Douanes,
et accompagnes par une suite de jeunes gens destinés à s'ins-
truire, visiteront les divers pays d'Europe et s'occupant avec soin
d'étudier le détail de nos Administrations et de nos usines ; ils
resteront plusieurs mois à étudier chacune des branches de nos
connaissances sous la direction d'agents qu'ils comptent demander
aux divers Gouvernements. La mission est également chargée
d'apporter, d'exposer les échantillons des différents produits de
la Chine et en même temps d'expliquer les méthodes employées
par l'industrie chinoise.
« Le chef chinois désigné est un nommé Yang, bien connu
des légations par son intelligence et sa sympathie pour l'Europe,
et il a derrière lui la Cour et les Impératrices qui fournissent
les fonds de l'expédition ; 4 millions de francs, mais désirent,
pour le moment du moins, ne pas paraître ofliciellement.
.Tr^y'
3o4 MISSION BURLINGAME
« Je suis forcé d'avouer, si ces projets se réalisenl, que la Chine
aura fait un véritable pas, aussi, suis-je| disposé ainsi que mes
collègues k souhaiter la réussite de cette négociation.
« On dit tout bas que Yang serait porteur d'une lettre de
Wen-Siang pour les diÂTérenls Ministres dès Affaires Étrangères
indiquant la limite des pouvoirs de M. Burlingame, démentant
certaines promesses de ce diplomate et désignant ceux de ses
actes qui seront approuvés par le Gouvernement chinois. »
La rédaction par M. Hart d'un mémoire* sur les affaires
de Chine (Péking, 3o juin 1869) semblerait prouver qu'il
avait le désir de montrer que l'Empire du Milieu était vrai-
ment entré dans la voie du progrès. Peine perdue ! Les faits
étaient là, démentant son plaidoyer.
I. Note on Chinese Matters^ publiée avec des annotations par J. Ross
Browne. — Voir Gumpach. Burlingame Mission, p. 871.
CHAPITRE XXI
REVISION DU TRAITÉ DE TIEN-TSIN *
L'article XXVII du Iraité anglais de Tien-Tsin était ainsi
conçu : « I! est convenu que Tune ou l'autre des Hautes
Pai'ties Contractantes peut demander une nouvelle revision du
Tarif et des Articles Commerciaux de ce Traita au bout de
dix ans ; mais si aucune demande n'est faite d'une part ou de
l'autre dans les six mois après la fin des dix premières années,
alors le- tarif restera en force pendant dix années de plus,
comptées de la fin des dix- années précédentes ; et il en sera
ainsi, à la fin de chaque période de dix années. »
Sir Rutherford Alcock, voulant s'entourer de toutes les
garanties possibles, demanda aux résidents anglais, voire
étrangers, des ports ouverts au commerce, quelles observa-
lions pouvait leur suggérer le traité de Tien-Tsin et quelles
améliorations il leur semblait désirable d'obtenir. Des ré-
ponses, quelques-unes remarquables par leur teneur, vini^ent
des Chambres de commerce ou des missionnaires de Chang-
I. Memorials addrcssed ùy Chamùers of Commerce in China io
the British Minister at Peking, on ihe subject of the Révision of
tke Trealx of Tien tsin, — Présent, to the House of Commons...
feb 24. 1868, in-fol.
— China, n*» 8 (1869). Correspondence ivith Sir Rutherford
Alcock respecting Missionaries at Hanko\\\ and State of Affairs at
varioua Ports in China. Presented..., 1869. Lond., in-fol.
— China, n<» la (1869). Correspondence svith the Charnier of
Commerce at Shanghae respecting the Révision of tke Treaty of
Tien 'tsin. Presented..., 1869. Lond. ; in-fol.
GoRDiER. I. — 20
y
3o6 REVISION DU TRAITK DE TIEN-TSIN
Haï, Fou-lchéou, Amoy, Hong-Kong, Tien-Tain, Swaloi^',
Ning-Po. Le principal point signalé à Tatlention dti ministre
par la Chambre do Commerce de Chang-Haï est Tesprit
rétrograde avec lequel le traité de Tien-Tsin est interprété par
le gouvernement chinois depuis la suppression de la révolte
des T'aï P'ing et en jiarticulier son article XII relatif à la
résidence dans Tintérieur du pays ; mais en résumé toule
revision du traité devait tendre moins à l'acquisition de nou-
veaux privilèges qu'à une confirmation et à une extension de
ceux déjà accordés. La Chambre de commerce de Fou-tchéou
considère la levée illégale ou arbitraire de la taxe likin
comme une infraction systématique à Tart. XXVIII du traité
et comme le principal grief qu'elle soumet à l'examen du mi-
nistre. Hong-Kong réclame l'ouverture effective du port de
Kioung-tchéou, dans Tile de Haï-Nan. Tien-Tsin déclare que
rétablissement de chemins de fer et de télégraphes est une
de.s mesures les plus importantes, sinon la plus importante do
celles qu'on espère être à la veille de voir prendix?.
Le 28 octobre 1869, Sir R. Alcock adressait au comte de
Clarendon * la nouvelle convention signée après de longues
et difficiles négociations dans lesquelles il avait été particuliè-
rement aidé par les secrétaires de sa légation, Frater et
Adkins. Au texte du traité était joint un commentaire expli-
catif de M. Robert Hart.
CONVENTION ALCOCR, 23 OCTOBRE 1869*.
Sa Majesté la Reine du Royaume Uni de Grande-Bretagne el
Irlande, et Sa Majesté TEmpereur de Chine, désirant assurer la
I. China f n® i (1870). Despatch from Sir liulherford Alcock res-
pecting a Supplementary Convention to the Treatr of Tientsin,
signed by him on October 28, 1869. Presented..., 1870. Load.,in-fol.
a. Convention supplémentaire au Traité de Commerce et de I^tt-
vigation du a6 juin i858, entre la Grande-Bretagne et la Chine.
Voir Ilansard's Debates, vol. 202, p. 1624.
"i"**rirl'^*»^'^**
CONVESTIO?! ALCOCR * 807
meilleure exécution du Traité de Commerce codcIu entre eux
le 36 juia i858, oui résolu, suivant la clause de l'art. XXYlll à
rolTet a que l'une ou l'autre des Hautes Parties Contractantes
peut demander une nouvelle revision du Tarif et des Articles
Commerciaux de ce Traité au bout de dix ans » de négocier un
arrangement complcmentaii*o, et dans ce but ils ont nommé
comme leurs .Plénipotentiaires, c'est-à-dire :
Sa Majesté la Reiao du Uoyaume Uni de Grande-Bretagne et
d'Irlande, Sir Ruthcrford Alcock, Chevalier Commandeur du
Très-Honorable Ordre du Bain, Envoyé Extraordinaire et Mi-
nistre Plénipotentiaire de Sa Majesté auprès de Sa Majesté l'Em-
pereur de Chine.
Et Sa Majesté TEmpereur de Chine, Son Altesse Impériale
(HcHchouo) le Prince de Koung ; Wen-Siang, Président du Mi-
nistère de l'Intérieur ; Pao Tchoun, Président du Ministère des
Finances ; Toung Siun, Président du Ministère des Finances ;
Tan Tîng-siang, Président du Ministère des Châtiments ; et
Tçhoung Liun, Président de l'Oilicc colonial ;
Qui, après avoir communiqué les uns aux autres leurs pleins
pouvoirs respectifs, trouvés en bonne et du forme, se sont mise
d'accord sur les articles suivants :
Article 1
La Chine ayant consenti que les sujets britanniques partici-
pent à tous les avantages accordés par Traité aux sujets d'autres
Puissances, il est en outre convenu que les sujets britanniques
désireux de participer aux avantages accordés par le Traité aux
sujets des autres Puissances, participeront aux mômes avantages
dans des conditions semblables à celles qui ont été accordées aux
sujets des mêmes autres Puissances qui y participent.
AUTICLE H
La Chine ayant consenti à ce que l'Angleterre nomme des
Consuls pour résider dans chaque port ouvert au commerce, il
est en outre convenu que la Chine pourra nonuner des Consuls
pour résider dans tous les ports des possessions britanniques.
Les Consuls ainsi nommés auront droit respectivement au
traitement accordé à la nation la plus favorisée.
3o8 REVISION DU TRAITÉ DE TIE.N-TSIX
Article III
Il est convenu que les niarcliandiscs des classes et dénomi-
nations suivantes, c'est-à-dire les colons, les toiles, les laines, les
mélanges de laine et coton, etc., etc., importés par les négociants
anglais devront payer simultanément les deux droits d'importa-
tion et de transit au moment de l'importation.
D'autre part, la Chine accepte que les marchandises sus-men~
tionnées importées par les marchands anglais et ayant acquitté
simultanément les droits d'importation et les frais de transit,
au moment de l'importation, seront exemptes de toutes autres
taxes et charges quelconques, dans les provinces des ports à
traité. , ^
Article IV
Il est convenu que les produits indigènes achetés à l'intérieur
par des négociants britanniques munis des documents prescrits
|>ar les Règlements supplémentaii'tîs. devront payer les droits
intérieurs et les frais sur leur parcours au port à traité.
D'autre part, la Chine consent à ce que tel produit indigène
ayant payé tous les droits intérieurs et les frais sur son parcours
du lieu de l'achat au port, aura droit au remboursement de telle
somme qui aurait été ainsi payée en excès et au-dessus des droits
de transit suivant le Traité (demi-droit d'exportation), pourvu
que l'exportation des négociants britanniques dans un port
étranger soit faite dans l'intervalle de douze mois.
Il est en outre convenu que les produits indigènes embarqués
pour un autre port à traité n'aura pas droit au même rembour-
sement.
Article V
Il est convenu que les produits chinois embarqués do Hong
Kong pour un port à traité ne seront pas transportés à l'intérieur
sous le régime de transit, mais devront payer les droits, impôts
et redevances intérieures comme tout autre produit indigène à
tout passage de barrières.
D'autre part, la Chine consent à accorder aux produits indi-
gènes embarqués des ports à traité pour Hong Kong par les né--
gociants britanniques les preuves de droits ordinaires d'ejKporta- j
tion, et de recueillir sur ces mômes produits, à l'arrivée dans un
j
■_- - l^-l«i
CONVENTION ALCOCR SoQ
second port à traité, le droit ordinaire du commerce côlier (moi-
tié d'importation).
Article VI
Il est convenu que le port de Wen-tchéou dans le Tché-Kiang
sera ouvert au commerce britannique, et que Kioung-lchéou,
nommé dans le traite de Tien-Tsin, sera rayé de la liste des ports
à traité.
Article \ Il
Il est convenu que les vaisseaux marchands britanniques ne
seront appelés à payer les- droits de tonnage qu'une fois en quatre
mois.
D'un autre côté, TAnglclerre consent à ce que les vaisseaux
marchands britanniques de tout genre, qu'ils soient employés
au transport ou à l'emmagasinage de marchandises, au trans-
port des voyageurs, ou comme demeures (navires de commerce,
pontons, chops, etc.) aussi bien que toute embarcation de type
chinois, appartenant à des sujets britanniques, paieront les
droits de tonnage suivant leur tonnage» s'ils font le commerce
de port a port, à l'expiration de leurs certificats spéciaux, et s'ils
servent de pontons dans le port, à l'expiration du terme de qua-
tre mois, suivant le cas.
Article VIII
11 est convenu que tous les vaisseaux-marchands britanniques
avertiront les Douanes de leur port de destination, et lui remet-
tront les manifestes d'exportation au moment d'appareiller.
D'autre part, la Chine consent à ce que le montant de toute
amende pour des manifestes falsifiés dans lesquels des sujets bri-
tanniques sont intéressés devra être déterminé suivant les cir-
constances particulières, et n'excédera en aucun cas la somme de
ôoo taëls»
Article 1\
11 est convenu que dans tous les cas d'amendes résultant d'in-
fractions aux règlements des Douanes, le Surintendant, ou le
Commissaire des Douanes, peut avoir un siège au tribunal, et
prendre part à l'enquèlc avec le Consul britannique.
Et dans tous les cas de confiscation résultant d'infractions aux
3io
HEVISION DU THAITE DE TIEN-TSIN
règlements des Douanes, le Consul britannique peut avoir un
siège au tribunal avec le Surintendant ou le Commissaire des
Douanes, et prendre part à Fenquête.
I! est convenu en plus que TAngleterrc et la Chine rédigeront
de concert un Code commercial.
Article X
D'une part la Chine convient d'accorder des licences aux pi-
lotes.
D'autre part, l'Angleterre consent à punir les sujets britanni-
ques pilotant, ou qui emploieraient des personnes pour piloter,
n'ayant pas de licences.
11 est convenu en outre que la stipulation du Traité de Tien—
Tsin aura son effet « que pour la juste contrainte des équipages de
navires, des règlements seront rédigés par les Consuls et les aw—
torités locales.
Vrticle XI
11 est convenu que les drawbacks accordés aux mai'<:handises
étrangères, réexportées par les commerçants britanniques à
l'étranger, dans un délai de trois mois de la date d'importation,
seront convertibles (à la banque Hai-Kouan) en argent comp-
tant.
D'autre part l'Angleterre consent à ce que les uiarchandisc^
étrangères, réexportées par des négociants britanniques à l'étran-
ger après l'expiration de trois ans à partir de la date d'impor-
tation, n'auront pas droit au drawback du droit d'importation.
AuTiaLE Xll
Il est convenu que l'opium paiera un droit d^importation à un
taux surélevé.
D'autre part, la Chine convient :
1 . Que les sujets britanniques porteurs de passeports peuvent
se servir de leurs propres bateaux, semblables aux embarcations
chinoises, el marchant à rames ou à voiles, quand iïs visite-
ront des ports sans traité, ou des lieux dans Tin ter iéur.
2. Que des entrepôts (bonded ware bouses) seront installés
pour les sujets britanniques dans tels ports à traité qu'il peut
être utile.
3. Que le Surintendant des Douanes de Kieou Kiang fournira
r.-^m^ ,' Tl^-^
COSVESTIO.N ALCOCR 3ll
un remorqueur à l'usage des bateaux genre chinois appartenant
à des sujets britanniques sur le Po yang, et dans le voisinage de
Hou Kéou.
4. Les engagements (bonds) pris par des négociants britanni-
ques pour la ré-exportation des thës embarques des ports du
Yang-tseu seront supprimés, à titre d'expérience.
5. Que le Commissaire Impérial dans le Sud ouvrira des mines
de charbon dans deux ou trois endroits; et
6. Que les droits sur le charbon indigène exporté par les
commerçants britanniques des ports du Sud, seront réduits.
AnncLE XIll
11 est convenu que la soie paiera un droit d'exportation à un
taux surélevé.
D'autre part, la Chine convient :
I . Que Wou-Hou dans le Ngan-Houei sera ouvert au commerce
britannique.
3. Que le grain étranger peut être réexporté et sans payer de
droits par les négociants anglais.
3. Que les matériaux employés par les sujets britanniques
dans les docks pour la réparation des vaisseaux britanniques se-
ront exempts de droits.
4. Que la liste des marchandises exemptes de droits à l'usage
domestique des sujets britanniques et des stores pour navires soit
revisée.
5. Que le charbon étranger et le guano importés par les né-
gociants britanniques seront exempts de droits ; et :
6. Que les droits d'importation, sur les montres, le poivre,
blanc et noir, les lames d'étain, et les bois de charpente, impor-
tés par des sujets britanniques, seront réduits.
Article XIV
Il est convenu que chaque Douane rédigera des règlements
fixant la touche du Sycee devant être reçu en paiement des droits
par la banque à chaque port.
Il est en outre convenu que les divers documents octroyés aux
sujets britanniques (papiers de transit, passeports, etc.) seront
retournés à l'expiration d'une année a partir de la date de leur
émission.
3ia HEVISIOX DU TUAITÉ DE TIEN-TSIN
Article XV
Il est convenu des deux côtés que les x\rtîcles non touchés par
la présente revision seront ipi déclarés pour être renouvelés et
confirmés, et que la version revisée décidera dans le cas de tels
articles que la présente revision intéresse.
*
Article XVl
La convention présente sera ratifiée ; et la ratification sera
échangée à Péking aussitôt que possible. En témoin de quoi les
Plénipotentiaires respectifs ont signé la Convention présente, les
Règlements Supplémentaires qui s'y rattachent et le Tarif con-
cernant les marchandises à propos desquelles les droits ont été
ainsi changés ; et y ont apposé leurs sceaux.
Fait à Péking en quadruplicala, ce aS" jour d'octobre, dans
Tannée de N. S. 1869.
Sig. Rutherford Alcock.
Signatures des Plénipotentiaires chinois.
Sui\eDt dix règlements et le t^uif, que je crois inutile de
reproduire, puisque la convention n'a jias été ratifiée.
On remarquera que dans le préambule de cette convention,
seule la première partie de Tarticle XWlIdu traité de Tien-
tsin est citée ; M. Hart dans son commentaire dit: « Ce qui
est omis aurait une portée à Tépoque de la prochaine révision
et c'est 'omis afin que la question puisse recevoir sa propre
solution en son temps, et non, en devenant une question
vcxatoire maintenant, troubler indéfiniment le travail de la
présente revision. »
Nous voyons (art. Il) que la Chine obtient rautorisation
(le nommer des consuls dans tous les ports des possessions
britanniques, concession cause, comme nous l'indiquons plus
loin, de réclamations des négociants anglais ; Wen-tchéou,
dans le Tché-Kiang, est ouvert au commerce anglais au lieu
do Kioung-lchéou, dans File de Haï-Nan (art. VI), autre
cause de récrimination ; il est vrai que Wou Hou, dans le
"■13^'
CONVENTION ALGOCk 3l3
Ngan-Houei, est aussi ouvert au commerce. L'article III
relatif aux droits d'entrée et de transit est avantageux. 11
semble que de part et d'autre les plénipotentiaires se soient
efforcés de tenir la part égale dans les concessions réci-
proques, et de maintenir en équilibre intérêts anglais et chinois,
mais tel n'était pas le désir des sujets anglais ; Sir Rutherford
Alcock n'avait pas tenu un compte suflisant des réclamations
de ses compatriotes ; il avait à défendre d'âpres intérêts com-
merciaux, non à établir une juste répartition d'avantages
consentis de part et d'autre. 11 avait affaire à forte partie : le
« merchant prince » en Chine, son associé et son représentant
à Londres, étaient de puissants personnages, créant facilement
une opinion publique, maîtres plutôt que conseilleurs. Le
Ministre de Sa Gracieuse Majesté était un mince personnage
à côté de ces puissants potentats, avec lesquels devait compter
le Cabinet de la Reine. On le lui fit bien voir.
Un mémoire * en vingt articles fut adressé (lo février 1870)
par M. Hugh M. Malheson, président du Comité des négo-
ciants intéressés dans les affaires de Chine, à Lord Clarendon,
marquant que la convention présente n'offrait aucune amé-
lioration du Traité de Tien-Tsin et qu'à moins qu'elle ne
fût profondément modifiée, il valait mieux laisser les choses
en l'état. Je note en particulier le paragraphe 18 : « Accorder
à la Chine la nomination réciproque de Consuls est simple-
ment suivre un principe évident d'usage international et a,
par conséquent, beaucoup d'apparence de justice ; mais l'idée
de faire de telles nominations n'est guère de celles qui se-
raient venues spontanément à l'idée d'un indigène, et sa réali-
sation peut être la source de maux sérieux. Les seuls]endroits
dans lesquels le Gouvernement chinois se prévaudra probable-
ment de ce privilège, sont ceux dans lesquels réside une
I. China, n9 4 (1870). Memorials respect Ing the China Treaty
Hevision Convention. Presented..., 1870. Lond., in-fol.
3lA UE VISION DU TRAITÉ DE TIEN-TSIN
population chinoise, tels que Hong-Kong, les Établissements
du Détroit, Melbourne, et il est possible, Calcutta. Un consul
chinois sera à peine acceptable pour nos autorités coloniales
et, à Hong-Kong plus particulièrement, les auteurs de ce
mémoire peuvent à peine douter que ceux qui sont respon-
sables du gouvernement et du bien-être de la Colonie pourront
montrer péremptoirement combien cette mesure pourra
affecter sa prospérité. Un mandarin chinois établi à Hong-
Kong, ou dans les autres Colonies comme Consul, doit proba-
blement moins protéger et aider, que taquiner ses compatriotes
et leur faire payer des droits, servi, comme il le serait, par
le fait que leurs parents et leurs relations sont' sur le conti-
nent, et à portée des fonctionnaires chinois. Si, comme on
Ta annoncé, la nomination d'un Consul est proposée dans le
but de prévenir des embarquements illégaux de cargaison par
les Chinois de Hong-Kong h des ports sans traité, les auteurs
de ce Mémoire sont anxieux que l'on comprenne clairement
qu'ils ne sont hostiles à aucune mesure adoptée dans ce but.
Mais ils pensent qu'il pourrait être atteint, si c'était néces-
saire, par une méthode moins sujette à contro\'«rse ; et que
exécuter ce que propose la Convention serait permettre au
(fouvernement Chinois de contrôler indûment cette portion
du commerce de Hong-Kong, qui est entre les -mains de la
population indigène. »
Dans son rapport' lu le 28 février 1870 par Lord Claren>-
don à une délégation des négociants, il avait commis à la
fois une faute et une erreur en disant : « Au sujet de la
reconnaissance de consuls chinois dans les possessions bri-
tanniques... il semble au Gouvernement de Sa Majesté que
i. China, 1106(1870). Farther Memorials res peeling ihe Ckiu€L
Treaty lievision Convention. Presented..., 1870. Lond., in-foL
— China j n« 10(1870). Leller io Chambers of Commerce^ etc.,
respeciingthe China Treaty Révision Convention, Presented..,, 1870.
Lond., in -fol.
ywrrw^^
COMVENTIO.N aLCOCK 3i5
t
la noimnation d^ua Consul chinois à Hong-Kong, qui est le
seul endroit où la clause aura actuellement un côté pratique,
apparaît comme un corollaire nécessaire à sa constitution
comme un port à traité. » M. Malheson lui répondit avec
juste raison (i 4 niars 1870): « Nous ne pouvons comprendre
comment Hong-Kong peut être appelé un port à traité. C'est
lin port libre sur territoire britannique. Nous gardons la
conviction exprimée dans notre Mémoire, que cette concession
à la Chine est des moins sages et en même temps qu'elle
sera taquine et fatigante pour la population chinoise dans la
Colonie, nous croyons qu'elle tendra à envenimer plutôt
qu'à rendre plus amicales les relations entre le Gouverne-
ment de Sa Majesté et celui de la Chine. » Nous avons fait la
même erreur de suggérer la nomination de consuls chinois
dans nos possessions d'Indo-Chine en i885 et plus loin, je
fais remarquer quels auraient été les inconvénients d'avoir de
semblables fonctionnaires dans nos colonies ; ils diffèrent de
ceux qui sont signalés par M. Matheson et ses confrères.
Le 25 juillet 1870, le comte Granville, ministre des aflaires
étrangères, annonçait aux négociants qu'à la suite de la
désapprobation générale témoignée par eux , la convention du
23 octobre 1869 ne serait pas ratifiée par le gouvernement de
la Reine et il en donnait avis à Sir R. Alcock, à la même
date, par une lettre qui se terminait ainsi : « Je désire, tou-
iefbis, que vous compreniez clairement que quoi qu'il en
soit de la décision du Gouvernement de Sa Majesté, rien n'est
pins éloigné de son intention que de vous imputer aucun>
blâme pour la part que vous avez prise à la conclusion de la
Convention. Au contraire, le Gouvernement de Sa Majesté
apprécie très hautement et approuve vos efforts zélés et infa-
tigables pendant la durée des négociations longues et diffi-
ciles qui précédèrent la signature de la Convention ; et le
Gouvernement de Sa Majesté regrette beaucoup que le point
de vue adopté par les Associations Mercantiles dans ce pays
3l6 REVISION DU TRAITÉ DE TIEN-TSIX
et en Chine du bénéfice probable de cette Convention, si elle
avait été ratifiée, pour les relations commerciales entre les
deux pays, n'a pas concordé avec celui que le Gouvernement
de Sa Majesté avait espéré qu'il en serait pris\ »
La pilule, quoique dorée, était amère à avaler et, malgré
les louanges du gouvernement britannique, le crédit de Sîr R.
Alcock ne se releva jamais de cet échec.
I. China, n® ii (1870). Furtker C or res pondent e wiih Ckambers
of Commerce, elc.^respecling the China Treaty Revision Convention,
Presented..., 1870. Lond., in-fol.
' .- -
CHAPITRE XXII
NOUVELLE EXPLORATION DU TAN6-TSEU. — TRAITÉ
AUTRICHIEN. ~ J.-R. BROWNE ~ LE GÉNÉRAL VLAN6ALT
ÎUOUVELLE EXPLORATION DU YANG-TSEU, 1869
En 1869, le consul Robert Swinhoe* fut chargé d'une
nouvelle exploration du Haut Yang-tseu. L'amiral Sir Henrj
Keppel mit à sa disposition le navire de guerre Salamis sur
lequel il s'embarqua le 8 mars à Chang-IIaï ; trois jours plus
lard deux délégués de la chambre de commerce', Alexandre
Michie, de Chang Haï, et Robert Francis, de Kieou Kiang,
partirent à leur tour pour rejoindre le consul. Les voyageurs
quittèrent Han Kéou le 23 mars 1869, et arrivèrent le 26 à
Tio-tchéou, à rentrée du lac Toung Ting, où ils eurent
quelques difiBcultés; dès le i"' avril le Salamis abandonnait
le voyage à cause de son trop fort tirant d'eau et était rem-
placé par V Opossum, commandé par le lieutenant J . E . Stokes ;
Swinhoe' passait à Gha-si (3 avril) et arrivait à I-tchang le
9 avril. UOpossum, faute d'un pilote indigène, ne continua
pas la route : Swinhoe^ Michie, Francis,' accompagnés de
i. China, n® 3 (1870). Reports by Consul Swinhoe of his spécial
Mission up the River Yang-tsze-kiang, etc. Presented.., 1870. Lond.,
in-fol. [C. — 28.]
2. China, n» 8 (1870). Report of the Delogales of the Shanghae
General Chamber of Commerce on the Trade of the Upper Yang-
Isze River. Presented..., 1870, in-fol. [173 ]
3. Swinhoe fut un naturaliste remarquable; il est ne à Calcutta, le
I" septembre i836; mort h Londres, 38 octobre 1877.
3l8 NOUVELLE EXPLORATION DU YANG-TSEU
deux officiers L. S. Dawson et F. I. Palraer chargés des
iplevcs, remontèrent le fleuve dans un bateau indigène jus-
qu'à Tchoung King où ils dé{)arquèrent le 12 mai; le 27,
ife étaient de retour à I-tchang où ils rcpr^fiaient TOpossinn
pour rentrer à Han-Kéou (3i mai). Ils n'avaient éproQ^-é
aucune dinictillé dans leur exploration.
Le retard apporté à Touverture du Haut Yang-tseu rendit
inutile cette exploration comriiandée par Sir Rulherford
Alcock ; toutefois uïie manifestation fut faite par les négociants
jx)ur Fouverture du Po-yang au commerce ainsi que de
Hou Kéou, la petite ville située à Tembouchure de ce lac.
Il ne fut pas donné de suite au vœu exprimé ; Aè\h en 1861,
la délégation de la chambre de commerce de Chang Haï, qui
avait ficcompagné Tamîral Hopc et Harry Parkes dans le
Yang-tseu • , avait désigné Kieou Kiang comme port à ou>Tir
de préférence à Hou Kéou qui manquait d'abri naturel, et
n'avait qu'un petit port artificiel utilisé par les canonnières ;
les collines sur lesquelles était construite cette dernière ville
étaient trop raides pour qu'on puisse y donner un dévelop-
pement suffisant Ji un entrepôt commercial.
TRMTÉ AUTRICHIEN, 2 SEPTEMBRE ïSÔg
Imitant l'exemple des autres puissances, le a septem-
bre 1869, l'Autriche-Hongrie signait à Péking, en allemand
et en chinois, un traité en 45 articles, calqués pour la plupai^t
sur les conventions conclues avec les diverses puissances
étrangères particulièrement l'Angleterre, la France, le Dane-
mark et la Belgique. Elle était représentée par le contre-
amiral baron von Petz, l'un des combattants de Lissa, descendu
à la légation d'Angleterre ; les plénipotentiaires chinois étaient
1. Voir p. ni- II 5.
TRAITÉ AITIUCIIIEN Sig
Toung Siun, membre du Tsoung-li Yamcn etTch'oung-IIeou.
Le chevalier Karl von Scherzcr, protestant, aujourd'hui consul
général h Gênes, fut le principal conseiller de Tamiral Von
Pelz dans ces n^ocialioas. Le principal point litigieux fut
la liberté de conscience. « Le baron de Pefz demandait le
droit de prédication pour les religions pratiquées en Autriche ;
le gouvernement chinois s'y refusa parce qu'il crut qu'il
s'agissait d'introduire de nouvelles religions. Le baron de
Petz insista inopportunément puisqu'il pouvait à cet égard
user de la clause de la nation la plus favorisée ; il essuya
donc un refus et par conséquent un désavantage moral,
car les Chinois ne cédèrent pas'. »
D'autre part, le baron von Petz demandait à choisir les
consuls autrichiens parmi les négociants établis dans les
ports; il fut obligé de prendre rengagement de ne donner
de juridiction judiciaire qu'à des consuls fonctionnaires. Il
ne voulait pas comprendre que la clause de la nation la plus
favorisée s'adresse aux avantages futurs et n'a pas d'effet
rétroactif- Enfin il eut toutes les peines du monde à obtenir
que les Chinois donnassent le titre d'empereur, Ta Ilonang-
ti, à son souverain.
Le traité fut ratifié à la Cour mixte de Chang-Haï le
27 novembre 1871, par le Fan-laï et par le chevalier H.
de Calice, ministre à Péking et à To Kio et consul général
à Chang-Haï, qui s'était rendu en Chine à bord de la cor-
vette autrichienne Fasana^ capitaine Funk. Il était accom-
{>agné du célèbre diplomate, le baron de Hûbner, ancien
ambassadeur d'Autriche à Paris, qui a laissé une relation
agréable de son voyage*. L'expédition autrichienne qui
avait déjà visité la Chine dix années auparavant, lors de la
circumnavigation de la frégate Noi'ara (3o avril 1857-
I. I> Martin, Hev. Extr .-Orient , If, p. 127.
a. Promenade autour du monde. Paris, Hachelle, 1873, a vol. in-ia.
t
SaO XOUVELLE EXPLORATION DU YANG-TSEU
2G août 1859), organisa à Chang-Haï une exposition des
produits de l'empire austro-hongrois. Un consulat fut créé
dans celte ville, dont le premier titulaire fut M, Rudolph
Schlick puis M. Joseph Haas, plus lard consul général*.
Au siècle dernier, TAutriche était représentée dans le com-
merce de Canton par deu\ compagnies impériales, celle
d'Ostende, incorporée le 19 décembre- 1722, dont la charte
fut suspendue en 1727, pour 7 ans et aux dépens de laquelle
s'établit en partie la compagnie de Suède ; celle compagnie
d'Ostende éprouva d'ailleurs toutes sortes de malheurs, fil
faillite en 1784 et termina son existence accidentée en 1793.
L'autre compagnie impériale était celle de Trieste, créée le
5 juin 1770, qui suspendit ses paiements en 178/j.
J. ROSS BROWNE
Les Etats-Unis avalent donné, à Péking, comme succes-
seur à Anson Burlingame, WiUiam A. Howard, de Michi-
gan (11 mars 1868), mais celui-ci refusa le poste et l'on
nomma envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire en
Chine (11 mars 1868) un vieux Californien', John Ross
Rrowne, qui avait rempli dans son pays les fonctions d'agent
spécial pour examiner la situation des Indiens, du Territoire
de Washington, et celles de commissaire des mines sur les-
quelles il publia un mémoire remarquable. Je ne crois pas
me tromper en disant que c'est lui qui avait engagé les ser-
vices du baron F. de Richthofen' comme géologue en Cali-
I. Né en i8'47 à Pilscn ; mort accidentellement aux Tcbousao, à l'île
de Pou-lou, le a6 juillet 1896.
a. En vcrilé, il était né en 181 7 en Irlande.
3. Le baron Ferdinand von Richthofen, né à Karlsruhc (Silésie), le
5 mai i833, avait fait partie de l'expédition prussienne scientifique en
Asie. — Voir p. i35.
J. ROSS BROWNE 5a I
l'ornie et que ce fut sur ses indications que la Chambre de
Commerce de Chang-Haï, présidée par Edward Cunningham,
chargea ce savant distingué d'examiner pour son compte les
districts miniers et en particulier les gisements de charbon de
la Chine. C'est dans les voyages entrepris dans ce but pendant
les années 1869- 1870 que le baron de Richthofen a écrit à
la Chambre de Commerce de Chang Haï ses sept lettres *
remarquables sur les provinces de Hou-Nan, Hou-Pé, Ho-
Nan et Chan-Si, Tché-Kiang et Xgan-Houei, sur les régions
de \an-King et de Tchen-Kiang, sur la rébellion du Kan-
Sou et du Chen-Si, et sur les provinces de Tché-li, Chan-
Si, Chen-Si, Se-tch'ouen, avec des notes sur la Mongolie, le
Kan-Sou, le Yun-nan et le Kouei-tchéou, et a réuni les maté-
riaux originaux de son ouvrage sur la Chine^ vaste entreprise
dont on ne verra peut-ôtre jamais la fin.
Mais Ross Browne fut surtout journaliste * et il le resta
pendant son séjour en Chine où il laissa d'excellents souve-
nirs et où sa popularité fut grande. Sa mission diplomatique
fui brève, il donna sa démission le 5 juillet 1869 : un de ses
biographes'* dit que comme ministre des Etats-Unis e.n
Chine, sa position fut sans profit pécuniaire, presque ruineuse.
Je crois qu'il avait des idées trop indépendantes pour son gou-
vernement et que son départ de Chine ne fut pas volontaire.
M. de Rochechouart écrivait le i5 novembre 1868 :
« Le ministre d'Amérique lui-môme ne cache pas son désap-
pointement et parle de quitter Péking. tant il trouve la situation
insoutenable ; il est vrai de dire que M. Burllngamc avait peint
la Chine sous des couleurs tellement favorables que la déception
1. Shang-Haî, 1870-1872. 7 br. in fol.
a. Il a publié un grand nombre d'ouvrages, parmi lesquels je citerai :
Etchings of a Whaling Cruise, i846 ; Yusef, or the Jonrney of the
Frangi, a Crusade in the East; An American Family in Germany \
The Land of Thor, etc.
3. .ilta California, citée par le North China Daily News, 22 jan-
vier 1876.
GORDIER. I. — ai
I
r
3a a NOUVELLE EXPLORATION DU YANG-TSEU
a été plus amère. M. Browne croyait voir s'ouvi'ir devant lui et
sans cflbrt toutes les barrières qu» jusqu'à présent personne n'a
pu franchir ; il ne rêvait qu'ouverture de mines, construction de
chemins de fer, établissement de télégraphes et, en vrai Yankee,
il avait amené avec lui parents et amis afin de les faire profiter
des premières aubaines. »
Il fut remplacé par un autre Californien, Frederick F.
Low (nommé 28 septembre 1869), qui occupa le poste
de ministre américain à Péking avec beaucoup de dignité et
de courtoisie pendant la période difficile 1869-1874 '.
LE GÉNÉRAL VLANGALY
L'année 1869 marqua également le départ de deux autres
diplomates : Don Garcia de Quevedo, qui avait été nommé
ministre d'Espagne à Péking en remplacement de DonSini-
baldo de Mas par la reine Isabelle, donna sa démission à la
chute de sa souveraine (29 septembre 1868) et il remit à la
légation de France les intérêts de ses nationaux. Il eut pour
successeur M. Palxot.
Le ministre de Russie, Vlangaly, représentait avec Burlin-
game l'élément pacifique du corps diplomatique de Péking :
« M. le Général Vlangaly, ('»crit un diplomate, Péking, 10 mai
1869, nous a également quittés, remettant les affaires à M. Bul-
zow, précédemment Consul de Russie à Ilakodadi. M. Vlangalv
laisse un vide à Péking : spn caractère conciliant et sa bienveil-
lance naturelle lui avaient acquis l'estime et l'aflection des Chi-
nois et des Européens. Avant son départ l'envoyé de Russie a
fait avec le Tsoung-li Yamen deux ou trois règlements impor-
tants ; deux, je crois, relatifs à des délimitations de frontières
au ^'ord de la Mandchourie et au Nord-Ouest du Kho-Ko-noor
et un relatif au transit des marchandises par la Mongolie et s'oc-
I. Il donna sa démission le a8 mars 1874.
ARRIVÉES 3a3
capani spécialement du thé dont le commerce menaçait de
quitter la Sibérie par suite des charges énormes occasionnées par
les droits de douane et les frais de transport. Ces règlements ont
été tenus secrets, et jusqu'à présent nous n'avons pu nous en
procurer le texte. »
ARRIVÉES
Les nouveaux ministres d'Espagne, M. Palxot, et d'Italie,
le comte Fé d'Oslîani, arrivèrent à Péking au milieu de 1870;
ce dernier offrit vainement son appui aux franciscains italiens.
M. t'Kint de Rodenbeek, Tancicn ministre de Belgique, re-
vint à la même époque, comme représentant de l'industrie
belge, pour offrir aux Chinois des chemins de fer, des ba-
teaux, etc. M. Burlingame avait fait miroiter aux yeux des
petites puissances, Belgique, Danemark, Hollande, le désir
Je la Chine de faire des commandes de préférence aux nations
qui ne lui portaient pas ombrage. Le roi Léopold, avec son
grand sens pratique des affaires, n'eut garde de ne pas pro-
fiter de l'avis.
'■
L
CHAPITRE XXIII
LE MASSACRE DE TIEN-TSIN
NOUVELLE DU MASSACRE DE TIEN-TSIN
Dans raprès-midî du lundi 27 juin 1870, à a heures, le
vapeur Dragon^ appartenant à la maison Jardine, Mathe-
son & Co., jetait l'ancre dans la rivière de Chang-Haî et
apportait de terribles nouvelles de Tien-Tsin : urte popula-
tion furieuse avait massacré le consul de France, les sœurs
de charité, plusieurs Français et incendié le consulat, la
cathédrale ainsi que la maison des sœurs. Le massacre
avait eu Heu après le départ du Dragon qui avait été rejoint
à Takou par un cavalier envoyé en toute hâle ; le vapeur
s'était à peine arrêté à Tché-Fou, ayant continué son voyage
immédiatement sur la demande du consul anglais \V. F.
M a vers. Inutile de rappeler que le télégraphe n'existait pas
encore entre les ports du Nord et Chang-Haï.
Les résidents étrangers convoqués aussitôt, formèrent deux
corps de volontaires : l'un cosmopolite, Tautre français ; in-
fanterie, cavalerie, artillerie, toutes les armes furent repré-
sentées. On retrouva dans les magasins de la municipalité
française trois pièces de canon hors d'usage qui avaient fait
la campagne de 1860 ou la guerre des T'aï P'ing ; elles ne
firent du mal qu'à ceux qui les servirent et l'un des jeunes
artilleurs ' improvisés eut la main fracassée par une explosion
I. M. Léon Rougelot, inspecteur des Messageries impériales.
IfOUVELLE DU MASSACRE DK TIEN-TSIN 3a5
prématurée; nous étions armés de chassepols de rebut, et
c'est miracle que quelqu'un d'entre nous n'ait pas été tué
pendant l'exercice par un camarade maladroit ; les Anglais
étaient armés de fusils Snider.
Le Dragon portait une lettre du lieutenant May, com-
mandant V Opossum à Tché-ibu. au commandant Charles J.
VValker du Divarf à Chang-Haï ; ce dernier reçut du consul
anglais W. H. Medhurst Tordre d'appareiller immédiatement
pour Tien-Tsin. Pareil ordre était donné à la Flamme par
le comte Méjan, consul général de France ' ; d'autre pari,
la maison américaine Russell & Co. mettait à la disposition
des consuls le vapeur Shanlung pour porter à Tiçn-Tsin
des hommes de la police: dix aiiglais et cinq français. Avis
était donné également aux commandants de la station na-
\ale du Japon où se trouvait le chef de l'escadre française, le
contre-amiral Dupré.
On imagine aisément les nouvelles alarmantes qui circu-
laient en ville : les Chinois étaient en route pour détruire
les légations étrangères de Pé^king ; le chargé d'afl'aires de
France, comte de Rochechouart^, avait été assassiné à Ho-si-
wou ; le mardi 1 2 juillet, on annonçait que dans la nuit la
1. Méjan. Eugène Auguste t comte, né le i*»* janvier 181 4 à Milan;
élève consul, 34 septembre 1887; attache à la mission du baron Gros k
Bogota, la mai i838; au consulat général de Barcelone, a novembre
18^3 ; gérant du consulat de Palma. 19 avril i844 ; de Moscou, i"* oc-
tobre 1845 ; consul de a** classe à Steltin, 11 décembre iS'jô; à Manille
(mais n*occupe pas ce poste), 3 mars 1849 ; à Leipzig, i5 juin 1849 '
consul de i""** classe, aa novembre i854 ; à la 'Nouvelle-Orléans, aa juin
.i856 ; consul général et chargé d'affaires à Port au-Prineo, i4 janvier
i865 ; consul général à Ghang-Haï. 3 avril 1869; ^ ^^ Havane, aa mai
1873 ; mort à la Havane, le a3 novembre 1874 ; chevalier de la Légion
d'honneur, t4 mai i85o; officier, aa juirt 1863.
2. Outre M. de Rochechouart, il y avait à Péking au moment du mas-
sacre, MM. Fourier de Bacourt, secrétaire (arrivé à Péking le 10 aoAt 1869),
G. Devéria et P. Ristelhueber, interprètes, le médecin de la légation,
D"" Martin, Anatole Billequin, professeur au T'oung Wen Kouan, et le
vicomte d'Arnoux, employé des Douanes.
3a6 MASSACRE DE TIEN-TSlîl
concession française serait brûlée et Tëglisc Sainte Joseph du
Yang-king-pang détruite, aussi les volontaires patrouillè-
rent-ils jusqu'à cinq heures du matin ; une fête indigène
ayant lieu le i8, on devait se préparer à repousser une at-
taque des Chinois qui seraient siirement surexcités, mais le i5
les bâtiments de guerre commençaient à arriver : YAshuelot
(américain) et le Barrosa renforçant le Zébra (anglais) ; le
17 paraissait le Coëtlogon.
On racontait que les sœurs de charité avaient été massa-
crées à Canton, et le consul américain aurait été assassiné à
Tchen-Kiang en revenant de Chang-Haï; le Lewn (anglais)
était envoyé pour proléger Ning-Po ; les soldats chinois
campés aux collines marchaient sur Chang-tlaï ! Du. bruit!
du bruit ! et encore du bruit ! Iieureusement.
Le Shanfting rentré à Chang-Haï le samedi 16 juillet ap-
portait la nouvelle que le vice-roi Tseng Kouo fan était
arrive à Tien-Tsin et allait commencer une enquête.
COUP d'cEIL RETROSPECTIF
Avant de parler du massacre de Ticn-Tsin qui eut lieu le
21 juin 1870, jetons d'abord un coup d'œil en arrière.
Depuis longtemps les passions populaires étaient surex-
citées contre les étrangers en général et les missionnaires en
particulier. Toute tentative de réforme était considérée
comme sacrilège ; les efforts mêmes pour améliorer l'édu-
cation chinoise si arriérée, et foire pénétrer dans la nation
quelques-unes des notions scientifiques qui lui manquent
complètement étaient dénoncés comme des innovations dan-
gereuses, témoin cette supplique adressée au Trône par un
Ministre de la Cour pour que l'Empereur éloigne du T'oung
Wen Kouan les professeurs européens chargés d'enseigner
-^■■fc',*
SUPPLIQUE A l'kMPEREUR 827
les mathématiques, Tannée même (1867) * des réformes
proposées dans ce collège :
SUPPLIQUE A L^EMPEaEUA, 20 MARS 1867
T*oung-tché, 6® année, a® lune, 1 5® jour (âoniars 1867).
Ce discours, cette supplique révcrcntieusc en la sainte présence
de Votre Majesté, a été dictée par la crainte que Vadmission des
Européens à enseigner les mathématiques et Tastronomie ne de-
vienne pour nous, avec le temps, la source de grands maux. J'ai
vu l'adresse envoyée à l'Empereur par Tchang Gheu-tsao. écri-
vain du palais ; il dissuadait d'établir des cours de mathématiques.
L'Empereur avait déjà ordonné de préparer le palais T'oung-Wen-
Kouan pour l'école d'astronomie. On a toujours regardé, en
elTet^ comme étant du devoir de nos philosophes de connaître
les sciences mathématiques ; mais il ne faudrait pas croire que
ces sciences font partie des arts libéraux et de l'industrie. Elles
sont, il est vrai, comprises dans les six arts libéraux ; de fait,
cependant, elles sont du domaine des philosophes et sont bien au-
dessus des autres sciences, comme le remarque très bien le décret
sacré.
Selon ma vile opinion, ces sciences, pour le moment, n'ont
aucune utilité pour nous ; elles nous sont au contraire très nui-
sibles. Qu*il me soit donc permis d'exposer ce que, après un
long examen, j'ai cru nécessaire de dire.
J'avais toujours pensé qu'un bon gouvernement était basé sur
Tordre et la justice et non sur la puissance et la fraude, que le
point principal pour la conservation de l'Empire -consistait dans
Tamour du peuple et non dans les arts ; et voilà que maintenant,
pour perfectionner un seul art, on invile des maîtres barbares î Je
neveux pas affirmer que ces barbares si fourbes ne livreront pas
enlièrement leurs secrets. Supposé qu'ils enseignent tout parfai-
tement et que leurs disciples mêmes parviennent au sommet de
la science, nous n'aurons jamais là que d'habiles calculateurs ;
mais depuis le commencement du monde, il est inouï qu'un
homme, ne se confiant que dans Tart du calcul, ait jamais pu
I. \oiT 3upra, ip. i63.
3a 8 MASSACRE DE TIEN-T81N
donner du courage aux faibles et éclairer les ignorants. D'ailleurs
sous la voûte immense du ciel, il n'est pas croyable qiril ne se
trouve aucun bomme capable dans cette science. Si donc la con-
naissance de l'astronomie est absolument nécessaire, qu'on cher-
cbe partout et on trouvera des gens capables àc perfectionner
cette science. Qu'est-il besoin des Barbares ? Pourquoi les pren-
dre pour maîtres ? Ce sont nos plus grands ennemis.
En effet, la lo" année de l'Empereur Hicn -Foung ils ont violé
notre ville capitale, envahi les domaines impériaux, ruine les
temples de nos ancc^tres, brûlé nos palais, pillé les habiftations des
grands et du peuple ' . Notre dynastie, depuis plus de deux cents
ans,avait-ellc jamais reçu un tel affront? Aussi, parmi les docteurs
et les grands, il n'en est aucun qui, dans son cœur, ne soit animé
contre eux de la haine la plus violente. Cependant notre gouver-
nement a fait un traité avec eux ^ ! Gomment une telle honte,
de telles inimitiés ont-elles pu s'oublier en un seul jour? Le
traité conclu, la religion de Jésus a pris un accroissement im-
mense dans tout l'univers^. Une partie du peuple ignorant a été
séduite ; parmi eux il y a môme des lettrés et des docteurs qui
sont maintenant les soutiens de la secte, eux qui devraient sou-
tenir et défendre la saine raison, rectifier les jugements des
hommes et ramener au sentier de la vérité les gens corrompus.
Bien plus, cette secte a gagné aux Barbares ceux mômes qui par
leurs talents, leur intelligence, leur élégance d'esprit avaient mé-
rité d'être instruits aux frais du gouvernement, et en qui repo-
saient toutes les espérances de l'empire. Voilà pourquoi la vérité
opprimée disparaît, tandis que l'erreur va toujours croissant. El
c'est pourquoi je crains fort que, si dans quelques années, tous les
habitants de la Chine ne sont pas chasisés de leur pays, ilsnesoient
au moins sous la domination des Eui*opécns. J'ai lu avec un reli-
gieux respect les paroles que le très-clément Empereur, votre très-
sacré prédécesseur, adressait aux neufgrands docteurs de l'empire :
« La Chine, disait-il, avant peu d'années, souffrira certainement
de graves dommages des royaumes d'EurojM* ». J'ai lu, dis-je, et
j'ai compris que l'Empereur, dans sa sainte sollicitude pour
l'avenir, bien qu'il ait mis à profit les arts des Européens, les
détestait cependant et les haïssait en réalité profondément. 11 y a
I. Expédition do i8C)0.
a. Péking, a 5 octobre ï86o.
3. Dans toute la Chine.
AFFAIRES DU ROUANG TOUNG SqQ
si longtemps déjà que le monde est tombe dans la corruption!
Pourra-t-îl jamais se relever ?
On dit que les Barbares ont de la haine contre les lettrés parce
que ceox-ci repoussent leur religion. Je crois donc qu'ils ne pour-
ront apprendre parfaitement les mathématiques sous les maîtres
qu*on a choisis, probablement ils seront induits en erreur et
deviendront dupes des Barbares.
« Ih'ostemé devant Votre Majesté, je la supplie de donner
aussitôt un édit qui annule le décret précédent et conjure do la
sorte tous les malheurs qui nous menacent : alors, sans aucun
doute, la prospérité reviendra dans l'empire et la félicité dans
le monde * . »
Mais les grosses dilTicultés furent suscitées par le règle-
ment des multiples affaires religieuses qui surgissaient dans
presque toutes les provinces de la Chine. Elles ne contri-
buèrent pas peu à Técœu rement du ministre de France, le
comte de Lallemand.
AFFAUiES Di; ROLANG TOING
Dans le Kouang-Toung, M. Verchère ^ était arrêté à
Tayong (octobre 1867) ; en août 1868, M. Dejean' faillit être
victime d'une émeute populaire ; le 2/1 décembre 1868, dans
le district de Louei-tchéou, Tabbé Delavav * est blessé, sa
chapelle détruite, une centaine de chrétiens sont plus ou
moins blessés et sept ou huit tués. Au mois de juillet 1869
1. Missions catholiques, IV, p. ii5; la supplique est datée avril psit
erreur au lieu de mars.
2. Verchère, Philip pe-Jean- Marie, miss. étr. de Paris, du diocèse
dWutun ; parti pour la Chine le 16 mars i863.
3. Dejean, Jean- François-Joseph, miss. étr. de Paris, du diocèse
de Ljon. parti pour la Chine le i5 mai 1867.
A. Delavay, Jean- Marie, miss. étr. de Paris, du diocèse d'Annecy,
parti pour la Chine, 1 5 juillet 1867; mort à Yun-nan fou, 3i décembre
1895. Ce fui un botaniste distingue.
r^v
33o MASSACRE DK TIEN-TSIN
iiae accusation y semblable à celle qui sera dirigée contre les
sœurs de la charité à Tien-Tsîn Tannée suivante, est portée
contre une chrétienne qui est arrêtée et torturée <c sous
prétexte qu'elle exerçait la magie sur de jeuaes enfants, leur
arrachant les yeux, la moelle des os, même Vdtue pour en
faire des remèdes. » *
LE COMTE DE LALLEHAJ^ID
« Le ministre de France à Péking, comte de Lallemand,*
écrit le D*" Marlin \ qui fut le médecin de la légation à
répoque de ce diplomate, arriva à son poste au moisdeniiii
1867 et le quitta le 6* novembre 1868, laissant la géranceau
plus ancien secrétaire, M. de Rochcchouart, et lui conseil-
lant la modération vis-à-vis du Tsoung-U Yamen.
« Bien que ses relations personnelles avec les ministres
chinois eussent toujours été courtoises, il s'en allait, fort peu
satisfait de leur attitude et de leurs procédés. Depuis réchec
de Corée, leur hostilité éclatait en toute circonstance ; M. de
Lallemand eut beau presser son département de ne pas lais-
I. Missions catholiques^ II, p. Saa.
3. Lallemand, Marie-Charles- Henri- Albert (coitilc de), no à BeJ«an-
çon lo II mars 1833 ; entré au Duparloment au commenccmont de i845;
attaché à l'ambassade do Conslaotûioplo. 17 février i845 ; à la mission
de M. Eugène Bore, dans le Liban, septembre 18^7 ; second secrétaire à
Saint-Pétersbourg, 36 janvier 18^9 ; secrétaire de légation & Dresde,
30 févner i85i : à Bruxelles, 3 mai i855 ; secrétaire de i'« classe, 3o
août i856 ; maintenu secrétaire à Bruxelles, i3 septembre i856; i*^*" se-
crétaire à Constantinoplc, i3 mars 1857 ; charge d'affaires spécial à Rome,
à la fin de 1863 i y reste six semaines ; ministre plénipoleniiaire, 1 3 oc-
tobre i863 ; envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire en Chine.
38 novembre 1866; chevalier de la Légion d'honneur, décembre i85i ;
commandeur, 7 novembre 1866.
3. Revue de V Ejctrême-Orieniy II, p. 89.
4. Lire le 7 novembre; il remit le 5, le seniceà M. de Rochediouart;
il s'embarque à Ticn-Tsin pour Chang-Haï, sur V Aspic.
AFFAIRES Dt' SE-TCH*Ot'EK 33 î
ser là Taffaire de Corée : il était décidé à Paris qu'on ne sVn
occuperait plus.
<t II eut aussi à lutter contre la mission Burlingame ; mais
de ce côté il ne trouva pas un appui elBcace de la part de
SCS collègues. La mission hit reçue à Londres par lord Cla-
rendon, et le ministre de France vit dans ce résultat des
conseils de sir Rutherford Alcock un coup fatal pour les
légations. »
A ces causes de mécontentement du comte de Lallemand^
il faut ajouter la non remise de ses lettres de créance, l'in-
solence à son égard du prince de Koung, sa mésintelligence
a\ec l'Amiral Roze; le ministre de France eut de meilleures
relations avec le successeur de ce dernier, Famiral Ohier.
M. de Lallemand avait demandé son congé, dès le 3 avril 1868,
j>()ur des raisons de santé, h cause de sa mauvaise vue et pour
le règlement dé ses affaires, disait-il.
AFFAIRES DU SE-TCll'OLEN
Dans lo Se-tch'ouen oriental, l'abbé Rigaud ^ fut massacré
à Yeou-yang-tchéou le 2 janvier 1869 et sa résidence pillée
et inceûdiée ; cette mission, avait été créée quelques années
auparavant par l'abbé Mabileau* (successeur de M. Eyraud),
qui y avait également trouvé la mort trois mois après son
arrivée .(29 août i865). Le vicaire apostolique, Mgr Des-
flèobes ^, écrivait aux directeurs du Séminaire des Missions
1. Rigaod, Jean- François, né à Arc-ct-Sonans (Franche- Comté), da
diocèêe de Besançon; miss. élr. de Paris; parli pour la Chine, 3i mars
i86a.
2. Mabileau, François, né le i<^'* mars 1829, à Paimbceuf, diocèse da
Nantes; miss. élr. de Paris; parti pour ia Chine, 31 mars i858.
3. Desflèches, Joseph-Eugène- Jean- Claude t né à Jonage, dioc. de
Grenoble, i3 février j8i4; niiss. étr. do Paris, 1887; parti i5 mai i838
332 MASSACRE DE TIEN-TSIN
étrangères le i3 février 1869 : « Les désastres de Yeou-jang-
tchéou sont dus à la connivence des mandarins et de leur
entourage, car il était facile à ceux-ci de prévenir ou d'arrê-
ter ces désordres qui heureusement n'ont pu s'étendre hors
du département '.
Le D*" Martin donne les documents suivants ' relatifs à ce^
affaires du Se-tch'ouen :
(••r-
Dépêche adressée par le maréchal Tsoung envoyé par le gou\ei
nenient au Se-lch'ouen au sujet des affaires religieuses : cotlo
dépêche a été communiquée à la légation de France en décembre
1869:
« Apres les scènes d'incendie et de massacre qui eurent lieu à
Tche-fan-tsi entre la population cl les chrétiens, la situation ayant
empiré, le gouverneur du Se-tch'ouen déh»gua le préfet sumunn'*-
raire de deuxième classe Tseng Chouan-tao. Le Tao-tai déicjjur,
Chi, lui transmit des instructions verbales. Accompagné d'une
suite nombreuse d'officiers civils et militaires et de soldats, Tsen^
Chouan- tao pénétra dans la chrétienté fortifiée de Tche-fan-tsi où
il rencontra le prêtre chinois Tann.
« Ce dernier, sur les représentations qui lui furent faites, fit
désarmer et détruire les fortifications et licencier les défenseurs.
Sur ces entrefaites, le Tao-tai, Chi, dont le caractère conciliant
est connu de toute la population de Yeou-yang-lchéou, arrivait
dans le district et y rétablissait l'ordre.
« On distribua des secours sans distinction de religion à tous
ceux qui avaient souffert et on prit des mesures pour prévenir de
nouvelles incursions des brigands.
a L'évêque Desflèchcs montre en vérité une grande partialllc
envers les chrétiens qu'il protège : le Tao-tai, qui Ta vu à son
retour, prétend que ce missionnaire a fait avec lui preuve déplus
d'éloquence que de raison ; en un mot cet évêque accuse de men-
songes les rapj>orls des autorités locales et s'acharne à impliquer
dans les affaires le notable Tchang Pe-tcho.
pour le Se-tch'ouon; ovéque do Sinite; vie. ap. du S«-toh*oUGn oriootai.
i856 ; archovôcjuo de Claudianopolis ; mort au sanatorium de Montbotoo^
près Monlauban, 7 novembre 1887.
1. Afissions catholiques. II, p. 139.
2. Itevue de l' Extrême-Orient, 11, p. 127.
"îfÇn
AFFAIRES DU SE-TCh'oUEN 333
« Si Tévêque pouvait nous aider à arrêter ceux des siens qui
sont les instigateurs du meurtre des miliciens et autres, tandis
que de notre côt^. nous nous appliquons à arrêter les instigateurs
du meurtre des chrétiens, nous pourrions aisément trouver leurs
complices» faire justice et aplanir les diOicultés ; mais il est loin
d'en être ainsi et quand Tévêque écrit à la légation, il raconte
l'histoire à sa façon.
« Les états des pertes supportées des deux côtés par les popu-
lations de Yeou-yang sont les suivants :
« Procès-verbal n" i (Janvier 1869). — Le cadavre de l'abbé
Rigaud a été trouvé dans l'Eglise. Le crâne était fracturé et cal-
ciné ainsi que les quatre membres ; la femme Hoang-çan-ko dé-
clare avoir ouï dire que la tête a été jetée au feu après décollation.
Dans les décombres on a trouvé 39 corps de Tun et Tautre sexe
et on suppose que ce sont ceux de chrétiens chinois venus à
l'office ; ils jx)rtent des traces de coups de sabre ; quelques-uns
n'ont pu être reconnus.
« Procos-verbal n^ 2 (Janvier 1869). — 34 miliciens et autres
non chrétiens ont été trouvés morts après une cérémonie du culte
chinois ; t\l\ personnes ont été blessées.
oc Procès-verbal n® 3 (A>ril 18C9). — Il comprend la liste des
gons tués par les chrétiens sous la conduite d'un prêtre indigène
api^elé Tann. 11 y a 1 13 hommes et 16 femmes ; quelques corps
ont été enlevés en cachette.
« Procès-> crbal n° 4. - - H comprend la liste des gens tués par
les chrétiens commandés par le prêtre Tann : il y a 16 cadavres
dont huit mis en pièces: 3 femmes violées et une brûlée dans
l'huile.
« Procès-verbal n° 5 (i"* mars et i3 avril). — Il mentionne le
nombre des maisons incendiées par Ips chrétiens conmiandés par
Tann ; ce chiffre s'élève à io5 formant 800 chambres : il y a
700 personnes lésées à divers degrés. »
Adresse des notables et des popi4iations de Yeon-Yang.
« Depuis la conclusion des traités entre la Chine et la France,
la religion catholique a pénétré dans toutes les provinces et la
tranquillité publique n'a pas été ti-oublée, sauf auSc-tch'ouen où
l'évêque Desflèches fait des prosélytes sans discerner les bons des
mauvais ; ces derniers commettent des exactions et ce que l'évê-
que souhaite par-dessus tout, c'est de les voir devenir l'occasion
.. ir ••■.
334 MAS8ACRB Dfi T1EN-T81N
d'aiïaires lucratives. Ainsi pour Téglisc de Tchoung-king, il a été
pavé une indemnité de i5oooo taôls (près de a millions de francs) :
 Yeou-ichan^, au sujet du meurtre de Tabbé Mabileau par Lao-ou,
ce dernier a été condamné à mort et on ne se tiendra satisfait
chez les chrétiens que quand ils auront reçu une indemnité de
80 000 taêls !
a Ce qui est le plus révoltant, c*eslquele ridie notable Tdiang
Pe-tcho qui ferme loreille et sa porte aux propos malveillants,
est accusé par l'évéque Desflèclies cherchait à l'impliquer dans
le procès afin d'en tirer de l'argent ; c'est Jà un système de chan-
tage que nous payons de notre sang et de nos sueurs. Ainsi, les
chrétiens nous suscitent partout des embarras k son instigation
en vue d'un gain.
« L'an dernier à Yeou-yang^tchéou, s'éleva une rixe entre les
chrétiens et nous : il y eut des morts de part et d'autre ; la famille
chrétienne Lung-siou-yuan était sur le point de s'allier à la famille
des Chou-yong-taï par un mariage ; mais ce projet fut brisé d'une
manière humiliante pour cette dernière qui fut dépouillée de ses
biens et vit ses maisons incendiées.
a Le peuple s'indigna, les milices se soulevèrent ; dos deux
côtés il Y eut des morts et des blessés. Les nolalJles voulurent
s'interposer pour calmer le» partis ; ils allaient réussir quand un
chrétien, Tann, se mita la tète d'une troupe de bandits, nou>
attaqua a deux reprises en février et en août ; nous nous étions
dispersés sans armes, lorsque nous apprîmes la nouvelle d'une
tuerie de plus de deux cents hommes et d'actes horribles de
cruauté. Si nos doléances ne sont pas prises en considération, il
ne nous reste plus qu'à prier le Ciel de nous venir en aide.
AFFAIRES DU IIOUPE
M*^ Zanoli *, franciscain, vicaire-apostolique du Hou-Pé,
écrivait * :
« Dès le premier mois de 1869, le vice-roi, déjà connu pour
ses scnliinonts hostiles au christianisme, a porté un édit contre
I. Zanoli, Eustache Vite Modeste, né à Morbiraszo, de l'Emilie.
19 mai i83i ; mineur réformé; évèquo d Ëleutheropolis.
a. Missions catholiques, III. 1870, pp. ao3-4.
AFFAIRES DU KOUEl-TCflÉOU 335
fouies les sectes et religions mauvaises, et surtout contre celles
qui corrompent le peuple et enlèvent les enfants. Pou de temps
après, le bruit s'est répandu que les Europ/»ens avaient envoyé ici
des personnes qui rendaient les enfants hébétés par des procédés
magiques, s'en emparaient et les leur remettaient. Les Euro-
péens, ajoutait-on, se nourrissaient de la chair de ces enfants et
se servaient de leurs crânes pour des expériences physiques et de
leurs yeux pour faire des lunettes. Ces bruits prirent une telle
importance que, dans le voisinage, la populace se rua sur une
maison où quelques Anglais s'étaient réunis pour un repas, les
accusant de manger des petits enfants : heureusement que les
convives, assez nombreux, purent faire bonne contenance. »
Nous verrons de semblables accusations être portées con-
tre les Européens à Tien-Tsin, Tannée suivante \
AFFAIRES DU KOUEI-TCHÉOU
Dans le Kouei-tchéou, lo 1 4 juin 1869, les églises et les
établissements chrétiens étaient saccagés à Tsen-y fou et
Tabbé Gilles* battu fut arrêté; lo 1 3 aoiU suivant, il suc-
combait à la suite des mauvais traitements qu'il avait subis.
L'n plan de destruction des chrétiens de Tsen-y, rédigé en
dix articles, était formé par les habitants de cette ville et de
la campagne environnante, et au mois de mars 1870, le
P. Lebrun ^^ se rendant de Toung-tseu à Kouei-Yang, fut
attaqué le 5 dans le village de Sin-tchan et affreusement
maltraité, mais il put néanmoins atteindre le but de son
1. Voir Médical Superstitions an Incentive ta Anti-Foreign Riots
in China. By D. J. Macgowan. (^North-China Herald^ July 8, Ï892.
pp. 60-3.)
2. Pierre-Etienne- A médée Gilles, né le i<^' avril 1829 h Valréas
(diocèse d'Avignon) ; entré au séminaire des Missions étrangères, ao sep-
tembre 186.^; parti pour le Se-tciroucn i5 septembre i865; passa au
Kouei-tchéou en 1868.
3. Lebrun, Jean^ du diocèse de Tulle; miss. étr. de Paris; parti pour
la Chine le i5 mars i864.
336 MASSACRE DE TIEN-TSIS
voyage. D'autre part le prince Koung se plaignait à M. de
Rochechouart, que le vicaire apostolique de la pro\înce,
M''''* Faurie\ outrepassait ses droits en correspondant di-
rectement avec le Tsoung-li yamen, en demandant la grâce
d'un tao-taï destitué, etc. ; il est incontestable que ce prélat
par ses exigences et ses imprudences causa, dans son ardeur
inconsidérée, à différentes reprises de grands soucis à la lé-
gation de France, et il est fort heureux, dans Fintérét même
des missionnaires, que M^"" Faurie n'ait pas eu beaucoup
d'imitateurs parmi ses collègues.
PLACARD DU HOU-NAN, 1869
En septembre 1869, "^ placard incendiaire était mis en
circulation dans la province de Hou-Nan ; en voici quclcjues
passages caractéristiques * :
« lïélas ! des discours dépravés gagnent journellejiicnt du ter-
rain, et les principes justes graduellement s*évanouisscnl ; les
doctrines étranges progressent avec perversité et les esprils des
gens sont tous en agitation.
« Quant à ces chiens d'Anglais insubordonnés qui vivent sur
un misérable banc de boue dans l'Océan, et sont gouvernés ta nl6l
par une femelle, tantôt par un mâle, leur caractère propre esl
moitié humain, moitié animal, décrit dans les annales des lies
conmie le « Reptile nu » et appelé en Chine Téjin^,
« Sous le gouvernement des Ming*, ils firent peu de progrès.
t. Faurie, Louis, né le i3 juin iSa^i dans le diocèse de Bordeaux,
à Monségur ; t'vêque d'A.pollonie ; vie. ap. du Kouci-tchéou ; mort iS
juillet 1871 à Kouy-fou dans le Se-tch'ouen oriental.
a. North'Chi/ia Herald, 29 septembre 1866.
3. Sorte d' Ichthyanthropos, un inonslrc de la tribu des Siluriens.
(Note du A^ C. Herald.)
4. Dynastie chinoise antérieure aux Mandchous, qui a régné de i368
PLACARD DU HOU-NAN 3^7
Dans la période SuenTê (i/i36-i435)Matlco Ricci *, Jules Alcni*
et d'autres introduisirent les premiers leur religion nationale de
Jésus, le Seigneur du Ciel, induisant en erreur le peuple. Dans
ce temps-là, il y avait quelques hommes intelligents qui secrclo-
mcnl prirent part à leurs agissements, jusqu'à ce que Tempc-
reur ayant reçu un mémoire |X)ur expulser les intrus, ils furent
forcés de retourner dans leur propre pays.
« Notre dynastie poussant à Textrème sa bienveillance pour les
gens venus de loin, leur permit d'ou>rir le commerce à Canton
en 1775. Maintenant notre souverain sacré n'entretient pas de
pensées au delà, ni n'en attend aucun avantage. Qui aurait pu
s'imaginer le caractère insondable de leurs cœurs de loups ; l'a-
bîme de leur nature cupide est dilTicile à remplir ; ils ne font
pas attention à la surabondance des faveurs qu'on leur octroie,
mais au contraire, donnent un libre cours à leur imagination
sauvage et insensée.
a Ceux qui sont venus pour propager la religion, trompant et
égarant les niasses ignorantes, impriment et font circuler des
compositions dépravées, osant par leurs extravagances décevantes
de relâcher les liens établis de la société, complètement sans
regard de toute modestie. Tout d'abord, quand ils craignaient
que le j^euple les attaquât, ils répandaient leurs principes en
privé; mais maintenant en tous lieux, ils avancent leurs idées,
pratiquant délibérément leurs perversions en plein jour; le trouble
cl le désordre pénètrent de toute j>art et les sentiments du peuple
sont dans une agitation incessante. Quand la conflagration a com-
mencé, où finira la calamité ? Si le jeune serpent n'est pas écrasé,
([ue pourra-t-on faire avec le reptile entièrement déxeloppé ? Pour-
quoi hésiter ou retarder pour l'écraser mortellement ? Nous mar-
quons ici quelques-uns des principes réprouvés de ces individus.
« Premièrement. — Le Ciel est un et indivisible, gomerné
par Djeu"', un nom qu'ils ont changé en Seigneur du Ciel* dont
I. Li Ma-teou, né h Maccrala le 6 octobre i553 ; arrivé en Chine en
i583 ; mort à Pcking le 11 mai lOio; fondateur de la mission des
Jésuites dans celte ville.
3. JVgai Jou-iio^ S. J., né à Brescia en lôSa ; arrive en Chine en
16 13,; mort à Fou-tchéou en août iG^g.
II j a donc erreur dans la période citée.
3. Chang Ti.
4. T'ien Te hou.
CORDJER. I. — 23
338 MASSACRE DE TIEN-TSIN
ils font Jésus la personnification. Si nous examinons Thistoire de
Jésus, nous trouvons qu'il naquit la deuxième année de Youcn
clicou» pendant le r^gne de l'empereur Ngai de la dynastie Han.
Mais avant Youen cheou. le Ciel était-il réellement un trône va-
cant, attendant un occupant? ou élait-il gouverné par une autre
personne; comme les générations successives dessixdjTiastiesP^
A celle proclamation, furent ajoutées des notes marquant
« les coulunies les plus pernicieuses des étrangers ' » :
(CI. — Les sectaires de celte religion n'honorent pas leurs
ancêtres ni les pouvoirs spirituels, le seul' esprit qu'ils adorent
étant Joss '. Ceux qui ofïicienl dans le culte sont les |îères de la
secte et sont ap[>elcs les messieurs noirs. Quand quelqu'un em-
brasse la foi, ils le font jurer que sou corps vient de Joss; et il
doit en premier détruire les tablettes de ses ancêtres pour mon-
trer la sincérité de son cœur. Hélas ! ils coujxïnt leur propre ra-
cine. Quand la racine est arrachée, les branches et les feuilles
doivent inévitablement périr.
3. — Le baptême est une loi de cette religion. Pour Taccom-
plisseuient de ce rite, ils preancnt les cadavres des prêtres* et
des supérieurs, qui sont bouillis pour en faire un onguent; celui-ci
étant mélangé avec un médicament stupéfiant de malsaine in-
fluence, l'application en est accompagnée par un charme* sous
la direction du père spirituel. Quand le néophyte a terminé son
serment, le liquide est versé sur sa tête. Un peu de ce dernier est
aussi versé dans de l'eau et on le lui donne à boire, ceci étant
appelé de l'eau purifiant le cœur. De cet instant, il a un petit
enfant dans la poitrine, qui s'attache au cœur ; et quoi qu'il
puisse être sévèrement puni et amèrement exhorté, il tient à sa
folie dépravée d'une façon tenace prêt à souffrir la mort plutôt
que de changer. Donnant à ceci un joli nom, ils l'appellent le.
cœur de Boddhisatva ^. En vérité, la chose est inexplicable. C'est
I. Wei, Ts'i, Liaog. Tch'en, Tcheou, Soui.
a. .V. C. Herald, octobre 6, i86G,
3. Pidgin Englisk pour Dieu.
4. Pâli, Padre.
5. Buddha prj^'dcsliiic.
J
PLACARD DU HOU-NAN SSq
comme un homme mordu par un chien enragé, dont l*esprit ani-
mal étant complètement transformé, un plus pelit chien se pro-
duit en lui ; la chose est analogue dans le cas en question.
3. — Les adhérents de cette religion, quoique originairement
sains d'esprit, deviennent certainement fous, après avoir prêté
serment et bu de l*eau. Premièrement, ils prennent alors la ta-
blette des ancêtres et la brisent en mille pièces ; ensuite, ils atta-
quent toutes les idoles ; après quoi, ils rasent jusqu'au sol chaque
temple qui est en leur pouvoir. Mais ce qui est le plus extraordi-
naire, c'est que la rapidité avec laquelle la folie fait son effet,
dépend de la dislance à laquelle un homme se trouve de chez lui.
S'il est en voyage d'un ou deux jours, la folie apparaît au bout
d'un jour ou deux. S'il est seulement à un jour de vovage, la
folie prend place après un jour. Cela est sûr d'arriver quelques
heures après qu'il arrive à domicile : c'est une méthode ingé-
nieuse pour détourner le peuple.
(Les 4% 5* et 6" articles sont trop obscènes pour être imprimés).
7. — Quand un membre de cette religion est sur son lit de
mort, plusieurs de ses coreligionnaires viennent et éloignent
ses parents pendant qu'ils lisent des prières pour son salut. Le
fait est. que tandis que le corps respire encore, ils enlèvent les
yeux et arrachent son cœur, qu'ils emploient dans leur pays
pour fabriquer de l'argent faux. Après cela, ils enveloppent le
cadavre dans un drap et laissent les membres de la famille rem-
plir les rites funèbres. Car, ils disent que le principe de T intel-
ligence humaine est dans le cœur, et l'efficacité subtile des vis-
cères dans l'œil ; tant que l'homme est encore vivant, ils lisent
des prières pour lui, ce qui lui assure son admission dans le ciel ;
et quant à son corps, ce n'est plus qu'un tabernacle brisé. (Com-
ment peut-on ne pas déplorer cette profanation d'un lit de mort,
qui devient une injure personnelle pour soi-même !
8. — En attirant les gens dans cette religion, ils comptent en
[weniicr sur de l'argent ; la \iclime ne sachant pas cela, qu'en
recevant leurs richesses, elle accepte leurs injures. Cela lui im-
porte peu qu'en étant vendue dans la création des brutes, elle
soit volontairement classée ainsi, si elle peut ainsi obtenir quel-
que argent comptant ; en sorte qu'en convoitant un j3eu de leurs
richesses, elle crée, sans scrupule, des difficultés cent fois plus
lourdes, dans l'avenir. C'est ce que l'on appelle recevoir dans le
dépôt intérieur et emmagasiner dans l'extérieur. Les gens de ce
temps ne peuvent-ils pas distinguer entre le profil et le mal.
3l\0 MASSACRE DE TIEX-TSIN
9. — Les proinoleurs de celle religion engagent de nombreux
diseurs de bonne avenlure et de physionomistes, hommes et fem-
mes, pour se rendre dans toutes les directions, afin de tirer dos
horoscopes et de révéler le sort, vantant et flattant outre niosure.
attirant complaisammcnt le peuple avec leurs paroles douces. Ils
ont aussi des gens qui cherchent à attirer, et qui emploient des
acteurs, des charlatans et toutes sortes d'individus afin de s'em-
parer des imprudents et ils détournent hommes et femmes et les
vendent aux barbares pervers. Dans les cas extrêmes, ils sont
amenés sur la cote où les pécheurs de biche-dc-mer * emploient
les hommes comme amorces ; par ces moyens ils s'assurent une
pèche abondante. Ceci est tout h fait méprisable.
10. — Les barbares pervers, vagabonds rehgieux, faisant du
commerce sous la j)rotection des traités, s'échappent par fraude
aux autorités impériales, lis ne peuvent pas être examinés aux
passes et aux barrières, ni arrêtés par les mandarins, quoique, au
fond de leurs misérables cœurs, ils soient vraiment en principe
avec les bandits sans loi. Ceux qui sont engagés pour répandrola
religion dans toutes les directions, sont seulement les espions de
ces voleurs. Maintenant, pendant que nous supportons leur per-
xersité hautaine, le poison s'échappera un beau matin, quand il
sera trop tard pour nous sauver nous-mêmes. On dit aussi que
les vagabonds religieux barbares pervers allèrent à Kinheou dans
le Chan-Toung, où ils détruisirent la tombe et le temple du Sagc^.
Les descendants du Sage étant très chagrinés, l'un d'eux sur-
nommé Maon, prit le commandement d'un corps de troupes
volontaires, les expulsa et les tua ; depuis lors ils n'ont ps osé
entrer dans la région. Hélas î si les discours de Jésus sont répan-
dus, et les doctrines du Sage Gonfucius ne sont pas pratiquées,
quel genre de monde deviendra celui-ci ? Que chacun de nous,
lettrés, fermiers, artisans et marchands, tire l'épée pour la ven-
geance commune. Si quelques-uns refusent cordialement de se
coaliser, ils sont alors pareils à ces êtres étranges. »
VOYAGE DE M. DE ROCHECHOl ART, CHA?Î-SI
Préludant à son voyage dans le Yang-tseu, M. de Rochc-
I. Haï san, Bicho de mar, holothurin.
a. Gonfucius.
•
AFFAinCS DU MANG--NAN 34 f
choiiarl*, accompagné de M. G. Devéria, interprète, de
plusieurs personnes appartenant à la Légation de France et
de M, Lépissier, professeur au T'oung Wen Kouan, quittait
Péking le 17 juin 1869, pour se rendre dans le Chan-Si
par Suen-Houa fou, Kalgan, Si-wan-tze, visiter la mission des
franciscains italiens; il faillit être assassiné à Taï-youen-fou,
capitale de la province. 11 rentra à Péking par le Tché-li.
« Ce petit voyage, écrivait M. de Hochcchouart, de Péking, le
16 avril 1869, avait plusieurs buts : 1° de pouvoir renseigner
exactement Votre Excellence sur la véritable situation de nos
missionnaires dans Tintéricur; a** de \oir quel degré de foi ou
devait ajouter à leurs plaintes qu'on pourrait croire exagérées, si
elles n'étaient aussi générales ; 3** prendre sur Télat commercial
tous les renseignements capables d'intéresser notre commerce;
4^ de faire tomber par ma présence les bruits absurdes que les
mandarins de bas élage font courir sur Tépoque prochaine de
notre expulsion de la Chine ; 5° enfin, terminer toutes les affaires
pendantes dans ces provinces car je savais par expérience qu'il
sutlisait de demander mon passeport pour celle excursion pour
que des ordres partis de Péking ordonnent de satisfaire h toutes
les réclamations des missionnaires se trouvant sur mon passage.
Ce voyage n'a été ni sans fatigue ni même sans danger.
AFFAIKES nu RIANG-.NAN
Les Pères Seckinger ^ et Ilcude -' malgré de grandes diffi-
1. Rochechouart, comte de, Louis 'Jules-Emilien, dit Julien, at-
taché libre k Téhéran (5 avril 18G0); secrétaire de 3<^ clause à Téhéran,
25 octobre i86a; à Péking, 3 doc, 1866; de a^ classe, à Péking,
3i déc. 1867; chevalier delà Légion d'honneur, i5 aoiU i868; secrétaire
de !*"• classe à Péking, 12 déc. 1872; placé hors cadre et nommé agent
tit consul général à Belgrade, 30 avril r877; ministre plénipotentiaire de
2« classe à Haïti, 16 novembre 1877; mort de la fièvre jaune à Port-au-
Prince, le i3 mai 1879. h l'âge de 48 ans.
2. Seckinger, Joseph, né à La Chapelle (Haut-Rhin), 9 septembre
1829; entré dans la'Gompagnie de Jésus, 19 avril i853 ; arrivé en Chine,
20 juillet i86ï ; mort h Wou Hou, 11 novemhre 1890.
3. Heude, Pierre, né le a5 juin i836; entré dans la Compagnie de
Jésus, i novembre i856 ; arrivé en Chine, 9 janvier 1868.
3ia MVSSACRE DE TIEN-TSIN
cultes, avaient réussi à établir en septembre 1869 une mis-
sion dans le Ngan-houei, à Mgan-king, capitale de la province,
lorsque le mercredi 3 novembre 1869, leur résidence fui
pillée aiiisi que celle, voisine, de Kien-tée*.
Le chargé d'affaires de France, lecomtedeRocfaechouarl,
prévenu, accompagné de M. de Bacourt, secrétaire delà léga-
tion, le comte Méjan, consul général à Chang-Haï et de
M. Dillon, interprète, remonta le Kiang avec la frégate
Vénus^ commandant Maudet, battant pavillon de Tamiral de
Cornulier, la corvette Dupleijr^ le Coëtlogon et la canonnière
Scorpion ; le 29 décembre, il obtenait satisfaction des auto-
rités de Nanking et une proclamation du vice-roi devait être
affichée dans les villes principales ÇFoii Tchéou et Hieri^ du
Ngan-Houci et du Kiang-Sou :
« Le grand en\oyé, superintendant du commerce avec les Eu-
ropéens, vice-roi des doux Kiang, Ma, pour le faire savoir à
tous î
D'après le treizième article du traité conclu avec la France,
la religion du Seigneur du Ciel a pour fondement d'exhorter les
hommes à ce qui est bien. Tout chrétien doit obtenir protection
et j)0ur sa personne et pour sa famille (c'est-à-dire a le droit de
\ivre en paix). Ils peuvent se réunir pour adorer Dieu, pour
prier, etc., comme il leur plaît. Les mandarins des différentes
villes doivent traiter avec bienveillance et protéger efficacement
les prédicateurs de la religion. Tout Chinois qui veut croire et
pratiquer la religion du Seigneur du Ciel et qui observe les lois
de l'Empire, ne peut en aucune manière en être empêché, ni
pour cela subir des dommages.
Tous les édits, qui jusqu'à ce jour, ont été publiés, attenta-
toires à la liberté de la religion, doivent être détruits quelque
part qu'ils se trouvent.
Dans le sixième paragi*aphe du second traité, il est déclaré que
les missionnaires français peuvent, dans toutes les provinces,
louer et acheter des terrains pour y bâtir des églises", etc. Il est
I. Kien-téo h'ien, au S. de Ngan-King, dépend de Tchéou tchéou
fou, près du Kiang-Si. — Voir les Missions catk., HT, p. a6î).
..---
AFFAIRES DU KIANG^>'AN 3^3
prouvé, après d'exactes recherches» que les chrétiens qui suivent
la religion du Seigneur du Ciel, demeurent bons citoyens, et la
doctrine que celte religion professe enseigne expressément aux
hommes à respecter TEmpcreur cl à observer les lois. C'est pour-
quoi il faut aimer et protéger les chrétiens comme les autres
sujets de TEmpire, et montrer à tous les mêmes sentiments d'af-
fection.
Déjà le Tsoung-Ii Yamen avait demandé à l'Empereur d'or-
donner à tous les vice-rois et à tous les fou-taï de veiller à ce que
tous les mandarins locaux de leur juridiction traitassent avec
justice et expédiassent avec promptitude toutes les causes concer-
nant les chrétiens, leur recommandant bien de ne pas les négli-
ger ni faire traîner en longueur, dans le but de les opprimer et
de leur causer des torts. Tout ceci est connu dans les tribunaux :
c'est ainsi que l'on doit régler ces aiïaires.
Mais voilà que depuis quelque temps, des lettrés, des gens du
peuple, font parfois opposition ou excitent des troubles, afin
d'empêcher les missionnaires de disposer des terrains nécessaires
à la construction des temples, etc. ; ils soulèvent la multitude et
commettent des désordres. Ce sont des faits. Quoique, à plusieurs
reprises, les vice-rois et les fou-taï aient sévèrement imposé aux
mandarins des villes de faire rechercher, saisir et punir les cou-
pables, on n'a pas toujours pu le faire de la môme manière et
avec la diligence convenable. C'est ce dont se plaint l'illustre mi-
nistre de France, Lou ^ el ce qu'il demande à régler.
A l'avenir donc, il faut que chrétiens et paiens vivent toujours
en bonne intelligence ; animés de bons sentiments les uns vis-à-
vis des autres. C'est ce que nous notifions à tous par cet édit.
C'est pourquoi, nous ordonnons à tous ceux, quels qu'ils soient,
qui sont soumis à notre autorité, militaires ou civils, de ne pas
l'oublier. Sachez tous que les traités permettent de propager el
d'embrasser la religion du Ciel ; et ceux qui ne veulent pas, on
ne les force pas. 11 est par conséquent absolument défendu d'y
mettre obstacle sans raison et d'exciter des troubles.
Les missionnaires viennent d'Europe avec la volonté intime
d'exhorter les hommes à la vertu : c'est un motif de les recevoir
avec une bienveillance d'autant plus grande.
A partir de ce présent édit, observez le traité, et n'osez pas,
1. Hochcchouart.
344 MASSACRE DE TIEN-TSIN
on disant oui cxléricurement, dire non en secret. Que si des
desordres de ce genre se représentent encore, la sévéritc des lois
de l'Empire sera appliquée aux transgresseurs qui s*y soustrai-
ront difficilement. Craignez dVn faire Tépreuve î Que tous et
chacun obéissent avec respect à cet ordre ! Qu'ils le connaissent I
C'est l'édit.
La 8" année de T'oung-tché, le aô* jour de la 1 1* lune *.
VOYA(iE DE M. DE ROCIlECHOl ART, 187O
Afin de régler toutes les questions en litige, le charge
(raffaires de France se décida à se rendre lui-même sur les
lieux; il prévint le prince Koung de sa résolution par une
lettre du 29 octobre 1 8G9 ; il était à Chang-Uaï le i*^' décembre.
Le 3i décembre, M. de Rochechouart partait de Nan-
king, avec le Coetlogon et le Scorpion^ commandant de la
Jaillc, pour Ngan-king, Kieou-kiang et Han-kéou ; là, il reçut
imc dépêche de Li lloung-tchang, vice- roi des deux Hou,
afllrmant que les affaires du Sc-tch'ouen (Yeou-yang et
Tscn-y) étaient réglées grâce à nos agents, M. Dillon et
M. Guéneau (Han-Kéou), et le chargé d'affaires renonçant à
poursuivre plus loin surlcKiang, repartit le sîg janvier 1870,
pour Péking par la voie du Chan-Si. V son arrivée a Péking
(9 mars 1870) M. de Rochechouart proposa la création
d'un poste consulaire à Tchoung-King. On a prétendu que
le voyage du chargé d'affaires de France dans le ^ang-tscu
avait surexcité les esprits et qu'il n'avait pas été étranger au
soulèvement de juin 1870. Dans tous les cas, ks fonction-
naires mirent la plus mauvaise grâce à exécuter leurs pro-
messes. La corvette française le Coëllogon^ commandant
Régnaultde Prémesnil, mouilla à Ngan-king le 19 mars 1870,
et fit cesser leurs hésitations.
1. Missions catholiques, III, p. 94.
-#-ȕ-
AFFAIHES DC TCIIÉ-LI 3^5
AFFAIRES DU TCHE-U
Dans le Pe Tché-li oriental, à Hien-Hien, le P. Leboucq ^
faillit être tué en février 1868 par les rebelles, en mai par
les soldats impériaux, et enfin au mois d'août par la fièvre
typhoïde ! A la suite de rallaque dont ce missionnaire fut
1 objet, Tch'oung Ileou publia la proclamation suivante :
« Dans le district de Hien-Iiicn, pendant la quatrième lune,
Wang Tai-cheng, et autres gardes mobiles de Tarmée Tché,
arrêtèrent et pillèrent plusieurs voitures. De L\ une rixe et ses
consocjuenccs. Le P. Leboucq, missionnaire catbolique, fut
blessé, ainsi que deux de ses suivants. Dès lors, je Ils amener à
Tien-Tsin, pour y être jugés par le tribunal de préfecture, les
auteurs du brigandage et de Tatten lai, savoir: Wang Tai-cheng,
Wang ïuei-eul. et Tollicier Wang Wam-cheng coupable de
n'avoir pas arrêté le désordre de ses soldats.
« W'ang Tai-clicng a été condamné à la peine capitale, con-
formément à la loi concernant le vol à main armée. Mais alors,
le P. Leboucq et ses collègues, ont prié Son Exe. le ministre de
France, résidant à Péking, d'intercéder auprès du ïsoung-li
Yamen, afin qu'une commutation de peine soit accordée. J'ai
donc très humblement soumis ces circonstances à l'Empereur
([ui a jugé à propos de les renvoyer à l'examen du ministre de
la justice; il en résulte que Wang Tai-cheng sera déporté au
plus loin et que l'oflicier Wang Wain-cheng sera dégradé. Tel
est l'arrêt qu'a daigné ratifier l'Empereur.
Le P. Leboucq, missionnaire français, prêche sa religion en
Chine depuis longues années. Sa droiture, sa sollicitude pour
chacun sont en grande réputation. Il nous a prêté ses bons
offices, lors d'une expédition contre les brigands qui infestaient
les provinces du Tché-li et du Chan-Toung, pendant la pre-
mière année du règne actuel, et souvent il a donné des preuves
de son courage et de ses mérites. Aussi, l'Empereur, pour lui
I. Leboucq, Prosper, né à La Bellicrc (Orne), i*^»" janvier 1828;
entré dans la Compagnie de Jésus, 9 août 1867 ; arrivé eu Chine, 9/1 juin
1859; rentré en Europe; cure près de Lyon.
• i -^^
346 MASSACRE DE TIEN-TSIX
manifester sa satisfaction, lui accorda-t-il la décoration de FÉ-
toile et de la Perle. Les chrétiens chinois et étrangers, qui pra-
tiquent fidèlement leur religion, font le bien.
Je m'empresse de publier tout ce qui précède, aûn que vous
tous, gens du peuple et soldats, etc., sachiez à quoi vous en
tenir.
Vous devez en paix faire votre devoir, et si quelqu'un d'entre
vous vent suivre la religion catholique du Maître du Ciel, vous
devez avec lui, vous donner mutuellement de bons conseils;
\ous devez volontiers vous entendre et vous prêter mutuellement
assistance ; enfin, n'avoir qu'un même cœur pour faire le bien.
Tel est le but de cette proclamation qui sera affichée à Hien-
llien, devant le tribunal, dans le faubourg Sud, et à ïchang-
Kia-tchouang.
Obéissez en tremblant * î
Malgré la proclamation de Tch'oung Heou, rétablissement
de Kouang ping fou fut saccagé le 18 mai 1869 ; la légation
de France prévenue, avertit Tseng Kouo-fan qui envoya à
Kouang ping fou un fonctionnaire chargé de punir les cou-
pables dont le principal, un bachelier militaire, Wei Tchang-
king fut arrêté, dégradé, obligé de replacer une croix à la
place de celle qu'il avait abattue cl de payer cent taëls d'ar-
gent de donmiages-i nié rets.
1. Missions catfioliffues. Il, p. 16/4.
- -î^^JL-f ^--7^ '
V »
CHAPITRE XXIV
LE MASSACRE DE TIEN-TSIN
(Suite)
LA VILLE DE TIEN-TS1>
Tien-Tsîn, Tune des villes les plus considérables de la
Chine, est située sur la rive droite du Pci-lio, à son confluent
avec le Grand-Canal ou Yun-ho. On peut considérer Tien-Tsin
comme le port de Péking, et Ta kou, à Tembouchure du
Pei-ho, comme le port de Tien-Tsin.
Jusqu'en 1782, Tien-Tsin n'était qu'une station militaire,
destinée à proléger le trafic de la rivière, mais depuis celts
époque, elle a été élevée au rang de préfecture (/b//). La ville
forme un quadrilatère, entouré de murailles ; sur la même
rive du Pei-ho, au-dessous de l'enceinte murée se trouve
Tseu Tchou Lin, le quartier étranger, qui comprenait deux
concessions, l'une française, plus rapprochée de la ville,
l'autre anglaise : depuis, une concession allemande s'est
juxtaposée à la concession anglaise.
De l'autre côté du Pei-ho, se trouvaient d'immenses mon-
tagnes de sel et c'est là qu'aujourd'hui, aboutit le chemin de
fer. Le consulat de France, reconstruit depuis à Tseu Tchou
Lin, était installé dans un ancien pavillon impérial sur la rive
droite du Pei-ho, au delà du Grand-Canal. A côté, on avait
commencé à construire au printemps de 1869 ^^^^ église
ogivale à trois nefs, qui, quoique inachevée, avait été lixréc
3^8 MASSACRE DE T1EN-TSL\
a\i culte le 8 décembre de la même année sons le vocable de
N.-D. des Victoires. C'est cette église qui commandait en
quelque sorte le Pei-ho, lequel après une courbe très
prononcée, reçoit le Grand Canal et descend en droite ligne
devant le monument, qui fut déliiiite Tannée suivante.
Tien-Tsin, conmie nous Tavons dit plus haut, avait été
ouvert au commerce étranger, en 1861. Sa population indi-
gène est estimée h i 000000 d'habitants (1899).
PUODROMES
Dès le commencement du mois de juin, de sinistres
rumeurs couraient la ville et excitaient les esprits déjà aigris
par une longue sécheresse. On parlait de nombreux enlève-
ments d'enfants, on disait que trente à quarante coi^ps de
nouveau-nés avaient été trouvés dans les cimetières de la rive
orientale du fleuve ; et que les pauvres petits êtres avcinl été
tués, leurs yeux et leur cœur avaient été arrachés pour en
fabriquer des médicaments. Ces dernières imputations étaient
naturellement fausses, ainsi que le reconnut plus laixl Tseng
Kouo-fan, mais il y avait malheureusement quelque chose
de vrai dans renlèvement d'enfants *.
Le 6 juin, on avait arrêté deux Chinois, Tchang Tchouen
et Kouo kouei, qui avaient enlevé le jeune Li Ta-yang, après
lui avoir administré des drogues. Deux autres Kouei- tseii
i. Voir sur le massacre :
— China, n'» i (1871). Papers relaiingto thc Massacre of Euro-
penns at Tientsin on the 3ist June, 1870. — Presented..., 1871.
London, in-fol. [C. — ^248.]
— i\otcs sur le massacre de Tien-isin, par le D*" Ch. E. Martin.
(^Rev. de l'EJirtréme- Orient, H, pp. 89 et seq.)
Le D»* Martin était médecin de la légation de France depuis l'arrivée
à Pé-king du comte Lallcmand.
— Bibliotheca Sinica, col. laatj-iaGo, ao3o.
PRODROMES 3/49
(voleurs d'enfants) avaient été également pris par le tipao *
de Yang feng-t'oun et exécutés sans jugement. Enfin le
samedi 18 juin, un Wou Lan-tchen, jeune homme de dix-
neuf ans, né à Ning Tcliin h'ien,fils de Wou ïsoun, ayant
volé un enfant nommé Li So, fut arrêté à Fao houa Kéou et
envoyé au magistrat de Tien-Tsin, auquel il expliqua qu'il
était en rapport avec Wang San, portier de la cathédrale et
autres catholiques auxquels il vendait les enfants.
Il est malheureusement assez probable que le zèle de subal-
ternes stimulé trop souvent par l 'appât de petites sommes de
monnaie faisait rechercher, à Tinsu des Sœurs, des enfants
pour r Asile de la Sainte-Enfance. Le but humanitaire pour-
suivi avec un grand désintéressement par les Sœurs de Saint-
Vincent de Paul sous l'empire d'une foi ardente ne peut
être facilement compris par des gens peu cultivés, prévenus
déjà contre les étrangers par les fonctionnaires. Les Sœurs
d'ailleurs ne voyaient pas le danger et quelques jours avant
la catastrophe, se déclarèrent pleinement rassurées malgré
les bruits alarmants qui circulaient dans la ville.
Ce même jour (18 juin), il y avait réunion des lettrés
dans le y amen du temple de Confucius, à la suite de laquelle
les écoles indigènes étaient fermées et le tché-fou, nommé
par Tseng Kouo-fan et arrivé depuis peu de temps, lançait une
proclamation qui, par ses allusions à l'enlèvement des enfants,
excitait, au lieu de la calmer, l'agitation populaire. La foule,
en témoignage de gratitude de cette manifestation, offrit
au magistrat une ombrelle de « dix mille noms » (w^/i min
san) et une tablette du « Buddha >ivant de Dix mille
Familles. » Le massacre des étrangers qui devait avoir lieu
le jour même, était retardé.
Si l'on songe que les corporations de pompiers ainsi que
I. Chef de la population, choisi tantôt par les fonctionnaires locaux»
tanlAt par les habitants.
4 :. V
35o MASSACRE DE TIEX-TSIX
les volontaires (^f-min). jadis organisés pour repousser les
T'ai P'iug, qui prirent une part active aux évéoenicnts, avaient
à leur l(^lc des lellrés, on ne peut douter de la coraplicilc
des magislrals de Tien-Tsin. et en particulier du tché-fou et
du Iché-hien.
Le 19, le surintendant du commerce, Tch'oung Heou,
faisait un rap|)ort dans lequel il rappelait que le 4 du mois,
il avait déjà dénoncé les voleurs d'enfants et il annonçait
Tarrestadon de Won Lan-tchen ; le même jour, le médecin
anglais, le D' Frazer, était attaqué dans la ville indigène par
la populace et n'échappait que '^rXce à la rapidité de son
cheval.
La situation était donc fort alarmante. Aucune canonnière
ne se trouvait dans le {X)rt, et le mardi matin, ai, le
dernier vapeur de commerce, le Dragon, levait Tancre pour
Chang-Haï. Le consul intérimaire anglais, W. H. Lay *,
écrivait à rofficier supérieur de la marine anglaise à Tché-
fou et à M. AA ade à Péking pour réclamer l'envoi d'un bateau
de guerre. Quelques heures plus tard, Lay écrivait à Wade
pour annoncer que ses pires craintes étaient réalisées, et dans
son trouble, il oublia d'expédier la lettre.
D'un autre côté, notre consul, M. Henri Fontanier*, écri-
vait au comte de Rochechouart, notre chargé d'aflaiies à
Peking, la lettre suivante pour exposer la situation ;
I. Lay, lyUliam Hyde, mort 6 août 1876; il> avait été nommé élève
inicrprote, 22 février i854; et consul à Tché-fou, u janvier 1872.
a. Fonlaiiicr, Henri-Victor, né à Paris en septembre i83o ; accom-
pagna en i8/t6 son père, consul h Singapore, et en i853 à Sainte-Marthe;
chargé provisoirement de la chancellerie de Sainte -Marthe; correspondant
du Muséum d'histoire naturelle ; élève-interprète en Chine, a8 juillet
i855; chargé des fonctions d'interprète de la commission franco-an-
glaise à Canton, en 1860; premier interprète intérimaire de la légation
de Péking, 2 juin i863 ; interprète-chancelier de la légation de Péking.
8 mars i865; chargé de la gérance du consulat de Tien-Tsin, 11 janvier
i8(hj ; consul de a'" classe, 3 février 1869.
LETTRE DE M. FONTAMER 35 1
LETTRE DE M. FONTAMER, 21 Jll?i 187O
Ïicn-Tsin, le 21 juin 1870.
M. LE Comte,
Noire petite \ille deTien-Tsin, d'ordinaire si tranquille, vient
d'être troublée depuis quelques jours par des cris et des attrou-
pements aux environs de rétablissement des Sœurs de Charité et
du Consulat. On accusait les Sœurs d'arracher les yeux aux en-
fants ; de plus hardis déterraient les morts provenant de leur
hôpital. Enfm le Tao-taï vint me présenter la déposition de plu-
sieurs témoins déclarant avoir été victimes des recruteurs de
petits enfants employés par nos missionnaires. Je nVus pas de
peine à lui démontrer que tous ces bruits étaient l'œuvre de la
malveillance; mais le Tao-taï s'étant présenté ofTicieusemenl, je
lui promis, sur sa demande réitérée, de veiller à ce que nos
Soeurs de Charité n'employassent désormais que des individus
d'une moralité éprouvée.
Quelques heures après (le 19) le Tché-h'ien se présentait au
Consulat accompagné d'un délégué de Tch'oung-Hêou dans l'in-
tention de provoquer, séance tenante, une enquête officielle au
domicile des Sœurs et des Missionnaires Lazaristes. Mais comme
il commit la maladresse de s'emporter, et même de me menacer
du ressentiment de la population, en paraissant vouloir exiger
de moi ce que ses Supérieurs avaient laissé quelques heures au-
paravant entièrement à mon appréciation, j'en profitai pour
rompre l'entretien, en rappelant au Tché-h'ien ([ue c'était seu-
lement avec l'Intendant des trois Ports du nord que j'entendais
continuer cette affaire, mais que je ne le rendais pas moins res-
ponsable des conséquences des troubles dont il semblait me me-
nacer, car j'étais persuadé qu'il en était seul l'instigateur.
Je priais le délégué de Tch'oung Hcou d'informer son Excel-
lence du résultat de mon entrevue avec le Tché-h'ien, en
attendant que j'allasse moi-même lui porter une plainte contre
la conduite peu convenable de ce Magistrat. J'eus le plaisir de
recevoir la visite de Tch'oung IIcou le lendemain. 11 me parla en
fort mauvais termes du Tché-h'ien, jLout en essayant de l'excu-
ser. 11 se plaignit du peu de cas que les autorités locales avaient
35a ' MASSACRE DE TIEX-TSIN
fait de ses observations quand il avait essayé de démentir les
faux bruits répandus contre nos missionnaires. s*étant finalement
trouvé dans l'obligation de les laisser faire une démarche à
laquelle il avait refusé de se joindre, ce qui lui valut de nou-
veau l'épitlièle de « bras droit des Européens ».
Co petit incident, qui aurait pu prendre une mauvaise tour-
nure sans l'intervention de ïch'oung Ileou, parait aujourd'hui à
peu près terminé: Tch'oungHeou m'ayanten outre promis d'ici
à quelques jours de publier une petite proclamation pour apaiser
les esprits. »
Incident à peu près terminé ! Quelle illusion, quand les
niimUes de la vie de l'infortuné consul sont comptées et que
dans peu d'instants aura lieu une des plus terribles tragédies
qui aient laissé leur marque sanglante dans rhisloire de nos
relations avec rExtréme-Orient.
MASSACRE DE TIEN-TSIN, 21 JUIN 187O
A rheure même à laquelle M. Fontanier écrivait sa lettre
(dix heures du matin), les gongs retentissaient et le tché-fou
se présentait à la porte de la catliédrale pour réclamer Wang
San \ Il étiût accompagné du tao-taï et d'un autre fonction-
naire; à trois reprises, les fonctionnaires réclamèrent vaine-
ment le portier ; « la foule devient turbulente, enfin les enfants
jettent des pierres dans la porte et finissent par casser une
fenêtre. Cinq Chinois vont chez le consul, la porte à côté,
pour se plaindre; cl cehii-ci considère immédiatement les
circonstances comme étant de la plus dangereuse nature.
C'est pourquoi le consul, M. Fontanier, se rendit au yamen
du gouverneur, accompagné par son chancelier, M. Simon
et bientôt suivi par M. A. Coutris. Tciroung Heou promit
I. Wang San n avait que 20 ans, ce qui parait diminuer sa responsa-
bilité.
MASSACRE DE TIEN-TSIN, 31 JUIN iSyO 353
(l'envoyer inmicdiatenicnt des mandarins |)our calmer la
foule, mais il devait envoyer chercher d'abord les mandarins.
Le consul, devenant de plus en plus impatient, de gros mots
furent dits ; M. Fontanîer lira son épée et en frappa la
table. Tch^oung Ileou essaya de le calmer; mais le consul
de France dit qu'il avait déjà entendu la foule demander sa
>ie et que sûrement Tch'oung Ileou mourrait le premier.
Après avoir parlé, il tira deux balles de revolver sur Tciroung
lieou, mais elles passèrent près du bras droit du gouverneur
sans le blesser. Plusieurs petits mandarins s'interposèrent et
poussèrent le consul jusqu'à la porte, mais le premier de
ceux qui le suivaient, reçut un grand coup de sabre à travers
la figure. A la fin M. Fonlanler désira quitter le y amen,
M. Simon brandissant son épée, pour faire place devant lui.
Juste sur le seuil, ils rencontrèrent le magistrat de Tien-Tsin,
qui entrait. De grands mots furent encore dits et M. Fon-
tanier recul de nouveau le conseil de ne pas se mettre en
colère; mais en réponse, M. Fontanier lui tira un coup do
revolver, le manqua, frappant le domestique du magistrat à la
léle, et le tuant instantanément. M. Simon tira immédiatement
deux fois dans la foule, et fut alors attaqué furieusement par
la populace, et sous les yeux du consul, fut tué d'une manière
atroce; son ventre étant ouvert, etc. Le moment après, le
consul lui-même était renversé et assassiné. Les deux cadavres
furent jetés dans le fleuve*. »
Ce qui nVmpêcha pas Tch'oung Ileou de déclarer à
M. Lay que le corps de M. Fontanier était resté dans son
>amen; le négociant Coutris ayant réussi à se cacher chez
Tch'oung Heou, put sortir le lendemain sain et sauf. Pendant
ce temps, la mission des Lazaristes était pillée et brûlée ; le
P. Chevrier * et le prêtre canlonais Vincent Hou étaient
1. Version chinoise. — A comparer avec la disposition de M. Coulris
{f.e /'/•o^r^s, Shanghaï, i8 avril 1871). .
2. Claude- Marie Chevrier, ne à Saiul-Sjmphorien-de Lay (diocèse de
CoRDiER. I. — aij
I
l
:
m
r
354 MASSACRE DR TIEN-TSIN
assassinés ainsi que Tinterprète Thomassin et sa feinme. Le
pauvre M. Thomassin rentrait du congé quMl avait pris en
France pour se marier et allait rejoindre son po&te à
Péking\ Sa mauvaise chance Tavait fait descendre au
consulat de Tien-Tsin le jour même du massacre; son
compagnon de voyage depuis Marseille, M. FernandScherzerS
avait échappé au même sort en s'attardant k Chang-Haï. Ce-
pendant, de la paille était enlassée dans la cathédrale; de
nombreux chrétiens y étaient enfermés, et en peu de minutes,
on vit de longues flammes s'élever vers le ciel, anéantissant
un des plus beaux édifices chrétiens de rExtrême-Orient. La
foule passa alors* le pont aux cris de : « Tuez d'abord les
Français et ensuite les autres étrangers. » Le tocsin reten-
tissait, les gongs résonnaient, la populace hurlait, bientôt les
malheureuses Sœurs étaient la proie de ces hordes de bêtes
féroces \
Lyon), 19 août 1830; servit dans la nnarine militaire; entra en i85o au
séminaire de Lyon ; curé de Lamhessa (province de Constantine) ; entra
au séminaire de Saint Lazare en novembre i858 ; partit |)our la Mongolie,
août 1869 ; puis passa à Tien-Tsin.
1. Thomassin, Ëd., élève interprète en Chine, a3 juillet i86a ; inler-
[irèle-chancelier du consulat de France à Ning-Po, 8 mars i865; ioler
prèle-chancelier de la légation de France à Péking, 26 février 1870.
2. Scherzer, Fernand-Geor^es-Francis, élève interprèle à Péking,
10 mars 1870; inlerprète-chanoelicr, 1878; du consulat de Han Kéou,
i4 septembre 1876; chargé de la gérance du consulat de Canton, mar»
1879; interprèle-chancelier du consulat de Tien-Tsin, 19 avril 1879;
interprète du consulat de ChangHaï, 6 mars i88o; vice-consul de i'^''
classe à Han Kéou, 21 février 1882 ; consul de 2<^ classe à Canton, i*'
mai 1884 ; membre de la délégation française h la Commission de déli-
mitation franco-chinoise, i/^aoûl i885 : chevalier de la Légion d'honneur,
28 décembre i885; mort le i5 mars 1886, dans la mer Rouge, à bord
du Djemnaht à l'âge de 36 ans.
3. L'établissement des Sœurs était dans les faubourgs, juste en dehors
de la porte de l'Est ; on prétend que pour préserver de l*incendie les
maisons indigènes environnantes, leurs toits avaient été recouverts de
feutre mouillé ; la veille du massacre, les rues voisines avaient été barri-
cadées pour que nul étranger ne pût échapper.
MASSACRE DE TIEN-TSIN, 31 JUIN 187O 355
Un négociant français, M. Challcraaison, qui demeurait
près du consulat, fut également tué et quand son corps fut
retrouvé, les yeux avaient été arrachés et les restes étaient
méconnaissables. Sa femme, qui avait réussi à s'échapper,
avait été cachée dans une j>etite maison par les femmes; le
soir, la pauvre créature, voulant rentrer dans sa maison et la
trouvant abandonnée, essaya de regagner son refuge, mais se
trompant de porte, fut reconnue comme Française et mise à
mort.
L'abbé Lemonnier, procureur des Missions étrangères,
écrit de Chang-Haï, à la date du 6 juillet 1870 :
« Plus horribles encore sont les détails : Le consul de
France a eu la tête et le visage littéralement labourés de
blessures, et la poitrine transpercée à coups de lances ;
M. Simon a été mutilé au point d'être méconnaissable ;
M. Thomassin, affreusement entaillé à la tète, au visage,
et par tout le corps, a eu le ventre entr'ouvert; sa femme
a été assommée à coups de massue ; M . Tabbé Chevrier a eu
le crâne fracassé, la poitrine et le ventre ouverts. Des Sœurs
de Saint-Vincent-de-Paul, cinq ont été mises à mort de la
manière la plus barbare qu'il soit possible d'imaginer :
vivantes, on leur a arraché les yeux, on leur a coupé les
seins, on leur a fait subir les derniers outrages ; les quatre
autres ont été brûlées vives, et leurs restes, retrouvés dans
les cendres, n'étaient plus qu'un hideux amas de chairs
carbonisées. Les cadavres de toutes les victimes portent les
mêmes traces de barbarie \ »
De l'autre côté du Pei-ho, les négociants russes, Bassov et
Protopo{X)v et la femme de celui-ci, sœur de M. Startzov,
furent assassinés.
A cinq heures, on battait les gongs, les pompiers ralliaient
leurs chefs, regagnaient leurs demeures, détruisant en roule
1. Missions catholiques, lU, 281.
I
356 MASSACRE DE TIEN-TSIN
huit chapelles ' anglaises et américaines, et prenaient tran-
quillement le repos que prend généralement le bon ouvrier
après une journée de grand travail. La nuit tombait sur les
dernières lueurs de Tincendie ; les vingt cadavres que
charriait le fleuve criaient vengeance.
Ils ne l'obtinrent jamais.
Deux jours plus tard (2.3 juin), on retrouvait sur le bord
du fleuve, M. et M*"'* Protopopov, complètement dépouillés
de leurs vêtements; M. Fontanicr, abominablement mutilé,
n'ayant plus que ses bottines et ses bas, fut repêché ensuite.
Un peu plus tard, ïch'oung Ileou envoyait encore cinq
corps : M. (le seul cadavre intact) et M'"" Thomassin, la
pauvre femme semblait dormir ; elle portait une terrible bles-
sure derrière la tête qui avait dô amener la mort instantané-
ment ; M. Simon à peine reconnaissable, le P. Chevrier, dont
la figure ét^il intacte et le prêtre chinois. Les corps furent
placés dans des cercueils numérotés. Des malheureuses Sœurs,
on ne recueillit que des ossements calcinés.
11 y eut en réalité ili\v religieuses de Saint-Vincent-de-
Paul massacrées le 2 1 juin :
\ oici leurs noms : la sœur supérieure Marie-Thérèse
Mar(|uet, née en Belgique, àgôe de quarante-six ans; les
sœurs Marie-Séraphine Clavelin *, née en France, âgée de
quarante huit ans ; Marie-Pauline Viollet, née en France,
âgée de trente-neuf ans ; Marie- Anne Pavillon, née en France,
âgée de ([uarante-sept ans; Amélie-Caroline Legras, née en
France, âgée de trente-six ans; Adélaïde-Marie-Angélique
Lenn, née en France, âgée de trente-huit ans; Marie-Clorinde
Andreoni, née en Toscane, âgée de trente-quatre ans; Alice
1. ï. es plus imporlaiitos étaient : l'East Gâte Chapcl of the London
Missionary Society et celle de 1* American Board, dans l'intériour de la
ville, le plus vaste des établissements protestants.
2. Sœur du P Stanislas Clavelin, S. .1., raort à Cliang-Haï, 9 juin
i86a.
RL'INK» ET TOMBEAUX 357
O'SuUivan*, née en Irlande, âgée de trente-quatre ans ; Marie-
Joseph Adam, née en Belgique, âgée de trente-quatre ans ;
cl Marie-Anne-Noémi Tillet, née en France, âgée de quarante-
quatre ans*. »
H est probable que les concessions étrang{»res, Tseu Irhou
Lin, eussent été attaquées à leur tour, si les Chinois n'a\ aient
su que les Européens étaient armés et prêts à les recevoir.
La pluie ne larda pas aussi à calmer Tardeur des massacreurs.
Seuls de tous les Français de Tien-Tsin, le négociant A.
Coulris, et MM. Lefebvre et Imbert, des Douanes, et les
deux frères Borel, associés de M. Sandri (alors dans le
Chan loung), échappèrent au massacre. L'agitation fut d'ail-
leurs soigneusement entretenue par de fausses nouvelles,
la mise en vente d'éventails représentant Tincendie de la
cathédrale et les massacres, etc.
HUILES ET TOMBEAUX
Je suis passé à Tien-Tsin en octobre 1872 et en septembre
1875, me rendant à Péking; les ruines de la cathédrale pré-
sentaient toujours leur aspect lugubre, et Tenclos dans lequel
étaient renfermés les restes des victimes, était envahi j)ar les
herbes. Un voyageur anonyme qui visita Tien-Tsin cinq mois
I. Elle était populaire sous lo nom de sœur Louise.
« De nouvelles informations, rapportées jiar le New- York Freeman's
Journal du 37 août, nous apprenons que la sœur Louise O'Sullivan...
au moment du massacre, avait pu se réfugier chez un riche marchand de
la ville. Quatre heures après, étant sortie pour se rendre à rétablissement
de la mission, elle fut reconnue à ses souliers européens et arrêtée. Elle
souffrit les marnes tortures et subit les mêmes outrages que ses compagnes.
Son corps fut trouvé, doux jours après, dans la rivière. » {Missions ca-
tholiques, III, p. 3o2.) Elle était née à Clonmel, Irlande, le i «''* décembre
i836.
a. Hûbner, Promenade autour du monde, II, p. 349-35o; les noms
donnés dans les Missions catholiques, lll)p. 3oi-2, olTrent des variantes
dans les prénoms.
358 MA8SACRE DE TIEN-T8IN
après le massacre nous décrit ainsi l'apparence des ruines* :
«Cetleconslructionpa cathédrale] venait d'être récerament finie,
bâtie de solides briques et dans le style durable habituel des Ca-
tholiques romains. Les Chinois ont été très peines que cette impo-
sante construction soit encore debout, reproche continuel de leur
barbarie et de leurs futiles efforts pour la détruire. La croix qui
reposait sur un globe doré sur Tcntrée, étant facile à atteindre,
disparut rapidement, mais la croix dorée sur le sommet de la
tour reste encore debout comme emblème du christianisme que
ses ennemis cherchent a effacer. Les portes d'entrée portent les
marques de la grande violence qui a été employée. La cathédrale
et le Consulat sont situés là où était autrefois une résidence im-
périale, à la jonction du Grand Canal avec le Pei ho. Ici tous les
deux tournent à angles droits vers l'est, donnant la forme de la
lettre ï, la cathédrale au côté Nord et regardant le fleuve du
côté du pont de bateaux et commandant aussi, à droite et à
gauche, le Pei ho et le canal. La situation est la plus belle de
Tien-Tsin, et dans n'importe quelle direction et de chaque point
de vue, le panorama est grandiose. Les Chinois ont dû voir
longtemps avec envie sur ce site impérial s'élever un témoignage
des succès et de la puissance des armes françaises. Partie du bâti-
ment impérial, à la gauche de l'entrée, est demeurée intacte à
travers cette épreuve. Mais aucun vestige de construction reli-
gieuse ou politique qui pouvait être détruit, n'est resté debout.
Deux superbes tablettes de marbre couvertes par des pavillons
ont été aussi la proie de l'embrasement. Je ramassai quelques
feuilles calcinées d'une Bible française et latine, avec des notes
en latin, que j'aime à garder comme souvenirs de cette affreuse
calamité. Deux ou trois des piliers calcinés sur lesquels repose le
toit existent encore, entourés de solives cerclées de fer. L'inté-
rieur de la cathédrale est rempli des décombres du toit tombe-
Le père Chevrier et un prêtre chinois furent massacrés ici, ter-
riblement hachés et jetés ensuite dans la rivière. Les trois étages
et le toit de la principale tour et des deux de côté ont été aussi
incendiés, et la belle cloche.cn bronze fondue en France gît avec
sa suspension, brisée, ayant eu probablement son parcours change
dans sa chute par quelques chevrons non brûlés, quoiqu'il y ait
évidence qu'on ait éprouvé la qualité du mêlai. Il y avait là trois
fonctionnaires en activité qui aimablement nous montrèrent le
I. The Shanghai Evening Couriery a5 novembre 1870.
:/^* •
RUINES ET TOMBEAUX 35 9
Consulat; qui est voisin et nous indiquèrent les tombes des vic-
times. Ils s*enquirent ensuite de nos noms avec Tintenlion de
relater notre visite aux mandarins. Ici l'idée de désolation est mo-
difiée, l'enclos ayant été dégagé pour les funérailles des victimes.
Le Consulat est un amas de ruines, et la magnifique verandah
et le pavillon qui dominent le fleuve et qui lui donnaient le
nom très approprié de Wang hai leou ont aussi disparu. Ici sont
les grands monticules de briques, sous lesquels dorment les mar-
tyrs, circulaires en haut et plâtres par dessus avec de la chaux
bleue et dans Tordre suivant :
OUEST NORD
Père Chevrier
Prêtre indigène
Cinq Mf urs — quelques
08s«menls.
Consul Fontanier.
GDp
1 I I M. et
Thomftsain.
EST
Ruines du ConsuUt. ^
D
Madtme Thonuuuin.
Madame Challemaison.
IJm.
Simon.
Cat
hëdrale.
n
e
U
c
c
o
PREMEDITATION
Que Taflaire fut préméditée et que Tattenlat n'était pas
uniquement dirigé contre les Français et les catholiques,
il ne saurait y avoir de doute après les dépositions des
missionnaires protestants William N. Hall, Jonathan Lecs,
C. A. Stanley. Dès le i3 mai, le Rév. J. Lees revenant de
Pé-King constatait l'attitude hostile des habitants de Tien-
36o MASSACRE DE TIEN-TSIN
Tsin; plus tard il se plaignait à M. Lay de la proclamation
du Fou, et le consul anglais lui donnait Tavis de déposer
une réclamation officielle, ce qui fut fait le samedi i8 juin.
Le dimanche 19 juin, une démonstration était dirigée contre
la chapelle de la London Mission, située à la porte orientale
de la ville ; le Rév. Mr. Tumock et sa femme étaient, ailleurs,
assaillis à coups de pierres ; et dans une autre direction, comme
nous Tavons dit plus haut, le D'' Frazer ne devait le salut qu'à
la raj)idité de son cheval. On peut même ajouter que les Chi-
nois à ce moment désiraient la guerre.
Les vrais investigateurs du massacre et, partant les vrais
coupables, furent le Tché-fou, Tchang Kouang-tsao, et le
Tché-h'ien, Lieou Tié, deTien-Tsin, ainsi qu'un certain Tch'en
Kouo-jouei, originaire de Young- tch'êng dans le Hou-Pc.
Tch'ên, enrôlé par Houang K'ai pang, depuis commandant
les troupes du Kiang-Si, avçit servi sous les ordres de Sêng-
ko-lin-sin contre les rebelles du Chan-lounget il était général
de brigade. « C'était, dit le D*" Martin *, un homme intelligent
et énergique. Mahométan ' d'origine, il avait eu la pensée
d'embrasser la carrière monastique ; la doctrine bouddhique
l'attirait , il se fit bouddhiste, puis il déserta la secte et se fit
taoiste ; mais bientôt, fatigué du spectacle des rivalités et des
luttes perpétuelles entre les sectateurs de ces deux religions, il
abandonna la carrière et se jeta dans la politique. » Il avait
été disgracié lors du voyage de M . de Rochechouart dans le
Yang-tseu. On prétend qu'il avait ourdi une vaste conspiration
contre les étrangers qui devait s'étendre de Tien-Tsin à Nan-
King ; il avait tout préparé pour qu'un soulèvement éclatât
dans cette ville en 1870, à Tépoque des examens. On put
craindre aussi des troubles à Ngan-King, Yang-tchéou et
Tchen-Kiang; l'énergie du vice-roi Ma avait fait sans aucun
doute avorter ses projets à Nan-King.
I. lievue de V Extrême-Orient, II, p. 99.
a. Ceci doit être inexact. H. G.
ARRIVÉE DES SECOURS 36 1
ARRIVEE DES SECOURS
Le consul anglais, M. W.H. Lay, montra la plus louable
activité dans ces circonstances difficiles et à la demande de
notre chargé d'affaires, il fut nommé consul de France/;. /.
(26 juin). Les deux vapeurs de commerce le Shantun*;,
capitaine Sleele, cl VAppiny capitaine Russell, qui étaient
remontés à Tien-ïsin, furent armés et reçurent les femmes
et les enfants; les deux commandants montrèrent la plus
fîrande énergie ainsi que M. C. G. Beebe, agent de la maison
américaine Russell à laquelle appartenait le premier de ces
bâtiments- Enfm, le matin du 29 juin, arri>'xiit le navire de
guerre anglais YAvoriy armé de quatre canons, qui avait été
précédé le 27 par V Opossum qui fut renvoyé à Takou
lorsque le Dwarf arri\ii le 2 juillet ; comme nous l'avons vu,
ce dernier avait quitté Chang-Haï le 27 ; plus tard enfin, grâce
a rinfériorité de sa marche, paraissait la Flamme, battant
pavillon français, commandant Méquet. La communauté
étrangère de Tien-ïsin n'avait désormais plus rien à craindre
des Chinois.
.J-jfF-
CHAPITRE XXIV
LE MASSACRE DE TIEN-TSIN
(Suite).
LETTRE DU CORPS DIPLOMATIQUE AU PROCE KOUNG
24 Jui> 1870
Le 24 juin, les représentants à Péking des puissances
étrangères adressèrent au Prince Koung la note collective
suivante :
Péking, le 24 juin 1870.
Monseigneur,
C*est avec la plus profonde douleur et indignation que les sous-
signés, Représentants des Gouvernements étrangers accrédités en
Chine, ont appris la nouvelle du crime atroce qui vient d'être
commis à Ticn-Tsin, a une des portes même de la capitale de
l'Empire. Le Consul de France, les missionnaires et Sœurs de la
Charité, ainsi que les nationaux Français résidant à Tien-Tsin.
ont été massacrés et leurs établissements incendiés. D'après les
renseignements, peu précis il est vrai, qui jusqu'ici sont parvenus
à Péking, il est à craindre que la populace fanatisée ne se soil
portée à d'autres excès envers les résidents étrangers à Tien-
Tsin.
Les soussignés ne doutent point que le Gouvernement de Sa
Majesté l'Empereur de la Chine, dans sa haute sagesse, ne par-
jfV'T -jr'.ï
LETTRE DU CORPS DIPLOMATIQUE AU PRINCE ROU>G 363
tage Tindignation générale ressentie à la suite des atrocités com-
mises, et qu'il n'ait la conscience de la responsabilité grave qui
pèse sur lui, ainsi que de son devoir de prendre les mesures
indispensables pour empêcher le renouvellement de pareils actes,
qui dans le cas où ils se reproduiraient, ne saurait que sérieuse-
ment compromettre la position du Gou\erncmcnt Impérial vis-à-
vis du monde entier.
Or, les événements do Ïien-Tsin prouvent que les étrangers
ne sont pas partout sufTisammcnt protégés par les autorités lo-
cales en Chine. Il est donc de l'intérêt du Gouvernement Impé-
rial même de démontrer, par des actes irrécusables, sa ferme
volonté d'assurer dans toute l'étendue du territoire Chinois la
sûreté des résidents étrangers qui sont confiés à sa loyauté. Si
une pareille catastrophe peut éclater à quatre-vingt milles de la
capitale de l'Empire, les Soussignés ne peuvent s'empêcher de
craindre que dans les cas où les coupables ne seraient promple-
inent punis, de nouveaux attentats ne se produisent sur des
jx)ints plus éloignés de la capitale où l'action de l'autorité cen-
trale est encore moins eflicace. 11 est indispensable que le monde
entier, en apprenant la nouvelle du crime, soit en même temps
informé que justice est faite, et qu'il puisse être rassuré sur le
sort des citoyens confiés à la protection de la Chine.
Les Soussignés, etc.
(^Signe) : Hehfues.
F. Low.
KiNT DE RoODENBEER.
Patxot.
De Rocheciiouart.
BUTZOW.
T. F. Wade'.
Le 27 juin, le Prince Roung accusait réception de cette
note collective à laquelle il répondait que Tch'oung Ileou à la
suite des réclamations des consuls, avait pris des mesures
pour assurer la sécurité des étrangers et que le Yanien avait
donné des instructions aux autorités provinciales pour pro-
I. Allemagne, États-Unis, Belgique, Espagne, France, Russie, Grande-
Brotagne.
364 MASSACRE DE TIEN-TSIN
légec les Euro|)éens résidant dans leur juridiction et pour
punir avec toute la rigueur des lois les fauteurs de désordre.
Comme suite à la note collective des Légations, M. de
Rochechouart envoya le 25 une lettre au prince Koung qui y
répondit le 26 juin en donnant avis des instructions donnera
aux gouverneurs-généraux et aux gouverneurs de provinces,
de la désignation de Tch'oung Heou comme commissaire
chargé de se rendre en France ; le prince déplorait la mort
des victimes du 21 juin et annonçait qu'un décret avait
donné l'ordre à Tseng Kouo-fan, gouverneur-général du
Tché-li, d'aller à Tien-Tsin oii il ne manquerait pas de chà
tier les coupables et de faire reconstruire les églises et les
édifices détruits ; le sort des sœurs de la Charité était digne
de pitié et M. de Rochechouart voudrait bien donner leurs
noms, pour qu'il soit accordé des compensations ; le gou-
vernement craignait de voir souffrir ses relations amicales
avec la France et c'est pour cela qu'il a désigné ïch'oung
Heou pour se rendre en France ; l'affaire de Tien-Tsin n'a
été qu'un mouvement du peuple surexcité pendant une
journée ; il sera calmé en peu de temps et les relations
seront plus amicales que jamais.
ÉDIT IMPÉRL\L, 28 JUIN 187O
En effet un décret impérial paraissait le 28 juin ' déplorant
les événements qui s'étaient passés à Tien-Tsin, donna ni Tordre
à Tseng Kouo-fan de faire une enquête, et envoyant des
instructions en province pour assurer la tranquillité.
« Tchoung-IIcou a adressé au trône un mémoire relatif aux
troubles qui ont eu lieu à Tien-Tsin, entre le peuple et les ca-
tholiques romains, demandant de fixer la punition qu'il a mén-
1 . 3o<^ jour de la 5* lune de la 9*^ année T'oung-tchc.
ÉDIT IMPÉRIAL 365
tée pour avoir permis qu'un tel desordre prit naissance dans sa
juridiction, et que la conduite des autres ofTiciers, soit slriclc-
mont compulsée, afin que les coupables soient révoqués de leurs
fonctions. Le désordre est provenu en partie du soupçon, qui
existait dans l'esprit du peuple, que les canailles, qui emploient
des artifices pour dérober les enfants, sont en relation directe
avec les catholiques romains, et en partie aussi de la conduite du
consul français, M. Fontanier, qui a tiré un coup de pistolet
dans le yamen de Tch'oung Heou, et a tiré sur le tché-hien, ce
(jui a excité la furie de la foule et a causé la mort du consul et
l'incendie des églises.
Tch'oung Heou, comme surintendant du conmierce, n'ayant pas
su maintenir la paix dans le district, le tao tai Ilia yuin n'ayant
pas, comme premier officier de la localité, adopté des me-
sures de précaution nécessaires, le Tché-Fou Tchang Rouang-
Isao et le Tché-H'ien Lieou-tié, par leur négligence, ayant pro-
vocjué une telle catastrophe, sont coupables, et sans excuse. Ils
ont été livrés au Conseil (de punition) pour qu'il soit prononcé
à leur égard suivant leur culpabilité réciproque.
« De plus, Tseng Kouo-fan a reçu l'ordre de se rendre à Tien
Tsin pour y faire une enquête minutieuse sur tous les événements
et en adresser un rapport au trône, et aussi de faire rechercher
et punir les canailles de voleurs d'enfants et les chefs de Té-
meute. Il a en outre reçu des instructions pour de concert avec
Tch'oung Heou, découvrir fa véritable- et [)remière cause, et agir
avec stricte impartialité et justice (envers tous les partis).
Respectez ceci '. »
Le nnêmo jour ('j^S juin) un autre décret envoyé au Grand
Secrétariat marquait que Tclfoung Heou, un des vice-prési-
dents du Ministère de la Guerre, el Ministre Surintendant des
trois Ports (du Nord) devait se rendre en France comme En-
voyé. Ce décret en avait un autre pour complément désignant
Tcheng Lin comme successeur de Tch'oung Heou dans le
poste de Surintendant.
I. Missions catholiques, lll, p. a83.
•
366 MASSACRE DE TIEW-TSI^i
tch'ouîig HEOU
Nous avons déjà vu la part importante prise à la rédac-
tion des traités étrangers par Tch'oung Ileou. /V Tépoque du
massacre de Tien-Tsin, il était non seulement Fun des vice-
présidents du Ministère de la Guerre et Surintendant du
commerce de Tché-fou, ïien-tsin et Nieou-tchouang, mais il
était aussi premier précepteur (7"^ i' Pao) de rhérilier pré-
somptif, portait les insignes du premier grade et la plume de
paon à deux yeux ; il était également lieutenant-général do
la division Han-Kiun de la Bannière bordée de rouge '.
« Ce personnage portait en chinois les noms de Wing-yen
Tch'oung Heou, ce qui indique suffisamment qu'il était un
descendant de la dynastie des Kinou Niu-ïchen. Il était né
en 1824 et mourut au mois d'avril 1893. Il avait 69 ans. A
l'âge de 22 ans, il avait acquis ses grades littéraires, grâce à
une excellente éducation transmise par plusieurs générations
d'honmics d'Étal que comptait sa famille. En i848, il fut
nommé magistrat à Kie-tchéou, dans la province du Kan-
Sou, où il acquit la sympathie de ses administrés par sa bien-
veillance et son intégrité. Nommé Tao-taï de la pi-ovince de
Tché-li, en i854, il fut plus tard adjoint au prince mongol
Sêng-ko-linsin, pour combattre Tinsurrection desT'aï P'ing,
qui avait en 1807 poussé une pointe dans le nord de la
Chine.
« Pendant les deux expéditions anglo-françaises en i85(S
et 1860, Tciroung Heou se trouvait à côté du prince mongol
sus-dit, en qualité de Commissaire Im[)érial et Vice-Roi du
Pé Tché-li par intérim. Il prit une part très active aux négo-
ciations du Traité de 18G0. Devenu conseiller intime du
I. La sixième des huit bannières chinoises.
LETTRE DES MISSIONNAIRES PROTESTANTS 867
prince Koung, il fut nommé Commissaire Impérial des
trois ports maritimes du Nord de la Chine, avec résidence à
Tien-Tsin. C'est à cette résidence qu'il avait été chargé de
signer huit traités avec les puissances qui étaient venues à la
suite de la France et de l'Angleterre *, »
A la nouvelle du massacre, Tseng Kouo-fan, gouverneur-
général du Tché-li, avait bien reçu Tordre de se rendre de
Pao-ting fou h Tien-Tsin ; il ne donna aucun signe de vie
pendant trois jours, puis il se prétondit malade, et finale
ment n'arriva à Tien-Tsin que dix-sept jours (8 juillet) après
la catastrophe. TchengLin, le successeur de Tch'oung Heou
montra aussi peu de hâte de quitter la capitale pour rejoin-
dre son poste. Tch'oung Heou redoutait fort l'arrivée de
Tseng, et il suppliait M. Lay de lui laisser reconstniire
immédiatement les chapelles ; il essuya un refus. Dès son
arrivée, le gouverneur-général suspendit de leurs fonctions le
Tao-laï, le Tché-fou, et le Tché-h'ien, et commença son
enquête.
LKTTHE DES MISSIONNAIRES PROTESTANTS.
CHANG HAÏ, 5 JUILLET 187O
« Nous, soussignés, pasteurs et missionnaires résidant h Cliang-
llai, nous nous empressons de vous assurer de notre profonde et
sincère sympatliio dans les circonstances présentes. En ce moment
tous nos cœurs éprouvent un sentiment unanime do tristesse. La
perte dotant de personnes dévouées, qui ont été si cruellement
massacrées ù Tien-Tsin, est une perle poiu- toute la chrétienté.
Ce|>endant, dans cotte éprouve terrible, qu'une infAnie j>erfidie
nous a fait subir, nous espérons en la parole do Notre Seigneur
Jésus-Christ qui nous a promis d'être avec nous jusqu'à la fin
du monde. Nous nous sentons aussi encouragés par les enseigne-
ments do l'histoire de l'Église ; ils nous apprennent que « le sang
I. Tciring-lchang (K'ing-lchang), mini'^lre de Chine à Paris, dans le
roM/ié'/'^io, lV,p. 386.
368 yAssACRE de tiex-tsix
des marUrs est une semence de nouveaux chrétiens ». Nous
prions, afin que les faits que nous déplorons obtiennent une répa-
ration complète, et qu*à Tavenir il y ait protection et sûreté pour
tous les prédicateurs de la religion dans Tempire chinois. »
Suivent douze signatures.
Chang-Haî, 5 juillet 1870'.
REPONSE DES MISSIO?iNAUlES CATHOLIQLES
« Messieurs, en réponse à la lettre collective que vous avei
bien voulu nous adresser hier, nous avons Thonneur de vous dire
combien nous avons été touchés de celte marque de sympathie,
et combien nous avons apprécié les nobles sentiments qui Tont
dictée.
« Cette marque de sympathie nous a été d'autant plus agréa-
ble, que nous a\ions été pc'^niblement affectés de certaines corres-
pondances livrées au public, et dont le caractère n'est pas moins
regrettable par la i'aiisseté des récits que par la maheillance des
insinuations qu'elles contiennent.
« Nous aurions pu, sur le champ, rétablir la vérité des faits
dénaturés, et justifier l'innocence calomniée; mais confiants
dans le bon sens public, et assurés que la vérité saura se faire
jour quand même, nous avons préféré garder le silence.
« Quelle que soit l'amertume de notre douleur, ce n'est jjas
pour nous une faible consolation de penser que Dieu, qui sait
toujours tirer le bien du mal, fera tourner à sa plus grande gloire
les lamentables événements (jui attristent en ce moment tous les
cœurs honnêtes.
« Nul doute que le sang de tant d'innocentes victimes, si
inhumainement répandu, s'élevanl de l'autel de l'Agneau, ne
crie pour nous et n'obtienne la seule vengeance que nous ambi-
tionnons : une plus grande diffusion de la vraie lumière sur ce
peuple assis à l'ombre de la mort, et un plus libre exercice des
œuvres de charité à l'égard de tous les malheureux, et surtout de
1. Missions catholiqucsy III, p. 390, d'après le North-China
Herald du 7 juillet.
ARRIVÉE DE L*AMIRAL ET DU MINISTRE 869
l'enfance qui fut pour notre divin Sauveur l'objet d'une, prédi-
lection si marquée. »
A. Aymbri \ H. Basuiau, S- J. *.
Prèlre lazarisle.
£. Lemonnier ',
Procureur des Missions Étrangères.
Les missionnaires protestants de plusieurs ports de Chine,
à Ning-Po entre autres, suivirent Texemple de leurs con-
frères de Chang-Haï et adressèrent leurs condoléances aux
prêtres catholiques.
ARRIVÉE DE L*AM1RAL ET DU MI?IISTRE
Le 1 4 juillet le croiseur Linois et les canonnières Scor-
pion et Aapic arrivèrent à Takou ; le lendemain, ces derniers
bâtiments remontaient à Tien-Tsin. L^amiral Dupré* avait
quitté Yokohama le 9 juillet et arriva le 23 à Tien-Tsin ; en-
fin M. de Rochechouart se rendit de Péking à Tien-Tsin
(19 juillet) où il s'installa à bord de la Flammey comman-
dant Méquet; accompagné de M. Lay, consul de France
j). /., il fit une visite à Tch'oung Heou qui la rendit le len-
demain. Le chargé d'affaires envoya aussitôt (19 juillet) une
I. Aymcri, Michel-Ange^ né 6 décembre i8ao, à Carmagnole (diocèse
de Turin); entré dans la Congrégation de la Mission, ag septembre i845 ;
|)arti pour la Chine en i848; mort à Chang-Iiai, 6 mars 1880.
a. Basuiau, Hippolyle^ S. J., né à Douai, 10 janvier i8a4; arrivé
dans la Mission, a septembre i865 ; mort à Chang-Haï, ai août 1886.
3. Lemonnier, i?£/^éfi^, du diocèse de Coutances; parti le 6 juillet
i855; directeur au collège général de Pinang; procureur à Chang-Haï
en 18C6; procureur général à Hong-Kong en 1876.
4. Dupré, Marie-Jules, né à Strasbourg le i3 novembre i8i3;
aspirant en i83i ; contre-amiral, août 1867 » nommé en février 1870,
Gooimandant en chef de la division des mers de Chine et du Japon en
remplacement de Tamiral de Cornulier-Lucinière; gouverneur de la
Cochinchine, I3 janvier 187 1; vice-amiral, 3 août 1870; mort à Paris,
8 février 1881.
CORDIER. I. 24
S-yO MASSACRE DE TlEN-TSlîi
lettre à Tseng Kouo-fan lui dénonçant la conduite du Tché-
fou et du Tché-h'ien ; dans une autre lettre du 3 août, le
jour même des obsèques des victimes, en lui accusant récep-
tion d'une dépêche du 2 1 juillet, il reprochait au vice-roi son
manque d'énergie, et demandait l'arrestation des coupables.
DÉCRET IMPÉniAL, îîS JUILLET 187O
Dans un décret publié à Péking le 23 juillet 1870, il est
dit que dans le mémoire adressé au Trône par Tseng Kouo-
fan et Tchoung Heou, les i5o enfants, garçons et iillcs,
trouvés à TAsile de la Sainte-Enfance {Jen Tsea Tang)
avaient déclaré qu'ils y avaient élé envoyés par leurs familles
ASSASSINAT DE MA TSONG-TOU S'Jl
et qu'ils n^avaient été nullement enlevés ; aucun cas d'yeux
ou (le cœurs arrachés ne furent découverts ; en outre, aucune
plaintt pour enlèvement d'enfant n'avait été adressée aux
magistrats de Tien-Tsin ; les habitants de cette ville avaient
été induits en erreur par les placards affichés dans les pro-
vinces de Hou-Nan et de Kiang-Si, à Yang-tchéou, Tien Men,
ainsi qu'à Ta-ming et Kouang-Ping dans le Tché-H. Les racon-
tars au sujet de ces mutilations ne reposent sur auame preuve.
La publication du mémoire de Tseng et de Tch'oung Heou
tendra à dissiper les soupçons de la population. Un autre
décret de la même date rendu à la demande de Tseng Kouo-
fan dégradait et renvoyait devant le Hing Pou (Ministère des
Châtiments) le préfet de Tien-Tsin, Tchang Kouang-tsao, et
Lieou Tié, autre fonctionnaire de cette ville, pour leur fai-
blesse et leur négligence avant et pendant le massacre.
ASSASSINAT DR MA TSONG-TOU, JUILLET 187O
Au mois de juillet, le vice-roi des Deux Kiang, Ma Sin-yi,
fut assassiné, lors des examens militaires, à Nan-King, par un
individu qui lui plongea un poignard dans le corps. Ma était
un mahomctan de grande énergie, jadis gouverneur de
Jlang-lchéou, à qui l'on reprochait d'avoir en maintes occa-
sions pris la défense des missionnaires. Il fut certainement
la victime de sociétés secrètes et peut-être du complot orga-
nisé par Tch'ên Kouo-jouei. On lui donna pour successeur
(septembre) Tseng Kouo-fan qui, comme vice-roi du Tché-
li, n'avait pas, comme on le verra plus loin, donné entière
satisfaction aux minisires étrangers et en particulier au chargé
d'affaires de France dans le règlement des affaires de Tien-
Tsin. Li Houng-tchang, vice-roi des Deux Hou depuis 1867,
qui n'aurait peut-être pas mieux réussi que Tseng mais qui
avait eu la bonne fortune d'être loin du lieu du massacre,
recueillit dans le Tché-li la succession de son ancien chef.
372 MASSACRE DE TIEN-TSIN
La proclamation suivante coiita peut-être la vie à Ma:
L'article i3 du traité français porte que la religion chrétienne
mrne leshoninios au bien. (Suit la partie relative à la liberté de
conscience et du culte, auj, égards dus aux missionnaires, à Fa-
bolition des anciennes lois prohibitives contre le christianisme').
Il y a une clause additionnelle au sujet du droit qu'ont les
missionnaires d'acheter des terrains et d*y bâtir des églises ; les
chrétiens n'en restent pas moins sujets chinois : leur religion
commande le res|iect et l'obéissance envers l'Empereur et les lois
de la nation, et dès lors ils doivent être traités avec égards comme
tout Chinois.
Le Tsoung-li yamen a ordonné de régler avec équité leurs
aiVaires, ce (jui fait l'objet, ainsi que l'attestent les archives, de
communications oflicielles répandues dans tout l'Empire.
Cependant dans ces derniers temps les lettrés et le peuple
entravent les acquisitions de terrain, les constructions d'églises :
les coupables ne sont pas encore arrêtés et c'est pourquoi le
chargé d'alltûres de France veut faire appliquer le traité. Il im-
|)orte que l'entente se fasse entre les deux parties; par cette pro-
clamation on doit savoir que les tr a iU^ autorisent la propagation
de la religion sans qu'on use de violence pour la faire embrasser.
Les missionnaires exhortent à la vertu.
Après cette proclamation, il faut se soumettre au traité; on
punira les transgresseurs : obéissez en tremblant *.
FUNÉRAILLES, 3 AOUT 187O
Le mercredi, 3 août, à cinq heures du matin, à cause de
la chaleur, eurent lieu les funérailles solennelles des victimes :
Tch'oung ileou recevait la procession comprenant les chargés
d'affaires de France et d'Angleterre, le Comte de Roche-
chouarl et M. \\ adc, le contre-amiral Dupré, le vice-amiral
Sir H. Kellelt, les consuls, les commandants et les officiers
des navires de guerre, et presque tous les étrangers descon-
I. L'idée (l'abolition est ici substituée à colle de pardon qui ressort du
texte chinois du traité.
a. D"* Martin, Hev. de l'Kxt. -Orient t H, p. i3o.
NOUVELLE DU MASSACRE S'J^
cessions. LVbsoute fut donnée par M. Thierry, supérieur
tks Lazaristes de Péking, puis des discours furent prononcés
par M. de Rochechouart, Taniiral Dupré, Tabbé Thierry et
M. Wade :
Le premier de M. Rochechouart est conçu en ces terme^s :
« Ma langue refuse de retracer les horreurs commises. Le con-
sul est mort courageusement ; les sœurs sont tombées en mar-
tyres. Merci pour les sympathies qui sont aujourd'hui mani-
festées. L'empressement des autorités chinoises à assister à la
cérémonie est une garantie de la sincérité du prince Koung cjui
punira les coupables. Le gouvernement de la (^hine ne s'ex|)o-
sera pas au ressentiment de la France. »
Ce discours fut suivi de celui de l'amiral Dupré qui le
prononça avec énergie, ce qui contrasta avec Taccent avec
lequel fut débité le précédent :
« Je suis affligé au spectacle de ces cercueils où reposent de
nobles victimes si lâchement assassinées ; ces sentiments sont parta-
gés par les braves marins anglais et américains qui se sont joints
à nous. Il faut que justice se fasse. L'empressement des autorités
chinoises témoigne qu'elles se rendront à la raison et à la justice
|X)ur châtieriez massacreurs. La France a pour devoir de punir
ceux qui ont tué le consul, les prêtres, les saintes sœurs et ses
nationaux ; nous agirons sans cruauté mais aussi sans fai-
blesse. »
Le ministre d'Angleterre, M. Wade, s'exprima en ces
termes :
a Ma sympathie est grande pour le sort fatal de ceux qui sont
morts et surtout pour les pauvres sœurs de charité dont une était
ma compatriote. Pourquoi ont-elles été victimes de tant de bru-
talités, elles qui ne sont venues ici que pour faire te bien ? Il
faut une punition sans vengeance ; ces événements porteront un
jour leurs fruits * . »
I. D*" C. E. Martin, Rev. de l' Ext. -Orient, II, p. 129.
874 MASSACRE r)F. TIEN-TSIN
Les troupes du Prince Koung et de Tseng Kouo-fan assu-
raient Tordre qui ne fut pas troublé.
:>îOUVELLE DU MASSACRE EN EUROPE
•
Les premières nouvelles du massacre arrivèrent en Euro|)c
le 25 juillet par un télégramme du lieutenant-gouverneur de
Hong Kong, Whitfield, en date du 6 juillet, adressé au comte
de Kimberley, ministre des Colonies, de Pointe-de-Galle, le
28 juillet; la ligne télégraphique n'allait pas au delà de
Ceylan. La guerre était déjà déclarée entre la France et TAl-
lemagne, et naturellement les aflaircs d'Extrême-Orient,
malgré leur importance, ne pouvaient recevoir Tattention
qu'elles auraient méritée à toute autre époque et dans toute
autre circonstance. Qui sait ce qui serait advenu de la poli
tique de l'empereur Napoléon III si, alors comme aujour-
d'hui, le télégraphe avait fonctionné du Nord de la Chine
avec l'Europe !
Néanmoins, notre ambassadeur à Londres, le marquis de
La Valette se mettait en rapport avec le Comte Granvillc,
ministre des Aflaircs étrangères, pour mettre sa politique
d'accord avec la sienne en Chine. Lord Granville lui répon-
dit favorablement et envoya des instructions à Péking pour
que M. Wade coopère avec la légation de France, au châti-
ment des coupables.
LETTRE DE M. DE LA VALETTE AU COMTE GRATVILLE
Londres, le 18 août 1870.
M. LE CoMTK,
Les premières dépèches télégraphiques que le Gouvernement
de TEmpereur a reçues de son Chargé d'Aflaires à Péking, à la
suite du massacre de nos nationaux, avaient permis d*espérer que
le Gouvernement Chinois comprenait la nécessité de faire
LETTRE DU COMTE GRAN VILLE A M. DE L\ VALETTE 3']0
prompte et sévère justice d'actes aussi odieux. L*envoi qui nous
otail annoncé d*un Ambassadeur Chinois chargé d'une mission
sjiéciale se rattachant à ces événements était un indice de dispo-
sitions en eflet satisfaisantes ; el le Gouvernement Français se
plaisait à croire que les réparations qui lui seraient olTertes répon-
draient à ce qu'il était fondé à exiger. 11 résulte d'un nouveau
télégramme de M. le Comte de Rochechouart qu'un revirement
semblerait s'être effectué dans les intentions du Gouvernement
Chinois, et que notre Chargé d'Affaires a réclamé en, vain jus-
qu'ici la poursuite des misérables qui ont pris part aux crimes
commis à Ticn-Tsin. Bien que les victimes de ces attentats soient
prestjue exclusivement des Français, on ne saurait contester que
des faits pareils révèlent l'existence de dangers qui menacent
indistinctement tous les étrangers résidant eu Chine. C'est en
considérant leurs intérêts comme solidaires dans ces contrées de
TExtrèmc Orient que les Puissances Européennes peuvent arriver
à assurer à leurs nationaux les garanties et la sécurité stipulées
dans les Traités.
Le Gouvernement de l'Empereur ne doute pas que tel ne soit
le sentiment du Cabinet de Londres. M. le Minisire des Affaires
Éti*angères me charge, en conséquence, de faire savoir à votre
Excellence que nous attacherions un grand intérêt à voir le
Représentant de la Reine à Péking joindre ses efforts à ceux de
notre Chargé d'Affaires pour obtenir le châtiment des individus
coupables. Je serais tout particulièrement reconnaissant à Votre
Excellence de vouloir bien me mettre à même, le plus lot qu'il
lui sera possible, de répondre au désir, qui m'est exprimé par
M. le Prince de la Tour d'Auvergne, et je saisis, etc.
LETTRE* DU COMTE GRANVILLE A M. DE LA VALETTE,
20 AOUT 1870
Foreign Office, a5 août 1870.
Monsieur l'Ambassadeur,
J'ai l'honneur d'ac<;user réception de la lettre de Votre Excel-
lence du 18 courant se rapportant au récent malheureux massa-
I. Traduction.
376 MASSACRE DE TIEN-TSIN *
cre de sujets français à Tien-Tsin, et demandant que l*appui du
Représentant de Sa Majesté soit accordé à M. de Rochechouart
dans ses demandes pour la punition des malfaiteurs.
En réponse, j*ai Thonneur d'informer Votre Excellence que le
Gouvernement de Sa Majesté n*a encore reçu aucun détail des
événements en Chine auxquels Votre Excellence se réfère ; mais
qu'il ne peut hériter à donner des instructions au Représentant
de Sa Majesté en Chine pour coopérer avec la Légation de TEm-
pereur afin d'obtenir la punition de ceux qui ont pris part aux
attentats dont les sujets français ont été les victimes.
Je suis, etc.
(Signé) Granville.
lettre' du COMTE GRAîSVlLLE A M. WADE, 3o AOUT 187O
Foreign Office, 3o août 1870.
Monsieur,
Je vous transmets, pour votre information, une copie d*une
communication de T Ambassadeur Français à Londres relative au
massacre de sujets .français à Tien-Tsin, et demandant que le
Représentant de Sa Majesté en Chine reçoive des instructions
pour appuyer les demandes de M. de Rochechouartpour la puni-
tion des malfaiteurs.
Je remets aussi ci-inclus copie de ma réponse, et j'ai à vous
donner instruction de coopérer avec la Légation de l'Empereur
afin d'obtenir la punition de ceux qui ont pris part à cet attentat.
Je suis, etc.
(Signé) Granville.
I. Traduction.
TT^
CHAPITRE XXVI
LE MASSACRE DE TIEN-TSIN
(Fin),
M. de Rochechouart, rentré à Péking, après les funérailles
des victimes, remettait au Tsoung-li Yamen un ultimatum
déclarant que si le 3 1 août, les tètes des trois fonctionnaires
coupables ne sont pas tombées, il amènera son pavillon.
Vaine menace ! à laquelle le Prince Koung répond par une
dépêche renfermant des propositions inacceptables.
Sur la demande de M. de Rochechouart, les représentants
des Puissances se réunirent le 2 4 septembre à la Légation
des États-Unis pour prendre connaissance de la communi-
cation peu satisfaisante qu'il avait reçue dw Prince Koung.
A la suite de la réunion une note collective fut adressée au
prince par les diplomates étrangers :
NOTE COLLECTIVE, PÉKIKG, 2^ SEPTEMBRE 187O.
Péking, ce 24 septembre 1870.
Les Soussignés, Représentants des Ëtats-Unis de FAmérique,
de la Grande Bretagne, de la Prusse et de la Russie, ont Thon-
neur d'informer Son Altesse Impériale le Prince de Koung que le
Chargé d'Affaires de France, ainsi qu'il en avait prévenu hier les
membres du Yamen, a provoqué une réunion des Soussignés
pour leur faire part des résolutions du Gouvernement Chinois à
fyyf^*'
^1^ MASSACHE DE TIEN-TSIN
Icgard des Mandarins et autres prévenus compromis dans les
massacres de Ïien-Tsin.
Les Soussignés croient de leur devoir de faire sans reUrd
savoir à Son Altesse Impériale que cette décision, prise après une
attente de trois mois, n'est nullement satisfaisante, tant au point
de vue spécial des atrocités commises le ai juin qu'à celui de la
sécurité générale, à laquelle tous les étrangers établis en Chine
sont également intéressés.
Les Soussignés, etc.
(Signé) Rehfues
Frederick F. Low
Eug. BuTZOW
Thomas Francis Wade.
LE PRI?iCE DE KOL'NG A M. DE ROCHECHOUART,
l5 OCTOBRE 1870
Enfin après ces longues, humiliantes et pénibles négocia-
tions, voici les conditions médiocres qu'obtient enGn la
France :
Pé-king, le i5 octobre 1870.
Le massacre des étrangers à Tien-Tsin le 2 1 juin dernier a été
la conséquence d'enlèvements de personnes que Ton mettait sur
le compte des Chrétiens. La suspicion se changea en haine, elles
circonstances qui se produisirent de part et d'autre amenèrent un
soulèvement, puis bientôt une catastrophe.
Le jour même que furent rapportés ces faits à l'Empereur, un
Décret ordonna expressément h Tseng, Vice-Roi du Tché-li,
Grand Conseiller Militaire de l'Empire, Tuteur Impérial Hono-
raire de deuxième classe, décoré de la plume de paon à double
œil, Noble de première classe, Marquis de Yi-yong, de se rendre
h Tien-Tsin pour procéder aux enquêtes et régler cette affaire.
Parut ensuite un Décret ordonnant aux Vice-Roi et Gouver-
neur de la Province du Tché-li d'exiger que les autorités sous
leur juridiction, protègent, suivant les circonstances, tous lieux
de commerce étrangers et de propagation de doctrines.
LE PRINCE DE ROUNG A M. DE ROCHECIiOUART 879
L*Empercur daigna après cela désigner Tchoung, Tuteur Im-
périal Honoraire de troisième classe, Globule de premier degré,
décoré de la plume de paon à double œil, Lieutenant Général de
la Bannière bordée de Rouge, Vice-Président du Ministère de la
Guerre, Surintendant du Commerce des Trois Ports du Nord, pour
se rendre officiellement auprès de votre noble Gouvernement et
donner ainsi une noble marque de la sincère amitié dont sont
animées les deux nations.
Gelle catastrophe se produisit pour nous, Prince et Ministre,
d'une manière tout inattendue. Nous déplorons profondément
que des fonctionnaires et des sujets de votre noble Empire aient
été les malheureuses victimes d'un pareil attentat.
La Chine étant depuis beaucoup d'années en relations d'ami-
tié avec votre noble Empire, nous ne pensions pas que les popu-
lations pussent jamais commettre un acte aussi inimaginable et
incompréhensible.
A de nombreuses reprises nous vous avons commimiqué offi-
ciellement, noble Chargé d'Affaires, les Décrets ayant trait à ces
événements. En même temps nous vous envoyions des dépêches
vous donnant l'assurance que les malfaiteurs compromis dans
cette affaire devaient étrearrêléset sévèrement interrogés ; que les
meurtriers, à quelque rang qu'ils appartiennent, seraient con-
damnés suivant la loi, et que les autorités locales fautives seraient
traduites devant le Tribunal du Mandarinat ; que les établisse-
ments religieux, l'hôtel Consulaire, et autres immeubles détruits
seraient remis en état à l'aide d'une indemnité ; que nous regret-
tions encore plus, s'il était possible, la mort des Sœurs de Charité ;
et finalement nous vous prions de nous donner une liste des
victimes afin d'avoir une base de calcul pour les indemnités
pécuniaires.
Tel était le sujet dos dépèches que nous avons successivement
fait parvenir.
Conformément à ce que nous avions l'honneur de vous annon-
cer, Tseng, membre du Conseil de l'Empire, Vice-Roi du Tché-li,
et autres, rapportaient qu'ils avaient procédé à une enquête
des circonstances au milieu desquelles eut lieu le soulèvement ;
ils ont nettement déclaré qu'en fait d'extractions d'yeux et de
cœurs il ne s'agissait que. de fables, et de pareille chose n'avait
pas eu lieu; ils ont prié l'Empereur de faire paraître un Décret
dissipant tous les doutes qu'on pouvait encore conserver à cet
38o MASSACRE DE TIEN-TSIN
égard, et ordonnant avec sévérité aux autorlics territoriales, civiles
et militaires, de poursuivre activennent les meurtriers. Les mêmes
hauts fonctionnaires priaient en même temps TEmpereur de dé-
grader et de faire traduire devant le Hing-pou (Tribunal des
Châtiments) le Préfet de ïien-lsin, Tcliang Kouang-tsao, et le
Sous-Préfet Lieou-Tié, tous deux coupables de n'avoir su main-
tenir Tordre, et de n'avoir pas immédiatement après les événe-
ments fait arrêter les coupables.
Le 5 octobre parut un Décret par lequel TEmpereur, consi-
dérant que le Préfet et le Sous-Préfet de Tien-Tsin n'avaient
pris aucune mesure capable de prévenir ce qui survint entre le
peuple et les Chrétiens, et ensuite n'avaient su mettre de suite
la main sur les coupables, donnait son approbation aux mesures
qui lui étaient soumises.
En conséquence, Tseng Kouo-fan et autres firent le procès de
ces deux fonctionnaires dégradés et les envoyèrent sous bonne
garde au Hing-pou. qui proposa à l'Empereur d'appliquer la
peine prévue par l'Article, — « Soulèvement criminel de la po-
pulace, incapacité des autorités civiles et militaires territoriales
à réprimer le désordre et à protéger », c'est-à-dire, destitution ;
peine qui, vu la gravité des faits, s'augmente de l'exil et d'un
concours obligatoire aux travaux des armées de frontière.
L'Empereur était prié, vu l'extrême gravité des circonstances,
(le désigner lui-même le lieu d'exil.
Le Préfet et Sous-Préfet sus-nommés étaient responsables
dans leur arrondissement respectif; ils n'ont, cependant, pas su
aviser au moyen d'empêcher les populations de Tien-Tsin de se
lever en masse et de commettre les faits qui eurent lieu. C'est
ainsi que des malfaiteurs eurent l'occasion de mettre tout h feu
et à sang, et de tuer beaucoup de monde, et comme circons-
tance aggravante ils n'arrêtèrent pas les coupables aussi vite que
les circonstances l'exigeaient: Tchang Kouang-tsao et Lieou Tié
sont, en conséquence, condamnés à être déportés au fleuve
Amour pour expier leur crime par des travaux pénibles. Par
une pareille punition l'Empereur a voulu donner un avertisse-
ment à tous : —
« La populace de Tien-Tsin, mue par le doute et la colère, ne
tenant pas compte de ce que faisaient les autorités locales pour
le rétablissement de l'ordre, poussa l'audace jusqu'à faire plus
de vingt victimes, parmi lesquelles se trouvèrent les Sœurs de
LE PRINCE DE ROUNG A M. DE ROCHECHOUART 38 1
Charité cruellenient massacrées. Ce fait accuse davantage la lâ-
cheté des meurtriers.
« Tseng Kouo fan et autres viennent de juger les individus
arrêtés et compromis dans cette affaire : le châtiment a été pro-
portionné à la gravité des crimes de chacun. Feung, dit « le
Boiteux », et quinze autres coupables ont été condamnés à mort:
Wang-ou, dit « le Poinçon » et vingt-et-un autres individus
sont condamnés au bannissement (décennal) aux frontières les
plus éloignées. Les châtiments se trouvant mérités, l'Empereur
a approuvé les sentences rendues, et a ordonné pour Feung et ses
complices Tapplicalion sans sursis de la peine de mort, pour
Wang et autres l'envoi au lieu Gxé pour l'exil.
a Après ces actes de sévérité les autorités locales de la Province
du Tché-li devront adresser des proclamations aux habitants afin
qu'ils fassent leur devoir et respectent les lois et que de pareils
événements ne se renouvellent plus.
« Toutes les fois qu'il se présentera une affaire intéressant les
étrangers, on devra, conformément aux Traités, la régler avec
justice et d'une manière satisfaisante.
a Notre espérance est de voir l'ordre régner en tous lieux, et
par conséquent la paix entre les négociants indigènes et étran-
gers.
« Respectez ceci. »
A ce Décret succéda un autre qui parut le 9 octobre, et fut
rendu sur un rapport supplémentaire de Tseng Kouo fan. Voici
les termes de ce Décret : —
« Les coupables dont Tseng Kouo-fan et autres donnent la
liste après jugement doivent être condamnés ainsi que l'a décidé
le \ ice-Roi.
« Leou-eul et quatre autres individus subiront la peine capi-
tale.
« Tang-Iao et trois autres individus, subiront un exil propor-
tionjié à la gravité de leurs crimes.
« Respectez ceci. »
Tous les Décrets cités ci-dessus vous ont été communiqués
olTiciellement.
Dès le début, vous avez parlé, noble Chargé d'Affaires, de la
mise à mort du Préfet et du Sous-Préfet de Tien-Tsin et du Gé-
38a MASSACRE DE TIBN-TSIN
ncral Tch'en Kouo-jouci. Notre solution d'aujourd'hui ne satis-
fait pas tout à fait votre Excellence.
Notre acquiescement à vos désirs avait de graves inconvénients
{X>ur la Chine, et l'explication do ceci pourra naturdlement être
donnée de vive voix par Son Excellence Tchoung à votre noble
Gouvernement.
Je vous rappellerai à ce sujet qu'il a été constaté après enquête
du Vice-Roi Tseng et autres que les événements de Tien-Tsiii
doivent leur origine au crédit qu'ajoutait le peuple de Tien-Tsin
à certaines fables et ne sont pas le résultat de l'instigation des
autorités locales.
Les meurtriers sont punis de mort, et les Préfet et Sous-Préfet
sont envoyés dégradés au fleuve Amour pour expier leurs crimes
en concourant aux travaux pénibles dos armées occupant la fron-
tière .
Cette condamnation est déjà des plus sévères et sera une leçon
pour l'avenir. C'est par hasard que le Générai ïch'cn Kouo-
jouei se trouvait à Tien-Tsin ; cetofticicr était malade et en voyage:
il n'est pour rien dans ce qui s'est passé. Il n*est donc pas besoin
de s'étendre davantage §ur ce sujet.
Quant à la mise à mort des condamnés à cette peine, la Chine
a déjà fidèlement agi et n'a montré aucune partialité.
Une dépêche do votre Excellence admet le remboursement des
pertes subies ])ar les établissements religieux et autres soit
2IO ooo taols.
Notre Souverain déplorant profondément que des fonction-
naires, des négociants et leurs femmes, des Sœurs de Charité,
aient été victimes des événements de Tien-Tsin, a fixé à ao ooo
taëls le chiffre d'une indemnité pécuniaire dont nous vous a>ons
déjà envoyé ofliciellement un compte de i-épartition.
Quoique l'afTaircde Tien-Tsin soit terminée nous devons encore
nous occuper des mesures à prendre contre toute fâcheuse éven-
tualité ; aussi le nouveau Vice-Roi du Tché-li, Tuteur Impérial
Honoraire de deuxième classe, membre suppléant du Grand Con-
seil de l'Empire, décoré de la plume de paon à double œil, Noble
de première classe, Comte do Sou-y, demeure-t-il à Tien-Tsin
dans le but d'exercer une protection elficace.
Voici déjà bien des années que la Chine est liée d'amitié avec
votre noble Gouvernement C'est inopinément que se sont pro-
duits de la part du peuple les é\énements de Tien-Tsin, ainsi
CONDAMNATIONS 383
donc ils ne peuvent en rien diminuer la confiance et porter
atteinte à Thonneur national. La question qui nous a occupés
jusqu'ici se trouve éclairée et résolue.
Son Excellence Tch'oung a reçu de l'Empereur Tordre d'aller
en personne remettre une lettre du Gouvernement Chinois au
vôtre en témoignage de son désir de voir le bon accord régner
perpétuellement entre les deux Etats. Son Excellence Tchoung a
exposé à l'Empereur qu'il emmènerait avec lui comme Secrétaires
MM. Novion et Imbert, tous deux sujets Français.
Tel est le but de la présente communication. J'en adresse une
autre au ministre des Affaires Étrangères de votre noble Gouver-
nement. Je prie votre Excellence de vouloir bien la prendre en
considération.
CO:«DAMNATIOTNS
Liste des Chinois condamnés.
CONDAMM-S A LA PEINF. CAPITALE.
1. Feung, dit « le Boiteux », a reconnu avoir tué M. Fon-
tanier à coup d'épicu.
2. Lcou-eul a reconnu avoir tué M. l'abbé Chevrier à coup
de bâton (erré.
3. kiang-ou a reconnu avoir tué des Russes à coups de
lance.
4- Kien-eul a reconnu avoir tué un Russe à coups de sabre.
5. 1^ Tcheng Rouo-tan-tse a reconnu avoir tué à coups de
bâton une Sœur de Charité.
6. ïcheou San a reconnu avoir tué à coups de bâton M. de
Challemaison.
7. Tchang Li a reconnu avoir tué d'un coup d'épée M. de
Challemaison.
8. AVoi-lao a reconnu avoir tué d'un coup de barre de ferme-
ture de porte un des Européens du Wang llai-leou .
9. Ma Iloung-leang a reconnu avoir tué d'un coup d'épée un
des Européens du Wang Hai-leou.
10. ()u-ta a reconnu avoir tué d'un coup de coutelas une des
Sœurs de Charité.
384 MASSACRE DE TIEN-TSIN
1 1 . Toann-la a reconnu avoir tué un Russe et avoir jeté son
corps dans la rivière.
12. Fan Young-tcu a reconnu avoir tué d'un coup de planche
un des employés de la Mission Catholique.
i3. Leou-eul a arraché le sabre d'un Européen et l'en a tué.
i4. Tchang-eul a reconnu avoir tué à coups de sabre une des
personnes employées chez les Sœurs.
i5. ïsoeui Tou-tse a reconnu avoir tué à coups de sabre une
Sœur de Charité.
16. Tchang Kouo-tchouen, dit « la Tête de Mort ». a reconnu
avoir tué à coups de sabre une Européenne, et a ajouté avoir tué
ensuite une dame russe.
17. Siao-eul a reconnu avoir tué une Sœur de Charité.
18. ïcheng Ma-ly, d'après le témoignage de Leou-eul, Tsao-
ta de la femme Kao-ou, a tué un Européen de la Mission Callio-
lique.
19. Wang-leou, d'après les témoignages du préposé à la po-
lice, Wang ïing-y, de Leang Wen tche, garde du tribunal du
Tché-hien, a tué des Sœurs de Charité à coups de lance.
20. Ko-san, d'après les témoignages deLi Wan-yeou, LiWan-
tcheng, du garde Tchao ïchou-tang et autres, a tué des Sœurs
de Charité à coups de gafle.
EXILÉS POUR VOL ET BLESSURES (lO ANs).
Wang-ou, dit « le Poinçon. »
\u-Ki.
Pan-eul.
Mao-san.
Teng-lao a blessé d'un coup de bâton une personne emplbyée
chez les Sœurs.
Yang-eul.
EXILÉS POUR VOL ET BLESSURES (3 ANS).
Nie ïchong-san.
Li-ta.
Souen-eul.
Li-ta.
Mou Tchao-ou.
Yang-eul.
LETTRE DU PRINCE DE KOUNG A M. DE ROCHECDOUART 385
Kouo-san.
Li-ssc.
Wang-vou.
Tsouei-lchao.
Kou Tchang-ho.
ïong-sse.
Ma Tchang-lchoueii.
Chang-teu.
Leou Tou-Kouoi.
Tcuiig-yong.
Sûuen-eul.
Koan-san.
Ho-sse.
LETTRE DU PIU>CE DE KOUNG A M. DE ROCHECHOUART.
I?iDE\U«ITKS
Voici maintenanl le prix du sang :
Le ï8 octobre 1870.
J'ai eu l'honneur de recevoir de votre Excellence et relative-
ment aux événements de Tien-Tsin une dépêche exprimant l'in-
dignation et la douleur qu'ils avaient produites. A cette pièce
était jointe la liste des victimes.
La nouvelle de malheurs aussi inattendus l'ut pour nous une
cause de bien grande affliction.
Voici bien des années que la Chine et la France sont en rela-
tion d'amitié, personne ne s'attendait à une pareille catastrophe.
Encore maintenant nous en sommes couverts de confusion et
émus.
11 a été décidé qu'il serait pavé une somme de 25 000 taëls à
litre d'indemnité, que suivant les décisions du Ministère des Fi-
nances votre Excellence pourra toucher de l'Administration des
Douanes du Kiang-Nan et du Kouang Toimg pour répartir
ensuite conformément au compte ci-annexé entre les familles du
(jonsul Fontanier, des autres fonctionnaires, et des négociants.
L'Eglise touchera ce qui lui roient.
Le I a courant m'est parvenu votre dépêche m'inforniant que
CoRDiBH. 1. — 20
i
r
386
MASSACRE DE TIE.\-TS1\
les pertes matérielles subies par les établissements religieux et
autres montaient à la somme de aïoooo taêls ; le Hou-pouadcjà
décidé que le versement de ce remboursement sera effectué par la
douane maritime de Tien-Tsin.
Tel est le but de la présente communication.
Répartition des Indemnités accordées.
TAELS
Le Consul Fontanier 3o ooo
Le Chancelier S. Simon 20 000
Le Chancelier J. et M. ïhomassin. . 5o 000
M. de Challcmaison, négociant. . îoooo
M° de Challemaison 10 000
TAELS
120000
Pour rfigllse i3oooo
Total 260000
CIRCL'LVIUE DE M. DE ROCHECIIOlJAnT AUX CONSULS DE FRANCE
EN CHINE, 22 OCTOBRE 187O.
Le chargé d^affaircs fait part des conditions qu^il a enfin
obtenues aux consuls de France en Chine.
Légation de France en Chine, le 22 octobre 1870.
J'ai l'honneur, pour votre information particulière, de vous
faire connaître la liste des satisfactions que le Gouvernement
Chinois s'est décidé h offrir au Gouvernement Français au sujet
des massacres de Tien-Tsin. Je n'ai ni à approuver, ni à désap-
prouver ce programme, qui n'était pas le mien et qui d'ailleurs
est exécuté à l'heure actuelle. Le Gouvernement Chinois a sur
ma demande envoyé Son Excellence Tchoung-Hcou comme Am-
bassadeur en France pour expliquer sa conduite et la faire agréer
s'il le peut ; je ne saurais donc jusqu'à l'issue de celte^ mission
préjuger la décision définitive de mon Gouvernement, mais ce
que je puis et que je dois porter à votre connaissance dèsaujour-
CIRCULAIRE DE M. DE ROCHECHOUAUT AUX CONSULS DE FRANCE 887
d'hui c'est ma conviction qu*îl n'y a pour le moment du moins
aucun danger de voir se renouveler sur d'autres points de la
Chine les douloureux événements de Tien-Tsin ; et je vous prie,
M. , de vouloir bien rassurer les personnes qui vien-
draient vous consulter sur ce sujet, elles peuvent sans crainte
vaquer à leurs aiïaires et à leur commerce comme par le passe
conformément aux droits inscrits dans les Traités.
Le Gouvernement Chinois s*est engagé a prendre les mesures
nécessaires pour assurer partout cette sécurité, et dans le cas où
je ne serais pas suffisamment convaincu de rdlicacité de cette pro-
messe j'aurais soin de prendre les précautions nécessaires pour ga-
rantir la \ie et les propriétés de mes compatriotes contre toutes
les éventualités fâcheuses.
Je profite également de cette occasion, M. , pour rec-
tifier quelques inexactitudes qui se sont glissées dans l'opinion
publique et qu'il importe de faire disparaître :
I. Je n'avais jamais entendu prononcer le nom de Tch'cn
Kono-jouei avant les événements de Ïien-Tsin,et ce personnage
ne s'était jamais trouvé mêlé à aucune des aflaires que j'avais
eues à traiter jusqu'à ce jour.
a. 11 est parfaitement faux que j'aie adressé au Gouvernement
Chinois plusieurs ultimatums pour exiger telles ou telles satis-
factions. J'ai, il est vrai, insisté sur certains points, mais je n'ai
jamais formulé d'exigences sine qud non.
3. Je ne crois pas qu'il ail existé de complot h Péking dans le
but de massacrer les Européens établis dans cette ville. Il se peut
(jue dans les premiers jours qui ont suivi les événements de
Tien-Tsin nous ayons eu à craindre le contre-coup de cette
lugubre tragédie, mais ces appréhensions se sont heureusement
vite dissipées en songeant à la composition de la population de
Péking, où l'élément Tartare domine et ferait par conséquent
obstacle à toute émeute, à moins d'y être poussé par le Gouver-
nement Central, qui dans ces circonstances n'avait aucun intérêt
à aggraver la situation.
4. Il est parfaitement vrai qu'une lettre écrite par M. Fonta-
nier le jour même de son massacre a fourni le plus fort argu-
ment en faveur de l'innocence de son Excellence Tcli'oung Heou,
mais il est faux que pendant mon séjour à Tien-Tsin ce |)er-
sonnagc ait déjeuné chez moi ou que j'aie déjeuné chez lui.
Lorsque ce haut fonctionnaire est venu me voir à bord de la
388 MASSACRE DE TIEN-TSIN
a Flamme », il n*a même- pas reçu les honneurs mililaircs
dus à son rang.
5. Le plus parfait accord n*a cessé de régner entre les différents
Chefs de Mission résidant à Péking, et chaque fois que j*ai eu
recours à mes collègues, je les ai toujours trouvés, tous sans
exception, prêts à seconder mes efforts. Quelques-uns d'entre eux
même se trouvant plus particulièrement intéressés à la question
par suite de la nationalité un peu cosmopolite des Sœurs de la
Charité, n*ont cessé d'insister de la façon la plus énergique auprès
du Gouvernement Chinois pour obtenir le châtiment des meur-
triers de leurs compatriotes.
Vous voudrez bien, M. , saisir toutes les occasions pour
remercier, au nom du Gouvernement Français, vos collègues et
les différentes communautés des ports de la sympathie qu'ils
nous ont constamment témoignée dans ces pénibles circons-
tances.
CONCLUSIONS
Le Chinois avait payé le sang des victimes avec de l'argent
que refusa M*'"' Delaplace' et la vie de comparses qui avaient
exécuté les ordres reçus. Les grands coupables échappaient
alors à un châtiment bien mérité comme leurs imitateurs de
1900 réfugiés à Tabri du trône impérial. Les principaux
instigateurs du massacre, le Tclié-Fou et le Tché-Hien furent
temporairement suspendus de leurs fonctions et T'chen Kouo-
jouei, qui mourut paisiblement plus tard, fut honoré à l'égal
d^un héros et des temples furent élevés à sa mémoire'.
Tch'oung-IIeou envoyé en Europe pour présenter le^
I. Il est juste d'ajouter que les i3oooo laôls refuses par Mk»" Dela-
place le 3 janvier 1871, à son retour de Rome, avaient été encaissés par
M. Aymeri, procureur à Chang-Haî, qui refusa de les rendre sans ordre
de M. Etienne, supérieur général de la Congrégation de la Mission.
3. En juillet 187 1, il fut dégradé et envoyé au service en Mongolie:
cette disgrâce fut considérée comme un succès de Koung contre Tseng :
mais comme Tch'en était fort riche, la disgrâce fut plus apparente que
réelle .
y
CONCLUSIONS 389
excuses du gouvernement chinois, n'avait pas trempé direc-
tement dans l'assassinat des étrangers, mais il est impossible
qu'il ait ignoré ce qui se tramait, surtout après la procla-
mation du Fou du 18 juin ; un mot de lui aurait tout arrêté ;
comme Ponce Pila te, il se lava les mains de ce qui pouvait
arriver. Les complications européennes auraient pu faire
excuser le choix d'un tel agent s'il avait été fait après que
la nouvelle de la guerre entre la France et T Allemagne fut
parvenue en Chine; il est inexplicable au lendemain du
crime.
L'attitude insolente de Li Ilounglchang vis à-vis de notre
consul à Tien-Tsin. M. Ch. Dillon, en avril 187 1, souligne
encore la mauvaise volonté des Chinois au courant de nos
revers. Nous eûmes toutes les peines du monde à obtenir
Tachèvement du cimetière qui devait recevoir les corps des
\ictimes.
J'avais donc raison de dire que les victimes du massacre
de Tien-Tsin n'ont jamais été vengées.
La politique française en Chine a toujours manqué de
suite ; elle a été faite d'à-coups. Aucun progranmie préparé
d'avance soigneusement. Tantôt le Parlement à la remorque
du Gouvernement, plus souvent le Gouvernement à la re-
morque du Parlement, ont donné la plus grande instabilité
aux divers projets qui demandaient une longue durée d'exé-
cution. En outre, la majorité des Français, quoi qu'on en
dise, est hostile à une action s'exerçant dans un pays loin-
tain ; le bien-être présent empêche la moyenne des citoyens
de voir le danger devant lequel ils s'endorment dans une
trompeuse sécurité. Jamais le passé ne sert d'exemple au
présent. Pour en revenir à la Chine, il est un fait, brutal,
il est vrai, mais c'est un fait : que la force seule nous a fait
pénétrer et nous maintient dans l'Empire du Milieu; toute
longanimité de la part du vainqueur est considérée, non
comme une marque de générosité, mais comme un indice
-^if'T'-
390 MASSACRE DE TIEX-TSI.N
de faiblesse. Les vrais coupables du guet-apens de T'oung-
Ichéou en 1860, échap[)èrenl à un châtiment bien mérité;
de même que les assassins de 1870. Pareille impunité est
assurée aux massacreurs de 1900. Les Chinois ne compren-
nent pas les théories de nos néo-philanthropes et les chimères
généreuses de la Ligue pour la paix. I^ triste maxime: « La
force prime le droit » doit être appliquée dans toute sa ri-
gueur en Chine : sinon, plions bagages.
1
dTv.-r-T
CHAPITRE \XVII
AMÉRICAINS EN CORÉE. — T.-F. WADE. - TRAITÉ JAPONAIS
NAVIRES AMERICAINS ATTAQUES EN COREE
Le 24 juin 1866, le schooner américain, Surprise, échoua
sur la côte de Corée ; le capitaine M^" Caslin, Téquipagc et
le cuisinier chinois furent bien traités par le Taï Wen Konn*,
et purent regagner Nieou tchouang. En revanche un autre na-
vire, le General Shermnn^ qui avait quitté Tien-Tsin le 29
juillet 1866 pour se rendre en Corée, par la voie de Tché-
fou, disparut et son équipage fut sans aucun doute massa-
cré. Le vaisseau de guerre américain WachusseU, comman-
dant Shufeldt, envoyé par le contre-amiral Rovvan pour ob-
tenir des renseignements sur le General Sherman^ quitta
Tché-fou le 21 janvier 1867 et jeta Tancre deux jours plus
lard sur la côte coréenne ; il lui fut impossible d'obtenir le
moindre renseignement. En mai 1867, l'amiral Rowan en-
voya de nouveau en Corée un navire de guerre le Shenan-
doahy commandant Febiger, qui eut confirmation du mas-
sacre près de Ping-Yang.
Le Ministre des Etats-Unis avait insisté auprès de M. Ber-
ihemy, ministre de France, pour une action commune en
Corée.
A la suite de la dernière aflaire et d'un rapport (i/j octobre
I. Rcgcut.
C^92 AMÉUICAINS EN CORÉE TRAITÉ JAPONAIS
1868) (lu consul général à Chang-Haï, Geo. F. Seward',
les États-Unis résolurent d'ouvrir la Corée au commerce
américain. Le ministre à Péking, Frederick F. Low, fut
chargé de se rendre à la capitale de la Corée avec le contre-
amiral John Rodgers, commandant en chef de l'escadre
asiatique, en remplacement de Tamiral Rowan. Entre temps
le ministre allemand au Japon, M. von Brandt allait avec le
navire de guerre, la Hertha, à Fousan, pour se mettre en rap-
port avec les Coréens (i*"" juin 1868) ; il n'y réussit pas.
Une autre attaque dirigée contre les Russes par les Coréens
à Tendroit où avait combattu Tamiral Roze fiit c<ichéc et
nous est connue seulement par une correspondance de Péking.
du 25 mai 1869 :
« Une canonnière russe fut envovée de Nicolaïevsk avec une
mission hydrographique sur les côtes de Corée ; le commandant
de ce bâtiment essaya d'entrer en relation avec les indigènes et
croyant les voir animés de bonnes intentions, il descendit à
terre avec un seul marin, mais à peine débarqué, il fut ac-
cueilli par une fusillade des plus y'i\os et eut toutes les peines
du monde à rejoindre son bord ; il fit feu lui-même sur un petit
fort placé au bord de la rivière, mais se trouvant trop faible
pour prolonger le combat, il se relira sans savoir quel avait été
le résultat de son tir. »
AMÉRICAINS EN COREK. MAI-JUIN 187I
Le 16 mai 1871, Tescadro américaine composée du vais-
seau amiral Colorado, des corvettes Alaska et Benicia, des
canonnières Monocacy et Pa/os, quitta Nagasaki et arriva le
23 à Tile Eugénie ; le 3o, elle jetait Tancre entre les ilcs
Boisée et Guerrière. Trois fonctionnaires Coréens vinrent
T. Depuis minisire à Péking; neveu de William H. Scward, le célèbre
homme dxlat.
•r:.T
NAVIRES AMÉRICAINS ATTAQUÉS EN CORÉE SqS
s'enquérir auprès de M. Low du but de la visite de cette
flotte et remirent au ministre américain la note suivante :
Pendant l'année 1868, un homme de votre pays nommé Fe-
biger vint ici, eut des relations avec nous et partit ensuite. Pour-
quoi n'agissez-vous pas de même? En l'an i865, des gens appelés
Français débarquèrent ici, et vous pouvez leur demander com-
ment ils furent reçus. Les habitants de ce pays et le pays lui-
même sont depuis l\ 000 ans satisfaits de la civilisation dont ils
jouissent, et n'en désirent pas d'autre. Nous n'importunons au-
cune autre nation. Pourquoi viendraient-elles nous importuner?
Notre pays est situé à l'Extrôme-Orient, le vôtre aux confins de
l'Occident. Pour quel motif avez- vous donc traversé tant de mers?
Est-ce pour vous enquérir des faits concernant votre bâtiment
détruit (/^ général SliermanT). Son équipage avait commis des
actes de piraterie et des assassinats, ils ont été punis de mort.
Voulez-vous notre sol ? C'est impossible. Voulez-vous commer-
cer avec nous ? C'est impossible.
Il leur fut répondu que la mission était pacifique, que les
Américains désiraient l'envoi d'un plénipotentiaire coréen et
qu'ils allaient remonter la rivière pour exécuter des travaux
hydrographiques. En effet, le i^*" juin, le Monocacy et le
Pa/osy et quatre chaloupes à vapeur remontèrent la rivière ;
ils furent accueillis à coups de canon. Dix jours plus tard,
ces bâtiments avec vingt embarcations portant 65 1 hommes,
débarquaient, malgré le feu de l'ile de Kang-hoa. Dans l'atta-
que de la citadelle coréenne, le lieutenant M*" Kce fut blessé
mortellement à la tête de ses hommes dont deux furent tués
et dix blessés. Cinq forts furent pris ainsi que cinquante
drapeaux et 48i pièces d'artillerie (ii juin).
Il n'y avait donc aucune chance d'obtenir un traité ;
Tamiral Rodgers quitta le mouillage de l'île Boisée, le 3
juillet et arriva à ïché-fou le 5. Sa retraite, comme jadis
celle de l'amiral Roze, fut, par les Coréens, considérée comme
une reculade.
Il fut de nouveau question d'une action commune de la
SgA AMÉRICAINS E.N CORÉE TRAITÉ JAPONAIS
France et des Etats-Unis. M. Low, ministre américain, et le
comte de Rochechouart y étaient favorables ; lès ressources
devaient être tirées de la Cochinchine, sans avoir recours à
la métropole. Mais un vent de prudence souillait en France
depuis la guerre allemande ; d'ailleurs le nouveau gouverne-
ment se souvenait avec inquiétude de la campagne du
Mexique, de l'expédition malheureuse de Tamiral Rozc en
Corée, de l'annexion, pourtant si facile et si utile, des trois
provinces de l'Ouest de la Basse-Cochinchine (1867) P^*^
l'amiral de la Grandière, aussi M. Jules Favre, ministre des
Affaires étrangères, télégraphiait-il de Versailles, 18 juillet
1871, au chargé d'affaires de France :
Le gouvernement entend que nous restions dans la plm
grande neutralité. Notre amiral devra donc se borner à obser-
ver ; il s'abstiendra d'agir.
La France perdait une bonne occasion de rétablir son
prestige compromis dans l'Extrême-Orient, et l'amiral (îi-
zolme, successeur de l'amiral Dupré, la chance de venger Tin-
succès de son prédécesseur Roze.
Ce que n'avaient pu faire ni les Français, ni les Américains,
les Japonais l'entreprirent avec succès en 1876.
T. -F. WADE
Celte même année 1871, sir Rulherford Alcock ayant
donné sa démission \ il fut reniplacé comme ministre d'^Vn-
gleterre à Péking (juillet 1871) par Thomas Francis Wade,
alors Chargé d'Affaires. M. Wade', fils aîné du colonel Tho-
mas Wade, C. B., est né vers 1818 ; après avoir suivi les cours
I. \oiT supra t p. a58.
a. Henri Cordier, dans le Journ. Royal Asia tic Society elle Toun^
Paoy VI, p. 4o7-4ia.
ç.r^. /
T. F. WADE 395
k Harrow, il entra dans Tarmée comme enseigne au 8i*^ régi-
ment (2 novembre i838) qu'il quitta l'année suivante pour le
/|2® Highlanders (28 août 1889). Envoyé en Chine, il fut
promu lieutenant (16 novembre i8/|i)el il changea encore une
fois de régiment pour le 98^(17 novembre i84i); il fit cam-
pagne à Tchen-Kiang et à Nan-King. Il quitta l'armée le 22
juin 1847. Entre temps il fut nommé interprète (18^8) de la
garnison de Hong-Kong qui venait d'être cédé à l'Angleterre
par le traité de Nan-King ; puis en 18^6, interprèle pour le
dialecte de Canton à la Cour suprême du même port. Il fut
successivement assistant-secrétaire chinois (3o mars 18.^7) et
vice-consul à Chang-Haï (i852). Nous l'avons vu dans ce
dernier poste remplir les fonctions de commissaire des doua-
nes (1854 *)• Promu secrétaire chinois à Hong-Kong le 6 juil-
let i855, il accompagnait le mois suivant Sir John Bovsring
en mission spéciale en Cochinchine ; il rendit également les
plus grands services à Lord Elgin lors de ses deux missions
auxquelles il fut attaché. Le 25 janvier 1862, Wade fut
nommé secrétaire chinois (premier interprèle) et traducteur
de la Légation d'Angleterre à Péking. Au départ de Sir Fre-
derick Bruce et de Sir Uutherford Alcock, il fut Chargé
d'Affaires du 28 juin i864 à novembre i865, et de novembre
1869 à juillet 1871, époque h laquelle il fut nommé envoyé
extraordinaire et ministre plénipotentiaire et surintendant en
chef du commerce en Chine *.
La communauté anglaise en Chine n'a pas toujours rendu
justice aux efforts de ce diplomate distingué. Dans l'Extrême-
Orient, les étrangers sont portés à croire que l'allention du
1. \oir supra, p. lÔQ et 161.
2. Wade a été nommé Compagnon du Bain, G. B., le i4 mai 1861 ;
chevalier Commandeur du Bain, K. C. B. , qui lui donnait droit à Tap-
pcllalion de Sir^ en novembre 1875, et G. G. M. G, grand croix de
Saint-Michel et Saint George en 1889 ; il se retira en i883 et mourut le
5 juillet 1895, 5 Salisbur}- Villas, Cambridge.
396 AMÉRiCAIMS EN CORÉE TRAITÉ JAPONAIS
monde entier est fixée sur eux et que leurs intérêts priment
tous les autres ; ils ne semblent pas se douter que les pro-
blèmes, môme les plus importants, de la politique chinoise,
ne sont souvent que des facteurs secondaires dans la politique
générale à laquelle ils sont parfois subordonnés.
Alcock, Wade et Parkes forment le triumvirat des diplo-
mates anglo-chinois ; ils étaient différents d'aptitudes et de
caractères, tous mus par rinlérêt supérieur de leur pays,
mais employant des moyens différents d'action. Je ne repar-
lerai pas d'Alcock *, qui fut comme ministre en Chine ce
que les Anglais appellent une fai/ure. Wade, quoique soldai,
fut surtout un homme d'étude ; Parkes, dans une carrière
civile, fut un homme d'action ; le premier, homme de cabi-
net ; le second, homme de plein air. Wade était un tempo-
risateur et Parkes un autoritaire, mais tous les deux ont bien
mérité de leur pays et leur disparition a coïncidé avec la
décadence de l'influence anglaise dans l'Kxtrême-Orient.
RÉVOLUTION A.L- JAPON, 1868
Un facteur nouveau allait se mêler au concert des puissan-
ces étrangères en Chine : le Japon, en 1868, avait transformé
son gouvernement par une révolution, qui détruisit l'orga-
nisa lioa du Shogounat qu'Iyeyas lui avait donnée en i6o3.
Le shogoun, qui était un véritable maire du palais, désigne
aussi sous l'appellation de tai-koitu^ d'origine chinoise,
exerçait le pouvoir k Yedo, tandis que le véritable empereur,
le tennô ou fulkado^ menait une vie effacée à Miaco (Kioto).
Nous n'avons pas ici la place de raconter la révolution du
Japon. Rappelons seulement que le mikado Komei Tennô
étant mort, son fils Mutsu-hito, né à Kioto le 3 novembre
a. Voir supra, p. a58.
IIKVOLCTION AU JAPON 897
i852, le remplaça. Le nouveau souverain prit le nom de
règne (nengo) do Mei-djl (1868) ; la révolution ayant éclaté,
le shogounal fut aboli ; les Tokugawa (descendants d'I-
yevas) furent écrasés par les Impériaux qui triomphèrent de
leurs dernières résistances à Hakoda te en 1869. Mutsu-hito
traita avec les étrangers, ouvrit les ports de Kobé, Osaka
(1868), Nii-gala, Yedo (1869) au commerce et transféra sa
capitale de Kioto h. Yedo, dont le nom changea en Tokyo
(cour de TEst ; équivalent de Tong-king). Une transforma-
tion complète de Tempire du Soleil Levant allait s'opérer.
Cette soudaineté et celle rapidité du Japon dans le désir
de se transformer et surtout de singer les puissances euro-
péennes me paraît avoir été justement expliquée dans le pa-
rallèle suivant entre Chinois et Japonais.
« C'est la mode de louer le Japon pour Tesprit de progrès
qu'il a montré, aux dépens de la Chine, qui reste fidèle aux
\ieilles méthodes et aux coutumes passées. Quelque admira-
lion que nous puissions avoir pour le merveilleux progrès
que le Japon a fait, ceci est à peine juste. On doit se souve-
nir que le Japon n'a jamais rien créé. Tout ce qu'il a su,
jusqu'au moment de ses premiers vrais rapports avec les
étrangers il y a quarante ans, il le devait à la Chine. Le
Bouddhisme, qui a remplacé et en quelque sorte prospéré la
main dans la main avec le vieux culte des ancêtres, le Shinto,
la lecture et l'écriture, chaque art et chaque talent, depuis la
musique et la danse jusqu'au jeu du foot-ball, tout a liltré a
travers la Corée de la Chine au Japon, et les dates de leur
arrivée ont été notées solennellement comme faits importants
dans le O Dai Ichi Rariy « Un Aperçu sur la génération des
Rois », l'histoire indigène. Emprunteurs depuis le commence-
ment des temps, il importait peu aux Japonais s'ils emprun-
taient une fois de plus ou de moins et lorsqu'ils virent que
s'ils désiraient tenir une place parmi les nations, leur seule
chance était de se séparer des anciennes formes chinoises et
SgS AMÉRICAINS ES CORÉE — TRAITÉ JAPONAIS
d'adopter la civilisation de TOccident, ils irhésilèrent pas —
ils firent un saut dans la lumière et quittèrent le treizième
pour le dix-neuvième siècle. A entendre parler quelques en-
thousiastes, on serait presque amené à croire que les Japonais
ont inventé le dix-neuvième siècle. Ils Font trouvé tout prêt
ot sur leur mesure. Il était impossible de traverser les siècles
intermédiaires. Ils avaient h faire un saut, et ilsle firent avec
volonté. La scène de la transformation fut aussi soudaine
qu'elle fut complète. Mais elle ne coûtait aux Japonais aucun
sacrifice d'orgueil national. Ce qu'ils abandonnaient n'était
nullement de leur propre invention.
« Del'autre coté, les Chinois ont une civilisation autochtone
dont ils sont justement fiers. Cinq cents ans avant que le Christ
ne vint sur terre, cjuand les indigènes de ces îles [britanniques]
étaient des sauvages sans espoir vêtus de peaux ou teints de
gaude suivant les saisons, si les vieilles légendes sont \Taies
— Confucius enseignait le respect de coutumes qui étaient
déjà anciennes. Depuis son époque, il y a eu treize change-
ments de capitale et pas moins de trente dynasties, mais
même lorsque les empereurs tarlares s'assirent sur le trône du
Dragon, ils furent obligés de suivre les règles de ce Chinois
et la civilisation est restée ce qu'elle était « à l'ombre »
du Grand Maître. Il n'est pas étonnant que les fils de Han
réfléchissent longtemps avant de jeter aux quatre vents du
ciel leur passé, ainsi que les Japonais l'ont fait sans un
sou])ir * » !
Trois ans après la Révolution, en 1 871, le Japon allait se
mettre à l'unisson des autres puissances, et lui, aussi, signer
un traité avec la Chine.
!. TIte Attaché ai Peking b^' \. B. Frccman Milford. Lond., 1900,
in-8. pp. VIII- 10.
t^.^- - . ?r;» V
TRAITÉ AVEC LF. JAPON 899
TRAITÉ AVEC LE JAPON, l3 SEPTEMBRE 187I
Le traite entre la Chine et le Japon a été signé en chinois
et en japonais à Tien-Tsin, le i3 septembre 187 1 ', par Li
Houng-tchang et Ilo*, ministre plénipotentiaire; il comprend
dix-huit articles dont nous indiquons celui-ci quia un carac-
tère spécial :
Art. Vï. — Les deux états correspondront dorénavant, la
Chine en caractères chinois, et le Jajx)n en caractères japonais,
ou seulement en chinois comme il conviendra au gouvernement
japonais.
Un traité ou plutôt des règlements commerciaux au nombre
de 32, furent ajoutés en exécution de Tarlicle VII du traité du
1 3 septembre ainsi conçu :
Les deux gouvernements s'indiqueront réciproquement les
ports ouverts au commerce étranger dans les deux états, et les
sujets de chacun pourront s*y établir, et seront soumis aux lois
qui seront convenues.
Voici le premier article des règles du commerce :
Après ratiQcation du traité d'alliance les négociants des deux
I. ag* jour, 7» iune, 10* année T'oung-lché = 4« année Mci-dji.
3. Ito Hirobumi, né en i84o, est un samuraï du clan de Ghoshu. Il
s'échappa tout jeune sur un vaisseau étranger et finit ses études en Eu-
rope. Vers 1867, on le nomma gouverneur de Kobé ; en 1868, on l'en-
voja en Amérique pour y étudier le système des monnaies. Ministre des
travaux publics, Ito décida la construction du chemin de fer de Tokyo à
Yokohama; il fit ensuite partie de la grande ambassade de 1871-1872,
reprit en 1878 son siège dans le Cabinet, entra en 1875 dans la commission
des réformes constitutionnelles. Resté seul membre de cette commission
après la mort ou la retraite do ses collègues, il rédigea la constitution.
Premier ministre de i885 à 1888, président du Conseil d*État de 1888
à 1893, puis premier ministre de 1892 à 189G et de 1897 à 1898.
(Marquis de la Mazelière, Essai sur l'Histoire du Japon, 1899,
pp. 388-9.)
400 AMÉRICAINS E>' COHÉE TRAITÉ JAPONAIS
pays établis dans les ports désignés dans le présent traité pour-
ront commercer librement entre eux.
L'article II désigne les \yoYi» :
Art. II. — Les ports désignés par la Chine pour les relations
commerciales sont : Chang-Haî, Province de Kiang-Sou, Dépar-
tement de Soung-Kiang, District de Chang-Hai ; Tchen^Kian<jt
Province de Kiang-Sou, Département de Tchen-Kiang..., Mng-
Po...\ KieoU'Kiang ... ; Ilaii'Kéon ... ; TiV/i- Tsin ... : Nieou- tchoaang ... ;
Tché'fou... ; Canton,., ; Swalow,.. : Kioang-tchéou... ; Fou-
ichéou...; Amoy,,.; Tai-wan...', Tam-soui...
Les ports désignés par le Japon pour les relations commerciales
sont Yokohama, dans le Département de Eocudo, Province de
Moroachi.sous le Gouvernement de Kanagawa; Hakodadi, Dépar-
tement de Hokkaïdo, Province Atictori, Gouvernement Carla-
conclii ; Osaka, Département Kinnai, Province Setschan, Gou-
vernement Osaka ; Hiogo, Département kalikinai, Province
Setschan, Gouvernement Hiogo : Niigata, Département Hokaim-
kando» Gouvernement Niigata ; Pezo, Département Hokaini-
kando, Province Sadochan. Gouvernement Sago, sous Niigata.
Notons encore :
Art. XIII. — Le propriétaire Chinois de marchandises impor-
tées de Chine au Japon ne sera pas autorisé même après avoir
acquitté les droits d* usage, à pénétrer dans Tintérieur du Japon
jx)ur les vendre, et réciproquement, après que les droits de
douane auront été payés, les marchandises japonaises importées
en Chine ne pourront être vendues dans l'intérieur que par des
Chinois. Elles seront soumises aux droits de transit à chaque
barrière.
Les négociants japonais transportant des marchandises dans
l'intérieur de la Chine seront arrêtés et traduits devant leur
Consul pour être punis.
Art. XIV. — Les négociants Chinois et Japonais sont autori-
sés dans les ports ouverts des deux pays, à acheter les marchan-
dises qu'ils trouveront sur la place y compris les objets de pro-
venance étrangère, à la condition d'en informer le Consul de
leur nation et d'acquitter les droits. Ils peuvent également les
TRAITÉ AVEC LE JAPON ^OI
exporter après avoir acquitté les droits de douane mais il ne leur
est pas permis d'aller les acheter dans Tintérieur.
Les marchandises achetées par les Japonais dans Tinter ieur de
la Chine, ou par des Chinois dans Tintérieur du Japon, seront
confisquées et Tacheteur sera remis entre les mains de son Con-
sul pour être poursuivi.
Les articles ci-dessus ont été faits dans le but qu'il soit bien
compris que les transactions commerciales entre les deux pays ne
peuvent avoir lieu que dans les seules places désignées par le
présent traité.
Ce dernier paragraphe est caractéristique. Les articles
suivants ont également un intérêt particulier aux deux pays :
Art. XXL — L'exportation du riz est prohibée dans les deux
pays ; le transport du riz d'un port à un autre du même pays est
seul autorisé. La quantité de riz nécessaire à la nourriture de
l'équipage des bâtiments s'obtiendra au moyen d'un permis dé-
livré par la douane.
Art. XXIL — Les bâtiments Japonais faisant le commerce avec
les ports de Powigchau et Nleou-ichouang ne pourront en exporter
des lourleaux de haricots. L'exportation de cette denrée leur sera
permise dans les autres ports.
Art. XXIII. — Le nitre, le soufre et le salpêtre étant des ar-
ticles d'utilité nationale, les autorités auront seules le droit d'en
drs|30ser en Cliine. Les négociants Japonais qui voudraient faire
le commerce de ces articles, devront au préalable obtçnir une
permission spéciale des autorités chinoises. Ceux qui se livre-
raient à ce commerce sans être porteurs de l'autorisation requise
seraient punis de la confiscation de leur marchandise. Les négo-
ciants chinois qui dans les ports japonais se livreraient sans auto-
risation légale à l'exportation du nitre, soufre et cuivre blanc se-
ront également punis de la confiscation de leur marchandise.
Art. XXIV. — La poudre, les boulets, les balles, les canons, les
pistolets et généralement toutes les armes de guerre ainsi que les
chevaux chinois et les nouveaux engins de guerre seront consi-
dérés comme marchandise de contrebande dont les négociants
des deux pays ne peuvent faire commerce entre eux à partir des
détroits : ces articles seront saisis à bord des bâtiments qui les
auraient à leur bord et les coupables seront pris et remis aux
autorités de leur nation j)our être jugés par elles selon les lois.
COKDIER. L — 26
403 AMÉRICAINS EN CORÉE TR.\ITÉ JAPONAIS
Art. XXV. — Les sapèquesde cuhre peuvent en Chine et au
Japon être transportées d'un port ouvert à l'autre dans le même
pays, mais il est défendu de les exporter d'un pays dans l'autre.
Les négociants qui seraient reconnus coupables de se livrer en
secret à ce commerce seront arrêtés. Les Japonais ne pourront
pas exporter le sel chinois, et le sel du Japon ne pourra pas da-
vantage être exporté en Chine. Les contrevenants seront punis
conformément aux lois de leur pays.
Le traité ratifié par rEmpereur de Chine en septembre
1871, le fut avec des modifications le i*^*" novembre 1871,
par le mikado.
'l
CHAPITRE XXVIII
MISSION DE TCH'OUNG HEOU \
TCH^OUNG HEOU EN EUROPE
Nous savons* que Tclfoung Heou avait été chargé de
porter en France les excuses du gouvernement chinois pour
le massacre de Tièn-Tsin; il quitta le 28 octobre 1870,
accompagné de deux fonctionnaires des Douanes chinoises :
MM. Novion * et Imbert '. Il était impossible au plénipoten-
tiaire chinois d'arriver dans notre pays à un plus mauvais
moment. Lorsqu'il débarqua à Marseille, la France était en-
\ahie et le Gouvernement de la Défense Nationale avait d'autre
souci que celui des victimes du Massacre de Ïien-Tsin.
Tch'oung Heou fut promené à Bordeaux, h Tours, à la
recherche d'un ministre insaisissable ; du haut de la terrasse
de Saint-Germain, le fils de Han dut faire de singulières ré-
flexions en voyant les incendies allumés par la Commune.
Affolé, Tch'oung Heou s'enfuit jusqu'à New- York, d'où une
dépèche le rappela en France. M. G. Lemaire arrivait de
Péking avec des renseignements qyi permettaient de mener
à bonne (in les négociations qui n'étaient pas aussi faciles que
I. Voir p. 366.
'2. Novion, Alfred, entré dans les douanes en janvier i863 ; commis-
saire en avril 1875.
3. Imbert. Albert, entré dans les douanes en janvier 1867, comme
employé de 4* classe ; se retira en mars 1877 comme assistant- secrétaire
chinois de Flnspectorat général avec rang de député-commissaire.
/io4 MISSION DE TCH*OU\G HEOU
le (lisait le prince Koung à notre chargé d^aflaires : a Oh !
sa mission [de Tch'oung Heou] est toute simple : il n'a pas
d'affaires à traiter et seulement des compliments à faire. »
M. Louis de Geofroy, sous-directeur à la division politique,
Tun des plus actifs collaborateurs de M. de Chaudordv,
avait été nommé ministre plénipotentiaire auprès de TEnipe-
reur de Chine, le 6 juillet 1870, en remplacement du
Comte de Lallemand; il fut désigné comme Commissaire
pour conférer avec Tch'oung Heou ^
LETTRE DE M. DE REMUSAT AU PR1?ICE KOUNG,
6 NOVEMBRE 187I
Le ministre des Affaires Étrangères, M. de Rémusat,
exposa les vues du gouvernement français dans la lellre
suivante :
Versailles, le 6 novembre 187 1.
Prince,
J*ai rhonneur de répondre à la lettre de Votre Altesse relali>e
aux événements de Ïien-Tsin, et qui a été remise à mon prédé-
I. Geofroy, François- Louis -Henri de, né à Avignon, le 27 octobre i8a3 ;
attaché sur numéraire aux Archives, i*^'' décembre i848 ; aspirant diplo-
maliquc. attaché à la mission de la Plata, a3 décembre r85i ; dotaclié à
Kio, juin-novembre i852 ; intérim de secrétaire de légation à Rio.
mai-novembre 1854 ; secrétaire de légation à Bogota, 4 décembre i854 ;
secrétaire de 2*-* classe, 3i août i856; charge d'aflTaires à Bogota, mars
1857-avril i858; secrétaire de i''<-* classe, 1 3 octobre i863; chargé d'af-
faires à Washington, février i864-raai 186Ô; sous directeur & la division
politique, 28 octobre 1866; minisire plénipotentiaire de 2« classe, I3
avril 1870 ; envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire auprt's de
l'Empereur de Chine, 6 juillet 1870; détaché à la Délégation de Tours
et de Bordeaux, septembre 1870 -février 1871; chargé à Versailles et à
Paris de négociations avec l'ambassadeur chinois, mars-décembre 187 1 ;
envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire à Tokyo, 3o avril 1876;
LETTRE DE M. DE RÉMLSAT AU PRINCE ROCNG 4o5
resseur, dans le courant du mois de mars, par l'Ambassadeur
Tch'oung Heou.
Lorsque la nouvelle de ces horribles événements parvint en
France Tannée dernière, et qu*on apprit qu'un Consul du Gou-
vernement, des prêtres vénérables, des sœurs de charité unique-
ment dévouées aux bonnes œuvres et dignes de tous les respects
avaient été massacrés par une populace aveuglée, sans que les
Autorités du lieu eussent fait ce qu'elles auraient dû jxjur arrêter
ces malheurs, une indignation générale s'empara des esprits, et
Ton put croire que les relations des deux Gouvernements allaient
otre sérieusement troublées. Mais notre Chargé d'AlTaires de
France à Péking, M. de Rochechouart, ayant fait savoir que le
Gouvernement Chinois avait spontanément ordonné certaines me-
sures de réparation, et décidé l'envoi d'un Ambassadeur près de
nous, toutes déterminations furent suspendues jusqu'à l'arrivée
de cet agent.
L'Ambassadeur Tch'oun g Hoou arriva en effet à la fin de l'hiver
à Bordeaux. De là il vint à Versailles, où il fut reçu par le Mi-
nistre des Affaires Etrangères d'alors, et conformément à la lettre
de Votre Altesse, il fit connaître officiellement que le Gouverne-
ment Impérial avait puni de mort une vingtaine des coupables de
Tien-Tsin, exilé un nombre égal, dégradé et déporté le Préfet et
le Sous-Préfet, convaincus d'avoir trempé dans l'émeute ; qu'une
indemnité était destinée aux familles des victimes et à la recons-
truction des édifices détruits, et qu'enûn il était porteur d'une
lettre de l'Empereur exprimant ses regrets de ce déplorable at-
tentat, ainsi que sa ferme intention d'aviser à ce que de sembla-
bles crimes ne se renouvellent plus à l'avenir.
Un Commissaire fut désigné pour examiner ces divers points
et en conférer avec votre Ambassadeur.
Le choix du Gouvernement s'arrêta sur M. de Geofroy, haut
fonctionnaire du Département des Affaires Étrangères, déjà nommé
précédemment pour remplir les fonctions de Ministre Pléni-
potentiaire en Chine, en remplacement du Comte de Lallemand.
ministre plénipotentiaire do i'^^ classe, 3i octobre 1876; commissaire du
gouvernement près la commission mixte chargée du règlement de certaines
réclamations motivées par des dommages de guerre à Washington. a8
juillet 1880; admis à la retraite, 26 décembre i883. Chevalier delà
Légion d'honneur, i" aoAl 1857; officier, 9 août i864; commandeur,
9 mai 187/1.
4o6 MISSION DE TCH*Ot'>G IIEOU
Plusieurs conférences furent tenues successivement au Palais
de Trianon et ensuite à Paris.
Tout d'abord il parut au Commissaire Français, de même que
le Comte de Rochechouart Tavait déjà représenté à V. A., qu'en
ce qui concernait les deux magistrats coupables de connivence,
Taclion de la justice n'avait pas été assez sévère, et il invita votre
Envoyé à rechercher avec lui les moyens de compléter ce que
Tenscmblc de ces réparations présentait d'insuflisanl, en stipu-
lant au moins certaines garanties pour l'avenir.
L'Ambassadeur ayant allégué qu'il était sans pouvoirs à cet
égard, il en fut référé à Péking.
Dans l'intervalle, et en attendant les instructions de V. A.,
votre Envoyé ne fit pas difficulté de s'entretenir de plusieurs
questions qui se rapportaient à l'objet limité de sa mission. Il
examina, notamment, avec M. de Gcofroy, le projet de règle-
ment en huit articles *, relatif à l'exercice de la religion Chré-
tienne en Chine. Les deux négociateurs échangèrent aussi leurs
idées au sujet de l'Audience Impériale.
- En ce qui concerne le projet de règlement en huit articles, il a
été facile à notre Commissaire de montrer le peu de fondement
des allégations sur lesquelles on a prétendu appuyer cette inno-
vation, et l'impossibilité d'y donner suite sans violer manifeste-
ment les traités. Il n'a pas hésité, du reste, à admettre la jus-
tesse de quelques-unes des observations de votre Ambassadeur.
Procè.s-verbal a été dressé de ces conférences, relu et reconnu
exact par les deux parties.
Nous avons appris plus tard que le projet, réfuté victorieuse-
ment par les principales Léfçations Etrangères à Péking, aussi
bien que par nous, venait d'être retiré. Nous ne pouvons que
louer le ïsoung-li Yamen, de la prudence qu'il a montrée dans
cette circonstance.
Un autre point d'une haute importance a été abordé ainsi que
je l'ai dit plus haut : c'est celui de l'audience Impériale et de la
réciprocité que s'accordent en pareil cas tous les gouvernements
suivant les usages internationaux. Après avoir rappelé les précé-
dents et les réserves formelles faites à l'occasion de la mission de
M. Burlingame, le Commissaire Français a fait ressortir la né-
cessité de régler enfin cette affaire conformément au droit et à la
I. Voir plus loin, p. l^^S,
TFT
LETTRE DE M. DE RÉMUSAT AU PRINCE KOUNG ^07
dignité des deux Gouvernements en établissant leurs relations
officielles sur le pied d'une parfaite égalité et d'une considération
réciproque. Votre Ambassadeur a reconnu que ce règlement ne
pouvait, en effet, être plus longtemps retardé, et qu'il en rcsul-
lerait un grand bien pour les rapports mutuels et pour rcxpcdi-
tion des affaires,
Cependant M. Lemairc' était venu de Chine porteur des ins-
tructions supplémentaires de V. A. pour rAmbassadcurTch'oung.
et il nous fit en même temps connaître les décisions prises par
le Gouvernement Impérial au sujet du cimetière de Tien-Tsin.
Nous avons vu, dans ces nouvelles mesures, qui ne pourront
manquer de faire impression sur l'esprit du peuple, une preuve
de bonne volonté et d'un sincère désir de nous satisfaire ; d'au-
tre part, l'Ambassadeur ïch'oung nous ayant déclaré par écrit,
qu'aussitôt après son retour à Péking, il saisirait l'Empereur lui-
même de toutes les difficultés pendantes, et en presserait respec-
tueusement la solution, le Président de la République Française
prenant acte de ces assurances, et voulant donner une marque de
son esprit de conciliation et de la considération particulière qu'il
professe pour l'Empereur, a décidé qu'il recevrait en audience
solennelle, des mains de votre Ambassadeur, la lettre Impériale
dont il était porteur.
V. A. aura déjà eu connaissance des détails de cette cérémo-
nie et des paroles qui y ont été prononcées par le Président.
Elle aura vu que le Gouvernement Français ne souhaite pas
moins que vous de voir s'effacer toute trace de la mésintelligence
créée par les déplorables événements de Tien-tsin.
Le Président pense que les supplices et les indemnités ne sont
des réparations efficaces qu'autant que des garanties morales les
accompagnent, et il croit que le plus sûr moyen de protéger les
Missionnaires Français, et en général les Étrangers, c'est ([ue le
Gouvernement Chinois leur donne, par ses édits, des marques
publiques de l'estime à laquelle ont droit des hommes honnêtes
qui font le bien et qui respectent les lois. De la sorte s'évanoui-
ront promptemenl les préjugés populaires et les accusations
malveillantes. Car nous savons que le peuple Chinois est do-
cile et écoute avec soumission la voix de ses magistrats.
Le Président de la République Française veut aussi que les
I. Gabriel Lemaire, interprète.
4o8 MISSION DE TCh'oUNG HEOU
agents de son Gouvernement en Chine s'appliquent par une cor-
diale entente avec les Autorités Chinoises a prévenir et à dénouer
pacifiquement toutes les complications qui pourraient survenir.
Il désire que vous ne doutiez pas de Tesprit d'équité qui l'anime,
aussi bien que de ses intentions amicales.
Le séjour prolongé de l'Ambassadeur Tch'oung en France
aura eu pour elTet de le convaincre pleinement de nos disposi-
tions, et il sera en mesure de vous en porter l'assurance, ^oiis
espérons que sa mission, à ce point de vue, produira les meil-
leurs résultats, et nous aimons à espérer qu'elle sera le prélude de
rapports plus intimes entre nous, auxquels contribueraient puis-
samment l'établissement d'une Légation Chinoise permanenle en
France, et l'envoi d'un certain nombre de jeunes Chinois qui
viendraient étudier chez nous notre langue, nos arts et notre
industrie.
Du reste, au moment où votre Ambassadeur va nous quitter,
je me plais à dire h Votre Altesse que nous avons pleinement
apprécié ses qualités, son entente des allaires, la modération de
son esprit et sa parfaite courtoisie. Nous souhaitons cjue tous
ceux qui lui succéderont lui ressemblent. Je dois aussi rendre
un bon témoignage de l'intelligence et du zèle des deux Secré-
taires Français que V. A. lui a adjoints, MM. Novion etlmbcrt.
En servant loyalement vos intérêts, comme c'était leur devoir,
ils ont par cela môme servi ceux de leur pays, qui ne diffcrenl
pas des vôtres.
.De notre côté, notre Envoyé P^xtraordinaîre et Ministre pléni-
potentiaire, M. de GeofroY,ne tardera pas h se rendre à Péking,
pour y, suivre et y terminer avec V. A. les négociations qu'il a
commencées ici. 11 sera nmni également des pleins pouvoirs né-
cessaires pour procéder à la révision des traités. Enfin, outre ses
lettres de créance ordinaires, il sera chargé par le Président* de
la République d'une lettre spéciale pour l'Empereur en réponse
à celle que l'Ambassadeur Tch'oung a apportée. Je ne doute pas
que V. A. et le Gouvernement Impérial n'aient pleinement à se
louer de notre nouvel Envoyé.
Rémcsat.
Nous verrons plus loin quelle a été la nature du règlement
en huit articles auquel M. fie Rémusat fait allusion.
Enfin, Tch'oung Heou, descendu à THôtel des.Réservoirs,
"Ti V *
DISCOURS DE TCn'otNG HEOf 409
à Versailles, fut reçu le 23 novembre 1871, en audience
publique, par le Président de la République, M. Thiers,
ayant auprès de lui les Ministres des Affaires Etrangères,
delà Guerre et de la Marine, ainsi que M. Louis de Geofroy.
Le plénipotentiaire chinois prononça le discours suivant :
DISCOURS DE TCu'oiWr.-HEOl'
Monsieur le Présidem*,
Moi, ïch'oungiloou, anibassadinir dn f?raiid empiro desTsing,
ai reçu Tordre de mon auguste Empereur de \enir ici pour sa -
luer à sa place Fillustrc Président de la grande nation française
et lui présenter respectueusement une lettre impériale.
Le 3 r juin de l'année dernière, des malfaiteurs ayant volé des
enfants à Ticn-Tsin, y donnèrent lieu à une émeute. L'Empereur
envova Tseng Rouo-fan, l'un des ministres secrétaires d'PUat,
vice-roi, gouverneur général duTchéli, et autres officiers, pour
tout examiner avec écpiilé et justice. Il promulgua en même
temps un décret aux vice-rois, gouverneius de provinces et auto-
rités locales pour assurer partout la sécurité à qui de droit. Tseng
Kouo-fan et ses assistants, après avoir destitué les deux magis-
trats Tcbang et Lieu, pour avoir manqué à leurs devoirs, les re-
mirent au département de la justice, qui les condamna au ban-
nissement dans la Tartarie. Quant aux émeutiers, vingt coupa-
bles furent décapités, vingt-cinq autres déportés. Un nouveau
décret enjoignit aux autorités locales de provinces de faire des
proclamations au peuple pour qu'il n'v ait plus d'émeutes.
l'Empereur déclarant sa ferme volonté que les Français en Chiue
jouissent de la paix et de la tranquillité.
L'Empereur, mon maître, en regrettant cette affaire, espère
qu'après son règlement satisfaisant et défmitif, elle n'apjx)rlera
absolument aucun préjudice aux relations des deux pays. Pn»-
nant donc poiu' base ce qui avait été convenu entre le cliargé
d'affaires de France, de RocluTliouart, et le ministre des affaires
étrangères à Péking, j'en ai délibéré ici avec le plénipotentiaire de
France, de Geofroy. Et connue j'ai rencontré en lui l'esprit
d'équité, de justice et de libéralité, cette affaire est terminée
d'une manière satisfaisante.
4lO MISSION DE TCH'oUNG HEOU
J'ai donc riionncur, moi ambassadeur, de remettre à l'illus-
tio Président la lettre impériale dont je suis porteur. Je lui offre
en m^me temps au lieu et place de mon auguste maître, les re-
merciements pour raccueil libéral qui m'a été fait. L'amitio
entre les deux nations n'en sera que plus ferme," plus durable.
Si l'illustre Président a une lettre nationale à transmettre on
des paroles à communiquer à mon auguste maitre, moi ambas-
sadeur, suis prêt à m'en cbarger.
DISCOURS DU PRESIDENT
Le Président de la République répondit :
Monsieur l'Ambassadeur,
Je reçois avec satisfaction la lettre que vous me présentez do
la part de votre souverain. Elle est pour moi un gage du regret
qu'il a éprouvé des déplorables événements de Tien-Tsin. et de
son sincère désir d'en prévenir à jamais le retour. Vous me par-
lez des nombreux supplices infligés aux coupables, ^.a nation
française est trop bumaine pour se complaire dans l'eiTusion du
sang. Elle ne réclame que les sé\érit66 nécessaires pour contenir
les mécbants. et elle croit qu'aux moyens de rigueur il faut en
ajouter d'autres. Le devoir des gouvernements, en même temps
qu'ils répriment les excès de la foule, est de calmer ses passioiiî».
de dissiper ses préjugés, de lui faire entendre la voix de la rai-
son et de l'bumanité.
Votre gouvernement est trop éclairé pour ne pas apprécier le
mérite de ces missionnaires, parfaits liommes de bien, s'expa-
triant pour porter dans le monde les principes de la civilisation,
contre qui des malintentionnés n'ont pas craint dernièrement
d'ameuter la liaine populaire. Qu'il le proclame dans ses d(Wts,
qu'il saisisse toutes les occasions d'en rendre un solennel témoi-
gnage ; le peuple res])ectera les étrangers quand il les verra hono-
rés par ses propres magistrats.
Nous voulons supposer aussi que le peuple chinois n'a pas
compris l'énormité du crime qu'il commettait lorsqu'il a porte
la main sur la personne d'un consul de France. Il appartient en-
core au gouvernement chinois de donner, par son attitude et
DISCOURS DU PRÉSIDENT 4ll
SCS procédés à l'égard des agents diplomatiques cl consulaires, la
mesure de la considération toute particulière qui est due à leur
caractère public, en vertu des règles universellement admises
chçz toutes les nations.
Ce n*est qu'à ces conditions, et lorsfpie votre gouvernement
sera entré franchement dan» cette voie, que nous poun'ons arri-
\er à une application sincère des traités, cl que nous éditerons
(le nouveaux incidents qui compromettraient gravement les rap-
ports de rOccidentavec l'Orient.
Je répondrai à l'Empereur, et je lui ferai parvenir ma lettre
par le ministre de la République à Péking. Assurez-le, en atten-
dant, de notre vif désir de vivre en bonne intelligence, de multi-
plier nos relations et par suite d'accroître notre confiance et notre
estime mutuelles. Jeconsidérerais comme utile, à cet effet, qu'une
légation chinoise résidât en France d'une manière permanenle,
de même qu'une légation française réside à Péking. Si ce projet
se réalisait, nous ne pourrions que souhaiter de voir à la tète de
la future mission- un haut fonctionnaire qui vous ressemblai,
Monsieur l'Ambassadeur, et qui y apportât le même esprit de
justice, les mêmes dispositions sympathiques dont vous avez fait
preuve et que je me plais à reconnaître ici.
Veuillez saluer l'Empereur de ma part.
L'ambassadeur a répliqué :
A mon retour en Chine, je communiquerai à l'EmjKîreur les
paroles de Monsieur le Président de la République '.
Cette réception n'avait pas été obtenue sans peine et sans
délicates négociations. M. Thiers avait tout d'abord refusé de
recevoir Tch'oimg Ileou, parce qu'à la suite de la réception
de M. Burlinganie, une audience impériale n'avait pas été
accordée au ministre de France à Péking.
Les tribulations du pauvre mandarin étaient finies ; un de
nos écrivains les plus spirituels les a jadis contées.
I. Journal officiel, a4 novembre 187 1.
4ia MISSION DE TCn'oUNG HEOU
LETTRE DE M. THIERS A l'eMPEREUR DE LA CHINE
Le Président de la République Française salue TEMPEUErR
de la Chine.
L'ambassadeur Tch'oung Heou m'a présenté la lettre dont
V. M. I. l'avait chargé. J'y ai trouvé le témoignage de vos dis-
positions amicales envers la France, et de votre sincère désir do
maintenir en les affermissant les bonnes relations entre les deux
pays. Ces sentiments répondent h ceux que j'éprouve, et j'ai éU*
heureux d'en recueillir l'expression.
F^e soulèvement populaire qui s'était produit à Tien-Tsin au
mois de juin 1870, et les attentats dont un Consul Français et
plusieurs de ses nationaux avaient été victimes étaient de nature
à nous aflcctcr d'autant plus péniblement que ces déplorables
cvonements pouvaient devenir une cause de mésintcllîgenre
entre nous. Mais la sévérité déployée contre les principaux auteurs
du massacre, et les décrets de V. M. L ordonnant aux grands
officiers des provinces d'assurer la sécurité des Français résidant
clans ses vastes domaines nous montrèrent bientôt que V. M. l.
n'entendait pas laisser compromettre par la foule ignorante ou
par des gens mal intentionnés l'amitié déjà ancienne qui nous
lie, qu'EUe voulait fermement que nos bons rapports ne fussent
plus troublés, et que les deux peuples pussent désormais jouir, a
l'abri de toute inquiétude, des avantages garantis réciproque-
ment par nos traités d'amitié et de commerce.
Votre Ambassadeur, ïch'oung Heou, nous ayant donné de son
côté l'assurance, en votre nom, et nous ayant fait j>art des décla-
rations satisfaisantes pour l'avenir, nous résolûmes de le recevoir
en audience solennelle, et avec les honneurs dus au Représentant
d'un Grand Prince et d'un ami. Tch'oung Heou aura rendu
compte à V. M. I. de la réception que je lui ai faite. Il lui aura
également présenté son rapport sur les diverses questions dont
il s'est entretenu avec nous.
Depuis de longues années, un Ministre et des officiers diplo-
matiques français résident dans la capitale de votre illustre
Empire, leur présence est pour V. M. I. un témoignage perma-
nent de l'estime et du bon vouloir de la France ; ils s'attachent
à entretenir des relations amicales et courtoises avec les fonc-
'•Jï^r
RETOUR DE TCti'oUNG HEOC 4ï3
tîonnaîrcs Chinois, et sont chargés à veiller, en ce qui nous
concerne, à Texéculion des traités. Ils s'appliquent à connaître
les lois, les mœurs et les coutumes de la Chine, et l'expérience
qu*ils acquièrent peut nous suggérer à l'occasion les moyens de
resserrer et de rendre plus solides les liens qui unissent les deux
pays. Pour que de votre côté vous puissiez concourir plus direc-
tement à ce résultat, il serait désirable qu'une mission chinoise
résidât aussi d'une manière permanente dans notre capitale, et
si V. M. I. juge à propos d'en envoyer une, je serais charmé
que son choix tombât sur un fonctionnaire d'un caractère aussi
élevé que l'ambassadeur Tch'oung Ileou, car j'ai pu reconnaître
combien est méritée l'estime flatteuse dont V. M. I. l'honore.
L'époque de la révision des traités étant arrivée, j'ai choisi
pour en conférer avec les hauts dignitaires qui seront délégués
par Y. M. I., M. de Geofroy, Ministre plénipotentiaire, à qui je
donne pour cette occasion des pouvoirs extraordinaires, qui
l'accréditent auprès de V. M. I. en qualité de ministre ordinaire
et permanent. Investi de toute ma confiance, M. de Geofroy
sera le meilleur interprète des sentiments amicaux qui nous
servent de règle de conduite dans nos relations avec l'Empire
Chinois, et j'attends de la mission que je lui ai confiée des
résultats à la fois conformes aux intérêts mutuels des deux
nations, et aux vœux sincères que je fais pour la prospérité et la
gloire de V. M. I.
Écrit à Versailles, le 28 mars 187a.
RETOIR DE TCÏl'oi.VG HKOL , 1872
Tch'oung licou rentra en Chine avec le Mekon*^ ; il arri-
vait à Hong-Kong le i8 janvier 1872 et quittait Chang-Haï
le 26, après avoir l'ait visite au Consul Général de France.
« Au dite de la (uizette de Péking^ à son passage à Tien
Tsin, le i*"" mars renipresscmcnt était tel pour le voir que
plusieurs milliers de personnes étaient sorties de la ville
pour aller à sa rencontre, et à son départ après un séjour de
deux heures seulement chez un ami de son père, la même
4 [4 MISSION DE TCH OUNG HEOU
aiïïuence de curieux Taccompagna encore pendant Tespace
d'un mille'. »
Tch'oung Heou, rentré à Péking le 5 mars, déjà vice-
président du ministère de la Guerre, fut nommé membre
assistant du Tsoung-Ii-Yamen (6 mars 1872), après une
audience de l'Empereur qui se déclara fort satisfi»t de la
manière dont il avait dirigé sa mission.
M. DE GEOFROY
Le nouveau ministre de France en Chine, M. Louis de
Geofroy*, arriva à Hong Kong le 9 mai 1872 en route pour
Péking, il y trouva le nouveau commandant en chef de Fos-
cadre de Chine, l'amiral Garnault, remplaçant l'amiral Gi-
zolmc, parvenu au terme de son commandement, et les mem-
bres de sa légation arrivés par un paquebot avant lui ; il visita
Canton, Swatow, Fou-tchéou, les Chou-san et Ning-Po ;
il quitta Chang-Haï, le 3o juin, sur le navire de guerre
LinoiSy avec une escorte de neuf gendarmes à cheval. II
avait avec lui comme secrétaire de Légation, M. Guillaume
de Roquette, comme attaché, M. de Kergariou, et comme
attaché militaire, M. Guy de Contenson ; M. de Bezaure,
débutait comme élève-interprète. M. de Geofroy arriva à Pé-
King, le 3 août 1872. M. de Rochechouart prenait un congé
bien mérité, après cinq années de résidence à Péking, dont
trois à la tête de la légation.
LETTRE DE M. DE ROCHECHOUART, lO JUIN 1872
Notre chargé d'affaires, le Comte de Rochechouart qui
avait rendu les plus grands services aux missionnaires.
I, Nouvelliste de Shang-Ha'i\ i8 mars 1872.
a. Voir p. 4o4» note.
LETTRE DE M. DE ROCHEGHOUART l^lb
adressa la lettre suivante aux évoques de Chine en quittant
son poste qu'il devait retrouver plus tard :
Poking, îojuin 1872.
Monseigneur, ^
Avant de quitter la Chine, apros y avoir fait un long et pénible
séjour, je tiens à vous exprimer tous mes remerciements pour le
concours que j'ai toujours trouvé auprès de vous. Nous avons
traversé des circonstances douloureuses qui m'ont permis d*aj)-
précier à leur juste valeur le dévouement, la charité et l'énergie
des missionnaires ; aussi, j'emporte de vos œuvres l'admiration
et la sympathie la plus sincère.
Recevez, Monseigneur, l'assurance de ma plus respectueuse
considération.
R0C11ECUOUART.
t
CHAPITRE XXIX
LE MEMORANDUM CHINOIS
Vers le milieu de 1871, la Chine crut le moment favo-
rable pour se faire rétrocéder par les étrangers quelques-uns
des avantages qu'ils avaient si péniblement acquis depuis dix
ans. 11 est bien certain que le chàliment des principaux cou-
pables du massacre de Ïien-Tsin n'ayant pas été exigé, le
gouvernement de Péking devait être singulièrement enhardi
par cette marque de faiblesse apparente ; d'autre part, les
revers de la France, principale protectrice des intérêts des
missionnaires on Chine, avaient pu faire croire que ce grand
pays accepterait bénévolement le mémorandum ou circu
laire que le Tsoung-li Yamen adressa aux Légations étran-
gères au sujet des missions et un projet de règlement en huit
articles relatifs aux missionnaires chrétiens.
Voici ce document important, signe par Wen-Siang et
Clieun Kouei-feun, avec des extraits des considérants qui le
[)récèdent ^ :
I . Le Mcraorandum a élc public dans la plupart des journaux de CliiiiP,
dan» la brochure de P. Giquel, citée plus loin, etc., ainsi que dan* If
livre bleu suivant :
— 67«'/ifl, n» 3(1871). Circular of the Cinnese Government corn-
municated by the French Chargé d'affaires. Prescnted..., 1871-
Lond., in -fol. [G. — 366 ]
Voir aussi :
— China, n" i (1872). Correspondence rospeciing the Circular oj
ihe Chinese Government of Fehruary 9, 1871, relating to Mission-
aries. Presenled 1872. Lond., in fol. [G. — 468.]
'Ï3«"V
LK MEMORANDUM CHINOIS /Jl"
« Le commerce n*a donné lieu à aucun diflerend entre l'Élat
central et les États extérieurs ; il n'en est pas ainsi des missions
qui sont une source d*abus incessants ; elles ont pour but
d'exhorter à la vertu et elles produisent un effet inverse. Partout
où paraissent les missionnaires, ils s'attirent l'animadversion du
peuple. Les premiers qui vinrent dans l'État central étaient dé-
signés sous le nom de « Lettrés de l'Occident ». La plupart des
conversions se faisaient parmi des gens respectables, tandis que
depuis la conclusion des traités, en 1860, la plupart des convertis
sont des gens sans vertu ; aussi' cette religion resle-t-cUe sans
considération ; aussi les consciences sont devenues la proie du
besoin. A l'ombre de l'influence des missionnaires, les clu'élicns
ont continué à opprimer le peuple et à le tromper ; de là des que-
relles et finalement dos luttes incessantes entre les chrétiens et
les non-chrétiens. Les missionnaires se liguent et s'insubordon-
nent avec les chrétiens contre les autorités légitimes... D'anciens
rebelles mis hoi*s la loi, cherchent un refuge dans l'église cl
abritent leurs désordres sous sa protection... Le peuple ignore la
différence entre le catholicisme et le protestantisme et il confond
les deux religions sous la première appellation. 11 confond aussi
tous les Européens sous le vocable d'hommes du dehors ; aussi
quand des troubles éclatent, tous sont exposés aux mêmes dan-
gers. Le prince Roung et les membres du yamen ont été depuis
dix ans en proie à une incessante anxiété ; leurs craintes ont été
justifiées par les événements de Tien-Tsin dont la soudaineté a
été accablante... Cette affaire est aujourd'hui arrangée, mais le
prince et le yamen restent sous le coup d'un malaise incessant...
En fait, si cette politique est la seule à laquelle on puisse re-
courir pour régler les diflérends entre chrétiens et non-chrétiens,
elle deviendra de plus en plus précaire si le besoin de l'invoquer
se répète et alors de nouveaux désordres semblables à ceux de
Ticn-Tsin éclateront plus terribles encore.
Le prince et le yamen ont appris que les prêtres d'Europe res-
pectent les lois et les coutumes des pays qu'ils habitent sous j)eine
d'être sévèrement punis. Si les missionnaires, axant de construire
leurs églises, ne se rendaient pas odieux aux mandarins et au
peuple, si leurs actes étaient en accord avec leurs enseignements,
s'ils évitaient en se récusant toute inler>ention locale, ils pour-
raient vivre en bonne harmonie avec nos indigènes et nos fonc-
tionnaires. Mais ils constituent un nombre indéterminé d'Étals
CoRDiEK. L — 27
r.
t
4l8 Li: MEMOUAXDIM CHINOIS
dans l'Étal. Gomment alors empêcher que les gouverneurs cl les
gouvernés s'unissent contre eux !
• • • • • • • • ••...••,...•
En vue de protéger les intérêts de tous et d'arrêter les abus
sus-menlioimés. le prince cl levamen ont T honneur de souineUre
à l'examen de Votre Excellence, un règlement en huit arliclc^.
lequel a été communique aux représentants des autres puissances.
PROJET DU GOUVERNEMENT CHINOIS
Art. premier. — Les chrétiens, lorsqu'ils fondent un orphe-
linat, n'en donnent pas avis aux autorités, et paraissent agir
avec m\sl(*re. De là les soupçons et la haine du peuple. En ces-
sant de recevoir des enfants, les mauvaises rumeurs, qui sont
maintenant en circulation, disparaîtraient en même temps. Si
cependant on désire continuer l'œuvre, on ne doit recevoir que
les enfants des chrétiens nécessiteux, et alors les autorités doivent
être informées, pour prendre note de la date de l'entrée, du nom
des parents, et du jour de la sortie. 11 serait aussi nécessaire que
pouvoir fut donné aux étrangers d'adopter ces enfants, et l'on
arriverait alors à un bon résultat. En dernier lieu, lorsqu'il est
question d'enfants non clirétiens, les hauts mandarins de\ronl
donner des ordres aux autorités locales, qui choisiront des agents
convenables jx)ur prendre toutes les mesures qui leur paraîtront
convenables.
En Chine, les lois qui régissent les orphelins sont : qu'à l'en-
trée et au départ des enfants, il est pris note de la personne qui
les laisse ou de la personne qui les adopte, de la déclaration
faite aux autorités, et de la permission donnée aux parents de
AÎsiter leurs enfants. Lorsque ceux-ci sont devenus plus grands,
ils peuvent être adoptés par une personne sans enfant, ou repris
par les j)arents eux-mêmes, et alors, quelle que soit la religion
dans laquelle ils ont été élevés, ils retournent à la religion de
leurs pères.
En toutes choses les enftints doivent aussi être bien traités.
L'exercice de cette œuvre de charité devient un acte très reconi-
mandable.
Nous avons entendu dire que dans cliaque pays les affaires î»o
conduisent à cet égard à peu près comme en Chine. Comnienl
se fait-il qu'une fois arrivés dans notre pays, les étrangers ne
PROJET DU GOUVERNEMENT CHINOIS ^IQ
suivent plus ces coutumes? — Ils ne prennent aucune note de
la famille à laquelle appartient Tenfant, et ne donnent aucun
a\is aux autorités? Une fois que Tcnfant est entre dans la mai-
son, il n'est pas loisible à d'autres personnes de l'adopter, et les
parents n'ont pas la permission de le reprendre ni m(>me de le
visiter. Tout ceci entretient les soupçons et excite la haine du
peuple, et c'est ainsi que par degrés se produit un cas comme
celui de ïien-ïsin. Quoique nous ayons démenti dans un rapport
toutes ces rumeurs d'yeux et de cœurs arrachés, le peuple ce-
pendant conserve encore des doutes à cet égard, et quand même
nous par\ iendrions à lui fermer la bouche, nous ne saurions
chasser ces doutes de son esprit. C'est ce genre de malaise qui
donne lieu à de terribles événements. Ce serait une bonne chose
d'abolir les orphelinats étrangers, et de les transporter en Eu-
rope, où ils pourraient pratiquer leur charité à leur aise. Il ap-
partiendrait alors aux Chinois de venir au secours de ces enfants.
Nous avons d'ailleurs dans chaque province de nombreux orphe-
linats, ce qui iiVmpéche pas les étrangers de vouloir nous prêter
à tout prix une assistance dont nous n'avons pas le plus léger
besoin. C'est certainement a>ec de bonnes intentions qu'ils agis-
sent ainsi ; mais il n'en est pas moins vrai que leur conduite
produit le soupçon et excite la colère. 11 serait de beaucoup pré-
férable que chacun exerçât sa charité dans son pays, et alors au-
cun événement lamentable ne pourrait surgir.
Art. 2. — Les femmes ne devraient pas plus longtemps en-
trer dans les églises, et les sœurs de charité ne devraient plus
>ivre en Chine pour enseigner la religion. (]ette mesure ne fera
(|ue rendre les chrétiens plus respectables, et aura pour résultat
d'imposer silence aux mauvaises rumeurs.
En Chine une bonne réputation et la modestie sont des points
très importants. Les hommes et les femmes n'ont pas même la
permission de se donner la main, ni de vivre ensemble. Il de-
vrait y avoir une ligne de démarcation infranchissable. Après le
traité, liberté pleine et entière a été donnée aux chrétiens, et
alors les hommes et les femmes sont allés ensemble à l'église.
De là des rumeurs parmi le public. Il y a quelques endroits
inèine où hommes et fenmies se trouvent ensemble non seule-
ment à l'église, mais encore dans l'intérieur de la maison. Le
public, qui voit cela a la légère, élève des soupçons, et pense
qu'il se passe des choses peu convenables.
Art. 3. — Les missionnaires résidant en Chine doi\enl se
k
4^0 LE MEMORANDUM CHINOIS
conformer aux lois cl usages de la Chine. Ils n'ont pas la per-
mission de se placer dans une sorte d'indépendance exccplion-
nelie, de se montrer réc^ilcitranls à l'aulorilc du gouvernement
et des mandarins, de s'attribuer des pouvoirs qui ne leur appar-
tiennent pas, de porter atteinte à la réputation des gens, d'op-
primer le peuple, de médire de la doctrine de Confucius, toutes
choses par lesquelles ils donnent prise aux soupçons, au ressen-
timent et à l'indignation des masses.
Les missionnaires doivent se soumettre, comme tout le monde,
à l'autorité des mandarins locaux ; et les Chinois chrétiens doi-
vent, en tout cas, être traités selon la loi commune. A l'excep-
tion des dépenses des solennités théàlrales et du culte des di\i-
nités protectrices du lieu, auxquelles ils sont dispensés de
contribuer, les chrétiens ne peuvent échapper aux réquisitions et
aux cordées, et sont tenus d'acce])ter, comme tout le monde,
les charges inq>osées par l'administration locale. \ plus forte
raison ne peuvent-ils refuser de payer, intégralement, les taxes
territoriales et les rentes, et les missionnaires ne peuvent ni leur
conseiller une infraction à la loi commune ni les v aider. Lon
cas de litige entre les chrétiens et non-chrétiens sont soumis à
l'équitable juridiction des autorités, et ne peuvent être laissés
au patronage des missionnaires. Ces derniers ne peuvent écarter
des tribunaux les chrétiens, demandeurs ou défendeurs, ce qui
dans un jugement conduit à des délais et lèse les parties inté-
ressées. Dans le cas où des missionnaires se permettent de s'im-
miscer dans des affaires qui ne sont pas de leur domaine, les
autorités locales doivent envover leurs conununications verbales
ou écrites aux hauts fonctionnaires provinciaux, qui en référe-
ront h leur tour au Tsoung Li Yamen, afin qu'une décision
puisse, le cas échéant, être prise pour le rapatriement desdils
missionnaires. Au cas où des chrétiens engagés dans des procès
relatifs à des alliances matrimoniales ou à des propriétés imnnv
bilières se prévaudraient de leur condition de chrétiens pour
invoquer l'intervention des missionnaires, ils seront, sévèrement
punis par les autorités.
La Chine honore la religion de (Confucius. Le culte de Boud-
dha et du Tao, aussi bien que la doctrine des Lamas, y sont
égalcnjent professés. Il est contraire à l'usage que les derniers,
bien qu'ils puissent ne pas être Chinois, puissent ignorer les dé-
cisions des autorités chinoises, et les approuver ou les blâmer.
Nous entendons dire ([ue les missionnaires, dans les pays élran-
PROJET DU GOUVKHNKME.NT CHINOIS 421
gers, sont sonmis l\ la législation du pays où ils vivent, et qu'il
leur est dt'fendu de se rendre indépendants, de contrevenir aux
lois, d'usurper l'autorité, d'attaquer le caractère des gens, de
leur nuire, de susciter les soupçons ou le ressentiment du peu-
ple. De iiK^ine les missionnaires, qui enseignent leur religion en
Chine, devraient se soumettre à l'autorité des magistrats de ce
pays; tandis qu'ils se \antent d'être indépendants et de ne pas
reconnaître raulorité des mandarins. Ne se placent-ils pas aii>si
en dehors du giron de la loi ? Les chrétiens en Chine restent
sujets chinois, et n'en sont que plus astreints a demeurer fidMes
à leurs devoirs. En aucun cas, il ne peut être étahli de diffé-
rence entre eux et le reste de la nation. Les chrétiens dans les
villes et à la campagne doivent vivre en honne harmonie avec
leurs compatriotes. Cependant, dans les questions qui alTectent
le public, lorsque des souscriptions populaires s'ouvrent et que
des corvées sont requises, ils mettent en avant leur position de
chrétien* pour échappor à ces charges. Ils créent» eux-mêmes,
une exception en leur faveur. Gomment éviter que le reste de
la nation ne sVmpare de cette exception contre eux? Bien plus,
ils refusent les taxes et les corvées, ils intimident les mandarihs,
ils oppriment ceux qui n'appartiennent pas h leur religion. Les
missionnaires étrangers ne comprennent pas complètement la
situation. Non seulement ils donnent un asile aux chrétiens
criminels, et refusent de les li\rer à la justice ; mais encore ils
consentent à protéger injustement ceux qui ne se sont convertis
que parce qu'ils avaient commis quelque crime. Dans les pro-
vinces, les missionnaires se font les avocats, devant les autorités
locales, des chrétiens qui ont des procès. Témoin cette femme
chrétienne du Sè-tch'ouen, qui exigeait de ses tenanciers des
paiements d'une nature qui ne lui étaient pas dCis, et qui tinit
par commettre un meurtre. Un évoque français prit sur lui
d'adresser aux autorités une dépêche, où il plaidait pour cette
femme, et obtint son acquittement. Ce fait excita l'animosité des
|X)pulations du Se-tch'ouen, laquelle a duré jusqu'à ce jour. Dans
le Kouei-lchéou, les chrétiens qui comparaissent devant les tri-
bunaux se qualifient eux-mêmes de chrétiens dans l'acte d'accu-
sation, dans le seul but de gagner leiu* cause. Ceci est un abus
bien connu. 11 arrive aussi que de deux familles, unies par des
liens matrimoniaux, l'une se convertit au christianisme, et force
l'antre, qui n'est pas convertie, à rompre l'alliance. Parmi des
gens de même sang, on a vu des pères et des frères aînés, une
l\22 LE MEMORANDUM CHINOIS
fois convertis, intenter une accusation pour non-accomplissement
des devoirs de famille à leurs enfants cl à leurs plus jeunes frè-
res» par l'unique raison que ceux-ci avaient refusé de se con-
vertir. Ces actes sont encouragés par les missionnaires. De pa-
reilles pratiques ne sont-elles pas de nature à exciter au plus haut
degré Tindignation populaire ?
Art. /|. — Les Chinois et les étrangers vivant ensemble de-
vraient être gouvernés par les mêmes lois. Par exemple, si un
homme en tue un autre, il doit être puni, 8*il est Chinois,
selon la loi chinoise, et s'il est étranger, selon la loi de
son pays. En agissant ainsi, l'ordre régnera. Peu importe la
manière dont les Chinois et les étrangers traitent la cause. La
châtiment est nécessaire. Mais ce châtiment une fois infligé, on
ne doit pas venir réclamer des indemnités, et surtout chercher
le soi-disant instigateur du crime pour exiger de lui une certaine
somme. 11 appartient aux autorités locales de prononcer sur les
différends qui peuvent s'élever entre les chrétiens et le peuple.
Si c'est un païen qui a eu des torts envers un chrétien, il doit
être puni plus ou moins sévèrement, selon la gravité de la faute;
et de même s'il est question d'un chrétien accusé par un païen.
Le magistrat doit prononcer avec la plus parfaite justice et la
plus grande impartialité. Si un chrétien se conduit contrairement
aux lois, l'autorité locale fait une enquête, et si l'on accuse ce
chrétien, celui-ci est arrêté et jugé. Mais les missionnaires ne
doivent pas alors se présenter pour le défendre et le disculper.
S'il arrive qu'un missionnaire empêche un chrétien de déférer
aux ordres de l'autorité, non seulement le chrétien sera puni ;
mais encore le missionnaire ; ou tout au moins celui-ci sera ren-
voyé dans son pays.
Dans la sixième année du règne T'oung-Tché, un mission-
naire, M. Mabileau, fut tué dans le Se-tch'ouen. Le meurtrier,
nommé Yang-lao-wong, fut arrêté et condanmé à mort. Mais en
outre, M. Mihières accusa un homme qui faisait partie de la
classe des lettrés, d'avoir été l'instigateur de ce meurtre, alin
d'exiger de lui une indemnité de 80 000 taols.
Les individus qui commettent des désordres appartiennent
d'ordinaire aux plus basses classes de la société. Lorsqu'ils sont
coupables de quelques crimes, ils sont arrêtés et punis; mais des
accusations ne doivent j)as être portées contre les lettrés, pour
exiger d'eux de larges indenmités. l ne pareille conduite excite
la haine.
T^
PROJET DU GOi;VBRNKME.NT CHINOIS 4^3
Dans Ja huitième année du règne T'oung-Tché, un mission-
naire, M. Rigaud, fut tué dans le Se-tch'ouen. La cause du
meurtre était la rupture d'une alliance entre deux familles.
Tchong Tyang-tum et Li Tchoung-tang jugèrent ce cas. Ils firent
arrêter le meurtrier de M. Rigaud et celui d'un chrétien, les
nommés Hoo-tsaé et Liong-fou, appartenant tous deux aux plus
basses classes. L'un fut condamné à la décapitation et l'autre à
la j)endaison. Les chrétiens tuèrent plus tard quelques personnes.
Tous les ans il y avait des conflits entre les créanciers cl les dé-
bitenrs, des rapts et des incendies.
Les instigateurs de tout ceci étaient Wang Chouc-ting, Tchang
Tiën-chen et autres. On voulut les arrêter et les punir ; mais ils
ne se rendirent pas aux ordres de l'autorité. Plus lard, les chré-
tiens sous la conduite d'un prêtre nommé Tan Fou-tchouen,
tuèrent Tchao Yong-lui et deux cents personnes. On demanda
de livrer ce missionnaire à la justice chinoise ; mais l'abbé
Mihières* dit qu'il était parti pour l'Europe, et qu'il n'y avait
aucun moyen d'arranger l'affaire. De là une grande colère
parmi les habitants du Se-tch'oucn,
Art. 5. — Les passeports délivrés aux missionnaires français
qui pénètrent dans l'intérieur, doivent clairement mentionner la
province et la préfecture où ils ont l'intention de se rendre. Les
noms et titres du |x^rteur, et les conditions qu'il ne doit pas se
transporter clandestinement dans une autre province et que le
passeport est personnel, seront également compris dans ce docu-
ment. Le missionnaire ne doit point passer en contrebande par
la douane et les barrières des articles soumis aux droits. A son
arrivée à une destination autre que celle indiquée sur le passe-
port, ou si cette dernière pièce a été remise à un Chinois chrétien
dans le but do le faire passer comme missionnaire, ledit passeport
sera annulé. Si d'un autre côté on est assuré que le porteur se
Test procuré à prix d'argent ou qu'il a conmiis quelque autre
infraction sérieuse à la loi, l'individu qui aura faussement as-
sumé la position de missionnaire, sera puni, et le vrai mission-
naire sera renvoyé dans son pays.
Afin que le contrôle puisse s'exercer partout, le nom du mis-
sionnaire sera inséré dans le passeport, en caractères chinois, qui
feront preuve. Le passeport sera annulé, au cas où le titulaire
I. Mihièrcs, Simon Jude-Alphonse, du diocèse d'Aix ; né le 12
février i8ai ; mort iG octobre 1871, à Konci-Yang (Kouci-tchéon).
4'j4 le MEMORANDUM CHINOIS
relourncraîl dans son pays, Tiendrait à mourir ou abandonnerait
l'œuvre des missions. On n'accordera poiht de passeports pour
les provinces où il \ a des rebelles, ni pour celles où opère l'ar-
mée impériale. Cette disposition ayant évidemment pour objet
d'assurer loyalement la sauvegarde des missionnaires.
A l'appui du précédent projet, le yamen rappellera le cas d'un
missionnaire qui s'est présenté dans le Kouei-tcbéon, où un cer-
tain Tchao lit le missionnaire, quoique son nom ne figurai ps
dans le registre des passeports. Le Yamen reçut une lettre à ce
sujet de M. l'interprMe Dcvéria, où celui-ci montrait commwil,
d'après un vieux registre français, le missionnaire assassin Tchao,
avait reçu un passeport, daté du 3 delà 6* lune de la 4''annéefdc
T'oung-Tclié, où il était appelé Joné Losse; que ce nom de Tchao
était erroné ; que la victime était réellement le dit Joné Lossc,
était inscrit sous le n° 330, comme allant au Se-lch'ouen et de là
au Kouei-tchéou. Cependant le yamen était à même de se con-
vaincre que ni le nom de Tchao ni celui de Joné Losse ne figu-
rait sur le registre des passeports. Il y avait donc une double
erreur sur le nom du nu'ssionnaire, et sur celui de sa résidence.
Comment alors pouvait-on établir l'identité et assurer à la
partie intéressée une protection efficace ?
Il y eut aussi une affaire de meurtre, commis par le mission-
naire Splingacrt sur la personne d'un Russe. Ce Splingaert était
d'abord missionnaire, puis il entra à la légation de Prusse comme
constable. Il n'en conserva pas moin^ son passeport, en sorte
(juc s'il l'avait donné à un autre ou l'avait jjerdu, non seule-
ment il y aurait eu abus de la part de celui qui aurait passé pour
missionnaire ; mais de graves inconvénients dans les affaires pu-
bliques pouvaient en résulter, si ledit passeport était tombé dans
les mains des rebelles. D'un autre côté la dignité des mi-ssion-
naires nous semble sérieusement compromise par de pareilles
irrégularités.
Art. 6. — Le but des missionnaires étant d'exhorter les hom-
mes à la vertu, il est convenable que, avant d'admettre un indi-
>îdu aux privilèges de la religion, on examine s'il a été frappé de
([uelque sentence judiciaire ou s'il a commis quelque crime. Si
rcxamen est en sa faveur, il peut dcAciiir chrétien : sinon, celte
faculté lui scr» refusée. On devra de plus agir comme les mi-
nistres de noire religion, qui donnent avis aux déceniers ou ins-
pecteurs de dix familles, et font inscrire dans ce but le nom du
néophyte sur un registre spécial. De même les missionnaires de-
__J^. _^ ^.
PROJET DV GOUVEKNEMEiNT CHINOIS ^25
vront avertir les autorités, qui prendront note du jour, du mois,
et de Tannée de Tadmission d'un converti, de son lieu de nais-
sance, de sa position sociale, et s'assureront s'il a subi une con-
damnation, ou s'il a changé de nom. En agissant ainsi, toute
confusion sera écartée. Si un chrétien est envoyé en mission et
meurt en. route, avis sera donné à l'autorité compétente. Si
après sa conversion, quelqu'un commet un crime, il sera exclu
de la communion des fidèles, et regarde comme n'appartenant
plus à la religion chrétienne. Chaque mois ou au moins chaque
trimestre, les autorités doivent être informées du nombre des
conversions. Les autorités agiront aussi comme elles le font à
l'égard de nos temples, c'est-à-dire elles inspccleront les missions
tous les mois ou au moins tous les trois mois. Cette méthode,
loin de nuire à la religion, assurera au contraire sa tranquillité.
Dans la neuvième année du règne T'oung-Tché, le gouverne-
ment du Kouei-tchéou informa le yamen qu'à Kouei-ting h'ien
quelques personnes, qui précédemment n'étaient rien autre chose
que des voleurs, formaient une partie de la milice, dont les
chrétiens Yen Yu-ching et Lia ïchang-chin étaient les chefs. Se
faisant eux-mêmes passer pour chrétiens, ces hommes inspiraient
une haute idée : cependant ils provoquèrent toutes sortes de
troubles, tuèrent Wang-Tiang pao et Tsouo Ying-ho, blessèrent
grièvement trois autres personnes, et emportèrent de leurs mai-
sons non seulement l'argent, mais encore tous les objets qu'elles
contenaient, jusqu'au bétail.
Dans la huitième année du règne T'oung-Tché le gouverneur
du Kouei-tchéou informa de nouveau noire yamen qu'à Tsoun
Y'i-h'ièn, une pétition avait été adressée aux autorités poin* dé-
clarer que quelques rebelles, dont les chefs étaient Soung \ u-chan,
Tang Cheua-hien, Tang Yen-choui, Tien Youen-souen, avaient
embrassé la religion catholique, et qu'ils continuaient, dans la
ville comme au dehors, de causer des troubles et des émeutes
sans nombre. Dans la même place encore, quelques gens nom-
més Yang Chi-pouo, Leou Kai-wen, Tchang Sio-ming, Houo
'Wen-tieou, Tchao Wen-ni^an avaient embrassé la religion catho-
lique, et étaient même employés à rintérieur de la mission.
Cependant au dehors ils pratiquaient toutes sortes d'exactions
sur les orphelins, et intimidaient les pauvres d'esprit. Ils venaient
perpétuellement au yamen, et entreprenaient de redresser les
jugements. Dans une alTaire entre un chrétien et un paysan, si
le mandarin se prononçait en faveur du dernier, ils ameutaient
/|a6 LE \lEMORA?iDUM CHINOIS
les chrétiens, eavaliissaient le yamen et forçaient le juge à re-
venir sur sa sentence. Si nonobstant le mandarin ne voulait pas
leur remettre le chrétien, ils revenaient avec la carte d'un mis-
sionnaire, et réclamaient en son nom la mise en liberté de leur
ami.
• En outre ils commettaient toutes sortes d'attentat* contre les
personnes et les propriétés. S'ils rencontraient de la résistance,
ils prodiguaient les coups et ne reculaient pas devant un meur-
tre, et se rendaient coupables de plusieurs autres crimes.
Art. 7. — Les missionnaires doivent observer les couLuines
chinoises, et ne s'en écarter en aucun point. Par exemple, ils ne
doivent pas faire usage de sceaux, dont l'emploi est réservé aux
seuls fonctionnaires. 11 -ne leur est pas permis d'adresser des
dépèches à un yamen, quelle que soit leur importance. Si ce-
pendant, pour un cas pressant, il était absolument nécessaire
d'écrire, ils peuvent le faire, mais en prenant bien soin de ne
pas parler de choses étrangères k la question, et en employant,
comme les gens appartenant à la classe des lettres, l'expression
Pin-t'ié (pétition). Lorsque les missionnaires visitent un grand
mandarin, ils doivent observer les mêmes cérémonies que celles
exigées des lettrés. S'ils visitent un mandarin de rang inférieur,
ils doivent aussi se conformer aux cérémonies d'usage. Ils ne
doivent pas entrer dans les yamens sans les prescriptions
réglementaires, et amener le désordre et le trouble dans les
a flaires.
Dans la sixième année du règne T'oung-Tché, le gouverneur
du Se-tch'ouen nous écrivit que l'évoque français, Mk*" Pinchon,
avait, dans une lettre envoyée aux autorités, fait usage d'un
sceau ofliciel fabriqué par lui. Dans la septième année du règne
ï'oung-ïché, M^'** Faurie, évèque du Kouei-tchéou, remit à Tof-
ficier chargé de la transmission des lettres au gouvernement,
une dépêche à l'adresse du yamen pour demander que des mar-
ques de distinction fussent accordées à un tao-taï nommé
ïouo-wcn, et à d'autres personnes.
Dans le Ghan-Toung, un missionnaire se lit passer comme siun-
fou (gouverneur provincial).
Dans le Se-tch'ouen et le Kouei-tchéou, des missionnaires
prirent sur eux de demander le rappel de mandarins qui
n'avaient pas arrangé leurs afl'aires à leur satisfaction/ Ainsi ce
n'est pas seulement l'autorité de simples fonctionnaires qu'ils
assument ; ils réclament en outre les pri\ilèges que le souverain
PROJET DU GOtVERNEMEÎST CHINOIS 4 27
seul possède. Après de tels actes, comment l'indignation géné-
rale pourrait-elle ne pas se manifester ?
Art. 8. — Les missionnaires ne doivent pas être autorisés à
réclamer, comme appartenant à Téglise, les propriétés qu'il leur
plaît de désigner. De cette manière, il ne s'élèvera aucune diffi-
culté. Si les missionnaires désirent acheter im lot de terrain
pour y bâtir une église, ou louer une maison pour y fixer leur
résidence, ils doivent avant de conclure le marché, aller avec le
propriétaire vrai, et faire une déclaration à l'autorité locale, qui
examinera si le Foung-ehoui^ présente quelques obstacles. Si le
mandarin décide qu'aucun inconvénient n'existe sous le rapport
du Foang-choui, il sera alors nécessaire de demander le consen-
tement des habitants du lieu. Ces deux formalités remplies, il
sera encore nécessaire, dans le texte du contrat, de suivre les
règles publiées dans la quatrième année du règne de Toung-
Tclié, c'est-à-dire de déclarer que la terre appartient en pleine
propriété h des chrétiens chinois. Il ne sera pas permis, dans
l'acbat des propriétés, d'employer un nom autre que celui du
véritable acheteur. Il sera également défendu d'ellecluer des
transferts contraires à la loi, selon les conseils de gens déshonnétes.
Les missionnaires résidant constamment en Chine doivent
s'efforcer d'inspirer la confiance, et de ne pas exciter le mécon-
tentement et l'aversion du peuple, mais au contraire de vivre
en bons termes avec tout le monde, sans même exciter les soup-
çons. En ce moment il y a presque toujours désaccord entre les
deux partis, et la cause est la conduite des chrétiens. Ainsi, en
ce qui regarde les propriétés de l'église, il y a eu des réclama-
tions durant ces dernières années dans toutes les provinces, et
les missionnaires en exigent la restitution, sans s'inquiéter s'ils
blessent la susceptibilité du peuple, ou s'ils nuisent à ses inté-
rêts. Il y a en outre de belles maisons appartenant à des lettrés,
sur lesquelles ils élèvent des réclamations et dont ils expulsent
le propriétaire dans le plus court délai. Mais ce qui est pis, et
ce qui blesse la dignité du peuple, c'est qu'ils réclament souvent
comme leur propriété des yamens, des lieux de réunion, des teni-
I. Littéralement Vent et Pluie; c'est un mélange do superstitions
grossières, dont une élude incomplète des phénomènes de la nature est
la source, et des pratiques dénuées de sens commun le résultat. C'est le
Foung Ckoui qui guide le Chinois dans les actes de la vie : achat d'une
maison; heure de départ du vovage; etc.
438 I.K MEMORANDUM CIlIXOrS
pics tenus en grande vénération par les lettres et les habitants
du voisinage.
Certainement dans chaque province se trouvent des maisons
qui appartenaient jadis à TÉglise ; mais on doit tenir compte du
nombre d'années qui se sont écoulées depuis et songer que des
chrétiens ont vendu ces maisons et qu'elles sont peut-être j>as-
sées entre les mains de plusieurs propriétaires. 11 faut aussi con-
sidérer que la maison a pu être vendue vieille et délabrée, et
que Tacquéreur a peut-ôlre fait de grosses dépenses pour la ré-
parer ou même en a construit une nouvelle. Les missionnaires
ne considèrent rien de tout cela. Ils exigent la restitution et
n'offrent pas même la moindre indemnité. Quelquefois mùme,
ils demandent à ce qu'on fasse des réj)arations, ou, sinon, une
certaine somme d'argent. Une telle conduite excite l'indignation
du peuple qui voit les missionnaires d'un mauvais œil ; partant
il ne peut exister d'amitié.
Lp;s faits qui sont consignés dans ce mémorandum ont été
choisis comme exemples parmi bien d'autres pour montrer ce
qu'il y a d'irrégulier dans les actes des missionnaires, et prou-
ver l'impossibilité pour les chrétiens et non-chrétiens de vivre
en bonne harmonie.
Il est donc urgent de chercher à remédier au mal ; les uns et
les autres y trouveront leur avantage, et l'on évitera que cette
seule question des missions devienne fatale aux grands intérêts
entre la Chine et l'Occident. \ous renonçons à énumérer les
nombreuses aiïaires qui surgissent dans les provinces. Il importe
de séparer l'ivraie du bon grain, de sévir contre les médisants
dans l'intérêt des bons. Pour ce qui est du commerce, par exem-
ple, on punit sévèrement les négociants coupables de délits aïin
de sauvegarder l'honneur du conmierce en général. Du moment
que les missionnaires admettent tout le monde sans prendre
soin de distinguer entre les bons et les mauvais, ces derniers af-
fluent dans la communauté» chrétienne et s'appuient sur les
missionnaires pour molester les gens de bien et mépriser l'auto-
rité des magistrats. Dans ces conditions le ressentiment de la
multitude devient profond. Si le peuple chinois tout entier en
arrive, comme las gens de Tien-Tsin, h détester les étrangers,
l'autorité suprême elle-même ne pourra plus s'interposer elli'
cacement. Tels sojit les dangers que la situation pré-sente im-
plique.
Les règlements que nous proposons aujourd'hui sont la dcr-
PROJET DU GOLVER?iEVENT CHINOIS [{^Q
ilière expression de noire ferme volonté de proléger les mission-
naires et ne comportent rien de malveillant pour eux. S'ils s'ef-
forcent smcèrement de s'y conformer, la bonne harmonie pourra
Htq maintenue ; si, d'un autre côté, les missionnaires consi-
dèrent ces mêmes règlements comme attentatoires à leur indé-
pendance ou contraires à leurs rites, ils peuvent renoncer à
prêcher leur religion en Chine. Le gouvernement chinois traite
ses sujets chrétiens ou non-chrétiens sur un pied d'égalité par-
faite ; c'est la preuve évidente qu'il n'est pas contraire à l'œuvre
des missions. En revanche, les missionnaires, se laissant duper
par les chrétiens, ne restent pas fidèles à leurs devoirs. De cet
état de choses doivent résulter une haine des masses contre
laquelle il sera bien dilTicile de lutter, cl un ébranlement géné-
ral du bon ordre qui rendra toute protection impossible. Mieux
vaut, dès h présent, dire franchement la vérité. »
Il faut avouer que dans rOuest de la Chine, quelques
missionnaires, par un zèle exagéré ou des prétentions exces-
sives, ont suscité beaucoup de difficultés à la légation de
France. M**" Faurie, dans le kouei-tchéou, et M" Desflèches,
dans le Se-tch'ouen, ont, par leur attitude et leurs exigences,
rendu fort délicat le règlement de certaines affaires.
Notre ministre à Péking, M. Berlheiuy, adressait en jan-
vier i864, la lettre suivante h M^*" Pinclum, vicaire aposto-
lique du Se-tch'ouen septentrional, qui en dit long sur les
prétentions de certains évêques de Chine :
« J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire
le 29 novembre dernier pour m'exprimer le désir d'être autorisé
à intervenir officiellement auprès des autorités locales dans les
affaires qui concernent les Chrétiens de votre vicariat ; je regrette
de me trouver dans^i'impossibilité de satisfaire à cette demande.
« Les pouvoirs dont V. G. voudrait être investie ne peuvent
lui être conférés que par le Gouvernement de l'Empereur ou par
le Gouvernement Chinois ; or Elle comprendra sans peine que
le premier ne saurait déléguer à une personne irresponsable et
placée en dehors de son contrôle un protectorat dont l'exercice
peut dans certains cas engager sa politique, tandis que le second,
déterminé à atténuer autant qu'il est en son pouvoir les effets
/J30 LE MEMORANDUM CHl!<iOIS
d'une propagande dont il n'est déjà que trop porte à prendre
ombrage, se refusera toujours à reconnaître aux missionnaires le
droit d'ingérence dans les afTaires qui concernent ses propres
sujets. (]c sont précisément ces considérations qui ont engagé la
Légation à demander cpi*en l'absence d'un agent consulaire dans
le Se-tch'ouen, Tch'oung IVjen fut chargé des aflaires qui intc-
rofient la communauté chrétienne de cette province.
<r L^infenrentioB offieieuêe est, à mon avis, la seule à laquelle
les missionnaires puissent avoir recours lorsqu'il leur semble
préférable d'agir directement sur les autontês kaks que de
faire appel aux bons offices de la Légation et j'ai des motifs de
penser que leurs démarches seraient plus souvent couronnées de
succès, s'ils évitaient de leur donner un caractère propre à
blesser des susceptibilités, dont je n'examinerai pas la valeur,
mais qu'il importe de ménager dans l'intérêt des Chrétiens eux-
mêmes. »
M'^' Pinchon appartenait aux Missions étrangères de Paris ;
copie de la lettre qui lui était adressée fut envoyée en
février i86/| à M"'' Baldus, vicaire apostolique du Ho-Nau,
lazariste, qui émettait des prétentions semblables; notre
ministre écrivait en outre à ce dernier : « Je ne puis oublier
qu'une question d'étiquette a été l'origine de la persécution
qui a coiitc la vie au regrettable abbé Néel'. »
Néanmoins le gouvernement français, protecteur des mis-
sions, ne pouvait pas accepter les propositions de la Chine,
faites au lendemain du massacre de Tien-Tsin, et son Chargé
d'afTaires prit le soin de les réfuter dans une dépêche au
Tsoung-li yamen du i^ novembre 1871.
RÉPONSE DE M. DE ROCHECHOrART AL MEMORANDUM
« Le gouvernement français, après avoir étudié le projet de
règlement en huit articles proposé par le gouvernement chinois
I. Voir p. i3i.
RÉPONSE DE M. DE HOCUECIIOUART AU MEMORANDUM 43l
aa sujet des missionnaires, vient de formuler une réponse ;
mais il a cru devoir en suspendre l'envoi à S. E. Tcli*oung-Heou
jusqu'au moment où il aura pu s'entendre avec les autres pays
et notamment avec T Angleterre à ce sujet.
Comme lenvoi do ce document par Vos ExoeUenoe» était en
quelque sorte officieux, je crois également pouvoir officiensetnent
vous donner le sens de la réponse qui vous sera faite.
L*émotion que le projet de Vos Excellences a fait naître en
France se justifie d'elle-même. Si la pensée qui l'a dicté pré-
valait, nos rapports avec le Céleste Empire seraient profondé-
ment troublés, peut-être rompus. 11 accuse d'ailleurs un état de
choses qui appelle notre plus sérieux examen, et nous met en
demeure de nous tracer une ligne de conduite nette et raison-
née. C'est pourquoi il ne sufïit pas d'apprécier le projet chinois,
do l'admettre ou do le repousser; il faut se rendre * compte
de ses causes et se demander quelle situation leur constatation
nous révole.
La réponse du ministre des Klals-Unis peut déjà être consi-
dérée comme un élément de décision parfaitement acceptable.
Elle est empreinte d'un esprit libéral, ferme, modéré, qui cer-
tainement aura produit une salutaire impression.
Les accusations du gouvernement chinois contre les missions
catholiques sont fort anciennes, elles ont été bien des fois exa-
minées et réfutées. Elles se résument à l'heure actuelle dans les
propositions soumises à la France par les huit articles si heu-
reusement commentés par la note américaine.
Article premier. — Relatif aux orphelinats. Le gouvernement
français pense avec M. Low. qu'il n'y a aucune raison de res-
treindre la liberté laissée à nos missionnaires. Ils ont rendu de
grands services en recueillant de pauvres créatures abandonnées,
et l'on peut avoir confiance en leur inépuisable charité. Il im-
jX)rte néanmoins que celte charité soit toujours tempérée par
une extrême prudence. Les missionnaires iront d'eux-mêmes
au-devant de toutes les mesures de précaution qui pourraient
être réclamées; du reste, ils ne s'y sont jamais refusés.
L'article l®"" suppose que les enfants élevés dans les orphe-
linats y sont l'objet d'une séquestration véritable, soustraits ainsi
à toute surveillance de leurs parents, et il en tire celte consé-
quence que les missionnaires doivent exercer leurs bonnes œu-
vres chez eux en ne s'imposant pas aux Chinois qui ne les de-
mandent pas.
^;
/|33 LE MEMORANDUM CHINOIS
La rr[)onse à ces récriminations est bien simple. Si les mis-
sionnaires méconnaissent les règlcmenU qui protègent rautoriie
paternelle et renfance, il faut signaler leur conduite à la léga-
tion, qui la fera cesser. Mais détruire Tinstitution parce quo
quelques abus peuvent s'y être glissés, supprimer une liberté
consacrée jxir les Irailés de iSGo sous le prétexte qu'elle peut
dévier en actes arbitraires, c'est une atteinte directe portée au\
droits que la convention de Tien-Tsin a reconnus. Nous devons
donc nous y opposer nettement tout en recommandant aux mis-
sionnaires d'établir des règles qui écarteront de leurs maisons des
plaintes ou même des soupçons mal fondés.
Article II. — InterdicUon de Fenlrée des Églises aux femmes.
Il n'y a pas un mot à ajouter aux réflexions ai justes, si sensées,
si morales de la note américaine. On comprend qu'une fois en-
trés dans la voie des exigences, les rédacteurs de la circulaire
aient voulu imposer leurs mœurs ; |)eut-étre même ont-ils com-
pris quelle action favorable à l'établissement du culte cbrélîen
la présence des femmes dans les églises pouvait exercer en ga-
rantissant aux cbrétiens la libre pratique de leur religion. Le
traité de Tien-Tsin a diplomatiquement tranclic la question en
faveur de celles qui, dans nos traditions, ont pour protectrice la
Mère même du Sauveur.
Article III. — Immirlion des missionnaires dans les affaires
intérieures de V Empire, Cet article ne peut faire . l'objet d'une
disposition réglementaire par la raison que le droit du gouver-
nement cbinois qu'il a pour but d'établir n'est pas contesté. Si
des missionnaires s'immiscent dans l'administration civile el
politique, ils se rendent coupables d'un abus que nos agents
réprimeront. Leur liberté religieuse est garantie par les traités ;
tout ce qui la blesse est interdit aux fonctionnaires chinois, mais
par contre, tout fait des missionnaires qui usurperaient dans
une mesure* quelconque le pouvoir des magistrats ne saurait
être toléré. Le gouvernement français a constamment proclamé
cette doctrine, elle est la base de toutes ses instructions. Il a la
ferme résolution de les faire accepter.
L'article lll est donc une récrimination inutile. 11 se lx»'ne à
condamner ce que nous condamnons nous-mêmes, et ce que
notre action commune empêchera.
Article IV, — Patronage accordé par les missionnaires aux
chrétiens devant les tribunaux. Les mêmes réflexions s'appliquent
à cet article. 11 est excessif s'il signiiie que nos missionnaires
nÉPONSE DE M. DE ROCHECIIO L'ART AU MEMORANDUM 4^3
devront s'abstenir de toute démarche en faveur d'un chrétien.
11 est naturel, au contraire, qu'ils s'emploient pour lui, et nul
ne peut le trouver mauvais. Mais il y aurait abus et, par là
môme, sujet de plainte et de répression si les missionnaires
cherchaient à soustraire un coupable ou un condamné à la jus-
tice. Ce que demande à cet égard le gouvernement chinois
résulte du droit commun et n'a pas besoin d'être stipulé.
Article V. — Spécialité des passeports délivrés aux mission-
tiaires. Cet objet de pure j)olice n'en a pas moins une oxlréme
importance. 11 a été prévu et réglé par l'article i3 du traité du
a5 octobre 1860, dans lec[ucl on lit : « Une protection efficace
sera donnée aux missionnaires qui se rendront pacifiquement
dans l'intérieur du pays, munis de passeports réguliers dont il
est question dans l'article 8. » L'article cite des irrégularités
dans l'exécution de ces dispositions. Sans les examiner, il faut
répondre qu'elles ne changent rien à la règle qui repose sur ces
traités, et que le gouvernement français ne s'est jamais refusé a
appliquer.
Articlb VI. — Examen préalable des néophytes, exclusion de
ceux qui auraient été condamnés ou qui auraient commis quelque
crime. Les raisons sur lesquelles s'appuie cette prétention ne
sont pas un instant discutables. Le gouvernement chinois sem-
ble ici confondre la police et la croyance. Le christianisme n'est
pas une association, c'est une religion. 11 ne re|X)usse aucune
créature humaine. Il appelle celles qui sont déchues à se re-
pentir et à .se réhabiliter. C'est en restant toujours pur. mais
miséricordieux qu'il attire les pécheurs et les sanctifie. Les mis-
sionnaires chargés de les prêcher ne se laisseront pas prendre à
de fausses apparences. Ils n'encourageront pas l'hypocrisie, ils
auront grand soin de maintenir dans leurs communautés l'or-
dre, la probité et la régularité des mœurs, lis sauront éloigner
d'eux ceux qui ne se corrigent pas ; mais on ne peut leur inter-
dire telle ou telle conversion, et surtout les soumettre h un
oxamen préalable. C'est encore l'arlicle i3 du traité du 26 oc-
tobre 1860 qui repousse cette exigence en disant : a Aucune
entrave ne sera apportée par les autorités de l'empire chinois au
droit qui est reconnu à tout individu en Chine d'embrasser,
s'il le veut, le christianisme et d'en suivre les pratiques sans
être passible d'aucune peine infligée |X)ur ce fait.
L'Article VII, qui demande que les missionnaires observent les
usages locaux et s* abstiennent d'employer les sceaux réservés aux
GORDIER. I. — a8
43/| LE MEMORANDUM CHIXOrS
fonctionnaires, ne mérite, pas qu*on s*y arrête. Les missionnaires
ne sont pas dos fonctionnaires, ils ne peuvent en réclamer les
prérogatives.
L'Article VIU émet une prétention absolument condamnée
par l'article G du traité du 20 octobre 18G0. En effet, il vou-
drait interdire aux missionnaires la recberchc et la revendica-
tion des immeubles dont ils ont été dépouillés par des faits vio-
lents.
C'est précisément pour leur assurer ce droit qu'il a été con-
venu, dans l'article G, ce qui suit : a Conformément à l'édil
impérial qui a été rendu, le 20 mai 184G, par Tauguste empe-
reur Tao-Kouaiig, les établissements religieux et de bienfaisance
qui ont été confisqués aux chrétiens pendant les persécutions
dont ils ont été victimes, seront rendus à leurs propriétaires par
l'entremise de S. Exe. le ministre de France en Chine auquello
gouvernement impérial les fera délivrer avec les cimetières et les
autres édifices qui en dépendaient. »
Les missionnaires ne sont donc pas libres, et ils n'ont jamais
émis la prétention de se faire délivrer les immeubles qui leur
plaisent le mieux. Ils ne peuvent réclamer que ceux qui leur ont
appartenu, et ils sont tenus de prouver leur droit. Les usurpa-
teurs dépossédés n'ont pas de prétexte pour se plaindre el s'ils
ont amélioré ce qu'ils ont ainsi enlevé à la mission catholique,
il Y aura lieu d'examiner leur plus ou moins réelle bonne foi el
la valeur des améliorations. Cp sont là des questions de détail.
Nous ne saurions trop insister cependant \youT qu'elles soient
toujours tranchées de la manière la plus équitable. C'est dans la
vie privée une manière certaine d'attirer l'estime et d'éloigner
les embarras que de toujours décider contre soi quand on est
dans le doute. Cette règle morale a une eflicacité particulière
quand elle s'applique à des populations disposées à la déûance;
elle les désarme en les désintéressant. Que sur cela les mission-
naires consentent h avoir souvent tort, et ils feront une plus
ample moisson qu'en se montrant les défenseurs acharnés du
moindre de leurs droits.
Cet examen des huit articles conduit le gouvernemenl français
à cette conclusion qu'aucun n'est acceptable, qu'aucun même
ne lui paraît sérieusement proposé. La circulaire est une escar-
mouche destinée à éclairer le terrain, à le sonder. Le gouverne-
ment français croit que les chrétiens causent des soucis au gou-
vernement chinois : il croit encore plus fort qu'on se sert d'eux
RÉPONSE DE M. DE ROCIIECHOUART AU MEMORANDUM /l35
comme d'un prétexte. Les adversaires systématiques des étran-
gers font grand bruit des dangers que fait courir la soctc occi-
dentale, les habiles créent par là une agitation dont ils profitent.
Au fond, néanmoins, le danger existe, il s'est accru depuis quel-
ques années ; il pourrait devenir irrémédiable a moins d'une
entente entre les deux gouvernements.
Il est certain que si le niemorandum avait été envoyé sous
forme de dépêche, le Chargé d'affaires de France n'aurait eu
qu'à demander ses passeports ; c'était un ballon d'essai et le
prince de Koimg disait à M. de Rochechouarl : « Vous savez
bien que ce niemorandum n'avait rien de comminatoire;
c'est une simple étude de la question à notre point de vue et
dont la discussion trouvera sa place à Tépoquc de la revision
des traités. »
La China Mail disait : « La dépêche du comte de Ro-
chechouarl au Tsoung-li Yamen en réponse à la fameuse*^
circulaii'e concernant les missionnaires est sans aucun doute
le meilleur document diplomatique traité de main de maître
qui ait jamais été adressé à nos astucieux amis de Péking. »
Le ministre plénipotentiaire américain avait répliqué le
20 mars 1872, en se plaçant au point de vue desmisvsions en
général*.
I . Il fit cette observation pleine de bon sens :
« Aux États-Unis, chaque individu jouit de la liberté la plus illimitée
dans les discussions de toutes sortes ayant rapport soit au gouvernement,
<^oit ^ la religion. Le peuple écoutant do la sorte toutes les opinions finit
par discerner aisément la vérité du mensonge. Si les religions des Boud-
dhistes, des Taoïstes, des disciples de Confucius et la religion chrétienne
pouvaient être toutes expliquées sans qu'on y mit obstacle, chacun pourrait
juger des mérites de chacune d'elles et embrasser colle qui lui paraîtrait
la plus raisonnable et la plus vraie. Chacune do ces religions trouvera
des partisans et des disciples, mais ce nVsl nullement une raison pour
faire preuve à ce propos de mauvais vouloir, de jalousie ou de haine contre
les partisans des autres religions. Le gouvernement chinois ferait sagement,
je crois, en s'initiant davantage aux coutumes des nattons étrangères, et
en examinant si une meilleure entente entre les indigènes et les étrangers
(entente qui n'affaiblirait en rien Tautorité du gonvernoment ni le respect
^36 LE MEMORANDUM CHINOIS
Les prétentions de la Chine étaient si hors de propos que
le ministre d'Angleterre, M. AVade, indifférent, après un assez
long retard néanmoins, répondit au Mémorandum par une
lettre adressée au vieux ministre Wen Siang.
LETTRE DE M. WADE
Péking, 8 juin 1871.
Monsieur,
Selon la promesse que je fis a Votre Excellence quand j*eus le
plaisir de vous rencontrer au Yamen des alTaircs étrangères, il
y a quelques jours, je demande à vous soumettre quelques ob-
servations sur le mémorandum concernant la question des mis-
sionnaires, qui me fut envoyé par vous-nu^me et le président
Chcn le 9 février dernier.
Vous devez vous rappeler que lorsque ce mémorandum me
fut en\o\é, je m'elTorçai d*cn faire retarder la publication jus-
ci u*à ce que certaines parties, qui semblaient sujettes h la criti-
que, pussent être revues : et, dans ma note du 1 1 février, je
proposai de vous faire counaiire par écrit mes vues sur ce sujet.
J'allais vous soumettre un mémoire, quand je reçus votre
pressante note du i3, m'annonçant que vous adressiez, au même
moment le mémorandum à toutes les légations. Je me rendis
au Yamen raprès-midi suivant, avec Tintention de m*expliquer
en personne ; mais je ne fus pas assez bcurcux pour voir Votre
Excellence, et, après mes informations prises, j'appris que le
mémorandum avait été mis en circulation la soirée précé-
dente.
Deux raisons en particulier m'avaient fait craindre celte jm-
biication précipitée. La première était de mettre trop en avant
le nom de la France et celui de la religion catboliquc romaine,
ce qui pouvait être injurieux, non seulement à la France, mais
du peuple pour ses magistrats) ne serait pas io résultat probable de plus
de liberté accordée à Texercice du culte de toutes les religions, et de la
faculté laissée aux citoyens d'embrasser le culte de leur choix sans avoir
à craindre l'ing^Tcncc du gouvernement. »
■ v>
LETTRE DE M. W.VDE /jSt
aux autres gouvernements dont les nationaux sont mission-
naires en Chine. L'autre raison, c'était que Texamen de la
question des missionnaires semblait tendre spécialement à ex-
cuser le massacre de Ïicn-Tsin. Or, ce massacre ne peut, par
aucun moyen, assurer au gouvernement chinois celte sympathie
et cet appui que le mémorandum recherche évidemment. Ce
fut alors à mon grand regret que je trouvai le mémorandum en
circulation, et le silence que j*ai gardé jusqu'à présent doit être
attribué, entre autres raisons, en grande partie au décourage-
ment que je sentis à cette découverte. En cette occasion, comme
en tant d'autres circonstances, je reconnais que mes avis ont
peu de chance d*ètre écoulés.
Cependant, comme Voire Excellence m'a une fois de phis
exprimé le désir d'entendre ce que j'ai à dire, je m'impose moi-
môme cette tache.
L'article 1**^ concerne les asiles d'enfants. Les missionnaires
protestants n'ont pas, à ma connaissance, établi de tels asiles,
mais je suis assuré que, dans ceux des catholiques romains, ja-
mais aucune opposition n'est faite à la visite des parents et des
amis. Plusieurs de ces enfants n'ont ni parent ni ami ; ce sont
des enfants abandonnés de tous. Il serait diflicile d'en trouver
un qui n'ait été laissé sur le chemin prêt à mourir.
Comme j'ai déclaré ci-dessus qu'il n'y a pas d'asiles pro-
testants en Chine, il est certain qu'il est délicat pour moi d'ex-
primer une opinion louchant l'utilité d'établissements fondés
et soutenus par des personnes qui ne partagent pas mes
croyances.
J'accorderai cependant que, comme ces enfants sont sujets
chinois sans aucun doute, il n'est pas déraisonnable d'exiger
qu'un registre d'admission soit tenu sous l'inspection des auto-
rités chinoises ; que ces mômes autorités soient libres de visiter
les asiles de temps en temps, et que les décès des enfants soient
dans tous les cas déclarés aux autorités.
L'article 3 dispose qu'aucune femme chinoise ne sera admise
dans les chapelles et que les Sœurs de charité ne pourront de-
meurer en Chine.
L'usage maintenant en vigueur, produit, asaure-t-on, une
impression défavorable à la réputation des femmes chrétiennes
et conséquemment discrédite entièrement les chrétiens.
Je ne puis croire qu'aucun gouvernement prolestant ou ca-
tholique, consente h l'expulsion de ses sujettes de l'empire chi-
438 LE MEMORANDUM CULNOIS
nois, OU que, en présence des différent traités qui assurent la
liberté de prêcher et de pratiquer le christianisme aux natifs et
aux étrangers, ils essayent d'interdire h leurs sujettes plus qu'à
Jeurs sujets renseignement des vérités chrétiennes.
Confucius enseigne que, tant que nous ne 'manquons pas
nous-mêmes à la pratique de la vertu, nous ne devons pas nous
lasser de corriger les autres, et cela est certainement le devoir de
la femme aussi bien que de Thorame.
Pour ce qui concerne la question de décorum, Votre Excel-
lence n*est évidemment pas avertie que, durant les exercices du
culte chrétien, les chapelles catholiques ou prolestantes, sont
ouvertes à tous, non chrétiens ou chrétiens, qui se conduisent
de manière à ne pas troubler le service divin ; que tout ce qui se
passe à l'intérieur ou à l'extérieur peut être observé, et que,
dans les églises catholiques en Chine, les sexes sont générale-
ment séparés, pendant les cérémonies du culte, par respect
pour le sentiment chinois sur ce sujet. Je l'ai vu de mes pro-
pres veux à Chang-hai, et je crois que c'est la règle générale.
L'article 3 se plaint de la position que se sont arrogi»e les
missionnaires en Chine dans leurs relations avec les autorités
du pays, de leurs procédés qui irritent les autorités et le peu-
ple, pour leur manière d'interAenir entre les chrétiens chinois et
la loi.
Les preuves des griefs ci-dessus mentionnés ne sont pas nom-
breuses, et se réfèrent aux provinces éloignées du Kouei-tchéou
et du Se Ich'onen. Les cas dénoncés aflectent seulement encoi-c
les catholiques romains. Je suis assuré par le représentant de la
France, que, quoiqu'il regarde comme très désirable que les
évoques catholiques et leurs missionnaires aient accès auprès des
autorités en chef de la juridiction, pour représenter le mal qui
peut être fait à leurs congrégations en ce qui concerne la liberté
religieuse, la légation française ne reconnaît pas la réclamation
de ces mêmes ecclésiastiques pour intervenir entre les Chinois
chrétiens dans les questions qui ne concernent pas le libre exer-
cice de la religion.
Si, comme on le prétend, les missionnaires étrangers ont
l'habitude de s'interposer dans les procès civils ou criminels, ou
de peser, soit en personne, soit par correspondance, sur les au-
torités d'une manière peu respectueuse ou offensive, le remède
me parait être dans les mains des autorités elles-mêmes. Les
autorités outragées n'ont qu'à se plaindre au plus proche consul
LETllKE DK M. WADK 1\Zq
OU, par \o yamcn, à la légation du pa\s auquel le missionnaire
appartient. Je ne puis sûrement répondre que pour mon propre
gouverncmenl, mais je suis convaincu que le gouvernement de
Sa Majesté ne soutiendrait aucun missionnaire anglais, soit en
intervenant dans les procès, soit en appuyant un Chinois dans
son opposition aux lois de la Chine.
Quant aux souscriptions ouvertes dans un intcn^t public, il
me semble y avoir ici quohjue confusion entre les diverses caté-
gories de contributions. Dans l'opinion des gouvernements
élrangers. la conversion d*un Chinois au christianisme ne
Texempte pas d'obéir aux magistrats et aux lois de son pays, ni
d'acquitter les impôts dus à ht Chine.
Mais au sujet de certaines contributions que ses compatriotes
s'imposent d'eux-mêmes, le Chinois chrétien peut en être
exempte, et le gouvernement chinois est lié avec les pouvoirs
étrangers pour assurer cette exemption parce qu'il s'est engagé
par traité à garantir à toute personne la liberté d'enseigner et
de pratiquer le christianisme dans toute l'étendue de l'empire.
Les Chinois ont une foi qui n'est pas admise par les chrétiens ;
lorsqu'ils obligent un chrétien à prendre part à des cérémonies
condamnées par la religion, ou à souscrire de l'argent pour
venir en aide à ces mêmes cérémonies, les Chinois alors inter-
viennent dans le libre exercice de la religion d'un chrétien et le
gouvernement du pays doit protection h ce dernier.
Prenons, par exemple, le cas de la prière pour la pluie ; la
différence des us et coutuuïes a été plus d'une fois le sujet de
mésintelligence entre les Chinois chrétiens et les non-chrétiens.
Prier pour la pluie, pour d'autres bienfaits, pour la cessation de
la sécheresse ou d'autres calamités n'est pas particulier h la
Chine. Mais en Angleterre, où nous a>ons protestants, catholi-
ques, juifs et autres croyances, aucune de ces croyances ne peut
obliger les autres à ofl'rir des prières contraires à leur rite pro-
pre, ni les forcer à souscrire des fonds autrement que pour balir
leurs propres églises ou pour acquitter les dépenses de leur culte.
La même tolérance est stipulée en faveur des chrétiens chinois
dans les traités avec les gouvernements étrangers, qu'ils soient
grecs, catholiques ou protestants.
L'article 4 re|K)sc sur ce principe que, là où les Chinois et les
étrangers vivent ensemble, la loi doit être inq^artialement
appliquée. Cela est hors de doute. Mais il semble inq)li-
quer en outre que, en cas d'homicide, le sentiment popu-
^^O LE MEMOUAXDl'M ClflNOlS
laîrc n'est pas satisfait jusqu'à ce qu'on ail donné une vie pour
une vie.
Sous la loi anglaise cela n'est pas possible comme sous la loi
chinoise. L'expérience a démontré que, dans beaucoup de cas.
cette dernière condamnerait im coupable à mort, là où la loi
anglaise serait satisfaite par une peine moins sévère. II est vrai-
ment regrettable que des malentendus puissent provenir de la
difTérencc de nos codes ; mais je ne vois aucun remède jusqu'à
ce que la Chine juge convenable de reviser le mode d'instruction
criminelle en usage maintenant dans ses cours. Aussi longtemps
que les aveux seront arrachés par la torture, aussi longtemps il
sera difficile aux autorités des gouvernements étrangers de s'as-
socier avec la Chine dtins les procès d'un cas criminel; et, à
moins que les autorités des deux nations ne soient présentes, il
existera toujours un doute d'un côté ou d'un autre.
Cette difficulté surmontée, il n'y en aura plus pour rédiger
un code de lois concernant les différents cas criminels ; aucune
ditliculté certainement de la part de l'Angleterre ; aucune, à
mon avis, de la part d'aucun autre gouvernement.
Quant à la complicité des personnes autres que celles qui sont
directement accusées, et par laquelle ilpeut être démontré que
le coupable fut poussé à commettre le crime, je ne vois pas
pourquoi il leur serait permis d'échapper à la peine ou à Tin-
demnité. Mais l'instruction criminelle est bien différemment
comprise par les Chinois et les étrangers, et sur ce point, je
désespère d'une meilleure entente, jusqu'à ce que le code inlei-^
national qui a déjà été suggéré ait été agréé.
L'article se termine avec cette remarquable proposition, que
si uil missionnaire protège contre les autorités un Chinois cou-
pable, le missionnaire doit être puni comme la loi punirait ou
exilerait le Chinois.
Je me perds à comprendre comment un missionnaire peut
prévenir l'arrestation d'un Chinois accusé d'une offense contre
la loi. Un missionnaire essayerait-il une telle intervention, le
meilleur moyen, comme je l'ai indiqué, serait un appel immé-
diat au consul ou au ministre de sa nationalité.
Art. 5. — Le passeport dont il est question dans cet article
ne me semble pas avoir besoin d'aucune remarque particulière.
Les exemples cités de l'échange des passeports ou de la confusion
des noms des porteurs, ne sont au nombre que de deux ou
trois. Je ne peux pas penser que. quand des erreurs de la sorte
.»• •
LETTRE DR M. WADE ^^ I
arrivent» la légation qui s'en trouve chargée soit incapable de
fournir une explication satisfaisante ; ou que, si un passeport
était délivré d'une manière douteuse, ou transféré à une autre
personne, missionnaire ou non, les autorités de sa nation refu-
sassent d'en prendre note. Je serais bien aise que chaque ques-
tion que la Chine a à résoudre avec les autres gouvernements,
fût aussi facile a résoudre que celle-ci.
Dans l'article 6, il est proposé que pas un Chinois do niauvaise
réputation n'obtienne la permission d'embrasser le christia-
nisme; et des exemples sont donnés de personnes \enant des
provinces occidentales éloignées ([ui, après avoir embrassé le
christianisme, continuèrent ù commettre de gi'avcs oflenses. S'il
en est ainsi, pourquoi les coupables ne sont-ils pas saisis et ju-
gés par les autorités du district P II est vain de faire tomber le
blâme de leur inaction sur les quelques missionnaires de leurs
juridictions. Us n'ont pas hésité, à l'occasion, de mettre violem-
ment la main sur les missionnaires eux-mêmes. Dans le Kouei-
tchéou, l'avant-dernière année, trois missionnaires catholiques
furent saisis par les autorités et un d'eux mourut des mauvais
traitements qu'il reçut. Je ne comprends pas comment le l)ou-
voir des mandarins peut être moindre sur leurs propres com-
patriotes. Quant à cmpèclier les hounncs qui ne sont pas ver-
tueux de devenir chrétiens ce n'est pas possible, puis({uc la
religion chrétienne a pour but d'enseigner aux hommes à de-
venir vertueux, puisque le devoir des missionnaires est, conmie
le dit le philosophe Mencius, de ne renvoyer aucun de ceux qui
désirent être convertis. « Il ne faut pas examiner le passé, ni
rejeter ceux qui faiblissent eux-mêmes. »
Si les Chinois violent de nouveau la loi, leur titre de chré-
tiens ne peut les mettre à l'abri de la pénalité de la loi. Pour
ce qui regarde l'enregisUement, si le gouvernement chinois
oblige tous ses sujets chrétiens à se faire enregistrer d'une cer-
taine manière, il a, c'est certain, le pouvoir de le faire. Mais je
ne vois pas pourquoi il soumettrait à cette formalité les mis-
sionnaires étrangers. Je ne vois pas non plus que ce soit là un
acte de bonne administration ; c'est exposer le gouvernement au
soupçon de malveillance contre les chrétiens, et jeter ainsi
l'alarme chez les gouvernements étrangers en relations avec la
Chine.
La population de la Chine était estimée, avant la révolte des
ï'aï P*ing, à environ 4oo millions. Quelques-uns pensent que ce
I\tx2 hE MEMORANDUM CUINQIS
total doit être réduit de moitié. Hé bien ! sur ces 300 millions
de Chinois il y a peul-ôtre 5ooooo chrétiens, lesquels certaine-
ment ne sont ni moins commandés, ni moins imposés que les
autres Chinois. Je me perds à comprendre pourquoi le gouver-
nement chinois met de Tinsistance à démontrer le retour pro-
bable de vexations qui, si elles se réalisaient, provoqueraient les
remontrances des gouvernements étrangers.
L'article 7 prescrit les formes de communications, entre les
missionnaires et les autorités. Pour nos missionnaires, je d'y
vois pas d'objection. Le gouvernement anglais n'établit aucune
diflerence entre le missionnaire et tout autre sujet britannique
non officiel, car l'article 11 du traité de Nanking détermine la
forme dans laquelle les sujets n'ayant pas de position officielle
doivent s'adresser aux autorités chinoises.
L'article 8 et dernier traite de la restauration des bâlimenis
appartenant autrefois aux chrétiens.
Cette question, née des engagements contractés par le gou-
vernement chinois, dans l'article 6 de la convention française
du 35 octobre 1860, concerne seulement les catholiques, et sa
solution regarde exclusivement le gouvernement français ; il ne
m'appartient point de la discuter. J'ajouterai seulement que, si
le gouvernement chinois trouve ses engagements difficiles à
remplir, il devrait profiter de la présence de son ministre en
France, pour obtenir un adoucissement aux condition:» acceptées
par lui en 1860.
Cela m'amène à ce que j'ai si fréquemment répété au Yamen,
sur le moyen d'échapjîer aux difficultés, quand il s'élève un
conflit entre le gouvernement chinois et un gouvernement
étranger. Il est tout à fait impossible que la Chine arrive à une
juste appréciation de ce que les étrangers attendent d'elle, et à
persuader ces gouvernements de ce qu'elle attend d'eux, avant
qu'elle ait elle-même arrêté avec eux les conditions de relations
officielles, seules garanties contre des malentendus internatio-
naux. La première de ces conditions est un échange de repré-
sentants. Je ne dis pas que ce soit une panacée pour tous les
maux ; mais il est incontestable que sans cela les guerres seront
plus fréquentes, et jusqu'à ce que la Chine soit représentée dans
l'Occident, je n'espère pas voir finir les incessantes récrimina-
tions et disputes où les agents diplomatiques à Péking usent
leur vie. Si la Chine est lésée, elle doit se faire entendre, et
d'un autre côté, si elle ne veut pas s'exposer à blesser les gou-
LETTRE DE M. WADE 4^3
Acrncinenls étrangers, elle doit apprendre ce qui se fait dans le
monde loin d'elle.
Les gouvernements étrangers ne seront pas disposés h ad-
mettre que leurs relations commerciales avec la Chine soient
toutes actuellement telles qu'ils les désirent.
Revenant encore au massacre de Tlen-ïsin, Votre Excellence
explique que c'était le résultat de l'exaspération du peuple contre
les catholiques ; et vous exprimez la crainte qu'après la sévère
punition infligée aux coupables, et les larges indemnités accor-
dées, les chrétiens oseront plus qu'auparavant persévérer dans
leur voie impopulaire.
J'ai communiqué au prince Koung l'expression du mécon-
tentement de mon gouvernement pour la lâcheté avec laquelle
ce crime horrible fut préparé. Je suis persuade qu'aucun gou-
vernement étranger ne juge différemment l'action du gouver-
nement chinois, et que, loin d'enhardir les chrétiens, le faible
châtiment infligé aux coupables ne peut que provoquer des évé-
nements contraires aux prévisions de Votre Excellence.
S'il est inutile ici de retracer le tableau du mal accompli, il
ne l'est point de rechercher qui commença le soulèvement contre
les catholiques. Pas un enfant n'a disparu ; pourquoi donc cette
atroce calomnie accusant les catholiques de dérober les enfants
dans d'abominables desseins, il me suffit pour le moment de
répéter ce que j'eus l'honneur de faire remarquer au prince
Koung, dans ma dépêche du 9 juillet dernier. Le gouvernement
est responsable de l'ignorance du peuple, laquelle seule peut
rendre possible un acte si barbare pour un prétexte si ridicule.
El le fait est que la continuation de l'ignorance où le peuple est
plongé est due au manque de lumières que le gouvernement
devrait assurer au peuple. Cette ignorance ne saurait donc être
une excuse auprès des gouvernements étrangers, qui voient les
biens et la vie de leurs nationaux exposés au milieu d'un peuple
que son gouvernement néglige d'instruire*.
Thomas-Francis Wade.
I. Missions catholiques, IV. p. i3i-4» d'après la London Gazette
du 13 décembre 187 1.
iii LE MEIIOR^NDCM CHINOIS
LORD GRAT^'ILLE
Dès le 21 août 1871, Lord Granville, minislre des af-
faires étrangères, avant même d^avoir eu connaissance de la
lettre adressée à \\ en Siang par M. W ade, exposait à ce der-
nier les idées du gouvernement britannique sur la question
des Missions ; voici la conclusion de sa dépêche :
« Le gouvernement de S. M. espère que le gouvemeinciil
chinois ne supposera pas qu'en refusant son approbation aux
articles du mémorandum, le gouvernement anglais veut agir
dans un autre motif que celui d'éviter une question embarras-
sante, s*ajoulant à d'autres difficultés, augmentées elles-mêmes
par des règlements impraticables.
Le moyen de limiter l'action des missionnaires sur les chré-
tiens chinois qu'ils protègent, autre giicf invoqué par l'accusa-
tion, ce moyen parait au gouvernement de S. M. suffisamment
assuré par les traités. *
Si les missionnaires anglais se conduisent d'une manière blâ-
mable, qu'on s'adresse au plus proche consul pour les punir
comme les autres sujets anglais, ainsi que cela est prévu par l'ar-
ticle 9 du traité deTien-Tsin. Si les autorités du pays trouvent que
\e$ consuls de S. M. ne font pas de réprimandes assez énergiques,
ils peuvent en appeler, par l'intermédiaire du gouvernement de
Péking, au ministre de S. M., en suivant la voie ordinaire des
usages internationaux. Tous, le ministre et les consuls de S. M.,
ont des pouvoirs étendus pour maintenir la paix, l'ordre et le bon
gouvernement des sujets de S. M. en Chine. S'il était prouvé
que ces jx)uvoirs fussent insuffisants, le gouvernement de S. M.
est prêt à les accroître ; mais, jusqu'à ce qu'il soit prouvé que
le ministre et les consuls sont incapables de surveiller leurs
nationaux en Chine, par l'exercice des pouvoirs qui leur sont con-
iiés, le gouvernement de S. M. doit se refuser à l'addition d'arti-
cles supplémentaires, quand même ces articles ne devraient at-
teindre qu'une certaine classe de sujets anglais. Ce serait exposer
la société anglaise qui réside en Chine à de perpétuels conflits
avec les indigènes, et créer une situation des plus vexaioires'. »>
I. Missions catholiques, IV, p. i/|6, d'après la London Gazette.
CONCLVSION t\l\i}
CONCLUSION
Les missionnaires trouvèrent également parmi eux en
TabbéGennevoise * un éloquent défenseur, dans une brochure
anonyme * qui eut à Tépoque un grand retentissement dans
le monde religieux. D^ailleurs, il était difficile à une cause
gagnée d'avance, de trouver de meilleurs avocats que MM.
de Rochechouart et Wade, et que Lord GranviUe. Le mé-
morandum fut donc un coup d'épée dans Teau, mais il est
important en ce qu'il nous montre Tétat d'esprit des Chinois:
il était un moyen détourne de revenir sur les avantages ob-
tenus précédemment par les étrangers et pas autre chose. Le
missionnaire paraissait plus facilement attaquable que le
marchand ou le consul : c'est pour cela qu'il fut visé dans
le mémorandum '.
1. L*abbé Félix Gcnnevoise, du diocèse de Cambrai, est entré chez les
Chartreux, après avoir quille les Missions élrangères.
2. Le Mémorandum chinois ou violation du Traité de Peking.
Exposé et réfutation, par un missionnaire de Chine. Rome, Imp. de la
Propagande, 1873, pel. in-8. pp. 74.
3. Voir aussi sur le Mémorandum -..La Politique française en Chine
depuis les traités de i858 et de 1860. par Prosper Giquel... Paria,
Gnillaumin, décembre 187a, br. in-8. Los Minisires de Russie et d'Alle-
magne répondirent au Mémorandum, le 3 et le 27 mars 1871.
CH\PITRE X\X
MORT DE TSENG KOUO-FAN. — MÉMOIRE DU PRINCE KOUNG
MORT DE TSENG KOIO-FAN, 12 MARS 1872
Le 12 mars 1872, le grand vice-roi de^ deux Kiang,
Tseng Kouo-Fan, mourait à Nan King. « Le 26" jour de la
I '* lune (5 mars) il fut tout h coup saisi d'un tremblement
des membres, et sa langue était tellement paralysée qu'il ne
pouvait plus rien articuler. Les médecins furent appelés
immédiatement. Le jour suivant il paraissait mieux. ' » Le
D"* Macartney, alors directeur de Tarsenal de Nan-King, m'a
raconté qu'il était en visite au Yamen du vice-roi lors de cette
première attaque, ainsi que Sié, secrétaire de Tseng, depuis
ministre à Paris, et qu'il avait recommandé au malade le
repos le plus absolu ; son conseil ne fut pas écouté.
c( 11 paraîtrait que, huit jours environ avant sa mort, il
avait ressenti quelques symptômes inquiétants. Pendant qu^il
cx^nversait avec des mandarins qui Tétaient venu visiter,
ses idées se troublèrent tout à coup, et il lui devint impos-
sible pendant quelques minutes d'articuler aucun son. 11 ne
voulut cependant rien changer à ses habitudes et continua de
vaquer à ses affaires comme par le passé. Il paraissait com-
plètement remis, lorsque, le 12 de ce mois (mars), vers
I. Gazette de Péking, traduite par Miss L. M. Fay {The Phoenix,
29 novembre 1872.)
MORT DE TSENG fcOtOFAN l\f\'^
sept heures du soir, une attaque d'apoplexie foudroyante vint
l'enlever à sa famille \ »
Tseng, vice-roi du Tché-li à Tépoque du massacre de Tien-
Tsin, avait eu une attitude douteuse qui fut critiquée par les
étrangers, aussi en septembre 1870, fut-il pour la seconde
fois transféré à Nan-King. 11 était cependant un homme
digne de confiance et de relations infiniment plus sûres que
Li Houng<tchang.
« Tseng Kouo-fan était de taille moyenne, d'une consti-
tution vigoureuse et pâle de visage. Ses yeux petits mais
perçants, vifs et investigateurs, étaient voilés par des cils et
des sourcils épais. Il était dans sa 65° année et avait toute
l'apparence d'un vieil habitant de la campagne. Tous ses
traits indiquaient un caractère résolu. Il a toujours eu parmi
les Chinois une grande réputation d'équité tant comme chef
civil que comme chef militaire. Le seul reproche qu'il ait
jamais encouru dans le public, a été la protection qu'il a
toujours accordée aux gens de sa province. Son entourage
était presque exclusivement composé de gens du Hou-Nan
dont un grand nombre avait partagé les dangers et la gloire
de ses campagnes ^. »
On a remarqué que les prédécesseurs de Tseng à Nan-
King, sont morts occupant leur poste de vice-roi : Ta chou,
Tchen nuan (suicide), Li Kicn-yin, tué par les rebelles,
I-liang, Ho Kouei-tsing, décapité à Péking ^, Ma assassiné*.
i. Nouvelliste de Shanghaï, 18 mars 1872.
a. Nouvelliste de Shanghaï, a5 maw 187a.
3. « Bien des personnages, écrit M. Kleczkowski, le ai janvier i863,
avaient essayé de le sauver, depuis 6 à 7 mois qu'il était arrive à Péking,
comptant sur les richesses que ce condanmc était censé posséder, mais
Tsicng Kouo-fan, Séng-ko-lin-sin et d*autros personnages, acquérant de
jour en jour plus d'importance, s'y sont vivement opposés et le Prince do
Koung a décidé de faire exécuter la sentence. » — Voir p. aoi ,
4. Voir p. 870.
',Tr ■T'*^-'^"'*"
4/18 MOUT DE TSENG ROUO-FAN — MÉMOIRE DU PRINCE KOUNG
MÉMOIRE DU PRINCE KOL>iG, I7 MARS 1872
Nous avons à onregislrer le mémoire dans lequel le Prince
Koung, à la suite d'une réclamation du minisire d'Angle-
terre, commente les traités et indique la manière de les
appliquer exactement :
Les très humbles serviteurs de V. M., Yi Sin (Prince Koung)
et ses collègues, lui présentent à genoux un mémoire dans le
but d'expliquer de quelle façon les clauses des traités conclus
avec les Européens doivent être interprétées, et ils supplient \ .
M. qu*il lui plaise d'ordonner qu'on s'y conlbrnie.
Ils font humblement remarquer que dans la .10* année du
règne de Hien Foung (1860), un traité a été signé entre le Ta
Tsing Kouo (Empire Chinois) et le Ta Ying Kouo (Royaume
d'Angleterre). Ce traité renferme un article qui dit que les Mi-
nistres Anglais doivent être traités avec la plus grande considé-
ration.
Quiconque sera convaincu de manque de rcspecl, d'insolence
ou de tout autre attentat à la dignité de ces personnages, de>ra
t^tre sévèrement puni par les autorités locales.
Le même traité établit en môme temps des règles pour la per-
ception des droits cl le recouvrement des dettes.
Pendant les dix années qui se sont écoulées depuis la ratiiica-
lion des traités de commerce conclus entre la Chine et les dive^^
états de l'Europe, et malgré les modifications qu'ils ont subies,
aucune tendance hostile à ces conventions n'a été remarquée
parmi les personnes bien pensantes et d'un esprit pacifique : el
les étrangers bien pensants ont fait preuve aussi de toute l'auié-
nilé désirable dans leurs rapports avec les autorités de Chine.
Quant aux droits sur les produits étrangers perçus par les
différentes douanes, bien que les traités n'aient pas été violés,
des surtaxes ont eu lieu sur divers points de l'intérieur. Dans
leur commerce entre eux il est arrivé d'autre part que des
sommes dues depuis longtemps par des négociants étrangers à
des négociants Chinois restaient impayées ; mais il est juste
d'ajouter que le chiffre des dettes contractées par les coniiner-
MÉMOIRE DE ROUNG 4^9
çants Chinois et non encore payées aux Européens s'élève à une
somme importante. Des instructions ont du reste été données
aux gouverneurs des provinces afin que ces affaires soient réglées
le plus promptement possible et avec impartialité, sans favoriser
les Chinois aux dépens des étrangers.
Voici le [passage relatif aux relations étrangères :
Le ministre d'Angleterre est venu néanmoins se plaindre aux
Ministres de V. M. du peu de resj)ect que les sujets chinois
témoignent aux autorités et aux résidents étrangers. 11 a ajouté :
i** que les autorités chinoises, loin de prendre les mesures néces-
saires pour faire cesser cet état de choses, permettent au contraire
qu'il continue d'exister, et que la basse classe danoise, sous l'in-
fluence de ce qui se passe constamment sous ses yeux, témoigne
d'une animosité de plus en plus inquiétante contre les étran-
gers; 3° que les Commerçants sont surtaxés par les Douanes
Chinoises ; 3° que la surveillance de ceux qui doivent l'exercer
n'est jMis assez active d'une part, et que de l'autre les Euro-
péens, souvent victimes de la mauvaise loi des banques du gou-
\ernement ou de celle des négociants, voient fréquemment leurs
débiteurs échap|x»r à l'action de la justice, grâce à la protection
que ceux-ci reçoivent de leurs magistrats dont le devoir serait de
les obliger à paver lem*s dettes. Un grand nombre d'alfaires de-
puis nombre d'années n'ont pu être réglées pour ce motif.
Il demande en conséquence que V. M. veuille bien donner les
ordres nécessaires pour que les Gouverneurs des provinces veil-
lent à Texécution de ses ordres.
Vos ministres ont en outre reçu du ministre anglais une
réclamation oilicielle dans la([uelle il est dit que dernièrement, à
l'occasion d'une discussion pour affaires dans le district du
Kouang-si (Hou Pé), les autorités locales ont répondu qu'elles
n'avaient jamais lu le traité.
V os ministres sont d'avis que les autorités et les particuliers
des nations étrangères qui >iennefit en Chine, soit, revêtus d'un
caractère ofliciel, soit, avec l'intention de faire le commerce,
doivent être (conformément aux conventions) traités avec con-
venance, d'autant plus que les étrangers venant en Chine avec
des intentions pacifiques, les autorités ni le |>euple chinois n'ont
aucune raison pour les maltraiter.
CoKDiER. I. — 29
45o MORT DE TSENG ROUO-FAN — MÉMOIRE DU PRINCE KOUNG
Quant à la perception des droits de douane, elle doit se fairo
confonnéineiit aux traités sans aucune surtaxé et pour les
dettes contractées entre les étrangers et les Chinois, il nous pa-
rait dilTicile si le gouvernement chinois ne se hâte pas do statuer
sur les réclamations des étrangers contre leurs débiteurs chinois,
de faire droit aux négociants chinois qui demandent le rembour-
sèment des sommes qui leur sont dues par les étrangers.
Le (louvernement chinois agissant toujours avec équité dans
la direction de ses affaires, nous parait être d*autant plus obligé
à agir avec impartialité dans les questions où les Chinois et les
étrangers se trouvent avoir leurs intérêts confondus.
Il est en conséquence du devoir de vos ministres, de prier V.
M. de vouloir bien donner aux gouverneurs des provinces les
instructions nécessaires pour la stricte observance du (ou des)
traités consentis dans la lo* année du règne de Hien-Fouiig ;
leur rappelant en outre qu'il est de leur devoir de se comporter
avec convenance envers les autorités et les particuliers étrangers,
et de le faire savoir au peuple qui peut ne pas avoir connaissance
dos traités ; de leur donner Tordre de se conformer à ces pres-
criptions, leur rappelant particulièrement que les ministres étran-
gers résidant dans la capitale, ont droit au même respect que
celui accordé aux dignitaires chinois, et que les insultes ou les
outrages envers ces personnages ne manqueraient pas d'être
punis avec la plus grande sévérité.
Les Gouverneurs des Provinces devront également recevoir
Tordro do veiller à ce que les autorités locales ressortant de leur
juridiction prennent connaissance des traités.
Quant à la question des surtaxes perçues par les douanes on
aux barrières au préjudice des négociants étrangers, lorsque les
réclamations à ce sujet seront reconnues être fondées, il convien-
drait de les soumettre au Ministre du Commerce, aussi bien que
les dilTicultés relatives aux dettes contractées par des Chinois
envers les étrangers.
Le y amen de V. M, a fréquemment invité ces Ministres à exa-
miner (juclles sont les réclamations auxquelles il est juste de
faire droit et celles qui doivent être rejetées, afin de donner une
prompte solution aux causes pendantes.
Si à l'avenir quelque affaire de cette nature venait à être
soumise à ce ministère elle devrait être jugée par lui avec assez
d'impartialité pour prouver les intentions pacifiques du gouver-
nement, et son désir de prévenir toute difficulté.
MÉMOIRE DR KOUNG ^5l 1
Les propositions que vos humbles serviteurs sont convenus de \
présenter à {^approbation de V. M. ont pour but de mieux faire :
comprendre les traités. Ils les lui soumettent Immblement et à
genoux, espérant que Votre Majesté sacrée daignera les accueillir
favorablement.
Mémoire respectueux sur lequel ils demandent le bon plaisir
do V. M.
Les Ministres du Grand Conseil ont reçu de l'Empereur, Tordre
qui suit.
Qu*il soit ainsi qu'il a été proposé.
Respectez ceci.
j
CHAPITRE XXXI
M. DE GEOFROY. — LE MARIAGE IMPÉRIAL
M. DE GEOFROY
Lorsque M. de Geofroy arriva à Péking, il était porteur
de deux lettres : sa lettre de créance et celle qui était adresser
à l'Empereur par M. Thiers et destinée à être remise en
main propre ; l'absence de cette formalité laisserait ouvorle
la question du massacre de Tien-Tsin ; une audience impé-
riale était urgente et allait à nouveau faire revivre un dos
grands griefs des ministres étrangers. M. Berlhemy n'a^ait
pas parlé d'audience; il écrivait de Péking le 20 mars i86'|, a
M. Drouyn de Lhuvs, alors ministre des Aflaires étrangères :
« Comme je l'avais fait moi-mt^mc, le nouvel Envoyé de
Russie s'est abstenu soit de solliciter de l'Impératrice Régente
une audience qu'il n'eut pas obtenue, soit de remettre au Prince
de Koung des lettres de créance auxquelles il eût été répondu
en termes incompatibles avec la dignité de son souverain. Je ne
pense pas d'ailleurs, qu'à moins d'événements imprévus il y a»^
un intérêt réel à soulever cette question avant l'époque de la
majorité. Alors sans doute, il deviendrait nécessaire de la résou-
dre; mais, quelque part que l'on accorde aux progrès éven-
tuels de l'influence étrangère, il est vraisemblable que ce résultat
ne sera pas atteint sans une lutte des plus vives. En effet, à en
croire des informations qui semblent fondées, bien qu'il soil
didicile d'en contrôler l'exactitude, les efforts des personnaj^es
auxquels est confiée l'éducation du jexine Empereur seraient
loin d'avoir pour objet de le familiariser dès à présent avec un
ordre d'idées conforme à la situation actuelle de la Chine, et il >
CHOIX d'une impératrice 453
aurait lieu d'appréhender que les préjugés aveugles de son
entourage immédiat n'exercent sur les débuts de son règne une
action regrettable. »
Le Comte de Lallemand écrivait en 1867 :
« Le renouvellement du Traité est le dernier terme, à mon
avis, auquel on pût ajourner l'ouverture des rapports diploma-
tiques réguliers avec la Chine par la remise en audience imjîé-
riale, des lettres de créance des ministres des diverses puissances
accréditées à Péking. »
M. de Rochechouarl, h la suite de la réception de Burlin-
gamc à Paris, avait le 27 août 1869, demandé à être reçu
en audience impériale pour remettre ses lettres de créance ;
raudîence lui fut refusée. M. de Geofroy dut attendre la
majorité de l'Empereur.
Le nouveau ministre, M. de Geofroy, était muni de pleins
pouvoirs pour la revision du traité de i858, ratifié en 1860 ;
deux ans auparavant, M. de Rochcchouart, avant l'expiration
du délai, 25 octobre 1870, avait fait savoir au Tsoung-li
Yanien que le gouvernement français était disposé à examiner
les modifications qui pourraient lui être soumises. M. de Geo-
froy, étant données les mauvaises dispositions des Chinois,
ne se faisait aucune illusion ; tout ce qu'il pourrait obtenir
serait le maintien pur et simple du traité ; il ne fallait pas
songer à obtenir une extension de privilèges.
Audience et revision du Traité, tel était donc le programme
de M. de Geofroy. Toute l'attention du gouvernement im-
périal était d'ailleurs occupée par l'annonce et les préparatifs
du mariage du jeune Empereur.
CHOIX d'une impér\tkice*
En 1872 l'Empereur T'oung-tché allait entrer dans sa dix-
I. The Marriage of tke Emperor of China at Peking on the iQth
*^ ^«r TT»
454 ^' DE GEOFROY — LE MARIAGE IMPÉRIAL
septième année et dès le 21 décembre 1870, le décret sui-
vant était promulgué :
« Le 39 de la dixième lune intercalaire de la neuvième annof
du règne de rEmpereur T'oung-tché (31 décembre 1870). le Mi-
nistère des Rites et l'Intendance de la Cour ont reçu de l'Impé-
ratrice Tseu-ngan et de l'Impératrice Tseu-hi l'ordre verbal :
1** De consulter l'Encyclopédie administrative de l'Empire
(Houei-tien) alin de savoir quel est le cérémonial usité pour le
mariage des souverains ;
3** De se conformer à ce qui a été fait la quatrième année du
règne de TEmpereur Kang-hi (i665) quant au mode de remise
d'un livre d'investiture et d'un sceau à une impératrice.
3** D'envoyer des gardes du corps fei*mer la porte Kien-
tsing men * lorsque la nouvelle Impératrice l'aura franchie et v
sera descendue de palanquin pour se rendre au palais Kien-tsing
Kong* le jour de son installation. »
Enfin, un décret fixait le choix de la nouvelle Impéra-
trice :
« Le troisième jour de la deuxième lune de la onzième année
de T'oung-tché (10 mars 1873), les Impératrices Tseu-ngan cl
Tseu-hi ont décrété ce qui suit :
« L'Empereur était très jeune lors de son avènement, il y a
1 1 ans. Il importe aujourd'hui qu'il ait une compagne légitime
capable de l'aider à pratiquer la vertu et à gouverner l'empire :
aussi avons-nous choisi pour être Impératrice de Chine, la, fille
de Ha-lou-t'o chc Tch'oung ki, docteur de l'Institut Impérial
(Han lin yuen). Elle est douce de caractère, diligente, instruite
et sérieuse. »
Le père de l'Impératrice, Tch'oung Ki était un mandchou,
Octoher. 1872. From the Chinese by L. M. F. Shanghaï, « Ching-
foong » Prinling office, 1872. in-i6, pp. 87. — L. M. F. = Lydia Mary
Fay.
— Un Mariage impérial chinois. — Cérémonial traduit par G.
Devéria... Paris, Ernest Leroux, 1887, in- 18.
I . Porte de la Pureté céleste.
3. Palais de la Pureté céleste.
CHOI\ n INK IMPÉHATKICE l\hî^
frère cadet de Tch'oimg Heou. C'est le seul Mandchou qui,
aux examens littéraires, ait jamais obtenu le premier grade
de doctorat, tchoiiang'}otien(i86by Par suite du mariage de
sa fille, Tch'oung Ki fut nommé duc de 3* classe.
La Cliina Mail donnait les renseignements suivants sur
la famille de Timpératrice :
« Son grand-père était un nommé ïsai-chang-a, porte-
drapeau descendant des Mongols. Il fut dégradé à la suite
de défaites éprouvées en i853 par un corps d'armée com
battant contre les rebelles T'aï P'ing. Los succès oblc-
nus par les troupes disciplinées commandées par des Euro-
péens lui inspirèrent, dit-on, contre les étrangers une haine à
laquelle il n'était déjà que trop porté par esprit de famille. Il
avait en effet épousé une fille de feu Touan Houa, prince de
Tcheng, l'un des chefs du parti anti-étranger qui après avoir
joui d'une grande influence sous le règne de Hien Foung,
fut renversé en novembre 1861 par le prince Koung aidé
de rimpératrice. Les chefs du parti vaincu furent jugés et exé-
cutés. Touan. Houa seul obtint la faveur de se suicider'. »
Le 8 octobre 1872, lorsque j'arrivai à Péking, on remet-
tait en état les chaussées des grandes rues, dont quelques-
unes étaient barrées par des cordes : on préparait la roule
du cortège impérial. Le jeudi matin, 11, je me levai dès cinq
heures du matin pour voir les meubles de la future Impéra-
trice que Ton devait transporter au palais impérial ; ce mo-
bilier se composait d'un lit, d'un miroir, de deux armoires,
de chaises et de huit boîtes en bois noir sculpté de Canton.
Il m'arriva une aventure qui montre bien la bonne humeur
des Chinois lorsqu'ils ne sont pas excités d'avance : mon
inspection était sans doute trop indiscrète, car les agents de
police, pour m'écarter, m'invitèrent à prendre une tasse de
thé à leur poste, puis ils me conduisirent à une autre rue, en
I. Voir p. 129.
^56 M. DE GEOFROT — LE MARIAGE IMPÉRIAL
me priant créviter la procession. Ma curiosité eut été sans
doute, dans une ville d'Europe, punie pour le moins, d'un
vigoureux passage à tabac ; h Péking, les soldats indigènes
s'amusèrent beaucoup de voir un Vfrng Kouei-tseu fourvoyé
parmi les meubles impériaux.
Le treize octobre, deux membres du Tsoung-li Yamen,
Tch'oung-Heou et Tchen-Lin, se prosentèrenl dans les
diverses légations pour prier les ministres étrangers de s'abs-
tenir de se trouver sur le passage du cortège impérial. Cette
singulière démarche suggéra au Ministre de France la
réflexion suivante :
Dans tous les pays du monde généralement lorsqu'il y a
une fête de cour les Ambassadeurs sont les premiers invités. Ici
on les enferme. Il y a trois jours, deux membres du Tsoung-li
Yamen LL. EE. Tch*oung-Heou et Tchcnn-Lin enx-oyés par le
Prince Koung sont >enus me dire que l'Empereur se mariait le
i5 et que S. A. I. me priait de ne point sortir ce jour-là et de
ne pas me trouver sur le passage du cortège.
D'ailleurs les collègues de M. de Geofroy se montrèrent
encore plus froissés que lui du procédé des Chinois :
J'ai trouvé, dit-il, ceux-ci le soir très montés, beaucoup plus
montés que moi. Ils avaient successivement reçu le même coin-
pliment, l'avaient tous fort mal pris et y avaient répondu
chacun à sa manière.
Le fait est que la mission confiée aux deux membres du-
Tsoung-li Yamen ne fut rien moins qu'agréable pour eux ;
ils furent reçus par « M. Wade avec emportement, car chose
singulière, M. Wade qui en fait cède tout aux Chinois, est
celui qui en paroles les maltraite le plus. » Ils furent accueillis
par le Ministre de Russie avec ime verte semonce, par
M. Low d'une façon gouailleuse qui dut leur être infiniment
désagréable; à la légation d'Espagne, ils essuyèrent une
MARIAGE IMPÉRIAL /|57
véritable tempête ; le ministre allemand était absent ; le
ministre italien était au Japon.
Tchen-Lin était inconscient du rôle qu'on lui faisait jouer ;
Tch'oxmg-Heou, trop expérimenté pour ne pas se rendre
compte de Timpression causée par sa visite intempestive,
maudissait intérieurement Wen-Siang qui, jaloux de lui,
lui avait fait confier celte désagréable corvée.
Méanmoins, les ministres étrangers, tout au moins ceux
(le France et d'Angleterre, firent passer les circulaires sui-
vantes parmi leurs nationaux :
CIBCULAIRE FRAÎSÇÀISE
A la requête du ïsoung-li Yamen le Ministre de France à
Péking invite ses nationaux à éviter de se trouver sur le passage
du cortège impérial le i5 et le i6 du mois courant.
Péking, le it\ octobre 1872.
Le Ministre de France,
\ Signé : de Geofroy.
CIRCULAIRE ANGLAISE
The Prince of Kung having represented to II. B. M. Minister
ihat certain cérémonies conneclcd willi the marrîagc of thc
Emperor of China which >vill occupy the i5"' and 16^'' days of
the montli oblige the authorities to kecp clear various thorough-
fares in the City, ail British Subjects now in Péking arc requircd
to take notice that thcy musl bc careful not to attempt to pass
along any strecl closed by a barricade or in which guards niay
be stalioned for the purposeof stopping the way.
MARIAGE IMPÉRIAL, l6 OCTOBRE 1872
La future Impératrice devait être transportée au Palais
Impérial dans la nuit du i5 au 1 6 octobre; malgré la cir-
438 M. DE GEOFROY LE MARIAGE IMPÉRIAL
culaire des Ministres étrangers, qui, sur la demande du
Tsoung-li Yamen, avaient invité leurs nationaux à ne pas se
trouver sur le passage du Cortège impérial, je me rondin
avec M. Charles Vapereau, professeur au T'oung Wen
Kouan, h Téglisc catholique de l'Est, le Tonner Tang, où
je retrouvai Tabbé Humblot, lazariste, et M. Gabriel Devéria,
premier interprète de la Légation de France. Voici le récit
que donne ce dernier du spectacle qui nous fut offert* :
« A partir de quatre heures du soir, les postes de police
avaient élc doubles, les soldats des huit bannières se fonuaienl
en haie dans les rues où devait passer l'Impératrice, chassaient
les passants et faisaient fermer les voleLs, contrevents, et portoN
de toutes les boutiques ou maisons. Toutes les ruelles débou
chant sur Je parcours du cortège étaient mascpiées par des len
tures de toile bleue et gardées.
Aux volets de chaque boutique étaient accrochées deux iaii
ternes rouges qui, jointes à celles Gchées en terre le long de la
chaussée centrale, éclairaient la veste écarlate bordée de blanc
des factionnaires immobiles.
Vers neuf heures, deux cavaliers passèrent au gi*and galop sur
la chausvsée ; l'un d'eux tenait, dans un long étui de soie jaune,
un bâton (sorte de fanion) qu'il portait au poste le plus voisin
comme premier a>ertissemcnt de l'approche du cortège.
Ces avertissements qui se transmettaient de poste en poste
jusqu'au palais impérial se renouvelèrent trois fois. Bientôt pas-
s'>rent a cheval, avec leur suite, les deux principaux incdialeurs
du mariage, le prince Kong et S. Exe. Pao-Kiun, ministre des
linances. Ils ne précédaient Tlmpératrice que de quelques mi-
nutes. La musicpie impériale arriva silencieuse et marchant en
masse compacte. Les musiciens étaient vêtus de longues robe>
de couleur sombre et coiffés d'une sorte de toque surmontée
d'une aigrette de plumes jaunes.
Derrière eux se pressaient sans ordre des centaines de valets et
porteurs de pahmquiii, en robes rouges à rosaces blanches: le>
uns portaient suspendues au bout de longne^s perches recour-
bées des lanternes rondes faites de corne fondue et décorées de
I. Un Mariage impérial chinois, pp. ii-i5.
• «u-
MARIAGE 1MPKRI\L ^OQ
dessins rouges ; les aiilres, tout aussi nombreux, portaient les
attributs de Tlmpératrice et tous les objets faisant partie de son
train officiel : trois immenses parasols à triple volant de soie
jaune ornés de phénix brodés d'or, des brûle-parfimis, des cas-
solettes, des bassins d'or, des fauteuils portatifs, trois autres
grands parasols dont deux jaunes et un autre rouge de forme
carrée, deux hauts éventails dont l'un en plume de paon, un
sceptre d'or, deux grands étendards ornés d'un dragon et d'un
phénix enlacés, une grande quantité do bannières de toutes
sortes.
Des chevaux tenus en mains et couverts de housses jaunes
suivaient tous ces attributs dont le délilé ollVait lui coup d'œil
des plus pittoresques et presque imposant dans ies nuages de
poussière que soulevait le pas des chevaux et que rougissait la
lueur de^s lanternes.
De nombreux olFiciers, à pied, précédaient et gardaient les
deux châsses portant le sceau et le livre d'or de la nouvelle sou-
veraine.
Enfin parut un palanquin jaune de grande dimension avec
des broderies d'or ; c'était celui de l'Impératrice. 11 était fermé
et entouré d'eunuques vêtus de robes jaunes richement brodées,
d'officiers à pied et à cheval recouverts de leur long pardessus
noir à plastrons d'or sm* la poitrine et dans le dos.
Immédiatement derrière le palanquin se tenaient huit cava-
liers armés de lances ornées de queues de .léopard ; lem* robe
était brodée de rosaces d'or ; quatre cents gardes du Oorps ou
Grands de la Cour, tous à cheval et en costume de cérémonie,
fermaient ce cortège d'environ deux mille personnes qui délila
au milieu du silence le plus morne. Aussitôt qu'il était passé, les
gardes se repliaient et les bouti(|ues se rouvraient pour rendre
à la rue des flots bourdonnants de curieux qui s'y étaient ca-
chés. »
J'ai remarqué que le palanquin de soie jaune de Tlmpéra-
Irice avait i6 porteurs. Il y avait trente chevaux conduits à
la main avec un harnachement jaune ; une centaine d'hom-
mes avec des bannières portant des dragons noirs ou jaunes,
suspendus à des bâtons rouges ; il y avait trois hérauts por-
tant un bâton de soie jaune, se succédant à quinze minutes
l\6o M. DE GEOFROY LE MARIAGE IMPÉRIAL
trinlervalle, mais ce qu'il y avait de plus curieux, c'était le
profond silence qui régnait : n'était la gaieté des accoutre
inents, on se serait plutôt cru à un enterrement qu'à un
mariage.
Voici d'après le cérémonial, ce qui se passait officielle-
ment* ; les employés du Tribunal des Mathématiques avaient
marqué le moment favorable pour que rimpératrice montai
en palanquin, c'est-à-dire le i5 octobre vers onze heures el
demie du soir, de manière à ce qu'elle entre au palais à
minuit et quelques minutes le i6, jour fixé pour le mariage :
« Les Médiateurs porteurs du mandat impérial et leurs
adjoints, tous à cheval, ouvriront la marche.
Le grand-père, le père et les frères de rimporalricc iront les
reconduire jusqu'à la grande porte extérieure, ils s'y agenouille-
ront.
La musique marchera en avant et silencieuse, puis ensuite
viendront les emblèmes de rimpératrice, les palanquins conte-
nant le livre d'investiture et le sceau de l'impérati'ice, et enlin
son palanquin. A sa sortie de la grande porte de la rue, les eu-
nuques accompagneront à pied en maintenant le palanquin à
droite et à gauche.
Les Grands ayant charge à la Gour et les gardes du corps
seront à cheval derrière le palanquin et lui serviront des-
corte.
Ge cortège ira par l'ouverture centrale de la porte Taï-lsln»;
men au pont de l'Onde d'Or^. Là, les Médiateurs mettront pied
à terre et entreront avec le mandat.
Lorsque le palanquin de l'Impératrice sera arrivé à la porte
du Midi, la cloche. et le tambour se feront entendre et les jk)!*-
lenrs d'omblènu^s s'arrêteront.
Le parasol jaune aux neuf dragons brodés d'or^ et au manche
courbé ouvrira la marche ; les Grands ayant charge à la Cour et
1. Un Mariage impérial chinois, p. 83.
2. Ce pont sur le canal des fossés entourant le palais est situé entre la
porto Taï-tsing men et la porte Tien-ngan men.
3. Sur celui de rimpcralricc, les dragons sont remplacés par aes
phénix.
— t ■
MARIA.GE IMPÉRIAL ^6l
les gardes du corps mettront pied à terre au pont de l'Onde d'Or
et suivront à pied.
Us passeront par la porte du Midi, l'ouverture centrale de la
porte ïaï-ho rnen, l'ouverture centrale de la porte Heou-lso-
nien ; arrivés à la port« Kien-tsing men, les palanquins à dra-
gons s'arrêteront ; les Médiateurs iront rendre compte de leur
mission et les Grands de la Cour ainsi que les gardes du corps
se retireront.
Les Ministres des Rites et leurs employés porteront respec-
tueusement le livre d'investiture et le sceau de Tlmpératrice. Le
surintendant général du palais les conduira au palais Kiao-taï
tien, pour qu'ils y déposent les objets dont ils sont porteurs sur
les tables de droite et de gauche disposées à cet eflet. Ce après
quoi ils se retireront.
Le palanquin de l'Impératrice entrera dans le palais Kien-
tsing Kong en passant par la porte centrale. Les gens de service
se retireront tous. Les gardes du corps de ("action ù la porte
Kien-tsing men en fermeront les battants.
I^s grandes dames, persoimiiication du bonheur de la famille,
et les dames d'honneur inviteront respi^clueusemenl l'Impéra-
trice à quitter sou palanquin pour passer de la salle Kiao-taï
tien dans le palais central.
Les eunuques remettront le livre d'investiture et le sceau à
celui d'entre eux chargé de leur garde, puis ils se retireront.
L'Intendance générale du |>a1ais est chargée de rédiger et de
présenter les statuts rituels, d'après lescjuels l'Enipereur et l'Im-
pératrice devront nuitueilemenl s'olTrir le vin : elle précisera le
moment favorable auquel de\ra avoir lien, dans le palais cen-
tral, la collation des é|K)u\ et déterminera le costume de fête
(jue portera TEnqx^reur dînant celte cérémonie. »
Pauvre et jeune impératrice î elle ne devait survivre que
|3cu de jours à son mari et les deux époux rc[)osent dans le
cimetière de TKst, Toiiuff ling.
En 1861, M. de Méritens, rinlerprèlc de notre légation,
avait été moins heureux que nous car il avait demandé à
l'abbé Snioremburg de lui trouver une maison de chrétien
pour voir passer l'empereur T'oung Tché qui revenait de
Djehol cl Péking. (^e missionnaire lui répondit que la chose
463 M. DE GEOFROY — LE MARIAGE IMPÉRIAL
n'élait pas possible, car un chrétien qui consentirait à le
cacher pour voir le défilé impérial, serait dénoncé par ses voi-
sins, aurait sa maison détruite, et serait banni, si même il
n'était pas puni plus sévèrement, la loi étant des plus rigou-
reuses pour ceux qui se permettaient de regarder dehors lors
du pnssage de l'empereur. Cotte défense était justifiée par le
fait que des assassins pourraient se glisser parmi les habitants
de Péking venus des dix-huit provinces de l'Empire *.
ANÎiOKCE OFFICIELLE DU MARIAGE'
Ce qui racheta, peut-être, un peu, la démarche discour-
toise de Tch'oung-lléou et de Tclicn-Lin qui n'était après
tout qu'un détail dans un ensemble de la situation faite aux
diplomates étrangers, fut l'annonce officielle du mariage de
l'Empereur aux ministres par le Prince de Koung :
Péking, le 19 octobre 1872.
J'ai riionneur de porter à votre connaissance que je viens do
recevoir du Ministère des Rites la dépêche suivante :
« Nous avons reçu avec respect de l'Empereur le faire-jwirt
ci-dessous i
« Devant mettre tous mes soins à régner de manière à mériter
les faveurs du Ciel, je me suis appliqué dans l'intérêt de ma
maison, à distinguer la sagesse et la vertu en investissant du
litre d'Impératrice de Chine, la fille de Tch'oung Ki de la
famille A-lo-lo, Docteur de l'Institut Impérial.
« Respectez ceci. »
Le 16 de ce mois, ont eu lieu les différentes cérémonies du
mariage. Nous devons en faire part comme de raison, aux
Puissances amies et la présente communication est adi*essée à
V. Exe. ainsi qu'à ses collègues.
I. Rennie, Pekingj II, p. 109.
V*
BÉCOMPENSE DE KOUNG ^fiS
On rcmarquora Texprcssion « Puissances amies ».
L'occasion elait lK)nne de soulever la question de Tau-
dience et, sur )a proposition de M. Lovv, quelques-uns des
ministres, en accusant réception île la dépêche du prince de
Koung, intercalèrent la phrase suivante dans leurs réponses :
« Votre Altesse a très justement pensé que cette communication
devait intéresser les Puissances amies delà Chine, je Ten remercie
et je vais mVmpresser delà transmettre à iiiOn Gouxernement
qui proiilera, je n'en doute pas, de la plus prochaine occasion
(jui lui sera fournie j)our présenter à Sa Majesté Impériale ses
félicitations d*unc manière conforme à l'importance de l'événe-
ment et \\ la dignité des deux gouvernements ».
BÉCOM PENSE DE KOUNG
Le 20 paraissait dans la (tazette de Pékin*:; le décret
suivant :
« Le Prince de deuxième rang, Koung, depuis longtemps
apporte son concours au gouvernement de l'État. Il a exception-
nellement hien mérité. Déjà, la 10" lune de la ii* année de
Hien-Foung, on lui avait expressément conféré l'hérédité de son
titre de Prince de deuxième rang, mais il avait remercié à trois
reprises alléguant qu'il attendrait l'époque où l'Em|>ereur régne-
rait par lui-même et qu'alors il pourrait être donné suite à cette
affaire. »
« Maintenant que le mariage de l'Empereur est un fait
acconq)li et que le moment est proche où l'Empereur va régner
par lui-même, il ajoute à ses hienfaits envers le Prince Koung
l'hérédité de son titre de Prince de deuxième classe. »
Le Prince de Toun, frère aîné de Koung, recevait Pauto-
risation d'entrer au Palais en chaise à quatre porteurs et son
iils Tsaï-Lien était fait Duc. Toun était [)résident du Tribunal
des Mathématiques ; c'était un famélique quelque peu ivro-
gne, dont im avait été ohligé de sortir les vêtements du Mont-
de-Piété pour le mariage de son impérial ne\eu.
CHAPITRE XXXII
REVISION DU TRAITÉ FRANÇAIS. - MAJORITÉ DE L'EMPE-
REUR. — L'AUDIENCE IMPÉRIALE. — M. BLANCHETON
- W. F. MAYERS.
REVISION ne TRAITE FRANÇAIS
Nous avons vu que M. de Geofroy était muni de pleins
pouvoirs pour la revision du traité de Tien-Tsin ; il en
donna avis le 1 8 septembre 1872 au Prince koung qui lui
lit la réponse suivante :
Péking, ce 10 octobre 1872.
J'ai riionneur de vous accuser réception de votre dépèche on dalo
du 18 septembre par laquelle vous ni'annontHî/. qu*au inoinciitoù
expirait le délai prescrit pour la revision des règlements commer-
ciaux, il V a deux ans, M. le comte de Rochechouart nous avant
averti que le Gouvernement français était disposé à examiner les
dispositions à apporter à ces règlements, V. Exe. avait reçu, à
son départ, des pouvoirs spéciaux à cet elFet, Tautorisant égale-
ment à reviser s'il y a lieu le traité général dont le délai expire
le 25 octobre prochain. V. Kxc. ajoule qu'Elle espère que d'ici à
celte date, je lui ferai connaître, en retour de cette communica-
tion, les intentions du gouvernement chinois, etc., etc., etc.
J'avais reçu au mois de novembre 1870 une dépèche de M. de
Kocbechouart me notifiant que d'api-ès le traité de Tien-Tsin, le
délai prescrit pour sa revision allait expirer. Nous avons envo\é
une réponse à celte dépèche quelques jours après sa réception
et, vu la teneur de celle que vous >ene« de me faire parvenir
DÉCRET DU 30 OCTOBRE 1872 /|()5
nous devons procéder de part et d'autre de telle manière que le
lien d*amitic qui unit les deux Étals ne soit jamais briso.
Agréez, etc., etc., etc.
En effet, un mois après le mariage impérial, la lecture des
différents articles par les délégués de la légation de France
et les Secrétaires du Yamen rommenç<iit ; il fut bientôt
clair que les Chinois espéraient introduire le mémorandum
dans Tarticle XIII de notre traité, ixîlatif au libre exercice
de la religion chrétienne ; nous leur annonçâmes notre fennc
intention de conserver le texte intégral de cet article qui, à
dire vrai, est notre véritable force en Chine. L'article II,
relatif au traitement des agents diplomatiques, ne pouvait
guère être traité avant la déclaration de la majorité de l'Em-
pereur. On ne pressa donc pas les négociations et Ton remit
par un accord tacite, la revision à une date ultérieure.
MAJORITÉ DE l'eMPEREUR
Le mariage de l'Empereur devait forcément amener à bref
délai la déclaration de la majorité de T'oung-Tché et la fin de
la régence des impératrices ; en effet, cinq jours après la
cérémonie nuptiale, les deux décrets suivants étaient proiiml-
gués :
DÉCHET DU S40 DE LA 9" Lt.XE (tJ I OCTOBRE 1872)
Les Impératrices ont ordonné ceci :
L'Empereur était tout jeune lorsqu'il s'est trouvé sur le trône ;
au milieu des circonstances diflicilcs que nous traversions alors,
ni les Princes ni les Ministres ne pouvaient cependant se passer
de conseils et de directions. Nous dûmes donc accepter la Régence
de l'Empire, ne recourant à cette mesure extraordinaire, qu'a-
près avoir annoncé notre intention de rendre à l'Empereur son
gouvernement aussitôt qu'il aurait terminé ses études.
GoRDiER. 1. — 3o
l\C)i) REVISION DU TR\ITK FRANÇAIS — MAJORITÉ DE l'eMPEREUR
Voici onze ans que l'Empereur étudie sans relâche, son assi-
duité a porté SOS fruits et sa jeunesse ainsi employée constitue la
base la meilleure de l'avenir qu'il a devant lui. 11 convient donc
que réunissant de telles conditions, l'Empereur prenne en main
le Gouvernement général de l'Ktat et qu'il s'cITorcc de concert
avec ses ministres et ses fonctionnaires provinciaux de tout
diriger sagement afin de remédier à nos malheurs dans la plus
large proportion possible.
C'est ainsi que la tète haute, S. M. pourra s'acquitter des
lourdes charges que lui imposent les dernières volontés de
son père.
Le Tribunal des Mathématiques devra choisir dans le premier
mois de l'année prochaine les jours propices à la célébration des
cérémonies de l'entrée en majorité de l'Empereur conformément
à nos anciennes coutumes.
Le Conseil Privé, le Grand Conseil de l'Empire, de concerl
avec les six Ministères et les neuf administrations de la Couronne,
devront s'entendre à ce sujet, et nous adresser un rapporL
DÉCRET DE LV MÊME DATE
Aujourd'hui nous rendons un décret ordonnant au Tribunal
des Mathématiques de choisir un jour propice dans le i*^*" mois
de l'année prochaine, pour procéder à la cérémonie d'entrée en
majorité de l'Empereur. Nous pensons que l'adoration aux diffé-
rents temples est une chose très importante, et qu'en signe
de vénération pour cette coutume, l'Empereur doit y procéder
en personne; aussi cette année au début de l'hiver (ai de la
1 1^ lune) l'Empereur ira en personne au Temple du Ciel pour y
remplir ses devoirs. Les différents Yamens, chacun en ce qui le
concerne, devront en conséquence, disposer avec une crainte
respectueuse, tout ce qui est nécessaire pour l'accomplissement
de cette cérémonie.
Par suite de ces décrets, la Gazette de Péking du
6 novembre 1872 jniblie un rapport du Prince Toun,
Président du Tribunal des mathématiques, en conformité
avec Tordre dos Impératrices, qui se termine ainsi :
DÉCRETS Dl" 23 FÉVRIER 1873 4^7
J'ai reçu ce décret avec respect et parmi les jours de la i""*" lune
de Tannée prochaine, nous avons choisi comme jours exception-
nellement propices» le i. le 4. le a6. Ces jours favorables ont
fait l'objet d'une liste que je vous ai présentée avec respect et
dans laquelle vous avez désigné le 26' jour.
Le 26* jour de la i*"*" lune correspondait au 23 février 1873.
Le jour même de la majorité de lompercur, les trois
décrets suivants paraissaient dans la (jazelte de Pékin ff, les
deux premiers peuvent être considérés comme les testaments
des deux impératrices douai rieVes, le troisième comme une
prise de possession du pouvoir par T'ounff-'IVhé :
1
Nous avons reçu des Impératrices Tseu-Ngan Touan-Yu et
Tseu-Hi Touan-Yeou le décret suivant :
Lorsque V. M. était encore enfant. Nous l'exhortions à étudier
avez zèle, nous lui avions donné des maîtres pour vous enseigner
matin et soir. Voici bientôt 12 ans de cela et maintenant que
vous touchez au jour de votre majorité, il faut moins que
jamais oublier les conseils qui vous ont été donnés ; souvenez-
vous que ce n'eslt qu'avec le savoir qu'on peut avec succès s'oc-
cuper des afTaires. L'histoire des périodes de grandeur et de
décadence de l'Empire dans les temps anciens et modernes doit
vous servir de guide. Les talents littéraires et militaires dos
Empereurs vos aïeux, sont là pour vous servir d'exemples ainsi
qu'à ceux que vous emploierez dans votre gouvernement. A ous
(levez vous appliquer à l'étude du mandchou, notre langue
nationale. Après vous être acquitté des devoirs qu'exige votre
cour, vous devez encore suivre les leçons de vos maîtres au
Houng Te Kien (École des Princes dans le Palais) et les écouter,
vous (le souverain) comme si votre savoir était nul et comme
s'ils n'étaient pas vos sujets. Vos maîtres Li lioung-tsao, Sin-
Tong, Ling Kien-lin, kouei-Tsing, Kouan-Tchéou, continue-
ront leurs fonctions comme par le passé, en épuisant leur savoir
en explications pour vous ; leur lumière vous est indispensable.
Vous ne devrez pas négliger les exercices militaires qui malgré
leurs fatigues doivent être familiers à un souverain ; un Prince
/{GS REVISION DU THAITÉ FRANÇAIS MAJORITÉ DE L EMPEREUR
doit savoir inonler à cheval et tirer de Tare. J'ai déjà fait des
recommandations dans ce sens aux deux hauts fonctionnaires
que cela concerne.
Décret impérial.
II
Nous avons reçu des Impératrices le décret suivant :
Voici î 3 ans que le Trône a été remis à Votre Majesté et à
partir du 26 de la i'* lune. Elle remplit les conditions d'âge et
d'instruction |X)ur prendre en mains le Gouvernement. Nous
nous en réjouissons et cependant nous sommes inquiètes à la
pensée que vous ne vous edorciez pas autaut que l'ont fait vos
prédécesseurs au Trône d'administrer et d'aimer le peuple en
respectant le Ciel et les traditions. Ces derniers années, les
provinces de l'Est cl du Sud, quoique pacifiées maintenant,
voient encore leurs hahitanls inquiets ; les frontières du Yun-
Nan, celles du Nord^uest et du Kan-Sou, sont encore trou-
hlées. Les ressources de l'Etat sont insuflisantes et la situation
actuelle est dilHcile. Un souverain doit le même jour s'occuper
des dix mille ressorts de son gouvernement, car c'est du Ciel et
de ses Ancêtres qu'il tient sou Trône et il est seul à l'occuper.
L'intérôt de votre Maison vous commande de vous en préoccuper
dès le matin et de repasser le soir votre conduite. Votre atten-
tion devra se porter aussi bien sur les affaires que vous aurez à
diriger que sur le plus ou moins de mérite de ceux que vous
emploierez. Vous devez fuir l'oisiveté et lorsque les affaires de
l'État vous laisseront du loisir vous devez encore l'employer à
l'étude des Classiques et de l'Histoire afin d'apprendre les causes
de la grandeur et de la ruine de chaque dynastie et de régner
ensuite avec une sage économie en apportant aux affaires toute
l'autorité qu'elles réclament, ainsi que nous avons fait durant
le temps que nous avons été les Régentes de l'Empire ; bien
que nous ne le soyons plus, nous souliâitons voir Votre Majesté
animée des sentiments qui nous ont guidées. Les Princes et les
fonctionnaires devront avec vous passer avec aussi peu d'indéci-
sion qu'une flèche à travers toute considération d'intérêt de
personne ou de parti. Telles sont les recommandations que
nous leur avons faites aujourd'hui. Les fonctionnaires de tous
rangs, grands ou petits, devront faire chacun leur devoir, se
DÉCRETS Di: 33 FÊVRIKU 18/3 4 69
corriger de leurs défauts et assister l'Empereur dans les temps
difllîciles. Telle est notre plus sincère espérance.
111
L'Empereur Hien Foung m'a chargé du fardeau de l'Empire
alors que j'étais bien jeune et que les affaires étaient bien difli-
ciles. J'ai du élever les yeux >ers les Impératrices et m'appuyer
sur elles. Elles ont pris en mains les affaires (en abaissant le
rideau). Elles ont choisi avec un soin tout particulier les fonc-
tionnaires et ont atliré les hommes supérieurs. C'est avec une
sage persistance qu'elles se sont efforcées de conduire les affaires.
11 y a de cela lo ans et plus, les deux rébellions des « Brigands
aux longs cheveux » et des « Nien Fei » ont été peu à peu
éteintes; quant aux affaires des frontières du Yun-Nan, Kan-*Sou
et Ghen-Si, elles vont bientôt être réglées. En vérité ces faits
ne suffisent-ils pas pour faire voir qu'elles ont entretenu les
fondations de paix laissées par les Empereurs, nos prédécesseurs.
Elles sont arrivées au dernier degré de la vertu ; leurs mérites
sont en nombre considérable. Elles ont surpassé les modèles
fournis par l'histoire ancienne. Pour moi, j'ai élevé les yeux
vers lés Impératrices cl, couvert de leur égide, j'ai pu travailler
h mon éducation qui est sur le point d'être complétée. J'ai reçu
d'elles l'ordre de prendre en mains le Gouvernement et la
recommandation de respecter le Ciel, de marcher sur la trace de
mes aïeux, de m'occuper activement de l'administration et
d'aimer le peuple, recommandation à ne pas perdre de vue. Le
fardeau qu'Elles m'ont imposé est très lourd et j'ai bien peur
de ne pouvoir le supporter. Aussi m'attacherai-je à suivre leurs
conseils ; ma vigilance ne se relâchera pas un seul instant. N'ai-
jc pas au-dessus de moi l'exemple de mes aïeux qtii ont réussi
à cette lâche difficile, et au-dessous les fonctionnaires et sujets
de la Gapilale et des Provinces qui attendent de moi le bonheur ;
je me servirai donc des méthodes (de gouvernement) qui m'ont
été léguées (par mes ancêtres). 11 me faut ici i*cmercier mes
Mères vénérables de leurs bienfaits.
Aussi, Princes et hauts Fonctionnaires de la Cour et hautes
Autorités provinciales, devrez-vous, conjointement avec moi,
apporter respectueusement un cœur droit dans le règlement des
affaires et venir à mon aide là où mes forces me trahiront.
Quant à vous autres fonctionnaires, petits ou grands, vous devrez
f\']0 REVISION DU TUAITÉ FRANÇAIS — MAJORITÉ DE LEMPEREUR
avoir aussi un esprit juste, accomplir votre devoir avec con-
science et remplir avec soin vos fonctions dans le but d'assurer
la tranquillité du peuple, enfin vous appliquer assidûment cl
sans relâche à professer les bons principes.
C'est ainsi que nous pourrons répondre aux vœui des deux
Impératrices.
Respectez ceci.
PRÉLIMINAIRES DE l'aI D1E>CE
Depuis les conventions de Péking et les traites signés par
diverses puissances, jamais les ministres étrangers accrédités
près de la Cour impériale n'avaient été admis à présenter
leurs lettres de créance en audience solennelle. L'éloignement
de Hien-Foung d'abord, la minorité de T'oung-lché ensuite,
avaient été les prétextes choisis pour retarder une cérémonie
particulièrement désagréable aux Chinois. Mais le mariage
de l'empereur marquait la fin d'une minorité, et le coips di-
plomatique s'empressa de réclamer l'audience si longtemps
retardée.
Enfin le aS février 1878, T'oung-lché ayant pris en
mains les rênes du gouvernement, il fut impossible de re-
mettre plus longtemps la présentation des lettres de créance .
Le Prince Koung annonçait officiellement aux ministres
étrangers la majorité de rcmpereur, le jour même de sa
déclaration :
Péking, le 33 février 1873.
Le Prince Koung, Président du Conseil des Affaires Étran-
gères, etc., etc., etc., pour :
Aviser qu'il a reçu du Ministère des Rites la dépêche suivante :
Le Ministère des Rites a reçu avec respect le décret Impérial
suivant :
Nous (ÏEmpereur)y avons reçu avec respect des Impératrices de
run et de C autre Palais un ordre nous enjoignant, va notre arrivée à
NOTE COLLECTIVE II"] l
un dge convenable, de diriger nous-méme les dix mille ressorts et de
concourir avec les fonctionnaires du dedans et du dehors à la bonne
administration (du pays). Nous nous sommes empressé d* obéir à cet
ordre et le (26 Je la i""® hxnè) a 3 février 1878 nous prenons en
mains le Gouvernement.
Ordre Impérial.
Le Ministère des Rites a obéi.
Le Prince en faisant celte coniniunication aux Puissances
amies, remplit un devoir (dicté) par la raison et, outre cette
dépêche adressée à S. Exct^l. M il en est expédié d'identi-
ques à tous ses collègues.
L^occasion était trop bonne pour ne pas soulever la ques-
tion de l'audience; il fallait à tout prix éviter une action
isolée ; dans Tintérêt même de la réussite, il était nécessaire
que le corps diplomatique agît collectivement ; l'entente ne
fut obtenue qu'avec difficulté.
Le ministre de Prusse, M. von Rehfues, revenu à l'entrée
de rhiver après un assez long congé, avait rapporté de nou-
velles lettres.de créance de son souverain et dans sa première
visite, le 4 décembre, il les avait annoncées au prince de
Koung ; plus tard, il en avait laissé la copie. Les Chinois,
voyant l'occasion bonne pour désunir les étrangers, avaient
fait dire à M. von Rehfues qu'on hii donnerait la réponse de
l'empereur. 11 était indispensable que le ministre de Prusse
refusât de recevoir cette réponse. On y réussit. Aussi le
lendemain de la majorité de l'Empereur, et en réponse à la
communication du Prince de Koung, le corps diplomatique
signait à cinq heures du soir la n(jte collective suivante :
KOTE COLLECTIVE
Péking, le 34 février 1873.
Les Soussignés envoyés extraordinaires et Ministres Plénipo-^
tentiaires de Russie, d'Allemagne, des Étals-Unis de l'Amérique
4/3 REVISION DU TRAITK FHA^'ÇAIS MAJORITÉ DE L*EMPEREUR
du Nord, de la Grande Bretagne et de France, oat reçu , chacun
respectivement, la note identique par laquelle S.. A. L le
Prince Kx>ung leur a fait savoir que S. M. TEmpereur de la
Cbine était entré dans sa majorité et qu'à partir du ^3 février
(26° de la 1'® lune du règne T'oung-tché) Il a pris en mains
Tadministration de ses États.
Les Soussignés ne peuvent que se réjouir d'un dvénemeal
aussi important pour la prospérité de la Chine. Us manqueraient
h leur devoir si, en celle occasion, ils ne demandaient pas à
présenter au nom de leurs gouvernements leurs respects et leurs
félicitations à S. M. C'est pourquoi ils prient S. A. I. de vouloir
bien faire parvenir au Trône l'expression de leur désir et
prendre les ordres de S. M. relativement à leur réception.
Les Soussignés prient S. A. L d'agréer les assurances de
leur haute considération.
Suivent les signatures.
Une maladie de Wen-Siang, ayant fait ajourner lee négo-
ciations, une seconde note collective fut adressée an Tsoung-
li Yamen par le corps diplomatique.
SECOXDE ^OTE COLLEOTfVE
Péking, le 5 mars i863.
Les Soussignés, Envoyés extraordinaires et Ministres plénipo-
tentiaires de Russie, d'Allemagne, des Élats-Unis de l'Amérique
du Nord, de la Grande Bretagne et de la France, ont l'honneur
de rappeler à S. A. L leur note collective du a4 février dans
laquelle ils ont exprimé le désir de présenter à S. M. l'Empereur
de la Chine leurs félicitations et ont pfrié S. A. l. de vouloir
bien prendre les ordres de S. M. relativement à leur réception.
Avant appris des Ministres du ïsoung-li Yamen que leurs
Excellences s'étaient proposé de se rendre chez les soussignés
pour s'entretenir sur l'objet de la noie collective, mais que
l'indisposition du Grand Secrétaire Wen-Siang les avaient
engagés à différer leur \isite, les soussignés s'empressent de
témoigner le vif regret que leur occasionne la maladie prolongée
du Grand Secrétaire.
SECOîn>E ^OTE COLLECTIVE 473
La question soumise à S. A. I. étant néanmoins de la plus
haute importance ainsi que l'indiquait la forme collective de
leur note, les soussignés, en vue d'arriver prochainement à une
solution, s'adressent derechef à S. A. I. et la prient de vouloir
bien leur accorder un entretien à l'heure et à Tendroil qu'elle
jugera convenable.
Les soussignés prient S. A. L d'agréer l'assurance de leur
haute considération.
Signé : Vlangaly,
Reufues,
Low,
Wade,
Geofrov.
Le départ de M. von Rehfues pour raison de santé faillit
réduire à néant toutes les démarches faites jusqu'alors.
Heureusement que ses collègues réussirent à lui faire insérer,
dans la note qu'il remit au Tsoung-li Yamen le 5 avril 1873,
la phrase suivante, relative « Taudie^ce :
Le soussigné ne manque pas de porter leur attention au fait
que son éloigncment de Péking n'est causé que par une indispo-
sition continuelle et ne se rapporte poiint à la question de
l'audience laquelle comme il l'infère des dernières communi-
cations parvenues à lui et à ses collègues s'approche de sa
soluUon.
M. von Rehfues lit ses adieux au Tsoung-li Yanien le
7 avril.
On n'était pas au bout des difficultés. L'arrivée de deux
nouveaux ministres à Péking modifiait la composition du
corps diplomatique. Le premier était Soyésima, envoyé par
le Japon avec le rang d''ambassadeur pour ratifier le traité de
1 87 1 ; il était accompagné d'un ancien capitaine de l'armée
française, C.-W. Legendre, naturalisé américain; devenu
général pendant la guerre de Sécession, il avait été nommé
consul à Amoy. Ayant été nommé minisire à Buenos- Ayres
/|74 UEVISION DU THAITÉ FRANÇAIS — MAJORITÉ DE L*EMPEREUR
par le général Grant, mais sa nomination n'ayant pas été
ratifiée par le Sénat, Legendre passa au ser\'ice du Japon
qui en fit un conseiller d'ambassade. Le second minislre
était celui de Hollande, M. Ferguson, porteur de lettres de
créance.
Les difficultés étaient donc grandes encore ; il fallait
les aplanir : on ne pouvait songer, comme au xvm** siècle, à
exiger des diplomates, le ko-teou, c'est-à-dire les neuf pros-
ternations en trois génuflexions — on les- remplaça par des
saluts. Quel serait le lieu choisi pour l'audience? Les mi-
nistres se coatentèrent d'un pavillon situé dans la ville impé-
riale, non dans la ville interdite, le Tse Konattg Ko.
LE TSE KOUANG LO
Le Tse Kouang Ko est situé dans la ville impériale à Touest
du lac central (Tchonng Hat) près de l'ancienne cathédrale
Pé T'ang ; il s'est « appelé aussi Lèe-inn-ko\ c'est là que
se font les examens militaires, comme les examens civils se
font au Pao-ho-tien, On y reçoit aussi les princes et ambas-
sadeurs tributaires, et on y donne les grands repas aux princes
mongols ; enfin Tempereur y a reçu les ambassadeur^ euro-
péens en 187^. Le palais est fort beau, les murs sont dé-
corés de peintures représentant les exploits de K*ien-lonng ;
un trône d'or occupe le milieu. A l'étage supérieur sont re-
présentés tous les hommes célèbres qui ont illustré l'empire ;
on appelle cette salle Koung-lchen-siang ; on y voit aussi les
anciennes armures, cuirasses, casques, armes diverses des
premiers temps. Derrière le Tse-kounng-koy se trouve un
autre pavillon qui contient divers cadeaux faits à Tempereur
par les étrangers, principalement des selles et des chaises
à porteurs de toute espèce. De là on a une vue superbe sur
le pont Yu-ho-k*iao et sur la montagne K'iouang-hoa-
DÉCRET 1MP£:R1AL l^']b
tao^ ». Un témoin oculaire décrit ainsi la salle d'audience :
(( La salle mesurait environ cinquante pieds de long sur
(juarante de large ; les murs et le plafond étaient couverts
crélégantes boiseries, et les grands piliers avec leurs couleurs
voyantes ; le sol , dallé de marbre et les arrangements en
général de bon goût, étaient justement calculés pour dépasser
les espérances des ministres, et ajouter à la solennité de la
cérémonie*. »
Après quatre mois de négociations fastidieuses, un Décret
impérial par lequel l'Audience était accordée parut dans Tédi-
lion manuscrite de la Gctzette de Péking du i4 juin, et fut
communiqué le lendemain aux légfiltions par le prince Koung
dans la lettre suivante :
DÉCRET IMPÉRIAL, l5 iVVS iS'j'i
Le Prince de Roung fait une coniniunicalion ^.
Le Yamcn ayant présenté un Mémoire au trône, nionirant
que les Ministres étrangers résidant à Péking ont demandé* une
Audience pour présenter des lettres de leurs Gouvernements,
a eu l'honneur de recevoir, le 20" jour de la &* lune de la
la** année du règne ï'oung-tché, le décret suivant :
a Le Tsoung-li Yanicn ayant présenté un Mémoire à l'efTet
que les Minisires étrangers résidant à Péking [nous] ont imploré
[d'accorder] une Audience afin qu'ils puissent remettre des
lettres de leurs Gouvernements, nous ordonnons qu'il soit
accordé Audience aux Ministres étrangers résidant à Péking,
qui ont apporté des lettres de leurs Gouvernements.
« Respectez ceci ! »
1. Péking, Histoire et Description^ par Alph. Favicr. pp. 346-7.
2. Norddeutsche All^emeine Zeitung.
3. China y no i (1874). Correspondence respecting the Audience
granted to I/er Majesty's Minister and the otker Foreign Repré-
sentatives at Pékin by the Emperor of China. Presented..., 1874.
London, în-fol. [C. — Qoa.]
!\ Yây implorer.
476 REVISION DU TRAITÉ FRANÇAIS — MAJORITÉ DE l'eMPEREI R
C'est le devoir du Prince de commuQÎquer une copie du Décret
Impérial* faite respectueusement, adx Ministres de Russie, des
Ëtats*-Unis, d'Angleterre et de France (nommés comme de cou-
tume et les titres cbnnos en entier).
Toung-tché, 12^ année, 5* lune, ai* jour (i 5 juin 1873) L
Certains ternies du Décret, par exemple imploréfv, parurent
déplacés ; diflerentes conférences eurent lieu et enfin le prince
Koung accepta le 26 juin le memoranduiii suivant qui ré-
glait réliquette devant être suivie dans raudience impériale :
MEMORANDUM
Les Ministres étrangers amèneront avec euK M. Bismark
comme leur commun interprèle. M. de Geofroy amèoeraM.De-
véria, comme son interprète particulier.
Les Ministres descendront de leurs chaises, ou de leurs che-
vaux à la porte FouHoua*, et là ils seront reçus par les Ministres
du Yamen qui les aocompi^gneront, d'abord au Che Ying Koung'.
où ils se reposeront pendant un petit ihomenl. S'il plait à Sa
Majesté de leur accorder des rafraîchissements ^, c'est ici qu'ils
seront servis.
Leur escorte ^ restera dans une tente en dehors de la porte
Fou Houa, où il y aura pour eux des personnes en .attendancc.
Leur suite ^ restera aux environs. Ni escorte, ni suite, n'entrera
par la porte Fou Houa.
Aussitôt que Sa Majesté, venant de la partie orientale du
bâtiment» arrivera à la salle la plus éloignée du Tsc Kouaog Ko,
les Ministres du Yamen accompagneront les Ministres étrangers
et les Interprètes à ime tente' à l'ouest du Tse Kouang Ko, où
I. Traduit de l'anglais.
a. Porte dans le rnur nord des jardins imp^>rîanx. & l'oncsl de la pièce
d'eau connue sous le nom de Nan-haï.
3. Temple du Roi Dragon.
■i. Du thé et des gâteaux.
5. L'escorte étrangère.
6. Les indigènes.
7. Une tente plus grande que la précédente.
MEMORANDUM ^77
ils attendront un petit moment, jusqu'à ce que Sa Majesté soit
entrée dans le Tse Kouang Ko *. Les Ministres du Yamen accom-
pagneront les Ministres ^'trangers et l'Inlerprète. M. Bismark,
en haut de Tescalier ouest dans le Tso Kouang Ko par l'endroit
ouest • [on suppose, de Tendroit central].
Le discours (ou les discours) des Ministres étrangers terminé,
iU déposeront chaeun leur l^tUc de Créance ^ sur la Table Jaune.
Sa Majesté l'Empereur, faisant quelque signe, spécial d'affabi-
lité (probablement un salut) dira (lit. répondra) que les Lettres
de Créance ont été maintenant reçues, et fera de gracieuses
remarques et posera des questions avec bonté.
Celles-ci seront interprétées avec un respect solennel par le
Prince de Koung.
[Les Ministres étrangers] quand ils arriveront à la porte [de
la salle], quand ils parleront, ou diront leurs noms, ainsi que
lorsque des questions leur seront adressées, ou qu'ils répondront,
aussi quand ils se retireront, en signe de respect extraordinaire^
feront des saints, ainsi qu'il a été convenu [ou proposé] au
début.
Lo cérémonial sera réglé dans une répétition avant l'Audience.
Quand la cérémotiie sera fiiée, les autres quatre Ministres étran-
gers et l'ihterprète, M. Bismark, . se retirej'ont par l'escalier
ouest. Les Ministres du Yumen les accompagnci'ont au Ghc Ving
Koung, où ils attendront un petit moment, M. Devéria étant
pendant ce temps conduit par les Ministres du Yaraen dans le
Tse Kouang Ko.
M. de Geofroy parlera et déposera sur la Table Jaune la réponse
à la lettre du Gouvernement chinois *.
Sa Majesté, comme avant, accusera réception [de cette lettre].
L'Audience Çlit, l'affaire) ainsi terminée, M. de Geofroy et
M. Devéria, l'inteiprèle, se retireront, les Ministres du Yamen
les accompagnant au Che Ying Koung. De là, tout le monde
élant réuni, ils conduiront les Ministres étrangers et leurs inter-
prètes dehors la porte Fou Houa.
Les arrangements marqués ci-dessus sont faits parce quel'Em-
I . La partie du palais où sera placé le tr6ne.
3. La façade formant trois ou cinq dtvisionfi. La division indiquée est
celle de l'ouosl, ou à gauche do la division centrale.
3. Kouo chou.
4. La lettre portée en France par Tch'oung Heou.
478 RFA'ISION DU TRAITÉ FHANÇAIS — MAJORITÉ DE i/eHPEREI'R
pereur ayant à recevoir des Lettres de CréuKe, un Décret a été
reçu de Sa Majesté accordant une audience. De là la Hbéralilodu
cérémonial* *.
Enfin, on reçut le 27 juin la dépêche fixant la date de
fandience, qui devait avoir lieu le surlendemain, de bonne
heure.
INOTE OFFICIELLE DU PRINCE KOUXG AUX CL\Q MIXISTRES
Péking, le 27 juin 1873.
Relativement à la réception par TEmpereur des Ministres
résidant à Péking, Nous, Prince et Ministres [du Tsoung-H
Yamen], avons reçu les instructions verbales suivantes :
ce Vaudience aura lieu le b'^jour de celte lune au Tse Kouang Ko.
« Respectez ceci. »
Nous sommes chargés par S. M. de vous faire cette commu-
nication.
LETTRE DES MEMBRES DU TAMEN AUX Mn«IISTRES
Péking, le 37 juin 1873.
Nous vous avons déjà annoncé officiellement que, d'après les
instructions verbales que nous avons reçues de S. M., votre
réception en audience aura lieu le 5 de cette lune au Tse
Kouang Ko.
Il nous faut espérer qu'au jour fixé vous voudrez bien vous
trouver tous réunis au Pé T'ang, lieu que vous avez choisi pour
y attendre que des membres de notre Yamen viennent vous
prendre pour vous conduire à la porte Fou Houa Men où vous
serez reçus par nous autres et accompagnés jusqu'au moment
de TAudience.
I. (iCtlo phrase implique que sans Icllrc de créance, ou sans une lettre
d'un Souverain, aucune audience ne sera accorder.
3. Traduit de l'anglais.
l'ai'difnce ^79
REPONSE DES MINISTRES
• Poking, le 28 juin 1878.
Les Soussignés ont Tlionneur d'accuser réception de la noie
^que S. A. I. le Prince Koung leur a adressée le 27 de ce mois.
Ils s'empressent de présenter leurs remerciements pour la
communication du Décret Impérial auquel ils se conforTneronl
et saisissent cette occasion pour renouveler, etc.
Signé : Vlaisgaly,
Low,
Wadf,
Geofroy,
Ferguson.
l'aidiexce, 29 JVïN 187.1
L'audience fut fixée au dimanche 29 juin, jour des saints
Pierre et Paul. A cinq heures et demie du matin, les ministres
se réunirent au Pe T'anff (mission catholique), dans la >ille
impériale, à Fouest du Tse Konang Ko, le pavillon où devait
avoir lieu l'audience . M. Bismark, comme étant le plus
ancien des interprètes à Péking et aussi à cause de l'absence
du ministre d'Allemagne, fut choisi pour accompagner les
ministres et il s'acquitta de sa tâche avec un tact qui lui valut
le 8 juillet une lettre de remerciements du corps diploma-
tique. A six heures, Tch'oung-Heou vint chercher les mi-
nistres et les conduisit à la porte Fou-Houa où ils furent reçus
par Wen-Siang; ils entrèrent dans un pavillon où une colla-
tion leur fut servie et où ils trouvèrent l'ambassadeur japonais
et son interprète.
Seul le délégué japonais, Soyesima Panéomi, avait rang
d'ambassadeur, aussi les autres membres du corps diploma-
tique lui avaîent-il cédé la préséance, ce Je puis ajouter, dit
48o REVISION DU TRAITÉ FRANÇAIS MAJORITÉ DE LEMPERFXR
M. Wade* que Sovésima avait eu ses propres difticultés à
surmonter. Ses conférences avec les Ministres chinois avaient
élé séi^u-ées, mais par ses rapports fréquents avec nous, nous
avions été tenus au courant de ce qui se passait. Je nie sens
obligé de dire que le Gouvernement du Japon a toute raison
d'être satisfait du rôle joué j>ar son Ambassadeur pendant
les négociations. La connaissance que, comme Japonais^ il
possédait naturellement delà littérature chinoise et des usages
de la Chine, Ta empêché d'être d'une exigence indue sur des
points de forme, mais il montra, en même temps, beaucoup
de fermeté et de dignité dans le maintien de ses droits. »
Au bout d'une heure et demie d attente, on annonça que
l'Empereur s'avançait vers le Tse Kouang Ko et les ministres
se rendirent h la tente préparée pour eux où ils furent reçus
|3ar le prince koung. Enfin, à 9 heures, l'Empereur étant
arrivé, le ministre japonais fut d'abord reçu, puis ensuite
les ministres étrangers.
Dans le fond de la salle d'audience, une plate-forme en
bois d'environ 3 mètres carrés, élevée de près d'un mètre,
avait été construite ; elle était entourée d'une balustrade éga-
lement en lx)is, peinte de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel,
« sur cette plate-forme s'élevait une chaise plutôt large, faite
de simple bois noir et dépourMie d'aucim ornement ; et sur
celte chaise, avec les jambes croisées (ou « accroupi » s'il est
permis d'appliquer cette expression populaire aux faits et
gestes d'un Empereur) était assis l'Empereur de Chine, le
chef suprême de 4oo 000 000 d'àmes. L'Empereur est âgé
d'environ 18 ans, mais son apparence extérieure justifierait
à peine une estimation plus élevée que i4- Paie et d'une
figure blafarde, ses traits ont une expression, s'il en a une,
enfantine et inoflensive ; et ses yeux semblent regarder celte
cérémonie sans précédent dont il est le principal objet, avec
I. China, n" 1 (1876), p. 2.
l*audieNciî l\èt
une curiosité mêlée d'^anxiété. Son costume, autant que nous
|>ouy0ns l'ftsèurer, était simple au plus haut degré ; une lu-
nique de gaze lilas foncé, sans ornement, était le seul vêle-
ment Visible, et la tête était couverte d'un bonnet de jolie
paille tressée jaune, ' couronné d'un gland rouge, et d'un
petit faoutoii de ^oîe ronge, le seul insigne dislînctif de la
maison Impériale. »
Leè ministres se rangèrent devant la Table Jaune en ligne,
par ordre d'ancienneté, en commençant par la droite : le
générarVlangaly, pour la Russie, F. F. Low, pour les
États-Unis, dont Fhabit noir faisait contraste avec les brillants
uniformes de ses collègues, Wadc, pour la Grande-Bretagne,
L. de GèofroT, pc(ur la France, et J. H. Fergùson', chargé
d'affaires dés Pays-Bas, le dernier; Pititerprète, M. Bismark,
se tenait à droite et un peu en arrière du général Vlangaly.
Deux membres du Tsoun^-lî Vamen se tenaient de chaque
cAté du corps diplomatique.
Le doyen du corps diplomatique, général Vlangaly, prit
alors la parole en ces termes :
StRE,
I
Los Représentants de la Russie. Vlangaly ; des Étals-Unis
d'Amérique, Low ; de la Grande-Bretagne, Wade ; de la France,
Gcofroy ; cl des Pays-Bas, Ferguson, ont l'honneur d'offrir au
nom de leurs Gouvornoments à Voire Majesté Imjjériale leurs
rélicHotions à roccasion de sa majorité et font des vœux pour la
durée- de ^n règiie et la prospérité de son peuple.
Ils espèrent voir dans le règne de Votre Majesté la oontinua-
tion du règne de son illustre aïeul, l'Empereur K'ang-hi, qui,
1. Ferguson, /an Helenus, né à Curaçao, le 17 mai i8a6: il a été
nonnaxé consul général et charge^ d'aflaircs en Chine, par décret royal du
27 juin 167a, n» 10; il était auparavant gouverneur^ur la c6ic de Guinée :
il fut nommé ministre résident par décret royal du 3o juin 1876, n° aS ;
il fut mis à la retraite sur sa demande le 22 janvier i8g5 par décret royal
n^ ao et remplacé en Chine par M. Knobel.
COKDIER. I. — 3i
482 REVISION DU TRAITÉ FRANÇAIS MAJORITÉ DE l'eMPKREIR
en élevant la Chine au soinmet de sa gloire et de sa puissance.
V donna accès aux sciences et aux arts do l'Occident.
La Chine, Sire, retrouvera sous le Gouvernement de \otre
Majesté ces heureux jours, et les Puissances étrangères, qui ont
des Traités conclus avec Votre Majesté Impériale, verront avec
plaisir le développement des relations et le raffermissement du
bon accord qui existent avec votre vaste Empire.
Nous avons Thonneur, Sire, de déposer les lettres qui nous
accréditent en cjualité d'Envoyés Extraordinaires et de Ministres
Plénipotentiaires auprès de Votre Majesté Impériale.
M. Bismark traduisit ce discours, puis chaque ministre
déposa tour à tour sa lettre de créance sur la Table Jaune,
TEmpereur faisant une inclination de la tête ; ensuite le
prince de Koung, à genoux, reçut les ordres du Souverain,
et se relevant, descendit de Peslrade et s'approchant de Tin-
terprète lui dit :
« Sa Majesté accuse réception des lettres de ci-éance des
Ministres. »
Le Prince remontait sur Testrade, recevait de nouveaux
ordres impériaux, et revenant à Pinterprèle ajoutait:
« Sa Majesté esj)ère que les Empereurs, les Rois et les
Présidents d'Etat représentés ici, sont en bonne sant^; et Sa
Majesté a confiance que les négociations qu^ils poursuivent
avec le ministère chinois des Affaires étrangères, seront
menées d'une manière amicale à une fin mutuellement satis
faisante. »
Les ministres saluèrent et se retirèrent sauf M. de Geofroy
auprès duquel deux ministres du Yamen conduisirent im-
médiatement M. Devéria* ; cette seconde audience dans
I. Dcvéria. Gabriel, né le 7 février i844; fils d'Achille et neveu
d'Eugène Devéria ; ék^ve- interprète pour la langue chinoise (6 fév. 1860)1
chargé de la gestion du consulat à Tien-Tsin, du i""" septembre i863 au
9 aoiU 1860 ol du 2a mars 1866 au i**'' avril 18C9; interprète-chancelier
à Fou-Tchéou (26 février 1870); premier interprète de la Légation i
Péking (3o ocl. 1878); chevalier de la Légion d'honneur (10 fév. 1875);
i/audience 483
laquelle fut remise la réponse du gouvernement français k
la lettre d'excuses pour le massacre de Tien-Tsin portée h
Versailles par Ïclfoung-Heou dura à peine quelques mi-
nutes*.
Voici le discours de M. de Geofroy :
Sire,
Outre la lettre qui m'accrédite près de V. M., j*ai riionneur
de déposer entre ses mains la réjx)nsc de mon Gouvernement au
sujet de la regrettable alTaire qui a motivé la mission de S. E.
Tch'oung-IIeou en France. Mon gouvernement a reçu les décla-
rations qui lui ont été portées par cet Ambassadeur de la part
de V. M., et confiant dans la parole de l'Empereur, il espère
<jue désormais aucune mésintelligence ne viendra plus troubler
les bons rapports des deux Empires.
11 était neuf heures et demie quand les ministres étran-
gers cpaittèrent la porte du palais où ils avaient été acconi
pagnes par Wen-Siang et les membres du Tsoung-li
Yanien -.
Ces audiences qui devaient être le point de départ de rela
lions nouvelles, n'eurent de lendemain que pour les minis-
tres de Belgique, Serruys, de Russie, E. de Butzov, et pour
renlrc en France en 187O; inscrit dans la première classe des inlerprètcs
(18 8<;pt. 1880); consul de seconde classe, hors cadre (18 déc. 1880), se-
crétaire de seconde classe, hors cadre (i""*^ section) (26 février 1881);
spcrélaire- interprète h Paris (ao fév. i88a) en remplacement du comle
Kleczkowski, admis à faire valoir ses droits h la retraite; professeur à
l'Ecole des langues orientales à la mort de Maurice Jamctel (17 mai i889);
secrétaire do i""*-* classe (12 sept. i883); consul général (22 mars 1888);
officier de la Légion d'honneur (3i déc. 189G); membre de Tlnstitut
(iodée. 1897); mort au Monl-Dore, le 12 juillet 1899.
i. — Voir p. 4i2-
a. Il a paru dans la lYorddeutsche Allgemeine Zeitung un excellent
compte rendu de l'audienco, auquel j ai fait de nombreux emprunts ; je
ne crois pas me tromper en l'attrihuant à l'interprète allemand, M. Bis-
mark. — Un compte rendu a été aussi donné dans le Journal de Sainl-
Pétersbourg^ 3o juin-ia juillet.
484 REVISION DU TRAITÉ FRANÇAIS MAJORITÉ DE L* EMPEREUR
le remplaçant de M. Lovr, démissionnaire le 28 mars iSyi
M. Benjamin P. Avery, de Californie, nommé ministre
des États-Unis le 10 avril 1874, qui rejoignit son poste le
28 octobre 1874, et présenta ses lettres de créance le 29 no-
vembre suivant. M. Avery mourut à son poste le 8 novembre
1876 et eut pour successeur, M. George F. Seward.
Les fonctionnaires chinois se montrèrent enchantés de
Tatlitude des ministres étrangers et dans un moment de
bonne humeur, le vieux Wen-Siang ne put s'empêcher de
s'écrier qu'avec quelques années de fréquentation chez les
Chinois, les étrangers deviendraient civilisés !
Si toutefois on désire connaître le sentiment intime des
Chinois, qu'on lise le document suivant.
VERSION CHINOISE '
Voici comment le supplément de la Gazette de Pékin^x^-
conta l'audience accordée aux ministres étrangers:
« Depuis que Tempercur a pris les r^nes du gouvernement, la
pluie et le soleil n'ont pas manqué de se succéder au temps
voulu, et les hommes vivent en bonne harmonie.
« Les ambassadeurs de plusieurs royaumes, ayant sollicité une
audience im|}ériale, voulaient entrer en palanquin par la porte
Taï ho mon, monter au palais avec Tépée. et demandaient même
que TEnipereur descendit de son trùne pour recevoir de ses pro-
pres mains les lettres qu'ils avaient à lui remettre de la part de
leurs souverains. Wen-Siang, entendant cela, jette sa tasse à terre
et la brise en mille morceaux, et, d'un air sév^^e, s'oppose à de
telle.s prétentions. On convient enfin que- le 0 delà sixième lune
ils ]K)urront voir l'Empereur dans la salle dite Tsc Kouang Ko.
Ils allèrent, la veille, au Tsoung li Yamen pour s'y exerwr aux
cérémonies; mais ils le firent avec un dédain arrogant, au miliru
des rires et des plaisanteries, sans attention, et n'y mettant aucune
bonn;» volonté.
« Le jour fixé étant arrivé, la garde cheu ki, revêtue de ses j
--.TT-'-» ^:'
VEKSH» CHINOISE 485
plas beaux insignes, se tenait à la porte du Si^wan, le sabre dé-
gainé. Alors, les représentants des six royaumes de France,
Amérique, Angleterre, Russie, Prusse, Hollande, en tout douze
hommes, h qui Ton permit de porter l'épée. étant conduits par
les grands mandarins du Tsoung H Yamen, entrèrent par la
porte Si-wan; mais à mesure qu'ils avaient franchi une porte,
elle était aussiièt fermée au cadenas. Lorsqu'ils furent parvenus
au bas de la salle, les grands mandarins leur en firent monter
les degrés, et les introduisirent devant TEmpereur, assis sur son
trône, qu'ils saluèrent non à genoux, mais seulement par une
inclination de tête.
(r A cèté des marches du tràne était placée une table jaune,
près de laquelle les ambassadeurs, se tenant debout, devaient
chacun à son tour, lire les lettres de leurs souverains. Le minis-
tre d'Angleterre commença le premier ; mais à peine avait-il lu
quelques mots, qu'il se mit à trembler de tous ses membres,
tellement qu'il ne put terminer sa lecture. Vainement l'Empe-
reur l'interroge et lui demande si son souverain se jwrtc bien ;
pas de réponse. L'Empereur ajouta : « Souvent vous avez de-
mandé à me voir; qu'avez-vous à me dire? » De nouveau, [)as
un mot de réponse ne put sortir de la bouche du ministre. Les
autres ambassadeurs viennent aussi, à leur tour, lire les lettres
de leurs souverains ; mais ils sont saisis d'une telle crainte
qu'ils laissent plusieurs fois les lettres tomber à terre, ne pou-
vant ni lire ni prononcer une parole. Alors le prince Koung.
riant et se moquant d'eux, les appelle des poules qui couvent, c'est-
à-dire terribles et fanfarons de loin, mais sans force devant ceux
qui ne les craignent pas. Puis il ordonna aux gens du palais de
les prendre par le bras pour les aider à descendre les marches.
Mais les ministres étaient tellement elTi'ayés qu'ils ne purent
remuer le pied, et, haletants, couverts de sueur, ils s'assirent par
terre. Invités au festin, ils n'osèrent s'y rendre ; ahuris et hors
d'eux, ils retournèrent chacun à leur logis. Le prince Koung
leur dit alors : a Ne vous avais-je pas dit que ce n'est pas une
bagatelle de voir l'Empereur ? vous ne vouliez pas me croire ;
aujourd'hui vous savez ce qu'il en est. Nous, Chinois, nous
appelons de tels hommes des plumes de poules qui couvent, mot
de raillerie qui a cours dans tout l'empire pour désigner les
hommes futiles.
« Il faut noter pourtant que, pendant l'audience, le Iràne im-
périal n'était entouré d'aucune pompe ; quelques gardes seulement
ii86 REVISION DU TKAITK FRANÇAIS ~ MAJORITÉ DE L*RMPEREl'R
se tenaient auprès. Les ambassadeurs ont avoué qu*il y avait
certainement dans l'Empereur une vertu divine ; de là celte
crainte et ce tremblement qu'ils ont éprouvés alors même qu'ils
ne regardaient pas Sa Majesté*. »
On peut juger de reflet d'un tel récit sur les populations
provinciales parmi lesquelles il circulait.
MISSION DE M. BLANCHETON
Les missions du Se tclfoucn continuaient à causer beaucoup
de soucis à la Légation de France ; le règlement de laffairc
Rigaud^ n'avait pas satisfait Tinlassable M^*" Desflèches qui
s'était rendu à Péking et avait essayé de traiter directement
avec le gouvernement chinois. « Il s'agissait de laver les
Chrétiens de son vicariat des présomptions défavorables que
laissaient planer sur eux les jugements rendus en 1869 par
le commissaire Li Houng-lchang, de la bonne foi duquel
auraient abusé lés fonctionnaires chargés de diriger les
enquêtes. »
M. Biancheton, gérant du Consulat de Han-kéou, fut
chargé le 6 décembre 1872, d'une mission au Se-tch'ouen,
mission AUnformalion pour étudier les griefs de M^^ Des-
flèches. M. Blancheton' de retour à Ilan-kéou adressa le
3i mars 1878 un rapport remarquable à la Légation de
France à Péking.
I. Missions calholiqucs, V, p. 6ao.
a. Voir p. 33i.
3. Blaiichclon, Krnest-Juless né en i84a; élève- interprète pour le
Chinois, 6 février 1860; attaché à Péking, !\ avril 1860; à Canton, i86a;
à Péking, septembre i864; interprète-chancelier à llan-Kéou, i**"" sep-
tembre i805; à Péking, juin 1867; à Chang-Haï, janvier 1869; consul
de a« classe à Han-kéou, 19 février 1878; à Bangkok, a 5 février 1880;
mort du choléra dans ce poste le 18 juillet 1881.
MI.MSTKES nUSSE ET BELGE /187
W. F. MATfERS A ^îAN-TCh'a^îG, OCTOBRE 1873
Le i5 octobre 1878, M. Mayers*, premier interprète
(Chinese secretary), accompagne de M. Brenan *, partit de
Kieou-kiang sur le navire de guerre Ringdove, remonta le
lac Po-Yang et eut une entrevue avec le gouverneur du
Kiang-Si, Lieou Kouen-i^, à Nan-tch'ang au sujet des droits
sur les thés et des empêchements mis au commerce d'im-
portation avec les passes de transit. L'année précédente,
M. El. C. Baber avait été accueilli à coups de pierres à Nan-
tch'ang, au mois de mai*.
MINISTRES RI SSE ET BELGE
M. de Butzov, nouveau ministre de Russie en remplace -
ment du général Vlangaly, arriva à Péking dnnsles premiers
jours de mars 187^» et demanda aussitôt une audience pour
remettre ses lettres de créance ; il fut reçu par rEmperour
1. Majers, William S. Frederick, élève inlerprèle, 7 février 1859;
Chincsc Secretary, a8 novembre 1871; ce sinologue remarquable est
mort le a 4 mars 1878.
2. Brenan» Byron, élève interprète, 28 juillet 1866; 3" assistant. 8
décembre 1868; interprète p. i. à Canton, i4 août 1871-20 mai 1872;
2'* assistant. 7 décembre 1872; interprète p. i. à CbangHaï. 27 juin-
22 septembre 1878; assistant de i'"*' classe, 24 octobre 1874; interprète
/;. I. à Han kéou, 27 février-19 octobre 1876; acting assistant Cbinese
secretary à Péking, 6 novembre 1870-28 février 1877; 29 juillet 1877-
i5 mars 1878 ; Chinese secretary p. i., 16 mars 1878-80 septembre 1880;
4 octobre- 8 novembre i88o,- consul à Wou Hou. 26 février 1880;
aujourd'hui consul général à Chang-Haï, i3 mai 1899.
3. Lieou Kouen-I. aujourd'hui gouverneur général des deux Kiang.
4. China, n« 4 (1874): Report of Expédition to yan-chang-foo.
By Mr. Mayers, Chinese secretary lo Ihe Légation at Peking. Presented...
1874 Lond., in-fol. [C. — ioi3.]
488 REVISION DU TRAITÉ FRANÇAIS — MAJORITÉ DE L* EMPEREUR
le 20 mai ; la cérémonie fut semblable à celle de iSyS, mais
M. de Butzov attendit deux heures au lieu de trois : c'était
un progrès !
Le ministre belge, M. Serruys, arriva à Péking le
i5 mai 1874 ; comme il représentait un petit pays, pendant
trois mois, on lui fit attendre son audience qui eut lieu ic
3i août 1874.
•^^
CHAPITRE XXXIII
CHANG-HAI
HISTOIRE
Un grave événement qui se passa le 3 mai 1874 dans la
concession française de Chang-IIaï nous amène à parler de
celte ville, le plus considérable des ports ouverts au com-
merce étranger.
Au dernier siècle, lors des difïicultés des Anglais avec les
autorités de Canton, il avait été question de transporter le
commerce britannique dans un autre port; outre Amoy et
les Chousan, Chang-Haï fut un des points désignés; c'est
ime vUle du Kiang-Sou, par 3i°iV33'' lat. N. et iig'^S-W
long. E. Le rapport de Frederick Pigou, chef de la factorerie
anglaise à Canton, qui concluait à Tadoption de ce dernier
point, resta dans les cartons.
Le pays dans lequel se. trouve cette ville, devenue le centre
le plus important du commerce de l'Extrême-Orient, a subi
de très grands changements. Sous les premières dynasties
chinoises, il faisait partie de Yang-tchéou, l'une des neuf
provinces établies par Yu le Grand ; sous la dynastie Soung,
au commencement du viii° siècle, la ville de Soung-kiang
se nommait Houa-ting et son port Houa-ting Haï est le mo-
derne Chang-Haï. Le pays était autrefois appelé Hou-tu, et
c'était là que la rivière dite de Wou-soung, d'après le nom
du village qu'elle baigne à sa barre, se jetait à la mer. Jadis,
4()0 CHANG-H4Ï
ce qu'on appelle aujourd'hui la rivière de Wou-soung remon-
tait jusqu'à Sou-tchéou et portait le nom de rivière de Sou-
Icliéou ; ce dernier nom n'est pjus donne au cours d'eau que
depuis Chang-Haï jusqu'à Sou-tchéou. Le Ilouang Pou.
comme on désigne généralement la rivière qui passe à Chang-
Ilaï, coulait à peu près depuis Soung-kiang jusqu'au Kao-
Ichang miao, où se trou>c l'arsenal actuel, puis se jetait
directement dans la mer; un canal ancien, élargi en i/jo3,
sous l'empereur Yong lo, de la dynastie des Ming, nommé
le Fan-kia Pang ou Van-kia Pang (VVan-kia Pang) réunit le
Ilouang-pou, depuis Kao-tchang miao, à la rivière de VVou
soung : c'est ce canal, désormais désigné sous le nom de
llouang-pou, qui baigne la ville actuelle de Chang-Haï et les
concessions française et anglaise. D'ailleurs, le terrain d'allu-
vion sur lequel est construite cette ville s'est beaucoup mo-
difié ; ainsi la grande île de Tsoung-ming ne date que de
700 de notre ère et elle fut envahie par les Japonais dès le
\iv^ siècle. En i.'^Go, Chang-Haï fut élevé au rang de /l'ien,
c'est-à-dire de ville de troisième classe; en 1070, les mu-
railles furent construites pour ser\ir de remparts contre les
pirates japonais.
Mais la grande prospérité de Chang-Haï ne date que de
Tarrivéc des étrangers.
Les environs de Chang Haï furent le théâtre des efforts des
jiremiers jésuites. Le célèbre Ricci trouva un appui des plus
puissants en Siu Kouang-ki qui était Co-Lno ou Tchoun^-
T\ifi^' (grand secrétaire), ministre, pendant la période Wan-
li', auteur d'un grand nombre d'ouvrages scientifiques esti
mes. Le village de Siu Kia-houei (^Zi Ka-ivc/, dans le
dialecte local), à 6 kilomètres au sud-ouest de Chang-Haï,
ainsi nommé à cause de la sépulture de cet homme d'Etal
célèbre, est le siège d'un grand étiiblissement de mission-
I. i5G2-i633.
HISTOIRK 491
naires, créé en i85o, qui cumprend a\ec sa dépendance do
Tou-8c-wè un observatoire fondé en 1872, une imprimerie,
un orphelinat, etc. Ce fut à Zi Ka-wei que Ton construisit,
dans la province de Riang-Nan, la première église d'archi-
tecture européenne.
Près de la porte méridionale de la ville chinoise, le P. Bran-
cati avait acheté un terrain en 16/19, P^>^iï' > établir le
cimetière de la mission qui fut désigné sous le nom do
Cheng-Moti T*ang à cause de sa chapelle dédiée à la Sainte
Vierge. Le corps du P. Brancati*, mort à Péking, y l'ut
rapporté par les PP. Gahiani et Couplet; les PP. le Favre*
et E. de Forreira * prirent place près de lui a\oc deux mis-
>ionnaires chinois ^
Ce ne fut que beaucoup plus tard, que, par suite d'im
intérêt de propagande à la fois évangélique et commerciale',
Chang-Haï fut visité, le 20 août i83i, par le missionnaire
protestant Gûtzlaff^, qui y retourna Tannée suivante (juin)
à bord du vaisseau Lonl-Anihersly en compagnie de Ilugh
Hamilton Lindsay, officier au service do riiast-India Com-
pany. Son exemple fut sui\i, on i835, par deux autres
missionnaires protestants, Medhurst® et Edwin Stevens", qui
visitèrent Chang-Haï, à bord du Huron.
1. François Brancati, Pan Kouokouang, né en 1607 en Sicile; mort
35 avril 167 1.
2. Jacques le Favre, Lieou Ti-ngo, né en 1610; mort a8 janvier 1676.
3. Emmanuel de Fereira. Kin Pe-Uen, né en i636; mort i8 mai
1681.
/i. Les Origines de deux Etahlissements français dans L'Extrême-
Orient, Chang-fJaï-Aing-Po. Documents inédits publiés avec une intro-
duction et des notes par Henri Cordier... Paris, 1896, in 8, pp. xxxix^O.
5. Rarl Friedrich Vupust Gulzlafî, né à lVritz(I^oméranic prussienne).
8 juillet i8o3; mort à Hong-kong le 9 août i85i.
6. Waltcr Ilenr)- Medhurst, ne h Londres, 29 avril 1796; mort 2^
janvier 1857 h Londres.
7. Edwin Slevens, ne à New Canaan, Connecticui, en 1803 ; mort
5 janvier 1837, à Singaporc.
'492 CHATfG-HAÏ
Lors de Ja guerre d'opium, après la prise de Ning-po, la
flotte anglaise arriva, le i3 juin 18I2, devant Wou-soung,
dont elle s'empara le 16. La ville même de Ghang-Haï tomba
entre les mains des Anglais trois jours plus tard. Les troupes
de terre étaient commandées par le lieutenant-général Sir
Hugh Gough, et la flotte par le vice-amiral William Parker.
C0!<CESS10!fS ETRA7CGERES
Sir Henry Pottinger, qui avait négixîié le traité de Nan-
king, fit choix d'une concession (seulement) à Ghang-Haï,
sur les bords du Ilouang-jxju, entre la crique de Sou-tché<m
et le Yang-king Pang. Un capitaine de Tartillerie de Madras,
G. Balfour, fut nommé consul anglais à Ghang-Ha'û où il
arriva le 5 novembre i8/43. Le i/J du même mois, il lançait
une proclamation dans laquelle il déclarait que le port serait
ouvert au commerce dès le 17 courant; les premiers règle-
ments relatifs au territoire occujié furent signés par le tao-Uï
Koung et le capitaine Balfour, et traduits par Waller HeniT
Medhurst, le premier jour de la 11® lune de la 26* année
Tao-Kouang, c'est-à-dire le ag novembre i845; on verra
plus loin qu'il y eut de nouveaux règlements le ai septembre
1846, et le a 7 novembre i848.
A la suite du traité signé par notre envoyé extraordinaire
et ministre plénipotentiaire, M. 'i'héodose de Lagrené', nous
imitâmes Texemple des Anglais et nous envoyâmes comme
agent consulaire a Ghang-Ilaï, M. de Montigny -. Déjà, nos
1. Lagrené, Théodose-Marie'Melchior- Joseph de y né en Pijeardie. lo
il\ mars 1800. — Voir p. 16-17.
2. Montigny, I.ouis-Charles- Nicolas- .\faximiUen de, né à Ham-
bourg le 4 tioûl i8o5 ; chancelier de l'ambassade T. de Lagrené; agent
consulaire à Changllaï le ao janvier 18^7 ; consul de !«•« classe le ad oc-
tobre i855 ; chargé de mission au Siam de i855 à 1867 ; consul général
le 5 juillet i858 ; à Canton le a février 1859 : en disponibilité le 16 aoiil
CONCESSIONS ÉTRANGÈRES Agi
niis^onnaires jésuites avaient repris possession de leur an-
cienne province de kiang-Nan; le P. Claude Gotteland\ de
Savoie ) fut le premier supérieur de la nouvelle mission ;
mais celui^qui lui donna la vie, fut évidemment le P. Mathu-
rin Lemaitre^, mort à Ghang-IIaï le 3 mai i863. L'admi-
nislrateur du diocèse de Nan-King, M'^'' L. de Bési^, do
Vérone, et son successeur, M^"* Maresca, qui appartenaient
à la Propagande et servaient d'intermédiaires pour la prise
de possession par les Jésuites, avaient trouvé chez les étran-
gers beaucoup de bonne volonté. Le premier rencontra,
avant l'arrivée de notre agent, beaucoup d'appui auprès du
consul anglais, le capitaine Balfour et Tagent consulaire
danois, M. jGalder*. Le choix de M. de Montigny, qui avait
fait partie de la mission de Lagrené, en qualité de chance-
lier, était excellent.
Montigny se trouva avoir comme collègues anglais, M. Al-
cock, qui avait remplacé le capitaine Balfour; américain,
M. Griswold. Alcock, depuis lors ministre d'Angleterre à
Yeddo puis à Péking, ainsi que son collègue de Ning-po,
M. Sullivan, entretenaient les meilleures i-ela lions avec notre
agent.
Nous fîmes choix pour établir notre concession du terrain
i86a; mort i4 septembre 1868; commandeur de la Légion d*honneiir
le II aoAl i8fia. Auteur de : Manuel du négoeiani français en Chine
ou Commerce de la Chine considéré au point de s>ue français.
Paris, i84C, in-8.
I. GoUcland. (-lande, né le 12 juin i8o3, arriva à Ghang-Haî le
12 juin i8/|2 avec le P. François Eslève (né à Paris le ao mars 1807) ;
le P. Benjamin Brueyre (né le ao mai 1810) était resté aux Tchousan,
alors aux mains des Anglais, et il n'arriva à Cbang-Haï qu'au mois d'oc-
tobre 184 a.
a. Né le i»*" janvier i8j0.
3. Il était auparavant vicaire apostolique du Gban-toung et du Ho-nan,
évèque de Canopc.
/i. Le pavillon danois flottait sur la maison anglaise Jardine, Matbesoii
and G".
4 94 CHANG-H\Ï
situé sur les bords du Houang-Pou entre le Yang-king Pang
vl les murailles de la ville chinoise.
Le premier document chinois que noire interprète consi-
dérait « comme devant constituer le premier acte /oublie
concernant la concession française de terrains à Chang-Haï »
est daté de la ii° lune de la 28" année Tao-Kouang, qui a
commencé le mercredi 8 décembre iS/Jy (27*^ année Tao-
Kouang) et a fini le lundi 20 décembre i848 (28^ année
Tao-Kouang); mais, en réalité. Lin Tao-taï a signé la con-
vention officielle avec M. de Monligny, le vendredi 6 avril
i8/|(), qui correspond au i^i*" jour de la i" lune de la 29' an-
née Tao-Kouang. La convention de M. de Montigny fut
depuis approu>ée par le ministre de France, M. Forlli
Kouen, et le Commissaire impérial à Canton, Seu.
Les Anglais avaient signé la leur le jeudi, 2'* septembre
1846, qui correspond au o** jour de la 8'' lune de la 20*" an-
née Tao-Kouang; M. Rutherford Alcock, qui remplaça le
capitaine Balfour comme consul britannique, rej)ril l'œuvre
(le son prédécesseur le lundi 27 novembre i848, qui répond
au 2*" jour de la îi*' lune de la 28® année Tao-Kouang.
CVst de 18^8 que date rétablissement par Tévécpie proles-
lant Boone\ de la concession américaine sur la rive gauclir
de la crique de Sou-lchéou, sur la route de ^Vou-soung. On
nomma cette portion de la ville non*( que, parce qu'elle se
trouvait à rembouclune keott de la petite rivière Ilon^:
depuis l'usage a transformé Hon^^ qtte en ffoni» Xrn'; pour
élre logique, il aurait fallu écrire en anglais ce ken' : Xy>m\
comme //an kon', eml)ouchui*e du Ilan.
Les consuls des trois puissances ayant des traités a\ec la
Chine : Rutherford \lcock (Grande Bretagne), Robert C.
I. Boonc (Wew). William-Joseph, né clans la Caroline du Sud:
('vêque en 18V1 : arrivé à Cliang-Haï le lO juin 1^45; mort 17 juillet
1864.
CONCESSIONS ÉTRANGÈRES l^()0
Murphy (États-Unis d'Amérique) et B. Edan (France, p. /.)
donnent en juillet i854 leur approbation aux Nen^ Land
Régulations ; toutefois le gouvernement français ne les a
pas ratifiées. (Voir meeting du lo mars 1866, North-China
Herald, supp. 17 mars 18C6; et extrait d'une lettre de
M. de Bourboulon, ministre de France, à M. Edan, consid
de F'rance p, i. à Cliang-Haï, insérée par M. le vicomte
Brenier de Montmorand, dans le North-China Herald,
19 mai 1866/.)
Ajoutons que l'arrivée des rebelles dans la ville chinoise,
on i853, amena une légère intervention des Français en
faveur des lrou])es impériales, et, j>endant une des luttes,
une partie du faubourg entre les remparts et la rivière ayant
été brûlée, la concession française fut augmentée à la suite de
re désastre. En i863, Tagent-voyer Lagacé dressa un plan
de la concession française, qui est déposé dans les Archives
du Consulat général. Celte même année, i8G3, les conces-
sions anglaise el américaine se réunirent sous la même
administration municipale; mais, dès 1862, un conseil mu-
nicipal français, comprenant d'ailleurs un certain nombre do
propriét<iires fonciers étrangers, était constitué sous la prési-
dence do M. Eugène Buissonnet, négociant, et conservait
son autonomie.
(]hang-IIaï se compose aujourd'hui do cinq parties dis-
tinctes : sur la rive gauche du Houang-pou.
1° La ville chinoise, entourée do remparts, avec son ad-
ministration spéciale, enserrée en amont par lo faubourg do
Ton-Kadou (Tong'kia-ton)y au dolti duquel s'étend l'arse-
nal impérial de kao-tchang-miao ;
2** Puis la Concession française, administrée par son
conseil municipal, séparée par le Yang-King-pang ;
3° Du British Seulement, Ce quartier anglais est le plus
1. Cf. Bibliotheca Sinica, col. lo^Q.
496 C11ÀT9G-IIAÏ
beau de la ville. Le Brilish-Seltlement est séparé du Settle-
nienl américain par la crique de Sou-tchéou ;
4° Le Seulement américain^ Hong-Kew. C'est de cet
endroit que partait le chemin de fer qui reliait Chang-Haï à
^\ ou-soung par une ligne d'environ quatre lieues. Ce chemin
de fer, que les Anglais ont été obligés de céder aux Chinois,
a été transporté à Formose. Ces concessions étrangères sont
bordées par un large quai que l'on nomme Biind\ deux
grandes belles rues conduisent de ce quai hors de la ville;
Tune, française, appelée dans la concession rue du Consulat,
conduit au village de Siu Kia-wei ; l'autre, anglaise, le Ma-lou,
route des chevaux, dans le Settlemenl, jadis Park-lane, au-
jourd'hui Nan-King road, forme une agréable promenade
jusqu'au Bubbling-Well ; là, elle se divise en deux roules,
dont l'une à droite conduit à la ferme de Jessfield, l'autre à
Siu Kia-wei ;
5" Do l'autre côté de la rivière, en face de la ville chi-
noise et des concessions étrangères, se trouve la presqu'île
de PoU'toung, occupée par des chantiers, des docks, des
refuges pour les marins, etc.
LA. PAGODE DE NING-PO
Lors de la création de la concession française, il y avait,
on dehors des questions personnelles, des difficultés reH-
gieuses provenant des scrupules qui rendaient hasardeux
l'enlèvement de nombreuses sépultures existant sur le terrain
destiné à la concession française. Il y avait en particulier
doux dépôts mortuaires, We.i-kouei^ des gens du Fou-Klen
et de Ning-Po ; le premier a été remplacé par l'hôtel actuel
do la municipalité française; le second' a causé une émeute
populaire parmi les Chinois, le 3 mai 187^1.
I. Se Min fi Kong-so, d'après les Se Ming Chan, collines près de
Ning-Po.
498 CH4NC-nAÏ
Ce \%'ei'koiiel ou pagode de Mng-Po se trouvait à Tangle
des rues de Ning-Po et de Saigon, près du canal qui entoure
la ville indigène; le conseil municipal voulut, en 1874, à la
.suite d'cnipièlenienls des Administrateurs de cette Pagode
« maintenir le tracé ancien des rues de Saigon et de Ning-
Po. Elles avaient été cédées en i863 à la Municipalité par
le proprîélaiit? des terrains, de même que toutes les voies
de communication qui desservent actuellement la Conces-
sion, par une décision des Propriétaires Fonciers prise en
commun par eux à celte éjMXjue. »
Les Administrateurs de la Pagode, p<iur qu-il ne fût pas
donné suite au projet trou>erture d'une route à travers le
cimetière attenant à la Pagode, adressèrent une supplique à
M. Ernest (lodeaux, consul général de France à Chang-Haî',
le 27 jan\icr 187^1, suixic d'une seconde, en mars 187/1,
que voici :
<r L'établissomcnt et le cimetière en question sittië en dehors
de la \icille porte du Nord et destiné à rerevoir les cercueils des
fjeiis de \ingjx> qui, diVédés à Changhaï, ne laissent pas de quoi
subvenir aux irais do transport de leurs restes mortels jusque
dans leur pavs natal, doivent être considérés comme le sont dans
votre noble pays les établissements irligieux et les cimetières.
1. Godcaux, Ernest'Na poléon- Marie ^ né le u juin i833^ à Paris;
élève-consul à prendre rang le G janvier i85a ; élève-consul, a4 octobre
i8ô5; aUaché en ceUe qualité à la mission de M. de Montignj, à Siam,
i5 novembre i855 ; au consulat général à Londres. 11 mai iSSg ; charge
de la gestion du consulat de Port-Louis, 9 août 1861 ; consul de a<^ classe.
a5 août j8()i ; à Zanzibar, 22 janvier 1862; à Hong Kong, a8 juillet
1863 ; chevalier de la Légion d'honneur, 9 août i864 ; consul à la Nou-
velle-Orléans. 18 novembre i864 ; consul de i"*» classe, 8 novembre 1866,
chargé de la gestion du consulat général de France à Ghang-Haî. a 3 mai
1873 : consul général à cette résidence. i4 juin 1878 ; officier de la Légion
d'honneur, 9 janvier 1877 : agent consul général en Ëgvpte. 5 novembre
1878 ; consul général à Naplcs, i3 décembre 1879 ; mis en disponibilité.
13 octobre 1881 ; ministre plénipotentiaire de 3^ classe, 3i août i884 \
admis à la retraite, 3i décembre i884-
LA PAGODE DE ÎSING-PO ^99
« Les Ambassadeurs de France, à la demande de MM. les
Consuls-Généraux, vos prédécesseurs , ont, à plusieurs reprises.,
déclare qu'il ne serait jamais touché aux terrains dont il s'agit ;
celte propriété a même été exemptée de l'Imjwt foncier par
M. Brenier de Montmorand, et un titre à cet elTet a été délivré
par le Conseil d'Administration Municipale.
« Ce terrain, autrefois clos par une enceinte, cpii depuis a
été délruit<^ par les soldats anglais à l'épocpie de la rébellion, et
(juc le manque de fonds n'a pas permis de reconstruire, n'est
(îélimité aujourd'hui que par des bornes. L'ouverture d'une
roule passant au-dessus des cercueils et où auraient accès che-
vaux, voitures et piétons, troublerait les débris humains dans *
leur repos. Si l'on nous dit d'enlever ce*s cercueils et de les
transporter ailleurs, nous répondrons : a Notre cimetière diffère
essentiellement de celui de la Société Pou-jen-tang qui touche
au nôtre et où sont enterrés des morts ramassés sur la voie
publique, pôle-mèle sans distinction de province, et que per-
sonne ne viendra réclamer; de notre colé, au contraire, ce ne
sont (jue des cercueils de gens de Ning-Po, nos amis ou nos
parents, les transporter ailleurs amènerait une très grande con-
fusion le jour où l'on viendrait nous les réclamer car ils sont
très. nombreux et pres(}ue détruits par la Tclusté.
« La création d'une route sur notre cimetière n'e.st pas
d'ailleurs, de première nécessité, puisque d'un côté se trouve une
routo carrossable et de l'autre le canal qui longe l'enceinte de la
Cité. Les soussignés viennent, en conséquence, prier M. le Con-
•*ul Général, de vouloir bien, en empêchant l'ouverture de cette
\oie de communication, leur épargner le désagrément de toutes
ces exhumations. Les habitants des six districts de Ning-Po et
leurs morts lui en seront éternellement rcconnaissans ».
Signé : TciiA\G-TGnE-Ts\>',
Sin\(>-TI-TSANG,
Kl-WANG-SinvO,
Lkoi-siiikn-lin,
LlKN-UN-lIOL'A,
\VAXG-TCIIKN-ÏCn\>(î.
TCHOI AN-LiKÎS-J KN ,
TGHOt\N-TA-l»l>,
ll0U>G-TSIN-LIN.
OOO CHVNG-ÏIAI
« Le Conseil municipal exposait qu'il « avait donc à ré-
pondre à la fois à deux suppliques des Administrateurs de la
Pagode de Ning-Po, et il est important de faire remarquer
combien les prélen lions jx)sées nettement dans la première
requête, panenue le 27 janvier, se sont modifiées dans celle
transmise deu\ mois plus tard par le Consulat Général. Dans
la nouvelle requête les signataires ne prétendaient rien uioius
que ceci — « c'est que le droit de passage finit aux limites
de la Concession et qu'au delà les propriétaires ont le droit
d'intercepter la roule selon leur bon plaisir. » C'était simple-
ment la reprise de la roule de Sicawey décrétée. Mais dans
la seconde requête les Administra leurs sont moins exigeants.
Cetle fois, entrevoyant sans doute Tobligation morale d'une
exhumation, ils clierchent, allant au devant de cette idée, à
la combattre, cl concluent en exprimant l'espérance que par
rinlermédiaire du Consulat Général le désagrément de toutes
ces exhumations leur sera « épargné en empêchant Touver-
tures des rues ».
« Malgré tout son désir de respecler les sentiments pieux
des Administrateurs de la Corporation de Ning-Po et d'éviter
tout désagrément, TAdminislration Municipale ne crut pas,
pour des motifs énoncés plus loin, faille droit à leur requête,
ainsi qu'il est exposé dans la délibération suivante extraite
des mimites de la séance du Conseil du 7 Avril 187^ : — w
« Coinnuiilicalioli est donnée d'une lettre de M. le Consul
Général do France, transmettant, en traduction, une supplicpie
(|ue les Administrateurs de la Pagode de Ni ng-po lui ont adix*ss<H».
à l'elTel d'empêcher rouverlnre des rues de Ning-po et de Saigon
qui cou|)enl les cimetières constituant la pi'opriété attenante à
cette pagode, et demandant à connaître l'accueil dont le Conseil
l'aura jugée susceptible.
« Communication est également donnée d'une même supplique
adressée directement au Secrétariat, et les arguments contenus
dans ces deux documents — consistant à dire que l'ouverturt»
des rues passant au-dessus des cercueils et où auraient accès.
L\ PAGODE DE MNG^PO 5oi
clic vaux, voilures cl pîélons, troublerait les 'débris bumains dans
leur repos, et que, le« transporter ailleurs amènerait une gi'ande
confusion le jour où l'on viendrait les réclamer — sont soumis
à Tappréciation du Conseil.
a Appelé donc à se prononcer sur cette question, le Conseil,
tout en respectant et en appréciant les sentiments qui ont dicté
les argumensmis en avant par les Administrateurs de la Pagode
de Ning-po, ne saurait cependant les admettre, et serait disposé,
au contraire, à faire se^s elTorls pour que les débris humains des
Chinois soient transportés en dehors des limites de la Concession,
ainsi qu'il a été fait pour ceux des marins français ([ui reposent
actuellement dans le cimetière municipal sis hors de la Conces-
sion.
« En présence même des elTorts que l'Administralion a faits et
des sacrifices qu'elle s*est imposés jK)ur transférer hors des limites
de la Concession les cimetières européens qui s'y trouvaient, le
Conseil ne peut que souhaiter et demander qu'il en soit de
même pour les cimetières chinois.
« Considérant que Touverture des rues dont il s'agit n'est pas
récente, puisqu'elle date de i863, et que, depuis cette époque,
le tracé en a toujours (iguré, tant sur le plan de la (ionccssion
que sur le terrain :
« Considérant, en outre, qu'on ne pourrait restituer des voies
de communication reconnues d'utilité publique et livrées au
domaine public depuis la création de la Concession, sans se >oir
obligé de détruire toutes celles qui ont été établies sur des ter-
rains employés au même usage que ceux de la Corporation de
Ning-po, le Conseil décide qu'il n'y a pas lieu d'accueillir la récla-
mation des Administrateurs de la Pagode de Ning-po et déclare
les rues de ?iing-po et de Saigon être voies publiques et inalié-
nables. »
A l'appui de leurs revendications, les .Administrateurs de
la Pagode de Ning-Po citaient des textes :
1
T'oung-tché, première année, troisième lune (avril i86a),
avis verbal est donné par S. E. le Consul de fMance Edan,
d'une lettre dans laquelle il est dit qu'en réponse a sa dépêche
,>oa ciiA\c-n%ï
à r\nibassadeiir. ce dernier «i accordé l'autorisation de consid»''-
rcr le terrain de ia Pagode de Ningpo (Se-ming Kong-so) comme
déiinilivemcnt sacré et de n'y porter ni atteinte, ni trouble.
ii
T'oung-tclié, troisième Lune, huitième jour, septième année
(3i mars 18G8) :
Le Président du (Conseil Municipal, en réponse à ime com-
munication adressée aux Autorités supérieures, a reçu l'autorisa-
tion d'accéder à la requête du Tao-lai tendant à ce que la pro-
priété de la Pagode de Ningpo soit exonérée d'impôts. En
constV|uence il a été décidé que le dit terrain, aussi longtemp
qu'il conser\era le caractère sacré qu'il possède, csl, j)ar le pré-
sent, exonéré d'impôts.
Le conseil municipal rétorquait que les Chinois n^avaient
pas le droit de propriété sur la concession française :
« Avant d'aller plus loin, il est essentiel de déterminer en
vertu de quels actes et de quels documents ce droit de voirie sur
les rues de Ningpo et de Saigon est acquis à la Municipalité.
a En 1861, il existait sur la Concession française deux Wei-
kouei ou Pagodes de réunion et de sépulture, l'un était celui du
Fou-kien qui occupait l'emplacement de l'Hôtel Municipal et du
quartier coupé par les rues adjacentes dans tout le prolongemeni
de la rue actuelle dite du Wei-kouei, et enfin l'autre était celui
de Ningpo entouré de ses cimetières.
a Par le fait de la cession consentie par le Gouvernement
chinois au Gouvernement français de tout le territoire connu
aujourd'hui sous le nom de Concession française, en vertu du
traité de 1860, tous les Chinois possesseurs originaires du ter-
rain se trouvaient forcément expropriés, aucun Chinois ne pou-
\ an t être reconnu comme propriétaire.
« C'est ainsi que les terrains formant l'ancien Wei kouei du
Fou-kien devinrent la propriété de divers étrangei's.
a Ceux du Wei-kouei ou Pagode de Ningpo devinrent la pro-
priété exclusive d'un seul étranger, M. Victor Eda!s. par acte
de cession du la décembre 1861 consenti par la Corporation de
Ningpo déclarant M. Vurron Edan propriétaire de la Pagode,
*^
ÉMEUTE, 3 MAI 1874 5o3
des lerrains et cimetières sis tant dans Tintérieur qu'à l'extérieur
de la Concession, et il est à remarquer que M. Victor Edan fut
reconnu, par acte légal» propriétaire des dits terrains avant toute
occupation militaire de la Pagode
« Le 16 septembre i863. M. Edan, Consul de France à Tien-
Tsin, transmit à M. Maubolssix, Consul Général à Chang-Haï, une
lettre par laquelle M. A ictou Kdan, son frcro, renonçait à tous
ses droits de propriclairc des terrains du Wei-kouei de Ningpo en
déclarant qu'il n'avait pas pa\é la somme slipulée dans l'acte
primitif. M. Mauboussin no voulut pas, toutefois, reconnaître
comme propriétaire des dits terrains la Corporation cleNingpo, par
la raison peu connue du public, qu'aucun sujet cbinois ne peut,
aux yeux de l'Autorité française, être reconnu légalement pro-
priétaire-foncier sur la Concession,
a La supplique des Administrateurs de la Corporation de
\ingpo insinue donc à tort que leur possession existe en vertu
d'actes authentiques. Le fait de leur possession n'existe, au
contraire, qu'en vertu d'une tolérance, et il ne peut être pro-
duit par eux aucun acte de propriété. »
KMEITE, 3 MAI 187^
Le dimanche, 3 mai 187/1, '^ populace chinoise s'assem-
blait près de la pagode de Ning-Po ; excitée par les adminis-
trateurs, elle attaqua la maison de Tagenl voyer, AL Perce
bois, maltraita celui-ci ainsi que sa famille ; une demoiselle
Mac Lean, missionnaire protestante, qui demeurait à côté
de l'agent voyer, fut traînée par les cheveux ; les écuries
d'un marchand de chevaux, M. Charrier, et quelques mai-
sons chinoises du voisinage furent incendiées, huit Chinois
furent tués. Les volontaires sortirent, les navires de guerre
Conlenvre (français) et Ashnelot (américain) débarquèrent
des marins, et Tordre fut rétabli après que dans la soirée,
de nouveaux troubles eurent éclaté.
Il est bien regrettable que notre Consul Général criU devoir
céder devant les clameurs de la foule et rémeute dans la rue.
5o'l rHA>C-HAl
et d'annuler l»i délibération dii Conseil Municipal relative aux
mes de Ninp-j)o el de Saï«ron, jusqu'à ce qu'il eût reçu de**
instructions du Ministre de France à Péking. Je me s<.Knîen*»
que cette faibles>c causa la plus fâcheuse impression dans la
colonie étrangère el que notre agent fut l'objet de sarcasmes.
dont quelques-uns d'ailleurs étaient d'un goût douteux. Le
(lonsul-fiénéral eut aussi la Relieuse idée de pro{x>5er
connue solution du conflit qui existait entre lui el la Muni-
cipalité de réunir la concession française iui « settlement »
international.
Il est incontestable également que le Conseil Municipal.
inq>ré\oyanl el obstiné, a montré trop d'énergie dans ses récla-
mations et qu'un peu de diplomatie de sa part eût éAité
rémeule du 3 mai ; ce fut l'avis du minisire de France à
Péking, M. L. de Ceofroy, dans une Iclti-e au Président du
(jonneil Municipal ' :
LETTUKS 1)1 MIMSTRE DE FRANCE
Péking, le a 2 mai 1874
MoNSIFAR LE pRÉSIDEM»
J'ai reçu la lellro que vous m*avez l'ait Khonneur de urécriro
le 13 (le ce mois pour me prier de su.sj)endre ma décision sur
ralTaire de la Pagode de Ning-po jusqu'à ce qu'un mémoire
explicatif el juslificatif ait pu être mis sous mes yeux.
Après les déplorables é\éncments du 3 de ce 'mois et au jwinl
où en sont les choses, ce mémoire n'aura plus guère, ce nie
I. Ifapport du Conseil d'administration municipale sur ^affaire
des rues de Ming-po et de Saigon, adressé à Messieurs les Elec-
teurs de la concession française. Br. in 8, pp. 16.
— Bulletin d'administration municipale de la concession fran-
çaise à Shanghaï. — Compte rendu de l'affaire des rues de Ning^po
et de Saïgon, et correspondance échangée à ce sujet. Shanghaï, 187I.
br. in-8, pp. iii-85.
LETTRE DU Ml^^TSTRE DE FRVNCE aO.l
setnble, que la valeur d'un document rétrospectif, utile tout au
plus pour faire ressortir le prix de la concession que nous
avons faite.
Quant à retirer celle-ci \ous en reconnaissez vous-même
rimpossibilitc lorsque que vous dites que cela en traînerait la
nécessité d'nne nouvelle répression. S'il est fàclioux d'avoir eu
à céder devant l'émeute, qui conseillerait d'en provoquer une
seconde pour se réhabiliter ? Ce que la prévoyance et la sagesse
commandaient, c'eut été d'accueillir en temps opportun la péti-
tion si raisonnable cl si con>enable dans sa forme des Adminis-
trateurs de la Pagode de \ing-po. Je m'étonne que le Conseil,
sachant combien ces questions de tombeaux passionnent les Chi-
nois, n'ait pas craint d'en susciter une et ensuite de s'y obstiner
pour un intérêt secondaire et même contestable.
Mais ce qui ne m'étonne pas moins et qui est in Uniment
déplorable c'est la lettre que le Conseil s'est permis d'écrire au
Consul-Général de France et de faire imprimer dans les jour-
naux, et je ne doute pas. Monsieur, que la première émotion
passée, vous n'ayez été vous et vos collègues, les pi*emiers h la
regretter.
Recevez, etc.
Le Ministre de France,
Signé : L. de Geofhoy.
Ayant reçu le rapport du Président du Conseil municipal,
M. de GeofroY lui écrivait encore :
Pékiiii?, le 17 juin 187/4.
Monsieur,
J'ai reçu par l'entremise de M. Godeaux, le rapport détaillé
que vous m'avez adressé à la date du i" juin, ainsi que la
lettre du même jour par laquelle vous vous plaignez de ce que
j'aie rendu une sentence en refusant de connaître toutes les pièces
du procès.
Permettez-moi, Monsieur, de vous faire remarquer que je
n'ai point a rendu de sentence », que je n'ai jugé aucun procès.
Je lie suis point entré dans la question de droit, je ne pouvais
5o6 CHAXG-IIAÏ
y entrer n*ayâat pas, en effet, les documents; j'ajouterai même
que je n'ai pas voulu y entrer, du moment où les éyènenients
ne donnaient plus à cette élude qu'un intérêt spéculatif; à
priori, j'étais porté a croire que les droits de la Municipalité
étaient bien établis. La lecture des pièces que vous avez bien
voulu m'envoyer, n'a point changé mon opinion; mais, mon
devoir élaol de me placer au point de vue de nos intérêt» géné-
raux en (jlûne, je ne pouvais et je n'ai voulu marquer que
deux points; d'abord que la mesure que présentait le Conseil était
inopportune. Il est arri\é tous les jours qu'on se désiste d'un droit
incontestable, ou qu'on en suspend l'exercice, en considéi»tion
d'inconvénients majeurs; en second lieu, que vptre lettre au
(Consul Général et son impression dans les journaux étaient
regrettables. J'ai une trop bonne opinion de votre jugement et
de celui de vos collègues pour ne pas être assuré que vous l'avez
reconnu avec moi.
Vous comprendrez également, je me plais à le croire, qu'au
dessus des questions personnelles s'élève avant tout, l'intérêt de
notre Concession et combien il est désirable que d'accord avec
le Consulat Général, vous continuiez à ^ous consacrer à l'œuvre
que vous avez entreprise en tAchant de remédier aux difficultés
actuelles. Laissez-moi espérer que je n'aurai point, eu vain, fait
appel à votre patriotisme et à votre dévouement.
Uecevez, etc.,
iSigné : L. de Geofuoy.
MV>QIE DE CO>CLLSION
Le ministre de France avait raison de couvrir son Consul
Général et peut-être la mesure du Conseil municipal était-elle
inopportune et prématurée; dans tous les cas, nous avions
perdu, sans doute, une excellente occasion de régler une fois
pour toutes la question de la Pagode de Ning-Po ; elle était
enterrée, mais nous la verrons renaître en 1898.
Il ne faut pas oublier que nous étions engagés au Tong-
King et que Paris télégraphiait d'éviter toute difficulté avec
la Chine (29 mai iHy'i). M. de (îeofroy aurait voulu profiter
MANQUE DE CONCLUSION , 5o7
de la circonstance pour substituer à Tarlicle XIII du Traité
do Tîen-Tsin relatif à la religion chrétienne un règlement en
sept articles ; les Chinois lui opposèrent ieur propre mémo-
randum de 1871 en huit articles qu'ils lui proposèrent de
prendre comme bases de nouvelles négociations. Preuve,
disaient-ils, de leur désir d'arriver à une entente ! En réalité,
pure ironie ! Pour comble d'impertinence, le Prince Koung
introduisait une demande reconventîonnelle :
« Six Chinois ont été tués a coups d'armes à feu de la main
des Etrangers. Si on ne recherche ni n'arrête les assassins pour
les juger et les condamner à mort, il est très à craindre qu'on
ne puisse satisfaire le cœur des gens et calmer Tindignation de
la foule. Le meurtrier est puni de mort. Cette loi doit être
commune à la Chine et à l'Étranger pour que la justice soit
manifeste » (ai mai 1874).
M . de Geofroy ne pouvait que répondre que les Chinois
étaient les agresseurs et que les « assassins » étaient des gens
en état de légitime défense. Le Prince Koung ne voulut pas
reprendre sa note et le ministre de France ne put que la
considérer comme non avenue et la laisser sans ivponse.
CHAPITRE XXXIV
L'ÉMIGRATION CHINOISE (1874)
CAL SES DE L EMIGRATION
L'émigration chinoise comprend ce grand flot de popula-
tion, cette grande masse de travailleurs qui, sous le nom de
coolies, se sont répandus plus particulièrement en Californie,
aux Antilles, au Pérou, en Australie.
Le nom de coolie n'a rien de chinois; nous Tavons pris
à l'anglais qui lui-même Ta emprunté au mot culiy lequel,
nous disent les dictionnaires, en hindoustani veut dire un
laboureur loué à la journée, en turc un esclave ou simple-
ment un serviteur. Le coolie est pour les Chinois un tcliou
tsaï, l'équivalent « de petit cochon ».
l ne population trop nombreuse dans certaines provinces,
produisant un excédant de travailleurs et par suite une main-
d'œuvre trop bon marché et une rétribution trop faible pour
permettre au coolie de subsister, est la cause première de
rémigration, à laquelle viennent s'ajouter d'autres motifs
d'intérêt moindre quoique fort importants, par exemple une
industiie encore dans l'enfance qui n'emploie qu'un nombre
hmilé de bras, un petit commerce encombn*, la facilité des
moyens de comnumicalion avec Tel ranger, etc. N'oublions
pas en outre le besoin de travailleurs pour de grands lra>au_\
comme le chemin de fer transcanadien, l'exploitation des
plantations de sucre, etc.
co.v VENT ION d'émiguation, i8G6 5o9
CONVENTION d'émigration, i86G
Quoique rémigralion se produise sur une grande échelle
depuis fort longtemps, c'est seulement depuis iSôg qu'elle
a reçu la sanction légale des autorités chinoises du Kouang-
toung, agissant à Tinstigalion des Anglais et des Français qui
occupaient alors militaireinont Canton, la capitale de celle pro-
vince. Plus tard, cette sanction, de locale qu'elle élf\it devint
générale à la suite des traités de 1860; mais ce n'est que le
5 mars 1866 qu'une convention en 22 articles arrêtée entre
Sir Rutlierford Alcock, ministre d'Angleterre à Péking,
M. de Bellonet *, chargé d'affaires de France, et le prince
Koung, établit des règlements suivant lesquels était autorisée
rémigration des coolies. 11 est juste de dire que cette con-
>enlion n'a été ratifiée ni par le gouvernement anglais, ni
jMir le gouvernement français.
Néanmoins quelques-uns des articles de cette convention
méritent d'être signalés. L'article 1\ limite la durée des
engagements par contrats à 5 ans, et à l'expiration de ce laps
de temps le maître est tenu de fournir la sounne spécifiée
dans le contrat pour le prix du passage de retour en Chine.
Celle clause déclare aussi que dans le cas où l'immigrant
I. Bellonet, Claude-Henri-Marie, altaclié autorisé aux Archives,
a 5 juin i85o; aliaché libre à Naples, ai septembre i85a ; k Bruxelles,
a août i853 ; attaché au déparlement, 3i août i856; désigné à Bruxelles,
i3 septembre i856; secrétaire de 3"-' classe à Cassel, a4 juin 1857 » ^csi-
gné pour remplir les fonctions de 2« secrétaire à Rio-dc- Janeiro, 17 août
1857; ^^* ^^^ ^ demande en disponibilité, a6 octobre 1867 ; secrétaire
do. a« classe à Téhéran, a/| janvier 1860; chovalier de la Légion d'hon-
neur, II août 1862 ; secrétaire de a*^ classe à Péking, ao octobre 1862 ;
à Stockholm, a4 janvier 1867; secrétaire de f" classe à Washington,
16 juin 1870; ministre plénipotentiaire h Lima, a8 octobre 187a ; admis
au traitement d'inactivité de son grade, a3 août 1874; décédé à Paris le
ii3 ou le 24 avril 1881.
5io i/éhigkXtiox chinoise (1874)
préférerait rester, et si les autorités Ty autorisent, il recevra
la moitié du prix de passage s'il fait ub nouveau contrat
avec le mt^mc maître, celui-ci devant s'engager encore dans
ce contrat à lui fournir la somme entière spécifiée à la fin du
second terme de 5 ans. D'un autre côté si le Cli'mois ne se
rengage pas avec le même maître, celui-ci dcàt lui remettre
immédiatement cette somme. L'immigrant a de plus le droit
de demander cette concession s'il devient incapable de tra-
vailler par suite de maladie avant la fin de son contrat, et de
requérir l'assistance des autorités si cela lui est refusé.
L'article X stipule que sur sept jours il doit y en avoir un
de repos et que le coolie ne pourra être forcé à travailler
plus de 9 heures et demie sur 24, tout travail obligatoire en
plus étant défendu.
L'article XI déclare que les Chinois au-dessous de ao ans
ne pourront pas émigrer à moins de produire une autorisa-
tion écrite de leurs parents scellée par Tautorité locale de
l'endroit où ils habitent — ou s'il est impossible de produire
ce document, une autorisation écrite de l'autorité locale seu-
lement.
DRAMES DE l'ÉMIGRATIO>'
Les engagements de coolies étaient pour la [4upart du
temps, loin d'être volontaires; par la ruse ou par la force,
on les arrachait de leur pays ; avant les règlements qui ont
adouci la barbarie d'un commerce qui rappelle à beaucoup
d'égards celui des esclaves de la côte d'Afrique, beaucoup de
Chinois, étaient enlevés brutalement; vis-à-vis d'un grand
nombre on usait de violence morale pour les faire partir;
d'autres cédaient à des promesses trompeuses : ces malheu-
reux, exaspérés par de mauvais traitements, souvent excite?
par leurs compatriotes, bandits ou pirates qui s'étaient glis-
ses parmi eux pour cchapj)er aux lois de leur pays ou dans
DRAMES DE l'kMIGRATION 5iI
Tespérance de faire un mauvais coup, se révoltaient. Il se
passait alors en mer de sombres tragédies qui égalaient en
hoiTeur celles qui eurent jadis les négriers pour théâtre.
Le navire français La Nouvelle Pénélope^ capitaine Le
Vigoureux, quitta Macao le i*"" octobre 1870 pour le Callao,
a\ec un cbargemenl de 3 10 émigrants chinois; le 4, ceux-
ci se révoltèrent : le capitaine et six eui*epéens furent massa-
crés; le second ot sept matelots survivants eurent la vie
sauve pour conduire le bâtiment qui fut échoué et pillé près
de la baie de Tien-pak. D'après l'enquête qui fut faite par
M. P. Dabry% consul de Franco à Canton, il paraîtrait que
c'était la troisième affaire à laquelle était mêlée le chef des
révoltés ; après avoir pillé le navire étranger, ils retournaient
à Macao dans les baraquements de coolies, puis se faisaient
embarquer à nouveau pour recommencer de plus belle;
c'était donc moins un drame de l'émigration qu'un acte de
piraterie facilité, d'ailleurs , par le commerce des coolies de
Macao qui n'était en somme que la traite déguisée des esclaves.
C'était bien en esclaves que furent traités ou mieux mal-
traités les 608 coolies embarqués à la fin de 1870 à Macao
pour Ilonolulu à bord du navire Dolores Ugarte^ du San
Salvador ; le récit des souffrances des malheureux est révol-
tant. Ce même bâtiment rebaptisé le Don Juan remit à la
voile de Macao le l\ mai 1871 avec 600 émigrants à desti-
nation du Pérou dont plus de 5oo furent brûlés avec le
I. Dabry deTbiersant. Claude-Philibert ^ né lo 5 avril i8a6; élève
de Saint-Cyr, 16 décembre i845 ; sous-Iieulenant, i*"" octobre 1847 ;
lieutenant, 19 février i853 ; capitaine au 5i° de ligne, 16 septembre
i856 ; commissaire du gouvernement français ÀTchousan ot à Tien-Tsin ;
chevalier de la Légion d'honneur, a6 mars i86a ; chargé de la gestion du
consulat de Han-kcou, 28 juillet i86a ; du consulat général de Chang-
HaT, 9 décembre 1868; consul de 3° classe h Canton, 37 novembre 1869 >
consul de i''^ classe, 3 août 1871 ; consul général et chargé d'aflaires au
Guatemala, a6 janvier 1878; ministre plénipotentiaire de a<^ classe, et
mis en disponibilité, 3o avril 188/4 ; admis à la retraite, i*^"" janvier i885 ;
mort à Lyon, 011 il était de passage, en 1898.
ôra i/kmigration chinoise (187^)
naviro deux jours plus lard*. Le 28 mai 1872, la Maria
Lnz, navire péruvien, parlil pour le Callao, mais à son arri-
vée au Japon, le gouvernement du Mikado remit les cf»r»lie>
en liberté et les renvoya dans leur pays.
Le vapeur Ffl/r/foj-, jadis le Vi.ten (anglais), fut vendu à
Hong-Kong en juillet 1872, acheté par une maison alle-
mande, Paul Elilers et Co., transféré par elle au i)avillon
espagnol et envoyé le i®*" août à Macao après avoir fait de
IVau et du charbon. Là, il embarqua 1000 coolies avec le^^
quels il leva Tancre le 26 août ; le même jour, une révoltt*
éclata à bord et fut cruellement châtiée ; le Fatchoy passa à
Anger, Batavia (9 septembre) puis à Maurice, au cap de
Bonne-Espérance, et arriva entin l\ la Havane: cpialre-vingts
coolies moulinent pendant la traversée ; la saleté et Todenr
étaient horribles; jamais les salles de malades n'étaient net-
toyées. Quand le Fatchoy reparut à Hong-Kong le i*^*" mai
1873, le capitaine du port voulut faire une enquête à borti.
mais le vapeur repartit pour Macao avant qu'il ait pu accom-
plir sa mission *.
Rien de plus instructif que la liste dressée le 3i mars 187^
par M. D. B. Robertson, consul d'Angleterre à Canton, des
navires de coolies sur lesquels éclatèrent des révoltes ou qui
subirent des désastres de i8/i5 à 1872^; depuis la Lady 3/o«-
/^^«^«e (anglais), i852, jusqu'à la Maria Luz (péruvien), je ne
I . Corvespondence respecting thc Emigration of Chinese Coolies
frotn Macao. Prosented..,, 1871. Lond., infol. [C. — 4o3.]
Correspondance respecting the Emigration of Chinese Coolies
from Macao (In conlinualion of Papers prcscnted on tlio i.'ith Julv.
1871). Presented..., 1872. Lond,, in-fol. (C. — oo^.]
'À. Corrospondeiicc respecting the Macao Coolie Trade, and the
Steamer « Fatchoy » Presented.. .y 1873. Lond., in-fol. [C. — 797.)
China, 11" 2 (187/1). Correspondence respecting the Macao Coolie
Trade. Presented... 187/1. Lond., in-fol. [. — 908.]
China, n® 3 (1875). Correspondence respecting the Macao Coolie
Trade: i87'4-75. Presented..., 1875. Lond , in fol. [C. — laïa.]
3. [C. — 1212], p. 6-7.
LE COOLIE 5f3
compte pas moins de 34 navires qui laissent leurs noms
déshonorés dans les annales de la traite des coolies ; je re-
grette de compter six français dans le nombre.
Les grands paquebots qui transportent h travers le Paci-
fique les Chinois par milliers en Californie ne sont à compa-
rer en rien à ces bâtiments trafiquant de l'homme qui étaient
la honte naguère des mers de Chine.
Le 22 août 1873, au reçu de Londres d'une ordonnance
relative aux navires étrangers d'émigrants, le gouverneur de
Hong Kong donna l'ordre à sept bâtiments faisant la traite
de quitter la colonie : un battait pavillon italien (le vapeur
Glensannox)y un belge (le vapeur Nelusko)^ un portugais
(Cecilid) et quatre étaient péruviens (JLuisa Canei^ar'o,
Columbia^ Agustinha, YsabeC). L'accusation portée contre la
colonie britannique de servir déport d'équipement aux navires
qui se rendaient ensuite à Macao, pour embarquer les coolies
tombait par suite de cette mesure radicale*. Macao restait le
grand marché du bétail humain destiné à l'approvisionne-
ment de l'Amérique. Une proclamation du gouverneur, le
vicomte de S. Januario, du 27 décembre 1873, a mis fin à
ce honteux trafic; mais Macao a perdu la principale, on
pourrait presque dire l'unique source de ses revenus, et cette
antique métropole est aujourd'hui plongée dans une ruine
qu'un grand typhon a rendue plus complète encore il y a
quelques années (22-23 septembre 1874).
LE GOOLIE
Le Chinois est sobre, travailleur, économe; ses besoins
étant restreints, il se contente de gains minimes ; il est doué
I. Hongkong Coolie Trade. — Papers relative to the Measures
taken to présent the fitting out ofships at Hong Kong for the Macao
Coolie Trade. Presented... Jul^ 1878. London, 1878, in-fol. [C. —
Sag.]
CORDIER. 1. — 33
i
♦ '
5r4 l'émigration chinoise (1874)
d^une constitution extraordinaire qui s'adapte assez facile-
nienl k presque tous les climats : travail, santé, épargne, ont
toujours été des auxiliaires précieux pour celui qui les pos-
sède. Le Chinois arrivait en Californie, travaillait à la terre,
exécutait les travaux que ses rivaux plus avides abandonnaient
pour se livrer à la recherche de Tor ; c'est le laborieux Chi-
nois qui a permis au mineur de vivre ; plus tard il sVst em-
paré d'une partie du* petit commerce et il a été employé à
construire ce grand chemin de fer qui étend sa ligne gigan-
tesque de Test à Touest des États-Unis, de TAtlantique au
Pacifique ; c'est lui aussi qui a fourni à Flrlandais, à TAUe-
mand, à l'Américain, plus habiles, plus instruits, plus forts
que lui, un prétexte pour réclamer des gages plus élevés. Et
que lui reproche-ton ? Il reste Chinois, c'est-à-dire qu'il ne
s'attache pas au sol où il a vécu, qu'il retourne dans ses
foyers après avoir amassé une petite aisance qui ne suffirait
pas à six mois de l'existence de ceux qui le veulent chasser ;
ou si la fortune adverse l'empêche de revoir son pays natal,
il y fait transporter son cercueil pour reposer près de ses
ancêtres. Mais s'il emporte un jx*u de cet or dont il a fait
gagner une si grande quantité à ses patrons, ne laisse-l-il
pas derrière lui un travail équivalent ? Depuis quand et pour
((uelle nation l'or serait-il la richesse même au lieu de n'en
être que le signe? El puis ce Chinois qui part est remplacé
par dix autres ; il ne fait donc pas le vide. On lui reproche
aussi de vivre en communauté, de ne pas se mêler aux aulre^
races, de conserver ses habitudes, ses mœurs, ses coutumes.
SCS lois, en un mot de former un Etat dans l'Étal. Mais s'est-
il jamais montré rebelle? Il n'oppose à ceux qui veulent lo
dominer qu'une force d'inertie qu'il est facile de combatlif
en assimilant les Chinois aux autres habitants du pays et en
leur appliquant les lois et les règlements. Et franchement, î>i
on y)rend la question de plus haut, n'est-il pas dans l'inlérêl
de la civilisation que ces vastes territoires encore déserts de |
I
LE COOLIE 5l5
PAinériquc du Nord soient peuplés par une race laborieuse,
active, intelligente?
D'ailleurs, cette antipathie pour la race chinoise n'est pas
universelle. Si aux Philippines et en Australie, par exemple,
le Chinois est détesté, il est recherché au Pérou et à Cuba.
L'antipathie dont il est l'objet dans un pays ne se retrouve
même pas toujours chez toutes les classes de la population :
ainsi en Californie, si le travailleur blanc repousse le travail-
leur jaune comme un redoutable concurrent, le riche le re-
cherche comme domestique. On remarquera que cette anti-
pathie qui varie non seulement suivant les pays, mais encore
suivant les classes, a des origines diverses : la crainte d'un
rival dangereux dans certains cas, la répulsion pour des ha-
bitudes et des mœurs bizarres dans d'autres.
Cette haine s'explique mieux en Californie qu'ailleurs,
car ce pays, étant en communication directe avec le Céleste
Empire el offrant de grandes ressources, se sent le plus me-
nacé par celte invasion. La Californie a un commerce des
plus importants avec TExtréme-Orient où elle exporte ses
produits en grande quantité; mais, le jour où elle expul-
sera les Chinois, ceux-ci useront de représailles : ils défen-
dront l'e'ntrée de leurs ports à l'importation californienne et
fermeront les nombreuses maisons américaines établies chez
eux. Aussi, lorsque la loi contre l'émigration chinoise fut vo-
tée par le Congrès, le Président Hayes, invoquant les clauses
du traité qui lie les États-Unis à la Chine, (it ressortir les
inconvénients qui résulteraient de sa rupture et opposa son
veto ^ .
Dans ime lettre adressée deTien-Tsin, le i \ novembre 1 860,
par le baron Gros à M. de Bourboulon, il est dit :
« L'émigration des coolies étant permise dans tous les ports
ouverts au coininerce étranger, il y aura encore à établir, de
I. Henri Cordier, Jounwl des Débats^ ri juin i^l^-
ï
} 5l6 L*éll1GRAT10!« CHf?(OISE (187/i)
concert avec les autorités chinoises, les règles indispensables pour
donner à ce genre de spéculation, qui a amené trop souvent
d*abominables abus, toute la moralité possible, et toutes les
garanties nécessaires au maintien de la plus entière liberté
d'action à laisser aux émigrants '. >
MISSION CHTIOISE A CVBA, iSyS-^
En 1878, une Commission composée de Tchen Lan-pin ',
directeur d'une mission d'instniction aux Etats-Unis, et de
deux directeurs des Douanes Impériales Chinoises, MM. A.
Macpherson ' (Anglais) et Alfred Huber* (Français), fut en-
voyée k Cuba pour se rendre compte de la condition des
coolies, qui, dans les Antilles et dans T Amérique du Sud rap-
pelle celle des anciens esclaves. Les résultats de celle mis-
sion sont renfermés dans le rapport suivant :
RAPPORT DE LA MISSION CHITfOlSE
m L'officier délégué Tchen et les Directeurs des Douanes
Macpherson et Huber ayant terminé leur enquête (sur les con-
ditions des travailleurs Chinois à Cuba) adressent cette ré-
ponse :
Le 10* jour de la lo* lune de la I2* année de T'oung tché
fut reçue la communication suivante : « Attendu qu'une en-
quête doit être faite sur les conditions des Ëmigrants Chinois
dans la Colonie Espagnole de Cuba, le Tsoung-li Yamen vient
I. Col. part.
a. Du Kouang Toung; avait été attaché à l'état-major de Lieou
Tch'ang-ycou, pendant la campagne des Nien-fei(i867).
3. Entre dans les douanes impériales comme 4^ clerc, octobre 1869 *
commissaire (directeur), mars i865; mort à Paris, janvier 1878.
4. A quitté rinterprétanat pour entrer comme clerc de i>^ classe dans
les douanes impériales, avril 1869; commissaire, avril 1878; a donné sa
démission, mars i885.
RAPPORT DE LA MISSION CHINOISE 617
de désigner le mandarin Tghen Lanpin, oflicier chargé de la
mission d'éducation à TËtranger pour aller faire cette enquéle
et a aussi désigné le Directeur des Douanes à Han-kéou Mac-
PHERSON et le Directeur des Douanes à Tien-Tsin Huber pour
l'accompagner, et cette mesure a été approuvée par un Décret
Impérial en date du 3o® jour de la 7* lune de la la* année (le
ai septembre 1873) de ï*oung tché. En conséquence ce man-
darin attendra l'arrivée de MM. Macpherson et Huber aux
États-Unis et ils se rendront ensemble à la Colonie Espagnole
où ils feront une enquête exacte et complète ; ils adresseront
ensuite un rapport minutieux qui servira de base pour traiter
l'alTaire, etc. »
11 fut tout d'abord accusé réception de cette communication
le la*" jour de la 10'' lune (le i" décembre).
Le Directeur des Douanes Huber arriva aux États-Unis le
aô® de la la* lune (le la février 1874), et le mandarin Tch'en
LANPipr partit avec lui pour la Colonie Espagnole de Cuba le 3'^
jour de la i" lune (le 19). Ils arrivèrent à la Havane le ag** jour
de la I" lune (le 17 mars) et prirent leurs logements à l'iiôtel .
où était le Directeur des Douanes Macpherson.
Le a* jour de la a*^ lune (le 19) une visite fut faite au Capi-
taine Général de Cuba, au Gouverneur de la Havane, aux prin-
cipaux membres de la Commission de Colonisation, et ensuite
aux Consuls d'Angleterre, de France, des États-Unis, d'Alle-
magne, de Suède et Norvège, de Danemark, de Hollande, d'Au-
triche, de Belgique et d'Italie.
Le 3" jour (le ao) l'enquête fut commencée dans le barracon
de Mr. Ibanez.
Le 4*" jour (le ai) elle fut commencée dans le dépôt.
Le 5'- jour (le a a) elle fut continuée dans le barracon.
Du G*-* au 1 1*^ jour (du a3 au a8) elle fut continuée dans le
dépôt.
Le i3'', le i4'' et le 15" jours (le 3o et 3i mars et le i*""
avril) elle fut continuée dans la prison.
Le 17'' et le 18* jours (le 3 et 4 avril) furent employés à vi-
siter la plantation à sucre des Las Caîias.
Le a a® jour (le 8) nous nous rendîmes à Matanzas et pen-
dant les jours suivants nous y procédâmes à l'enquête dans le
dépôt et la prison et dans les plantations à sucre des environs
San Cayetano, Concepcion et Armonia.
Di8 l'émigration chinoise (1874)
Le 28'" jour (le i4) nous nous rendîmes à Cardenas el pen-
dant Jos jours suivants nous y procédâmes à Fenquèle dans le
dépôt et la prison et dans les plantations des environs Espe-
ranza, Hecreo et San Antonio. La ville voisine de Cimmarones
fut aussi l'objet d'une visite.
Le 3® jour de la S*" lune (le 18) nous nous rendîmes à Colon
el pendant les jours suivants nous y procédâmes à Tenquèle
dans le dépôt et la prison et dans les plantations des alentours
Espana et Flor de Cuba.
Le G** jour (le ai) nous nous rendîmes à Sagua-la-Grande et
pendant les jours suivants nous y procédâmes à l'enquête dans
le dépôt, la prison cl les plantations Santa Anna, Santa Isabella
et Capitolis.
Le Q** jour (le 34) nous nous rendîmes à Cienfuegos où pen-
dant les jours suivants nous procédâmes h l'enquête dans le
dépôt et la prison et dans les plantations Juniata et Candcï-
laria.
Le ! 3'' jour (le 28) nous nous rendîmes à Guanajay où pen-
dant les jours suivants nous procédâmes k l'enquête dans le dé-
pôt et la prison, retournant à la Havane par la ville de San
Antonio.
Le 1 7'' jour (a mai) nous allâmes à Guanabacoa et le même
jour procédâmes à l'enquête dans les dépôts à sucre de Régla el
Santa Catalina.
Les autorités locales fixaient toujours l'heure à laquelle nous
pouvions aller procéder à l'enquête dans les dépôts et les pri-
sons, et c'était aussi après avoir obtenu au préalable leur assen-
timent que nous allions visiter les plantations, mais en chemin
et dans les hôtels où nous descendions nous prenions sans cesse
des informations.
Tous les interrogatoires des Chinois étaient conduits verbale-
ment par nous-mêmes en personne.
Il ressort des dépositions et pétitions que les 8/10 du nombre
total des travailleurs Chinois ont déclaré qu'ils avaient été en-
levés de vive force ou amenés par la ruse, — que pendant la
traversée la mortalité provenant soit de blessures causées par
des coups, soit de maladie ou de suicide, a atteint plus de 10
pour 100, — qu'à l'arrivée à la Havane on les vendait en escla-
vage, une petite proportion étant vendus aux familles ou dans
les bonti(|ues où ils sont maltraités, pendant que la très grande
RAPPORT DK LA MISSION CHINOISE OIC)
majorité devenaient la propriété des planteurs de canne à sucre
et avaient à endurer les plus grandes cruautés, — que le travail
est par trop pénible et la nourriture trop insuffisante, que les
lieures de travail sont trop prolongées et que les verges, le fouet,
les chaînes, les stocks et autres châtiments occasionnent toutes
sortes de souffrances et de blessures. Pendant les années passées
quantité de Chinois ont été tués sous les coups, ou sont morts
des blessures qu'ils avaient reçues, ou bien se sont pendus, se
sont coupé la gorge, se sont empoisonnés avec de Topium ou se
sont jetés dans les chaudrons remplis de sucre bouillant. Nous
avons pu voir nous-mêmes un assez grand nombre de Chinois
avec les bras ou les jambes cassées, les yeux aveuglés, la tète
couverte de plaies et d'autres à qui on avait cassé les dents,
mutilé les oreilles, lacéré la peau et la chair, preuves évidentes
de cruauté que tous pouvaient voir.
A l'expiration des contrats, les maîtres dans la plupart des cas
refusent de donner les certificats de libération et insistent pour
qu'on signe de nouveaux engagements de plusieurs années,
quelquefois de plus de lo ans, pendant lesquels les gens sont
maltraités comme auparavant. S'ils ne veulent pas accepter ces
nouveaux contrats, on les envoie au dépôt où ils sont employés
h réparer les routes enchaînés et surveillés et sans aucun salaire,
traitement qui ne dillere en rien de celui des criminels dans les
prisons. Ensuite on les force à entrer de nouveau au service
d'un maître et à signer un nouveau contrat, à l'expiration du-
quel ils sont encore conduits au dépôt. C'est ainsi qu'on pro-
cède à leur égard chaque fois qu'ils ont terminé leur contrat, de
sorte cjue non seulement ils ne j)euvent jamais retourner en
Chine, mais ils ne peuvent même pas gagner leur vie en liberté.
En outre, depuis la 2^ lune de la 11" année (mars-avril 1861)
de Hien Foung on a cessé tout à fait de délivrer des lettres de
domicile et des cedulas, de sorte que tous les Chinois sont su-
jets à être arrêtés. Ceux qui étaient déjà possesseurs de ces do-
cuments ont constamment à les exhiber, tant dans les rues ou
routes que dans leur propre maison, aux Agents de police qui
demandent à les examiner, et il arrive constamment qu'on les
en dépouille et qu'on les déchire et qu'on les emmené au dépôt
où ils ont à endurer toutes sortes de mauvais traitements.
Depuis le 29" de la i" lune (17 février), époque de notre
arrivée à Cuba, jusqu'au 23 de la 3*^ lune (8 mai), jour de noire
5aO L^fiMlGRATION CHINOISE (^^74)
départ, les travailleurs Chinois, que nous vîmes étaient presque
tous maltraités, et nous n'entendîmes guère que des paroles de
souffrance. Tout cela nous l'avons vu de nos propres yeux ou
entendu de nos propres oreilles, tous trois.
I 176 dépositions ont été prises et 85 pétitions portant i 665
signatures ont été reçues, et copies de ces documents avec leur
traduction en langue Européenne sont annexées ci-joint.
Nous transmettons également ci-joint nos réponses aux 5r
questions contenues dans le mémorandum (du Yamen) reçu
dans la ta'' lune (janvier-février 187/1) ^® Tannée dernière —
des tables de statistique des Chinois embarqués pour Cuba cl
arrivés à Cuba, qui nous ont été fournies par le Consul Général
d'Angleterre et par la Commission de Colonisation — une co-
pie des règlements applicables aux Chinois à Cuba actuelle-
ment — une copie des instructions données par les marchands
de Cuba aux Capitaines des navires d'Ëmigrants Chinois —
8 formes de contrats anciens et nouveaux, et les tables de sta-
tistique de la population Chinoise à Cuba qui nous ont été
fournies par la Commission de Colonisation. Tous ces docu-
ments sont accompagnés de leur traduction.
Le n* jour de la 9* lune de la i3* année (20 octobre 1874)
de T'oung-tché*.
II est utile de noter quelques-uns des renseignements re-
cueillis par la mission de Tch'en Lan -pin.
RENSEIGNEMENTS DE LA MISSION CmNOISE
c( La plus grande partie des Chinois à Cuba sont Canton-
nais. Après eux les hommes du Fou-Kien, du Hou-Kouang,
du Kiang-Sou et du Tché-Kiang sont les plus nombreux. Il
y a en outre des hommes de toutes les provinces et même des
gens appartenant aux Bannières. Pendant le cours de Ten-
I. Chinese Emigration. — The Cuba Commission. Report of ihe
Commission sent by China to ascertain ihe condition of Chinese
Coolies in Cuba. Shanghai : Printed ad the Impérial Maritime Customs
Prc58, 1876 in-Ji, pp. aSG.
*^' »\^ r "-'«
RENSEIGNEMENTS DE LA MISSION CHINOISE 5a I
quétc la commission a rencontré des officiers militaires et
civils et des gradués littéraires {Sieou-ts'ai) mêlés à la masse
des travailleurs ordinaires. Ils avaient été amenés par la ruse
et \endus comme les autres Ils sont tous traités de la
même façon, comme des esclaves, et il ne leur sert à rien
d'être capables'. »
La population chinoise de Cuba au moment de Tenquèle
de Tch'en Lan-pin était estimée à 68 826 hommes. Quatre-
vingt-dix pour 100 sont employés dans les plantations de
sucre ; la mortalité est énorme, elle est causée par les mala-
dies engendrées par un climat malsain, un travail excessif,
une nourriture insuffisante, et surtout, les mauvais traite-
ments. Les suicides entrent aussi pour une part importante
dans la mortalité.
« Le recensement effectué par les soins de la Commission
Centrale de Colonisation embrasse une période s'étendant de
la 6° lune de la 27* année de Tao Kouang à la 7® lune de
la II* année de Toung tché et les statistiques montrent que
pendant cinq de ces années, depuis la 28* année de Tao
Kouang jusqu'à la 2" année de HiE?i Foung inclusivement, 11
n'est arrivé dans Tîle aucun navire transportant des Chinois,
et que pendant les vingt autres années, ii4o8i ont été dé-
barqués, sur lesquels il ne restait à ce recensement que
58 4oo hommes.
« Un autre tableau préparé également par la Commission
Centrale montre que les départs en 1872 et dans les premiers
neuf mois de 1878 ont été de 235 Chinois, ce qui ferait une
moyenne de \Z!\ partants par année. Si, pour aider les calculs,
nous supposons que les 571 hommes arrivés en tout sous le
règne de Tao Kouang ont tous pu quitter l'île, et si nous con-
sidérons que les hommes arrivés immédiatement après eux,
c'est-à-dire dans la 3" année de Hien Foung, n'ont pas
I. The Cuba Commission, p. 3o3.
Oaa L'ÉMICf RATION CHINOISE (iSyi)
pu commencer à partir avant la ii* année de Hien Foijïg,
nous voyons (en prenant la moyenne annuelle de partants
admise plus haut) que pendant cette onzième année de Hie>
FouîiG et les suivantes, i 608 Chinois ont quitté Tîle, ce qui
donne un chiffre total de 2 179 partants. En retranchant ce
chiffre du nombre de Chinois actuellement vivants à Cuba,
nous trouvons que les morts se sont élevés à 53 5o2, et à ce
chiffre doit s'ajouter celui des morts pendant les traversées
qui s'élève pour le mémo espace de temps à ï5 000, jusqu'à
la 7* lune de la 1 1® année de T'oung tché \ »
Énorme aussi était la mortaUté sur les bateaux de trans-
port; sur i^oooo Chinois émigrants, on a compté 16000
décès à bord des bâtiments, où rentassement, la malpro-
preté, le manque de nourriture faisaient autant de victimes
que les mauvais traitements, voire les cruautés, que d'abo-
minables mécréants, qui ont déshonoré la marine de toutes
les nations, infligeaient à leurs malheureux passagers.
Les grands ports d'émigration étaient Amoy, Swatow,
Canton et surtout Macao. « D'après le -mémoire préparé par
le consul général d'Angleterre à la Havane, 1 42 /| 2 2 coolies
Chinois ont été embarqués pour Cuba depuis la 27*" année de
Tao Kouang jusqu'à la 3^ lune de la iS*^ année de T'oung-
tché. Sur ce nombre 43 273 sont[)artis de Amoy, Swalow,
Hong kong, Canton, Whampoa, Annam et Manille, tandis
qu'il en est parti de Macao 63 455 entre la 27*^ année de Tao
Kouang et la fin de la 5* année de T'oung-tché, et 35 694 de-
puis cette époque jusqu'à la 3® lune de la iS*^ année deï'oung-
tché*. »
« L'embarquement de ces derniers 35 694 coolies consti-
tue une violation des stipulations de la Convention d'Emi-
gration de la 5* année de T'oung-tché qui exclut Macao des
I. The Cuba Commission, pp. i85-6.
a. The Cuba Commission, p. ii5.
REVENDICATIONS 533
endroits où rengagement des travailleurs est autorisé, et de
plus la manière dont la plus grande partie des coolies ont
élé introduits à Cuba, constitue une violation de Tarticle \
(lu Traité Espagnol* signé dans la 3® année de T'oung-tché
qui déclare (jue TEspagne s'engage à ne pas donner protec-
tion aux criminels chinois, et à ne pas tromper ou cendre
les sujets de la Chine ^. »
Les règlements les plus anciens relativement à l'importa -
lion des Chinois à Cuba sont renfermés dans le décret royal
en date du 22 mars 186/4, promulguée la Havane le 10 mai
de la même année; il fut annulé par un décret du 7 juillet,
publié le /| août 1860;. ce décret, combiné avec des règle-
ments du i4 septembre 1872 et du 7 mai 1873, était encore
applicable aux émigrants chinois au moment de l'enquête
de Tch'en Lan-pin.
REVENDICATIONS
11 faut bien avouer que cette commission rapporta des
documents qui montraient la manière cruelle dont les mal-
heureux étaient traités, et elle rédigea un rapport détaillé
aussi concluant dans sa simplicité que le plus terrible réqui-
sitoire. Un exemplaire de ce rapport en trois langues, chi-
nois, français et anglais, est déposé au bureau des douanes
I . Art. X. — Las autoridadcs Impériales permilirân que los siibditos
Chinos que deseen ir â trabajar â las posesiones Espafiolas de Ultramar
cclebren contratos al efecio con los sùbditos Ëspa fioles y se embarqueii
soles 6 con sus familias en cualquicra de los pucrios abiertos de China, y
las autoridades locales estableceran las reglamentos necesarios en cada
puerto. de acucrdo con los Représentantes de S. M. Catôlica para la pro-
tcccion de los mcncionados trabaj adores.
No podran admitirse los dcsertores ni los que hayan sido cogidos contra
Ml voluntad ; si llegase tal caso, le autoridad local oficiarâ al Consul
Espafiol para que los devuelva. »
a. The Cuba Commission, p. 11 5.
534 l'émigration chinoise (1874)
dans chaque port ouvert au commerce européen. Un mis-
sionnaire protestant, le révérend Daniel Vrooman', a fait des
extraits des interrogatoires des coolies et il en a composé un
Recueil qui a paru en chinois à Canton en 1875, avec des
gravures sur bois, sous le titre de Clieng ti yii tou chouo
que Ton peut traduire par Aperçu de l'enfer illustré. Nous
avons un exemplaire de cet ouvrage ; une gravure représente
un coolie qui pour échapper aux mauvais traitements s^esl
enfui dans les bois où il est poursuivi par les chiens ; ailleurs,
un malheureux est traîné à la queue d'un cheval ; un troi-
sième est pendu par les pieds, etc. L'effet de cette dernière
publication ne peut, du reste, qu'être déplorable en attisant la
haine des Chinois contre l'étranger.
Ce n'est pas à Cuba seulement que le sort des coolies était
lamentable ; il en était de même au Pérou et jusque dans la
Guyane anglaise. M. Edward Jenkins', jadis l'un des mem-
bres du parti ultra-libéral du Parlement, l'auteur bien connu
des romans sociaux Ginx's Baby, Little Hodge, etc., a publié
à la suite d'une enquête un ouvrage fort intéressant intitulé
The Coolie^ dans lequel il examine la condition de ce tra-
vailleur, en droit libre, en fait presque esclave.
Ce coolie que certains peuples chassent, que d'autres mar-
tyrisent, est réclamé ailleurs à grands cris. C'est lui qui
exécutera les grands travaux projetés à la Réunion ; c'est lui
aussi sans doute qui tracera le canal inter-océa nique, car les
nègres ne seront pas en nombre suffisant pour mener ce tra
vail à bonne fin ; et probablement le temps n'est pas éloigne
où nous le verrons appelé en Algérie et aux Antilles fran-
çaises. Le Brésil envoya, comme nous le verrons plus loin,
une expédition chargée de conclure avec la Chine un traité
I. FoU'wen ; American Board of Gommissioners for Foreign Missions,
arrivé en Chine le 6 mars i85a et à Canton, le i5 mars i85a.
3. Né à Mysorc, Inde, i838.
REVENDICATIOKS 626
pour assurer rémigration des coolies dans le grand empire
portugais de T Amérique du Sud.
On peut dire que la vaste émigration des peuples venus de
FAsîe au Moyen Age recommence ; mais, au lieu des hordes
dévastatrices de Tchinguis Khan et de ses successeurs,
nous avons affaire à des troupeaux paisibles de coolies, et
cette conquête pacifique sera plus durable et produira plus
de fruits que l'invasion guerrière qui ébranla un instant les
grandes puissances de l'Occident. Il est possible de diriger cet
exode et de le ralentir, mais non pas de le combattre. Toute
force humaine est impuissante à changer la loi naturelle de
Toffre et de la demande, et l'emploi des coolies n'est qu'une
application de celte loi. L'industrie et l'agriculture réclament
la main-d'œuvre, le coolie répond à cette demande, et l'on
est obHgé d'accepter son travail puisqu'on n'en trouve pas
d'autre.
CHAPITRE XXXV
TRAITÉ PÉRUVIEN. — PRINCE K0UN6 EN DISGRACE. —
DÉPART DE M. DE GEOFROT. — MISSION DE M. DE RO-
QUETTE. — JAPONAIS A FORMOSE
TRAITÉ PÉRUVIEN, 26 JtlN 187/i
Le capitaine de vaisseau péruvien Aurelio Garcia y Garcia.
accompagné de MM. J.-F. Elmore, secrétaire de légation,
et Freyre, Garland et Benavides, attachés, arriva à Tien-Tsin
le 23 octobre 1878 pour conclure un traité avec la Chine;
il choisit M. John A. T. Meadows, comme interprète. Le
traité fut signé, après huit mois de laborieux débats, le 26
juin 187/i à Tien-Tsin, dans le Tang-liang Kong-so par Li
Houng-tchang. Le traité est accompagné d'une convention
spéciale par laquelle il est entendu qu'une commission chi-
noise sera envoyée dans ce pays pour faire une enquête sur la
situation des émigrants dans ce pays. Le traité lui-même
comprend dix-neuf articles ; il a été ratifié à Tien-Tsin le
7 août 1875. L'article VI relatif à Témigralion doit être
cité :
« La Repûblica dcl Poni y cl Iinpcrio de la China reconoceri
con t(Klo (Vanqucza cl dcrecho inaliénable é inhérente à lodo
liombro para cambiar de pais. Sus respectives ciudadanos >
subdilos puedcn, en consecuoiîcia, ir libremente de un pais al
otro con les objetos de paseo, comercio, trabajo 6 coino résidentes
estables. Las Altas Parles Contratantes convienen, por le tanto,
en que les ciudadanos y sûbditos de anibos Eslados eiiiigraraii
DÉGRADATION DU PBISCE ROUNG» lO SEPTEMBRE 1874 5a y
linicamente de su libre y voluntario consenti mien to ; y de comun
acuerdo reprueban toda otra emigracion para los mcncionados
objetos que non sea enteramente voluniaria, asi como todo acto
de violencia 6 engailo que para extraer sûbdilos Gliinos pudiera
practicarse en Macao 6 en los puertos de China. Asi mismo se
compronieten las Allas Parles Coniratanles d casligar severa-
menlc, con arreglo a sus leyes, A sus respeclivos ciudadanos 6
sûbdilos que infringiesen las présentes estipulaciones, y ademas
a procéder judicial mente contra sus respeclivos buques que se
dedicasen a esas operacioncs ilegales, imponiendoles las multas
que para taies casos se hallan establecidas en sus leyes. »
DÉGRADATION DU PRINCE KOUNG, lO SEPTEMBRE iSj/l
La Gazette de Péking Axx lo septembre 1874 renfermait
un décret impérial destituant le Prince Koung ; le prétexte
choisi, langage empreint de plusieurs manepiements -à la
bienséance^ masquait des intrigues de palais dont le prince
devait être la victime ; peut-être aussi la question du Pé-
t'ang* et sa brouille avec son ancien ami Wen-Siang n'é-
laient-elles pas étrangères à celte disgrâce :
« Un décret [au pinceau de vermillon]. — Que tous les princes
et ministres de la Cour sachent que, depuis que nous avons pris en
nos mains le gouvernement, soit le a6" jour de la première lune
de Tannée dernière (aS février 1873), jusqu'aujourd'hui, toute»
les fois que nous avons eu à conférer avec le prince Koung, le
langage de celui-ci a été empreint de plusieurs manquements à
la bienséance.
« Nous ordonnons, par un acte spécial de grâce, qu'il sera pour
toujours, et dans sa succession héréditaire, destitué de sa princi-
pauté impériale ; qu'il sera abaissé au rang de second prince
(Kiun-Wang), et en le maintenant au Conseil Privé; que, en
outre, comme punition et avertissement, Tsaï-Tchông (fils aîné
du prince Koung), est privé de son titre de Belle Kiun-Wang^.
1. Voir vol. II.
2. Prince du S*' rang.
5a8 TRAITÉ PÉRUVIEN
RÉINTÉGRATION DU PRINCK KOUNG, II SEPTEMBRE 1874
Le lendemain, 1 1 septembre, la Gazette de PéAz/i^ publiait
un autre décret rétablissant le prince dans ses fonctions :
a Nous avons reçu avec respect la demande en grâce qui nous a
été adressée par Leurs Majestés rimpératricc douairière et l'Im-
pératrice mère, et l'accueillons de la manière suivante :
« Hier, TEmpereur a promulgué un décret par lequel le prince
Koung était dépouillé pour toujours et dans sa succession héré-
ditaire, de sa principauté impériale et réduit au rang de second
prince, et par lequel Tsaï-Tchông, son fils, était dépouillé en
même temps de son titre de BeiU Kiun-wang.
« Il est vrai que le prince Koung méritait une punition pour
son manque de respect lorsqu'on conférait avec lui : mais en
souvenir des services que le prince Koung a rendus, et de la
manière dont il s'est acquitté des emplois qui lui ont été confiés
depuis qu'il a commencé à s'occuper des alTaires publiques, il
lui sera laissé, comme grâce spéciale, son rang de prince impé-
rial avec succession héréditaire, et le titre de BeiU Kiun-wang
sera également rendu à Tsaï-Tchêng.
« 11 convient que le prince se soumette à la réprimande de
son souverain et que, à l'avenir, il soit de plus en plus dévoué,
et contribue de tout son pouvoir à écarter les difficultés et les
embarras en remplissant dignement sa charge. »
La disgrâce, comme on le voit, fut courte; elle était la
seconde, et elle ne fut pas la dernière qu'essuya le prince
Koung.
DÉPART DE M. DE GEOFROT
M. de Geofroy quitta Péking le 24 octobre 1874 remet-
tant le service au Comte de Rochechouart qui pour la
seconde fois remplissait les fonctions de Chargé d'Affaires de
France dans la capitale de la Chine. Malgré la réputation
MISSION DF M. DE ROQUETTE 520
qui l'avait précédé comme collaborateur de M. deChaudordy,
M. de Geofroy n'avait pas réussi à Péking et il laissait à
son successeur un grand nombre d'affaires en suspens dont
trois particulièrement graves : le déplacement du Pé-t'ang
que réclamaient les Chinois et qui ne fut évité que par la
mort de l'Empereur; l'affaire de la pagode de Ning-Po ;
enfin le meurtre de l'abbé Hue au Se-tch'ouen. On allait
en outre recevoir la nouvelle de l'assassinat de l'abbé Bapti-
faud^ au Yun-Nan.
MISSION DE M. DE ROQUETTE
L'abbé Jean Hue*, des Missions étrangères, avait été
martyrisé le 5 septembre 1878 à Kien-Kiang dans le Se-
Ich'ouen dont les missions causaient les plus vives anxiétés.
L'affaire de la pagode de >iing-Po avait sei"vi aux Chinois
de prétexte pour retarder toute réparation. D'autre part,
l'attitude de M*'' Desflèches qui terrorisait les fonctionnaires
de la province y compris le gouverneur général, rendait
difficile tout règlement. D'accord avec le Tsoung-li Yamen,
M. de Rochechouart chargea le premier secrétaire de la
légation, M. Guillaume de Roquette, de se rendre accom-
pagné de M. de Bezaure comme interprète, dans cette pro-
vince, muni d'un passeport chinois ; il devait examiner
Tétai des affaires de concert avec un fonctionnaire local, le
lao-taï Lo désigné par les ministres de Péking (novembre
1874). Cette mission était analogue à celle qui avait été
ccmfiée à M. Blancheton^.
I. Baptifaud, Jean -Joseph- Marie ^ i\é le !«>' Juin i845, à Nébouzat
(diocèse de Glermont); massacré à Picn-kio dans le Yun-Nan dans la nuit
du 16 au 17 septembre 1874-
3. Hue, Jean, né h Fiers (Orne), 21 janvier 1887.
3. Voir p. 486.
GORDIEK. 1. — 34
l
53o TRAITÉ PÉRUVIEN
SA.UVAGES DE FORMOSE
La côte orientale de la grande île Formose, qui s'étend le
long de la côte du Fou-Kien, est habitée par des peuplades
sauvages qui échappaient à la domination chinoise. Ces
sauvages se sont toujours montrés peu hospitaliers à Tégard des
étrangers. Le 9 mars 1867, le trois-mâts américain, Rover ^
ayant quitté Swatow, fut pris dans un typhon, son équipage
débarqua sur le territoire de la tribu sauvage des Koalut et
fut massacré. Au mois de juin « en conformité d'instructions
qu'il avait reçues du cabinet de Washington, l'amiral Bell
se dirigea vers Formose avec deux bâtiments, le Hartford
et le Wroming pour exercer des représailles. Le 19 du
même mois, un corps de cent quatre-vingts marins débarqua
sur la côte Est, et après un vif engagement avec les sauvages,
au cours duquel un officier fut tué et plusieurs hommes
blessés, se vit obligé de se rembarquer. Les difficultés d'une
entreprise de ce genre étaient, beaucoup plus grandes qu'on
ne l'avait d'abord pensé. On renonça dès lors à toute tenta-
tive de représailles » \
LES JAPONAIS
En décembre 1871, une grande barque de pêche des îles
Lieou-Kleou, dépendant du Japon, fit naufrage sur la côte
habitée par les Boutan et quarante-quatre matelots furent
massacrés. Le gouvernement japonais qui venait de remettre
en liberté les coolies arrivés par le navire péruvien Moria-
Luz (parti de Macao, le 28 mai 1872) et avait reçu les
I. Imbault-Huart. p. ia5.
LES JAPONAIS 53 1
remerciements de la Chine pour cet acte (Inhumanité, réclama
à Péking contre le traitement infligé aux sujets japonais à
Formose. Les ministres chinois se déclarèrent irresponsables ;
entre temps, le*ministre des aflaires étrangères japonais,
Soyesima Taneomi, était reçu à l'audience impériale de 187.3
et le Tsoung-li Yamen lui déclara qu'il ne désirait pas in-
tervenir à Formose.
Soyesima sut interroger habilement les membres du
Tsoung-li Yamen sur les questions intéressant le Japon et
voici le résultat de son enquête (juillet 1878) :
a Sur Macao, les Chinois ont affirmé leur souveraineté, mais
en dégageant leur responsabilité des laits d'administration inté-
rieure, c'est-à-dire de l'émigration, dans lesquels le Japon
pourrait se trouver intéressé.
« Au sujet de Formose, M. Soyesima a dit que le Japon avait
certains comptes à régler avec les aborigènes de la côte orien-
tale ; que cette partie étant limitrophe de celle qui est occupée
par les Chinois et qu'on pourrait peut-être avoir à traverser, il
était convenable que son gouvernement en donnât avis au gou-
vernement chinois. Les ministres chinois lui ont répondu qu'ils
étaient sensibles à cette marque d'égards et en même temps lui
ont demandé, comme en passant, si ce serait par hasard au sujet
des gens de Lieou Kiéou, massacrés par les Aborigènes de For-
mose, que le Japon songerait à une expédition contre ces derniers.
Sur sa réponse affirmative, « mais vous n'avez pas besoin, ont-
ils répliqué, de prendre cette peine, attendu que c'est notre
devoir de protéger les habitants de Lieou kiéou. » La question
de Lieou Kiéou ainsi obliquement abordée, chacun a fait valoir
longuement ses arguments et ses preuves. La conclusion a été
que personne n'a cédé, mais que les Chinois ont admis la
coexistence de deux souverainetés, la leur nominale, telle par
exemple que celle qu'ils revendiquent encore sur Siam et
FAnnam, quelque chose comme le royaume de Chypre ou de
Jérusalem, et la domination effective des Japonais. [Cette solu-
tion] pour des Orientaux, n'a rien d'illogique et d'inacceptable.
« Sur la Corée, les Ministres chinois,... paraissent avoir
décliné complètement toute responsabilité et toute intention
:f^2 T«%niÉ pônmc^
d"inp^i:roncp. Au total il^ ont peurdr^ Japonais H 11. So^reâmai
(m aura emporté la certitude.
Malgré la chute de Soyesima, une eiLpéditk*n était c-fsanî-
M*e par le.s Ja()onais et le général Saigo ^orîoiîlî fut D<>nuDè
commandant en chef (187^). Le gouvememenl japonais
annonçait oiTiciellement les motifs qui le pou>?âient à une
expédition contre Fonnrjse [>ar la notification suivante, datée
(lu 19 mai 1874 et «(ignée du premier ministre d'Étal ^:
a Durant le onzième mois de la quatrième année de Meidji
Cnovembrc 187 1). cinquante Riou-kians (îrens deLîeou-Kieou).
jf'léft Aur le rivage de la partie sauvage de Formose. furent mas-
nii(:i'i*n par les indigènes, et, dans le troisième mois de la siiiènie
année de Meidji (mars 1873), quatre hommes de la préfecture
d'Oda (Jajwn) y firent également naufrage et se \irenl traité^
d'une manière inhumaine. Ces attentats furent l'objet de repn*-
sentaiions faites par notre minisire plénipotentiaire au gouver-
nement chinois.
Kormose n'étant pas éloignée du Japon, il est probable qu*il \
atira d(» tem{)s en temps d'autres cas de jonques japonaises jetée5
Hur le» rivage de celle Ile, et en raison des progrès accomplis peu
h |M*n |)ar la navigation, on peut s'attendre à ce que les Japo-
nnis aillent, dans un avenir prochain, visiter cette contrée.
Dans (le tell(>s circonstances, le retour de semblables outrages
est grundement à redouter, et, en vue de le prévenir. Sa Majesté
vi(Mit (le nommer Saigo Yorimili, général de second ordre, coni-
mandani d'une exp('^dition contre celte île. Il devra, première-
ment, rechercher les gens qui ont été coupables d'attentats sur
nos sujets et les obliger à rendre compte de leur conduite, et
deuxièmement, prendre les mesures qui lui paraîtront néces-
I. 77//' Jtipnnosc Expédition to Formosn by Edward H. Housc.
Toklo, 1875, in- 8.
— l.'Ut* Formoso. ffistoire et description, par C. Imbault-Fiuart.
Pari». K. Lcîroux, 1898, in-4.
— China, rx'^ 2 (1875). Correspondence res peeling ihe Settlement
ofthr Dif/icitltY hetiveen China and Japan in regard to the I&land of
Forrnosa. Presented..., 1875. Lond.. in-fol. [G. — ii64 ]
— China, n" G (1875). Furthrr Correspondence... (In (M>ntinualion
of « (iliina. M" a )>...) Presenled.. , 1875. Lond., in-fol. [C. — 1289.]
CO^VENflON, 3l OCTOBRE 187^ 533
saires pour assurer à Tavenir la sécurité de la navigation de nos
concitoyens.
Ainsi notifié par les présentes*.
(^Signe) : Sanojo Saneyochi.
Daidjo Daidjen.
Le général Saigo débarqua le 29 mai dans la baie de
Liâng-Kiao au Sud-Ouest de Formose.
Le débarquennent des troupes japonaises provoqua la plus
grande émotion à Péking et le gouvernement chinois expédia
immédiatement des troupes dans le Nord et à TOuest de
l'île ; ime commission spéciale composée de Chen Pao-tchen
et Pan-Weï, commissaires impériaux et Yu Hen-lin, tao-taï
de Formose, assistés de MM. Giquel et de Segonzac,
directeurs de Tarsenal de Fou- tchéou, fut envoyée auprès du
commandant en chef des troupes japonaises pour prévenir une
rupture. D'autre part, Okoubo menait les négociations à
Péking ; grâce aux bons offices de M. Wade, une convention
fut signée le 3i octobre iSy^i qui évitait entre les deux
empires la guerre qui avait failli éclater.
CONVENTION, 3l OCTOBRE 1874
Okoubo ^, Haut Commissaire Plénipotentiaire, Conseiller
d*Ëtat, et Ministre de l'Intérieur, pour le Japon : et
Le Prince de Roung, et les Ministres du Yamen des Affaires
Étrangères, pour la Chine,
Se sont entendus ensemble sur les Articles suivants, et rédi-
gent ici le présent document en témoignage de Tarrangement
convenu, c'est-à-dire :
Comme les sujets de chaque gouvernement ont droit a sa
protection contre tout préjudice, chaque gouvernement est
obligé d'adopter des mesures par lesquelles leur sécurité doit
X. Imbault-Iluart, pp. i34-5.
a. « Okubo (1829-1878), d'une ancienne famille do samurai de Sat-
suma. était l'un des hommes les plus instruits du Japon. Sa naissance lui
donnait le droit de siéger dans les conseils de son clan ; ce fut lui princi-
palement qui fit adopter à Satsuma une politique liostile au shogunat.
534 TRAITÉ PÉRUVIEN
être assurée, et si quelque trouble arrive aux dépens des sujets
de quelque gouvernement particulier, il incombe à ce gouverne-
ment le soin d'instruire une enquête et d*agir.
Certains sujets Japonais avant été méchamment massacrés par
les sauvages insoumis de Formosc, le gouvernement du Japon,
regardant ces sauvages comme responsables, envoya une armée
contre eux pour obtenir satisfaction. Un accord est actuellement
intervenu avec le gouvernement de Chine que cette armée se
retirerait, et certaines mesures seraient prises; toutes sont con-
tenues dans les trois articles suivants :
Art. I. — Les négociations présentes ayant été entreprises par
le gouvernement du Japon dans le but humain d'assurer la sé-
curité de ses propres sujets, le Gouvernement de la Chine ne
peut pas les blâmer par conséquent.
Art. II. — Le gouvernement chinois donnera une certaine
somme comme compensation aux familles des Japonais naufra-
gés qui ont été massacrés (à Formose). Le Gouvernement de
Chine est décidé à garder pour son propre usage les routes
construites et les bâtiments érigés sur ce sol par les Japonais
et convient de faire un paiement à ce sujet. Les détails de cet
accord sur ces points seront déterminés ailleurs.
Art. III. — Toute la correspondance occasionnée par cette
question entre les deux Gouvernements, sera annulée, et les dis-
cussions terminées pour toujours. Ce sera le devoir du Gouver-
nement Chinois de prendre les mesures nécessaires au contrôle
sérieux des tribus sauvages dans la région mentionnée pour
assurer pour toujours la navigation [le long des côtes) contre
aucune nouvelle atrocité de leur part.
lo'î mois, 7* année Mei-dji.
ge mois, i3® année T'oung-tché.
(^Signe) : Okoubo.
ÇSigne) : Les Ministres Chinois.
Contresigné : Yanagiwara,
Ministre plénipotentiaire japonais.
Bien que de vieille noblesse, il haïssait le régime féodal. Conseiller de
gouvernement en 1868, ministre des finances en 1871, membre de la
grande ambassade en 1872-73, ambassadeur à Pékin en 1874. puis
ministre de IHntérieur, Okubo fut assassiné en mai 1878 par des samurai
du clan de Kaga. On lui fît des funérailles nationales. » (Marquis de la
Mazeliorc, Essai sur l'Histoire du Japon. Paris, 1899, in-ia. p. 371.)
IHOTE ADDITIONNELLE 535
NOTE ADDITIONNELLE (Certificat)
Dans Ta (Taire des sauvages de Formose» se référant à Tar ran-
gement intervenu avec les deux gouvernements [de Chine et du
Japon] par le Ministre Anglais, M. Wade, et au document signé
aujourd'hui rappelant l'action qui doit être prise respectivement
par les deux parties contractantes, le Gouvernement Chinois
donnera une somme de cent mille taëls immédiatement comme
compensation aux familles des Japonais naufragés qui ont été
tués. Comme addition à cela, le Gouvernement Chinois ne man-
quera pas de payer une somme en plus de 4oo ooo taôls à
cause de la dépense occasionnée par la construction de routes et
l'érection de bâtiments, que le Gouvernement Chinois gardera
pour son propre usage, quand les troupes japonaises se seront
retirées. 11 est de plus convenu qu'au 30" jour du 13" mois de
la 7* année du règne Mei dji (style japonais) et au 13° jour de
la 1 1" lune de la i3* année du règne de ï'oung tché (20 dé-
cembre 1874), le Gouvernement du Japon retirera la totalité de
ses troupes, et le Gouvernement de Chine paiera la totalité de
l'argent: aucune des deux parties ne devant être en retard à
répoque fixée maintenant : le paiement de la somme garantie
ne sera pas complété par le Gouvernement Chinois tant qu'une
partie des troupes du Gouvernement du Japon ne serait pas
retirée.
Cet instrument est rédigé en garantie de l'accord. Il est fait
en double; chaque partie en gardera un.
loe mois, 7« année Mei-dji.
ge mois, i3« année T'oung-tché.
ÇSigné) : Oroubo.
ÇSigne) : Les Ministres Chinois.
Contresigné : Yanagiwara.
CHAPITRE XXXVI
LAFFAIBE MARGART
LA BIRMANIE *
L'année 187/i marque de terribles complications qui fail-
lirent amener la guerre entre TAngleierre et la Chine. Une
mission anglaise venant de Birmanie au Yun-Nan avec l'au-
torisation du gouvernement impérial avait été attaquée à la
frontière chinoise et son interprète, Margary, assassiné.
Il est temps de parler des routes Sud-Ouest de la Chine.
Nous laisserons en ce moment la roule française ou du Tong-
King pour ne nous occuper que de la route anglaise ou de
Birmanie.
Le conquérant birman Alompra (Alaunghprâ) avait réuni
en 1 753 toute la partie occidentale de la péninsule indo-chi-
noise sous son sceptre, après avoir soumis les Pégouans dont
il avait envahi le territoire, et rebâti dans l'estuaire de
rirawadi, sur la rive gauche de la rivière Hlaing, la ville à
laquelle il donna le nom devenu célèbre de Rangoun qui
veut dire fin de la guerre. Après la mort d'Alompra arrivée
le i5 mai 1760, le trône resta dans sa famille sans internip-
tion jusqu'en 1 885-86, époque de la conquête de ce qui res-
tait de la Birmanie indépendante. La dynastie d' Alompra
I. Uisloire abrégée des relations de la Grande-Bretagne avec la
/iirmani'c, par Henri Cordicr. Paris, Ernest Leroux, 1894. br. in 8.
•v\-'
PREMIÈRES RELATIONS ANGLAISES 537
comprend dix princes depuis son fondateur : Naungdoagyî
(1760), Ilsenghpyusheng (1763), Singgu Meng (1775),
Maung Maung, Badoun Meng, Bodoahprâ (1781), Sagaing
Meng ou Phagyîdoa (1819), 'Tharàwadi Meng (1837),
Pugân Meng (i846), Mengdoun Meng (i853), Thibau
(1878)..
La France avait laissé le champ libre sur la côte birmane
à l'Angleterre ; quoiqu'ils fussent désormais sans concurrents,
les Anglais devaient lutter un siècle pour amener l'annexion
complète à la couronne britannique de la partie occidentale
de rindo-Chine.
PREMIÈRES RELATIONS ANGLAISES
Malgré une lettre adressée par Alompra au roi d'Angleterre
en 1767, et remise à un certain Dyer, à llangoun, maigre
un traité signé la même année au mois de juin par le lieute-
nant Newton ou plutôt renseigne Lister, traité qui n'eut
aucune suite, les Anglais eurent beaucoup de désagrément :
en 1769, les agents de Negraïs se retirèrent et ceux qui
restèrent furent massacrés en octobre par les Birmans.
L'année suivante, le gouverneur de Madras envoya le capi-
taine Alvcs pour obtenir satisfaction de cet attentat et porter
en même temps des présents qui devaient faciliter les négo-
ciations. Mais Alompra était mort dans sa campagne de Siam,
son fils Naungdoagyî assiégeait Ava qui était en révolte et
Alvesdut s'en retourner, maltraité, mécontent, sans bagages,
car tout avait été pillé.
D'ailleurs les Birmans continuaient leurs conquêtes : une
nouvelle guerre contre les Siamois en 1771 fut suivie d'une
autre en 1786 et la paix qui fut signée en 1793 laissa entre
les mains des Birmans toute la côte de Tenasserim et les
ports de Mergui et de Tavoy. Auparavant, ils avaient conquis
en 1783 l'Arakan: la chose était assez gra\e, car de TArakan,
538 l'affaire margart
ils pénétrèrent dans le Chittagong qui appartenait aux An-
glais depuis 1760, ce qui motiva Tenvoi d'une mission spé-
ciale en Birmanie.
Michael Symes, capitaine, puis major au 76" régiment
de Sa Majesté Britannique, fut nommé par Sir John Shore,
gouverneur général des Indes, agent plénipotentiaire pour,
d'une part traiter avec le roi d'Ava, alors Badoun-Meng,
fils d'Alompra, fondateur d'Amarapoura, de Tautre se rendre
compte de la situation des sujets anglais dans les contrées
qu'il devait visiter. Il s'embarqua le 21 février 1795, à Cal-
cutta, à bord du Sea-Horse, croiseur armé appartenant à
TEast-India Company, commandé par le capitaine Thomas,
secondé par un secrétaire, Wood, et un chirurgien, le doc-
teur Buchanan. Une escorte de quatorze cipayes, avec un
sergent et un caporal indigènes, un Pandit et quelques su-
balternes composaient une mission de plus de soixante-dix
personnes. Sans entrer dans le détail de la mission de
Symes, dont le récit est extrêmement intéressant, nous pou-
vons dire que Tenvoyé anglais, reçu avec une politesse plus
ou moins sincère, signa ou crut signer, avec le roi d'Ava,
un traité en septembre 1796, qui devait procurer à la Com-
pagnie des Indes plusieurs avantages commerciaux.
Cependant le gouverneur général. Sir John Sliore, ne vou-
lant pas perdre les avantages du voyage de Symes, s'em-
pressa en 1796, d'envoyer comme résident à Rangoun, le
capitaine Hiram Cox, de l'infanterie indigène du Bengale.
Cox était arrivé à Rangoun le 8 octobre 1796, et fut bien
reçu par le roi Badoun-Meng au mois de février 1797- L<*
voyage de Cox est curieux, et comme il le dit lui-même
dans son récit, il ct^it resté absent onze mois moins quatre
jours en se rendant de Rangoun à Amarapoura. En 1798, le
comte de Mornington (marquis de Wellesley), avait rem-
placé Sir John Shore, comme gouverneur général des
Indes: Cox, revenu de Rangoun, fut chargé d'une seconde
PREMIÈRES RELATIONS ANGLAISES ÔSq
mission par le nouveau gouverneur général: il devait se
rendre à Chitlagong pour secourir les nombreux réfugiés
chassés de TArakan par la tyrannie des Birmans. Cox
mourut à trente-neuf ans, à la suite des fatigues de cette se-
conde mission.
D'année en année, les difficultés continuent avec le gou-
vernement birman, Wellesley envoie Symes, devenu colonel,
une seconde fois en 1802 à la cour de Badoun-Meng.
Malgré une escorte de cent cipayes, la mission du colonel
Symes échoua piteusement el il est probable que c'est la
raison pour laquelle on n'en a pas écrit la relation. Les
guerres des Anglais avec la France et surtout leurs inquié-
tudes en Asie, les entraînèrent à des démarches qui dans
celte période, n'obtinrent aucun succès tant en Chine qu'en
Birmanie. En 1802 et en 1808, les Chinois les empêchèrent
de débarquer à Macao ; en mai i8o5 et en 1809, Canning,
lieutenant, puis capitaine, agent à Rangoun, fut obligé la
première fois de quitter son poste six mois après son arrivée, "
la seconde, il fut reçu à Amarapoura, ce qui ne l'empêcha
pas d'être chargé pour le gouverneur général des Indes de
deux lettres fort impertinentes.
Mais ce sont les diflicullés avec l'Arakan, difficultés com-
mencées en 181 1 , qui déterminèrent un conflit direct entre la
Birmanie et rAngleterre. Le gouvernement du comte de
Minto (i 807-1 81 3) avait été marqué par des ambassades en
Perse et dans l'Afghanistan ; celui de son successeur, le mar-
quis de. Hastings, le fut par la conquête du Ncpaul (i8i4-
i8i5) et par la dernière guerre des Mahratles(i8ï7-i8i8).
La fin des guerres de l'Empire avait permis à l'Angleterre
de reprendre sa politique indienne. Elle envoya en 1816 une
ambassade à Péking dirigée par William Pitt, lord Amhersl.
Cette ambassade échoua entièrement, mais Amherst eut
sa revanche, car ce fut lui qui remplaça Ilaslings comme
gouverneur général des Indes (1823-1828), et ce fut lui qui
54o l'affaire mahgary
eut la chance de faire la première guerre birmane. Lord
Amherst qui mourut le i8 mars 1867, fut, à la suite de
cette expédition heureuse que nous allons raconter, crée*
comte Amherst de Arakan : c'est un précédent pour le lilre
de marquis de Dufferin et A va.
PREMIÈRE GUERRE BIRMANE, iSs^
L'attaque du gouverneur birman d'Arakan, sur la fron-
tière sud-est du Bengale, amena Tinlervention anglaise. Au
commencement de 182/i, il fut décidé qu'une armée de 5 à
6 000 hommes, tirés des présidences de Fort- William (Ben-
gale) et de Fort Saint-George (Madras) se réuniraient à
Port Cornwallis dans la grande Andaman, sous les ordres
du major général Sir Archibald Campbell, pour s'emparer
de Rangoun, la ville la plus importante de Fesluaire do
rirawadi, dans l'ancien royaume de Pégou. La guerre fut
déclarée le 5 mai 1824. Du 2 au [\ mai, la plus grosse
partie des troupes de l'expédition était réunie à Port Corn-
wallis, et le 10 mai, sans que la cour d'Ava s'y attendit, la
flotte anglaise, à la tête de laquelle marchait le Lilf}, Com-
modore Grant, franchissait la barre de la rivière de Rangoun.
Rien ne pouvait empêcher l'occupation de la \ille, qui eut
lieu le II mai.
Naturellement, les Birmans s'étaient donné beaucoup de
mal pour rassembler toutes leurs forces militaires, et leur
premier contact avec leurs adversaires eut lieu le 28 mai. Deux
envoyés birmans arrivèrent à Rangoun, mais ne purent s'en
tendre avec les Anglais, aussi après une attaque des Birmans
le i^^T juillet, leurs ennemis s'emparèrent-ils le 8, du fort
de Kameroot.
Au lieu de rester stationnaircs, les Anglais envoyèrent vers
le Sud un petit corps composé du 89^ régiment de Sa Ma-
PREMIÈRE GUERRE BIRMANE, 18^4 5^1 1
jesté et du 7'' régiment d'infanterie indigène de Madras, sous
les ordres du lieutenant-colonel Miles : Tavoy capitula el
Mergui fut emporté d'assaut.
Pendant trois mois, les Birmans étaient défaits. Mahâ
Bandoula, qui commandait dans TArakan, fut rappelé avec
son contingent. Les voisins des Birmans, les Siamois, sui-
>aient d'un œil intéressé les opérations anglaises; c'était pour
eux une excellente occasion de reconquérir le Tenasserim.
Sans compter sur le succès des Anglais, ils espéraient, à la
faveur des difficultés que rencontreraient les Birmans,
pouvoir reprendre possession de leur territoire perdu.
Aussi s'agitaient-ils, tout en assurant les Anglais de leur
bonne volonté.
Les Anglais ne furent pas dupes de ces protestations ; pour
couper court aux projets futurs des Siamois, ils envoyèrent
de Kangoun, le i3 octobre, pour Martaban, sous les ordres
du lieutenant-colonel Godwin, une troupe composée d'une
partie du 4i*' régiment de la Reine et du 3" régiment d'in-
fanterie légère indigène de Madras. Malgré des vents con-
traires, et la résistance du gouverneur M aha Oudnah, Yeh,
qui est à TEst de Martaban et de Tavoy, tomba entre leurs
mains. Cependant la saison des pluies avait cessé : Mahà
Bandoula s'avançait avec toute son armée contre Rangoun,
et du i**"" au 7 décembre, une lutte terrible s'engagea, qui
amena le i5 l'attaque du fort de Kokien et la retraite des
troupes de Bandoula à Donoobew.
L'expédition, organisée à nouveau pour faire campagne,
remonta à Tonghoo et établit ses quartiers d'hiver sur l'Ira-
wadi, à Prome. A la suite de négociations restées infruc-
tueuses, la campagne reprit ; l'attaque des Birmans dont
l'armée était composée de trois divisions, fut repoussée de-
vant cette ville le 10 novembre ; ils furent obligés de se
retirer à Mellonne. Le 29 décembre, les Anglais arrivaient sur
rirawadi, en face de Mellone, et un traité de paix prélimi-
54 a l'affaire IIARGARY
naire était signé. Le roi refusa de le ratifier, et le feu recom-
mença. Le i8 janvier, les Birmans étaient repoussés de
Mellonne, et le 20, les Anglais continuaient leur route sur
la capitale, A va.
Une dernière défaite h Prahangniou força le roi d'Ava, à
envoyer h Yandabou, à une quinzaine de lieues de la capi-
tale, de nouveaux plénipotentiaires. Ils étaient accompagnés
d'Adoniram Judson *, missionnaire américain, et de sa femme,
d'un négociant anglais Gouger, et de quelques autres qui
avaient été faits prisonniers pendant la guerre.
TRAITÉ DE YANDABOU, 2^ FÉVRIER 1826
Le traité de Yandabou se compose de onze articles ; il fut
signé le 24 février 1826 au nom de Thonourable East-Inditi
(]ompany, par le Major General Sir Arcliibald Campbell,
K. G. B., and K. G. ï. S., commandant Texpédition, prin
cipal commissaire au Pégou et a Ava ; Thomas Campbell
Hobertson, commissaire civil au Pégou et à Ava, et Henr>
Ducie Gliads, capitaine commandant les forces navales de
Sa Majesté Britannique et de THonourable Company sur la
rivière de Tlrauadi; au nom du roi d'A>a, par Mengyce
Maha Men-lilah kyan-ten Wongyee, seigneur de Lay-Kaing,
et Mcngyee Maha-men-hlah-thu-hah thoo Atwen-Avoon, l'un
des ministres de Tintérieur chargé des finances. Il se com
pose de onze articles, dont les principales clauses sont la
cession à la Grande-Bretagne de TAssam, de TArakan, de
Yeh, do Tavoy, Mergui, Tenasserim, avec les îles qui en dé-
|>ondent ; les Birmans devaient s'abstenir de toute ingérence
dans le Manipour, le Kachâr, le Jyntia ; la clause 10 concerne
le roi de Siam qui comme allié fidèle de TAnglelerre, est
I. Né à Maltlcn. Massachiisselts, 9 août 1788; mort la avril i85o
en mer, faisant roule pour l'Ile de France.
DIFFICULTÉS
543
considéré partie au présent traité. Un article additionnel
marque qu^après exécution du traité et le paiement de 25 lakli
de roupies, c'est-à-dire un quart de l'indemnité totale, les
troupes anglaises se retireraient à Rangoun ; le paiement du
second quart de l'indemnité devait amener le retrait de toutes
les troupes britanniques ; enfin, la dernière moitié devait être
payée en deux versements annuels à partir de la date du traité.
Gomme on le voit, le traité de Yandabou isolait complète-
ment la Birmanie du Nord-Est de Tlnde et de Tembouchure
de la Salouen ; la côte occidentale de l'Indo-Chine, c'est-à-
dire TArakan, leur étant également enlevée, les rois d'Ava
restaient établis sur les deux rives de l'Iraw^adi, ils pouvaient
étendre leur influence, discutée d'ailleurs, sur les principautés
de la haute Salouen et de la rive droite du Me-Kong ; leur
seul littoral était celui de l'ancien royaume de Pégou, c'est-
à-dire l'estuaire de l'Irawadi avec Rangoun, dont la conquête
lors de la seconde guerre anglaise, devait priver la Birmanie
de toute communication directe avec la mer.
DIFFICULTES
John Crawfurd écrit lui-même à la date du i*"" septembre
1826 qu'il était depuis six mois commissaire civil du gou-
vernement britannique à Rangoun lorsqu'il reçut l'ordre de
se rendre en mission spéciale à Ava. Il devait être accompa-
gné comme second par le lieutenant Chester ; d'un médecin,
le D*" Steward, d'une escorte commandée par le lieutenant
Cox ; du lieutenant de Montmorency et enfin d'un interprète,
le missionnaire américain Judson. En outre, un naturaliste,
le D^ Wallich, directeur du Jardin Botanique de Calcutta,
devait étudier les essences forestières de la Salouen et de
rirawadi. Un petit vapeur Vlndiana^ accompagné de cinq
bâtiments birmans, devait porter les membres de la mission,
5V» l'affaire margary
vingt-huit grenadiers anglais et quinze cipayes. Le secrétaire
du gouvernement des Indes, George Swinton, avait adressé à
Crawfurd de Fort William, à la date du 3o juin 1826, les
instructions relatives à sa mission, qui avait en réalité pour
but de conclure un traité de commerce avec la cour d'Ava
et d'adoucir certaines questions irritantes, par exemple, celles
de la frontière orientale de TAssam, de rétablissement d'un
fonctionnaire anglais principal à Rangoun, des affaires du
Manipour, de l'acquisition de l'île de Negrais à l'entrée de la
rivière de Bassein, de la frontière de Martaban, etc. Dans
une lettre officielle adressée au même secrétaire, de Saugor,
le 22 février 1827, Crawfurd écrivait qu'il avait conclu avec
le gouvernement birman un traite de commerce le 23 no-
vembre précédent. Le roi d'Aya était le même Sagaing Meng
ou Pliagyidoa qui avait signé le traité de Yandabou. La
})romesse faite par ce traité commercial, que les négociants
anglais de Rangoun ne pourraient être l'objet de mesures
spéciales, fiscales ou tyranniques, ne fut pas plus observée
en Birmanie qu'en Chine avant le traité de Nanking de 1842.
Dans l'Extrême-Orienl, la force seule a fait obtenir et
observer les traités. Un commissaire anglais, le Major Burney,
s'était installé à la cour d' A va "en i83o ; sept ans plus tard,
le roi Sagaing-Meng fut, après dix-huit années de règne,
détrôné en mai 1837 par son frère Tharâwadi-Meng. Ava ou
Awâ, en pâli Ratanapoura ou ville des pierres précieuses,
avait été fondée en i364 sur Tlrawadi, près de l'embouchure
do la Mytnge, par Thado-menge-bya. La chute de Sagaing
Meng fit transférer la capitale en i838 à Amarapoura. Ama-
rapoura était d'origine plus récente ; elle avait été bâtie sur
la rive gauche de l'Irawadi, à environ une lieue et demie au
N.-E. d'Ava par Badoun-Meng (Bodoahprâ), lils d'Alompra,
le sixième roi de la dynastie fondée par ce conquérant. Ce
prince occupa le palais de la nouvelle ville le 10 mai 1783.
Depuis i838 jusqu'en 18G0, époque du transfert du gouver-
M^ LEOD ET RICHARDSON
545
nement à Mandalay, par Mengdoun-Meng, Amarapoura resta
la capitale birmane.
Le Major Henry Burney qui s'était installé ainsi que nous
Pavons dit plus haut, comme résident anglais à Ava en
avril i83o, fut, après un séjour extrêmement pénible, obligé,
grâce à la révolution de iSSy, de se retirer à Rangoun,
puis à Calcutta et enfin en Angleterre. En i838, Lord
Auckland envoya le colonel Banson, comme nouveau rési-
dent à la cour d'A\a, mais il échoua comme son prédécesseur
et repartit en mars iSSg pour le Bengale. Son second, le
capitaine Mac-Leod se retirai Rangoun, où il resta jusqu'en
janvier i84o, époque à laquelle les* Anglais se retirèrent de
cette ville pour n'y reparaître qu'à la guerre de i852.
M' LEOD ET RIGHARDSO?ï
Le i3 décembre i836, le cap. W. C. M*" Leod, assistant
du commissaire de la province de Tenasserini, E. A. Blun-
dell, quittait Maulmein et se rendait h Zimmé, ou Xieng-
Mai, sur la rive droite du Me-ping, où il arriva le 23 janvier.
Ce petit royaume c/inn, protégé du Siam, s'étendait du Me
Kong à la Salouen ; au Nord, il était limité par les territoires
(le Kiang [Xieng] Tsen et de Kiang [Xieng] Toung ; au Sud,
par les territoires de Muang Kam peng, appartenant au Siam ;
de Zimmé, W Leod repartit (29 janvier iSSy) pour Kiang
Toung nominalement tributaire des Birmans, pour lesquels
les habitants ne paraissaient pas avoir beaucoup d'affection.
Arrivé le 20 février, il en repartit le i**** mars pour Kiang
[Xieng] Iloung, sur le Me-Kong, où il parvint le 9, et où les
t3irmans lui donnèrent l'ordre de revenir sur ses pas. Il quitta
Kiang Houng le 26 mars, repassant à Kiang ïoung le 3ï , et
Zimmé le ï8 avril : il était enfin de retour à Maulmein le
27 mai.
\->î
CoKDtER.
I. — 35
À
?
546 l'affaire MARCART
Le D' Richardson dans un quatrième voyage, suite d a>
péditions faites en i83o, i834 et i835, dans Fintérieurde
Tenasserim au pays des Karens Rouges, ne parait pas avoir
eu une idée aussi favorable du pays que M** Leod. Il quitla
Maulmein le même jour que M*^ Leod, arriva à Moné, \ille
birmane des Etats Chans, et enfin parvint à Ava le 28 mai,
qu'il quitta le 17 juin iSSy. Je ne vois pas trace dans le
journal de M*' Leod de traité qu'il aurait conclu avec un des
chefs du Laos birman ; tout au contraire, le premier fonc-
tionnaire de Zimmé refusa d'accéder à la demande de ^fLeod,
qui demandait pour les commerçants le passage libre de
Zimmé à kiang Toung.Il déclara même que le roi de Siam
avait interdit toute communication entre les deux États, car,
quoique le Kiang Toung ne fût pas birman, il était soumis
à Ava, et que la haine entre les Siamois et les Birmans ne
serait jamais éteinte. Somme toute, le résultat de M** Leod,
fut de montrer que Tunique route praticable pour les Chinois
désireux' de faire le commerce avec Maulmein était par la
voie de Kiang Toung et de Zimmé, mais qu'elle était fermée
par la jalousie des cours de Bangkok et d'Ava*.
SECONDE GLERRE BIRMANE, l852
Des difficultés de toute sorte, soulevées par le gouverne-
ment birman, des entraves mises au commerce britannique,
les mauvais traitements subis par les marchands anglais,
amenèrent le gouvernement des Indes à écrire une lettre de
remontrances à la cour d'Ava pour obtenir satisfaction. La
guerre n'en éclata pas moins ; les Birmans ouvrirent le feu à
Hangoun, le 10 janvier i852 ; un vigoureux combat, à l'entrée
de rirawadi, le 12 et le i4 avril i852, amena la prise de
I. Easl-India filf'' Leod and Richardson\^ Journers), Ordered by
fhe Ilouse of Comnions, to be P/'inted, 10 August 1869 [42o]. In-fol.,
pp. i47-
/
i
SECONDE GUERRE BIRMANE, l852 547
Rangoun; le 19 mai suivant, Bassein tombait également au
pouvoir des Anglais. En juin i852, une première attaque
eut lieu sous les ordres du Major Gotton et du Commandant
Tarleton, contre la ville de Pégou, enfin le 20 décembre i852,
Lord Dalhousie lançait une proclamation par laquelle il dé-
clarait le royaume de Pégou annexé aux autres possessions
anglaises. Ce qui de la Birmanie restait indépendant était
complètement isolé du reste du monde. Sur ces entrefaites,
le roi Pugan-Meng, qui régnait depuis i846, était détrôné
à Amarapoura par son demi-frère M engdoun-Meng, en février
i853. Dalhousie eut la sagesse de ne pas vouloir imposer un
traité à ce nouveau prince (jue ses sujets auraient certaine-
ment chassé s'il avait reconnu la nouvelle conquête anglaise.
L'occupation du Pégou et sa prise de possession ipso facto
est un des précédents en Asie qu'on aurait pu faire valoir
dans des circonstances plus récentes, lorsqu'on montrait une
Irop grande hâte pour signer des traités. Il ne faut pas ou-
blier qu'en Asie, les Occidentaux n'y sont que par la force du
canon ; il faut prendre d'abord, traiter ensuite ; si c'est im-
possible, ne pas traiter, mais continuer l'occupation. Je ne
défends pas la théorie, mais la pratique. On ne fait pas un
empire colonial comme celui de l'Angleterre avec de la théo-
rie, mais avec beaucoup de pratique.
Mengdoun abandonna Amarapoura définitivement en 1860,
[>our transférer la capitale à Mandalay qu'il avait fait cons-
truire. Ce prince s'aperçut de quelle grande importance était
pour lui le maintien de bonnes relations avec les conquérants
étrangers de l'Inde. Il comprit qu'il n'y avait rien à faire
contre le fait acquis et les Anglais se rendirent compte
qu'exiger la signature d'un traité pouvait amener des compli-
cations graves, un soulèvement populaire, peut-être une
guerre nationale comme celle d'Alompra : ils tenaient le
. gage, il leur suffisait, et un gouverneur de Pégou fut nommé,
le Major Arthur Phayre.
;
?
5^8 L* AFFAIRE MARGARY
Montrant sa faiblesse en même temps que sa bonne volonté,
au commencement de i855, Mengdoun-Meng envoya une
mission particulière à Lord Dalliousie, pour présenter ses
compliments au gouverneur général des Indes. Aussi, dès le
i'' août i855, une ambassade spéciale quittait-elle Rangoun
pour rendre au roi d'Ava la politesse qu'il avait faite à Lord
Dalliousie. Le chef de la mission était Sir Arthur Phayre, le
secrétaire qui en fut aussi Thistorien, Henry Yule, alors
capitaine.
RICHARD SPRTE
La prise de possession du royaume de Pégou et de Tem-
bouchure d'un grand fleuve comme Tlrawadi devait néces-
sairement amener les Anglais à chercher des débouchés
commerciaux vers les provinces sud-ouest de la Cliine, et en
particulier vers le Yun-Nan. Ce fut le capitaine Richard
Sprye, oflicier en retraite de l'armée de Madras, qui émit le
premier l'idée, en i858, d'une ligne de chemin de fer qui se
rendrait de Rangoun au Yun-Nan avec des embranchements
sur le Siam, le Cambodge, le Tong-King et l'Annam. En
juillet 1860, la Chambre de Commerce de Manchester s'était
adressée au vicomte Palmerslon pour demander qu'on obtienne
du roi de Birmanie Taulorisation de passer à travers ses Ktats
pour se rendre en Chine, de façon à créer une roule commer-
ciale directe de Rangoun à l'empire du Milieu. Le capitaine
Sprye avait suggéré trois projets distincts de chemin de fer
qui sont analysés de la manière suivante dans le mémoran-
dum du capitaine J. M. \Mlliams, de l'armée indienne* :
a 1° Sa route enlièrornenl do terre, approuvée maintenant,
a commencer à Rangoun, et telle qu'elle est indiquée par un
I. Hrin^oon and Western China. — Copy of Afemorandum hy Cap-
lain >Mlliams, Inspectai' of Public Works, Rangoon Disnsion^ British
UICII\RD SPHYK 5/19
trait rouge dans la carte annexée, suivre un cours aussi droit
que praticable à travers la frontière nord-est de la Birmanie
anglaise, à Kiang Toung, et de là à Kiang Houng sur le Mei-
kong ou haut fleuve Cambodge ;
2** Une route de terre et fluviale, parlant par la rivière de
Rangoun, et poursuivant alors à Magwé, sur la rive gauche de
rirrawadi, dans la Birmanie propre ; le chemin de fer devra
commencer là, et prenant une direction nord-est, comme il est
indiqué par la ligne verte, marquée A. sur la carte annexée, à
travers Yemethen et Myoung Yuwé, pour couper le bac de Ta-
Lou sur la Salouen, et ensuite suivre la première route A l'est à
Riang Toung et Riang-ïloung ;
3" Une autre route combinée de terre et d*eau de Rangoun,
par la rivière Irrawadi à Mandalay et de là par chemin de fer,
voir la ligne verte marquée B, à travers Bamo à Ta-li fou, au
nord-ouest de la province chinoise de Yim-Nan.
On peut voir que la première route embrasse un chemin de
fer continu de Rangoun à Kiang-IIoung, sur le Meikong ou
rivière du Cambodge, où il sort de la frontière sud-ouest de la
Chine, et où l'actuel Major-Général Me Leod, en 1837, rapporta
cjue ce torrent (nommé Lan-tsang Kiang en deçà de la fronlière
cliinoise) est dans la saison sèche large de 34o pieds et dépas-
sant la profondeur de 16 pieds, et pendant les crues large de
I 600 et profond de 60 pieds. Ce fleuve, après un cours méri-
dional d'à peu près i aoo milles depuis kiang- Houng, à travers
les États du Laos et le royaume récemment restauré du Cam-
bodge, se jette dans l'Océan dans la Cochinchine française.
La distance, en ligne droite, entre Rangoun et Kiang Houng,
est sm- les caries d'environ 480 milles ; la première et la plus
importante moitié de laquelle ayant son terminus sur le bord
Burmah, upon liaiUvay Communication between Hani^oon nnd
IVeslcrn China, wilh Map relaling thereto. Orciered..., i5junei865,
373. in- fol.
— China, n" 5 (i864). Momorials, etc., on the subject of opening
iip a direct Commerce tvith the M^est of China from the Port of
Rangoon. Presenied..., 186'». Lond., in-fol. [33i5].
— China, n'* a (i865). Correspondence respecting direct com-
merce iK'ith the west of China from Rangoon. Presented to the
House of Lords by Command of lier Majesty, i865. London, in-fol.
(3579].
55o l'affaire margart
de ]a mer, est sur territoire britannique, et les autres portions
principalement dans les deux ÈUtis très amis Birman Chan de
Kiang-Toung et de Riang-lloung.
La seconde route implique une navigation fluviale de Ran-
goun à Magwé, dans la Birmanie propre au ao®5' de lai. N.
et 95** long. Est, h l\6o milles environ par eau de Rangoun, et
60 milles au delà de la frontière anglaise ; et la construction
d'un chemin de fer à partir de ce point, entièrement sur terri-
toire birman, à travers Yemethen et Myoung Yuwé au bac de
Takou, sur la Saloucn, une distance directe d'environ aao milles
sur la carte, pour suivre, de Takou, à l'est, la route de la pre-
mière ligne de 190 milles, par Kiang-Toung à Kiang-Houng ;
faisant en tout, environ 460 milles de transport par eau, et
460 milles, par voie ferrée directe, faisant une distance totale
de 870 milles.
La troisième route implique la navigation fluviale la plus
longue d'environ 676 milles, de Rangoun à Mandalay, la capi-
tale birmane ; avec un chemin de fer de là, aussi enlièremenl
dans la Birmanie propre, à Bamo, à 160 milles au Nord direct
de Mandalay, pour être continué au Nord-Est à aao milles plus
loin à travers la chaîne de la Montagne Noire, à la ville chinoise
de Ta-li fou, dans le Nord-Est du Yun-Nan ; en tout, une dis-
tance de 675 milles par eau et 38o par voie ferrée, faisant un
total de I o55 milles * . »
Le capitaine Williams concluait, comme ingénieur de la
division de Rangoun, que la route directe de terre, suggérée
par le capitaine Spryc, de Rangoun à Kiang Houng sur le
Me Kong via le bac de Ta-Kou paraissait pratique*. De
nombreux livres parlementaires montrent le vif intérêt que
l'Angleterre prenait à la question.
MISSION SLADEN, 1868
La nouvelle de Texploralion du Me Kong par les Français
1. Mémorandum t by Cap. J. M. Williams, p. 3.
2. Ih., p. 31.
MISSION SLADEN, 1868 55 1
allait stimuler le zèle des Anglais. Le 25 octobre 1867, un
traité de commerce fut signé entre la Birmanie et l'Angle-
terre et, dès Tannée suivante, une exploration organisée sous
les ordres du major E.-B. Sladen, agent politique à Mandalay * .
Le principal objet de la mission était de découvrir la cause de
l'arrêt du commerce existant jadis par les trois routes qui,
partant de Bhamo sur Tlrawadi, se réunissent à Nan-tien
pour former la grande voie à Momein et à Tali, et quel était
le pays occupé par les Kakhyens, les Chans et les Panthays
(musulmans). Sladen était accompagné du docteur John
Anderson, du capitaine A. Bowers, de MM. T. Stevvart et
F. N. Burn, agents commerciaux, d'un docteur indigène,
d'un inspecteur de police et de 5o hommes de police armés ;
ringénieur, capitaine J. M. Williams, n'alla pas au bout du
voyage. On remarquera que la Commission d'exploration du
Me Kong, dirigée par Doudart de Lagrée(5 juin 1866), était
depuis longtemps partie de Saigon. Sladen quittait Mandalay
le i3 janvier 1868, il était à trois cents milles plus loin, à
Bhamo, le 21 janvier, qu'il laissait le 26 février. Un séjour
de sept semaines à Momein, une visite à Ta-li, où il précé-
dait Francis Garnicr, le second de Doudart de Lagréo, ne
l'empêchèrent pas d'être de retour à Mandalay le 20 septembre
de la môme année '.
La révolte musulmane du Yun-Nan rendait tout com-
merce impossible entre cette province, partant avec le reste
de la Chine, et la Birmanie.
1. Le major- général A. Fytche était alors commissaire en chef de la
Birmanie anglaise.
2. East India (^ri/ÎA'/i Burmah). Ordered by ihe House of Gom-
mons, to be Printed, 8 June 1869 [^^i], in-fol, p. 98.
— EdiSilndïa. (^British Burmah"). Copy of Major Sladen's Beport
on ihe Bhamo route. (In continuation of Parliamcntary Paper, n" a5i,
of Session 1868-9.) Ordered, by the ffouse of Gommons^ to be
Printed, i7april 1871 [i65]. in-fol., pp. 161.
M*
rA:atr_:
»!•
M'
^
FIN DE LA RÉBFXLION MUSULMANE, JANVreR 1878 553
FIN DE LA RÉBELLION MUSULMANE, JANVIER 1878
Nous avons vu' que les Musulmans, après leur grande
rébellion, s'étaient réunis dans la ville forte de Ta li et les
places environnantes, formant ainsi une sorte de royaume
que gouvernail Tou VVen sleou avec le titre de Sultan ; mais
les Chinois avec la patience qui les caractérise, avaient
attendu une occasion favorable pour reprendre la lutte. Tali,
protégé par un lac et des collines et par deux petits forts,
était quasi imprenable de >ive force. La famine et Tespion-
nage devaient avoir raison de la résistance des derniers
défenseurs de Tlslam. .
Le drame louche à sa fin, et le dernier épisode en sera en
même temps le plus horrible. Le Sultan TouWen-sieou, battu,
enfermé dans sa capitale Ta li, voyait s'évanouir ses dernières
espérances ; il eut au moins la sagesse de se soustraire aux
tortures que lui réservaient sans aucun doute ses ennemis.
« Ses femmes et plusieurs de ses enfants, ne voulant pas
« lui survivre, s'empoisonnèrent sous ses yeux, et, im. jour
« avant de quitter son palais, il lit détruire les objets de
« valeur qu'il possédait et jeter dans le lac ceux qu'on ne
« put briser.
« Le i5 janvier 1873, Tou VVen sicou revêtit ses plus
« beaux habits de cérémonie et, agissant jusqu'au bout de sa
c( carrière en souverain, fil pré[)arer son palanquin jaune,
« couleur dont l'empereur de la Chine a seid le droit de se
« servir... Avant de sortir de ses appartements, il avala une
« boule d'opium et de la fiente de paon...
« Le parcours que devait suivre le cortège pour se rendre
« à la porte du Sud était encombré de gens du peuple qui
« ^enaient se prosterner une dernière fois sur le passage du
I. Voir p. a38.
554 l'affaire margart
« Sultan déchu ; ce défilé avait un caractère solennel, cl
« beaucoup de personnes, bien que n'ayant pas eu toujours
« à se louer de l'administration du Sultan déchu, ne purent
« cacher leur émotion. Tou Wen-sieou, dont les sens coni-
« mencaient à être paralysés par le poison, semblait peu
« inquiet de ce qui se passait autour de lui ; en arrivant aux
(( portes de la ville, il fit un grand effort pour sortir de son
« palanquin afin de remercier la foule elles chefs qui l'avaient
« accompagné, et recommanda ses enfants à Yang-Wei. Une
« escorte de soldats impériaux, envoyée par Yang-Yii-ho, le
« conduisit dans le village occupé par ce général... Il rendit
« le dernier soupir vers sept heures. Le lendemain, le fou-taï
« fit couper la tête du cadavre, et un courrier spécial, chaîne
« de ce fardeau, fut expédié en toute hâte pour la capitale,
« où elle fut mise dans du miel avant son envoi à Pé-king '. »
Quatre jours après la mort du malheureux Sultan et la
capitulation de Ta-U, le fou-taï, sous prétexte de fêter ladéli
vrance de la ville, invita tous les chefs musulmans à un grand
dîner. Au moment de passer dans la salle du festin, des
soldats postés à cet effet s'emparèrent des invités qui leur
furent signalés, et dix-sept tètes roulèrent à terre. Ensuite, le
fou-taï donna l'ordre de tirer six coups de canon, signal
convenu pour conmiencer le massacre en ville :
« Ce qui suivit est indescriptible : les soldats se ruaient
« sans pitié sur ceux même qui leur avaient donné l'hospi-
(t talité ; de sorte que la population, qui croyait tout ter-
ce miné, prise au dépourvu, ne songea pas à se défendre...
« Après trois jours de cette boucherie humaine, Ta-li et
« ses environs présentaient un spectacle navrant : sur 5o ooo
« hommes qu'il comptait alors, 3o ooo avaient péri dans ces
« journées néfastes^ et le reste fut dispersé.
I. Rocher. — La province chinoise du Yun-nan. Paris, 1880. vol.
II. — Henri Cordier, Journal des Débats^ a octobre 1880.
FIN DE LA RÉVOLUTION MUSULMANE, JANVIER 1878 555
« A la suite de ce massacre, le fou-taï, pour mieux con-
« vaincre les habitants de Yun-nan-fou qu'ils n'avaient plus
ce rien à craindre de la rébellion, expédia à la capitale vingt-
« quatre grands paniers, formant la charge de douze bêtes
« de somme et contenant des oreilles humaines cousues par
« paire. Ce trophée de la prise de Ta-li fut exposé au pilori
« de Yun-nan fou avec les dix sept têtes des chefs. »
Et ceci se passait il n'y a pas plus de vingt-huit ans, le 19
janvier 1878 1
C'est rendre service aux Chinois que de dénoncer la ma-
nière dont ils conduisent leurs guerres. Quand ils auront
appris que la loyauté envers un adversaire, le respect de la
parole donnée à un ennemi, la clémence à l'égard du vaincu
sont des vertus et non des fautes, que leur conduite invaria-
blement cruelle après un siège ou une bataille soulève l'indi-
gnation dans les pays qu'ils traitent de barbares, ils auront
droit à cette sympathie que de tout temps on a été disposé
h leur accorder en EuropCj souvent trop légèrement, car on
ne les juge qu'à travers le prisme trompeur d'une philoso-
phie éclairée, et non d'après la pratique de maximes politi-
ques dignes d'âges heureusement loin de nous. En quarante
ans, le guet-apens de Toung tchéou, où des Français et des
Anglais pris contre tout droit des gens furent horriblement
torturés, l'exécution des chefs T'aï-P'ing parLi Houng-tchang
après la prise de Sou- tchéou, malgré la promesse que leur
avait donnée Gordon qu'ils auraient la vie sauve, les atro-
cités commises dans le Yun-nan sur les populations musul-
manes et en particulier le massacre de Ta-li, le carnage des
habitants de Manas dans la Kachgarie, les derniers événe-
ments du nord de la Chine, montrent qu'en fait d'usages de
la guerre la Chine n'a pas fait de progrès depuis l'époque où
les hordes venues du fond de l'Asie marquèrent leur route
depuis les déserts de la Mongolie jusqu'au cœur de l'Europe
par un vaste fleuve de sang dont la source ne fut tarie que
556 l'affaire margart
par la lassitude de ceux-là même qui en avaient tracé le
cours. Civilisation théorique et partant fausse que celle qui
n'offre que des préceptes et des maximes de morale qu'elle
ne mot pas en pratique ; civilisation puérile que celle qui
invoque la sagesse dans les livres et commande les masf^icres
sur les champs de hataille et les tortures dans les Cours de
justice.
Après Ta li, Jes \illes fortes de Chouen ning fou et de
Yun-tcliéou furent prises, la première le i®*" mai iSyS, pillée
et les chefs exécutés. Teng-yué, la dernière place forte musul-
îiiane, lomha entre les mains des Impériaux le lo juin iS'j^ :
(]V*tait la fin de la grande réhellion musulmane.
UEPHISE DES l'UOJETS DE ROUTES VERS LA CHINE
Le gouverncnjcnl indien, tenu au courant des événements
par ses agents et en particulier par son agent politique a
Hhanio, le capitaine Lowndcs, ne perdit pas de temps jx>ur
reprendre ses projets de route h travers le Yun-Nan. Il était
probable que vers le mois d'octobre 1873, la population du
\uii-Nan, paciliéc, aurait repris ses habitudes: « Au Sud,
(lit Hocher', sur la lisière de la province, c'est-à-dire entre
l(îs frontières mal définies des Chans, des Chinois et des
Birmans, il restait encore (piclques cantons où la population,
plus sauvage (|uc rebelle, refusa de se ranger sous la bannière
(les mandarins chinois ; mais afui qu'on la laissât en paix,
elle consentit h payer un léger tribut en nature aux autorités
(les dislri(Ms les plus proches. »
Le gouvernement anglais, et en particulier son représentant
en Birmanie, clé[)loyait la plus grande activité, préparait la
réussite de ses projets en négociant auprès des rois de Siam
et de Birmanie.
I. II, p. 190.
MISSION HORACE BROWNE, 1 874-5 55^
Le gouvernement siamois ayant donné son consentement,
le gou\ernement indien proposait (Simia, 22 septembre 1873)
la nomination d'un agentanglais àZim-mé. En conséquence,
au mois de septembre de Tannée suivante, le premier assis-
tant du consulat anglais h Bangkok, M. Edwards, fut chargé
d^une mission spéciale à Zim-mé. Déjà le Commissaire en
chef de la Birmanie avait émis* les vœux suivants soumis à
la considération du gouvernement de Tlnde : 1° L'établisse-
ment d'un oflicier anglais comme Aide (assistant) Agent
j>olilique à Zim-mé; 2° l'envoi d'une mission mixte anglo-
birmane à Ta-li fou, accompagnée d'un officier devant être
délégué par le Ministre d'Angleterre à Péking dans le but de
faire un rapport sur le commerce, et d'essayer d'ouvrir des
communications par la route de Bliamo, et établir des sta-
tions de garde pour la sécurité des voyageurs ; S'' rétablisse-
ment d'un Consul h Ta-li fou, subordonné au Ministre à
Péking ; /i'^ l'envoi d'un oflicier à Kiang Houng via Manda-
lay, pour faire un rapport sur le commerce par cette route ^.
MISSIO?« HORACE BROW?îE , 1 87^-5
Les rapports du Conunissaire en chef do la Birmanie,
THon. Asliley Edon^, convainquirent le Foreign oflice de
i. Rangoon, 17 juillet 1873.
3. Pflpers connected ivith tho J)e\'flopment of Trade heUveen
Brilish Rurmah and Western China and with the Mission lo
Yitnnan of 187.V5. London, 1876, in -fol. [G. — i/|56.J
— China, w^ i (1876). Correspondence respecting tho Attack on
the Indian Expédition io Western China, and the Murder of M.
Margary. Presented..., 187G. Lond., in-fol. [G. — i4a2.]
— China, u^ (\ (1876). Jùirther Correspondence respecting the
Atlack on the Indian Expédition to Western China, and the Murder
of M. Margary. (In continuation of G, i^aa» presented April 1876.)
Presented..., 187G. Lond., in-fol. [G. — 1600.]
3. Depuis Sir \ né en i83i ; troisième fils du troisième lord Auckland ;
558 LAFrATftE MARGART
Futilité d'une exploration de la roule de Chine par le Yun-
Nan et le gouvernement de Tlnde fut prié de se mettre en
rapport avec le ministre d'Angleterre à Pékingpour assurer
le succès de la mission projetée : M. Wade fut prévenu et
chargé de procurer un interprète. Il fit choix d'un des
meilleurs agents placés sous ses ordres, Margary, qui devait
se rendre en Birmanie par terre; dans le cas où le voyage
de ce dernier durerait trop longtemps ou qu'un incident
empêcherait FarnSée de l'interprète à Bhamo en temps
utile, M. Wade envoya par mer à Rangoun un collègue de
Margary, C. F. R. Allen', dont les services n'eurent pas à
être utilisés.
Le 3o juillet 187^, M. Wade télégraphiait de Péking au
vice-roi de l'Inde que des passeports étaient signés du ïsoung-
li \ amen et de la légation britannique à Péking pour quatre
personnes se rendant de Birmanie en Chine et un pour une
personne se rendant de Chine en Birmanie.
Le jour suivant (3i juillet 1874), le Tsoung-li Yamen
envoyait des dépêches officielles au gouverneur du Vun-Nan,
aux gouverneurs-généraux du Yun-Nan et du Kouei-tchéou,
du Se-tch'ouen, du Hou-Kouang, et au gouverneurdu Hou-Pé,
pour les prévenir du voyage de Margary et leur demander
de donner dos ordres pour qu'il obtienne assistance des au-
torités locales.
Les instructions furent envoyées de Péking à Margary le
7 août 1874. Tout était donc en règle du côté chinois.
('levé h Rugbv, Winchester et Hailoybury ; arrivé aux Indes, avril iSSa ;
(Commissaire en chef de la Birmanie anglaise, 187 1- 1877 ; lieutenant-
gouverneur du Bengale, 1877-1882 ; à la retraite, 188a ; mort à Londres,
9 juillet 1887.
I. Allen. Clément-Francis- Romilh\ élève interprète en Chine, i4
février i863; assistant de 3« classe, i**" avril 18C7 ; aidasse, 8 décembre
1868 ; i**^ classe, a6 janvier 187a. Interprète (faisant fonction) à Âmoy du
19 juin 187a au a5 octobre 1878 ; interprète, 7 septembre 1878 ; en charge
du consulat de Tchen-Kiang du 8 décembre 1878 au 18 novembre 1874-
MissfON noBAGE BHowTns, 1 874-5 559
Augustus Raymond Margary, troisième (ils du major-
général Margary, était né & Bcigaum, dans la présidence de
Bombay y le 26 mai i846. Après avoir suivi les cours do
Unîversity Collège à Londres, il passa les examens de Tinter-
prétariat et partit pour la Chine le 20 mars 1867. Elève
interprète (2 février 1867), puis attaché à la légation de
Péking, il fut envoyé en 1870 pour gérer le consulat de
Formose tantôt à ïamsoui, tantôt à Ki-loung; dans ce
dernier port, avec l'aide du négociant Dodd, son ami, le
9 août 1871, il sauva quarante-deux personnes qui allaient
perdre la vie dans un typlion. Après une visite en Angleterre,
il retourna à Chang -Haï (septembre 1878) d'où il fut envojé
h Tché-fou; de là il fut transféré à nouveau en avril 1874 à
Chang-Haï. C'est \h qu'il reçut le 9 août 1874, par l'intermé-
diaire du consul général, W. H. Medhurst, la nouvelle de la
mission qui lui était confiée, et le 1 5 et le 21 les instruc-
tions de M. Wade.
Le 22 août 1874, Margary s'embarquait à Chang-Haï pour
remonter le Yang-tseu jusqu'à Han Kéou, où il arrivait le 28 ;
le 4 septembre, il quittait Han Kéou, remontait le Kiang à
Lochan, quittait le Kiang à ^otchéou, traversait le lac
Toung ting, remontait la rivière Youen, et passait à Tch'ang te,
Kouei-yang, Yun-nan fou, Ta-li fou, Teng-yuê (sous-pré-
fecture, tirt{(, dépendant de Young-tch'ang fou) ou Momein,
(|ui avait été repris par les Chinois sur les rebelles maho-
métans en juin 1878, et où résidaient un sous-préfet et un
Lsong'ping (général).
Ce voyage remarquable assure à Margary une grande
place parmi les voyageurs on Chine; son sort funeste
complète l'auréole scientifique do l'explorateur, tombé vic-
time en service conunandé \
1. The Joiirney of Augustiis Haymond Margary from Shanghae
ta Bhamo, and back to Mamvyne. From his Journals and Letteis,
SGo l'affaire IfARGART
Arrive à Momein, Margary trouva des lettres de l'agent
jK>lîtique à Bhamo, le capitaine Cooke, le prévenant cpie le
départ de la mission était retardé jusqu^'au milieu de janvier
et le laissant libre soit d'attendre son arrivée, soit d'aller
au-devant. Margary choisit le dernier parti, continua sa route
à N'a n -tien et à Manwyne où il fut extrêmement bien reçu
[)ar Li Sc-taï : « Le fameux Li Tchen-kouo (alias Li Se
ou Li Sieh-tai), écrit-il à M. Wadc (Bhamo, 1 8 janvier 1875),
c|ui attaqua l'expédition Sladen, et a été appelé brigand et
autres noms durs, s'est montré un homme excessivement
courtois, intelligent et droit. Il a fait tout pour faciliter la
marche de Texf^édition, et m'a traité avec une politesse
inattendue. » Li, qui se trouvait à Manwyne comme com-
missaire spécial chargé de faire un traité avec les sauvages
Kakhyens ef d'établir des droits réguliers au lieu de laisser
les caravanes livrées au bon plaisir des habitants qui les
rançonnaient, endormait sa proie que son affabilité imprévue
avait complètement rassurée. Margary arriva à Bhamo, le 17
janvier 1875.
DÉPART DE LA MISSIO?i
La mission se composait du colonel* Horace A. Brownc,
chef de l'expédition, de Ney Elias, topographe, qui devait
romplaccr le colonel en cas de besoin, du D*" John Anderson",
médecin et naluraliste, et d'un interprète, de domestiques et
d'une escorte. Dans la lettre adressée (Fort William,
i4 octobre 1874) par le gouvernement indien au commissaire
en chef de la Birmanie anglaise, il était marqué, entre autres
choses, que l'expédition était envoyée simplement dans un
but d'exploration et de renseignement, qu'elle devait éviter
with a liriof Biof;raphical Préface : lo which is added a conclud-
ing Chapter by Sir Rutlierford Alcock... London, 1876, in-8.
I. Depuis major général.
-^"^
NEY ELIAS 56 1
de se mettre en rapport avec les rebelles, consulter l'interprète
pour les relations avec les Chinois, etc. Le colonel Browne
avait quatre domestiques (trois Indiens et un Chinois, né en
Birmanie anglaise) ; le D*" Anderson avait quatre domestiques
(trois Indiens et un Birman parlant le chinois) ainsi que trois
assistants indiens pour recueillir des spécimens de plantes et
de minéraux; il y avait en outre un Chinois nommé Li,
parent de Li Sieh-taï, et deux grooms; M. Ncy EHas avait
deux domestiques ; M. Allen avait amené avec lui de Chang-
Haï à Rangoun, deux Chinois; enfin M. Margary avait avec
lui son lettré et cinq domestiques chinois pris à Chang-IIaï,
à Han-Kéou et au Yun-Nan. Une garde de dix-sept Sikhs
appartenant au 28° régiment d'infanterie indigène du Punjab,
et d'environ cent cincjuant^ Birmans formaient l'escorte.
NEY ELIAS
En réalité, Ney Elias n'avait pas jusqu'alors de titre offi-
ciel. M. AVade, toujours prudent, disait dans une dépêche à
Margary, de Péking, i3 août 1874 : « H est très possible
qu'on ait conféré une position officielle ad hoc, sinon perma-
nente, à M. Ney Elias, autrement il vaudrait mieux qu'il ne
fût pas décrit comme un négociant, mais comme un touriste ;
il vaudrait mieux désigner le colonel BroAvne comme un
fonctionnaire militaire du troisième rang*. » Cependant Ney
Elias hmi entré au service indien le 20 mars 1874 ; il avait
débuté dans le commerce à Chang Haï. Il était déjà fort
connu par son voyage au fleuve Jaune avec H. G. HoUing-
w'orth lorsqu'il entreprit sa grande traversée de l'Asie cen-
trale (1872-1873). Né dans le Kent en i844, il fut nommé
agent politique à Bhamo (20 avril 1876) et commissaire à
I. [C. — iii56J, p. 38.
CORDIEK. I. 36
56^ l'affaire margary
Ladakb (i5 octobre 1877); 11 fut ensuite employé pendant
Texpédilion du Sikkim du 7 novembre 1888 au 12 février
1889. Agent politique de première classe le 4 septembre 1889,
il fut ensuite consul général à Meshed du i4 décembre 1891
à septembre 1896. Il est mort à Londres le 3i mai 1897.
JOHN ANDERSON
Le Dr. John Anderson avait déjà fait partie de la mission
du Major E. B. Sladen. Fils de Thomas Anderson, secrétaire
de la National Bank of Scotland, il était né à Edimbourg en
i833. En 1881, il fut chargé par les Trustées de Tlndian
Muséum, Calcutta, d'étudier la zoologie marine de rarchi|)el
Mergui, sur la côte de Tenasserim. Il prit sa retraite du ser-
vice indien en 1887 ; il est mort en août 1900 à Buxton. Il
a écrit le récit des deux expéditions auxquelles il a pris part*.
Margary se mit immédiatement en rapport avec le colonel
Browne et enfin, après quelques jours de retard, l'expédition
se mit en route.
\ey Elias partit de Bhamo par la route dite du Sud, par
Sawadi, accompagné du Chinois Wang Sieou-chang, de Han
yang et du capitaine (]ooke. Il arriva à Maingmaw le
if) février, où il trouva Li Sieh-tai avec trois cents hommes,
qui lui donna le conseil, ou plutôt le força de prendre un
autre chemin, celui-ci étant barré par un des chefs sauvages
et par lui-même. Elias quitta donc Maingmaw le 18 et re-
tourna à Kou-tloung pour attendre des nouvelles qui ne
tardèrent pas à lui arriver du colonel Browne ; tristes nou-
velles venues de Bhamo, où la mission était rentrée. Elias se
hâta de revenir dans cette dernière ville le 2 mars.
I . Mandalay to Momein : A Narrative of the two Expéditions to
Western China of iSQS and 1875, under Col. E. B. Sladen and
Col. H. BrOKvne. London, 1876, in-8.
i,^ -r-
ATTAQUE DE LA MISSION
563
ATTAQUE DE LA MISSION
Le 6 février, le colonel Browne s'était mis en marche,
prenant la route de Manwyne; le i8, il atteignait le cours
d'eau Nam Phoung Khyoung, qui est considéré comme la
frontière entre les tribus soumises à la Birmanie et celles qui
relèvent de la Chine. Là, un Birman venu de Manwyne
annonçait au colonel que Li Sieh-taï et le chef d'une tribu
sauvage préparaient un guet-apens pour l'empêcher de pé-
nétrer en Chine. Le lendemain, 19 février, quoique peu
d'importance fût attachée à la nouvelle, Margary, sûr de la
loyauté de son hôte de quelques jours auparavant, partait en
avant avec son lettré, ses domestiques et le parent de Li.
Immédiatement après son départ, un montagnard vint pré-
venir BroAvne que des troupes chinoises réunies à Manwyne
sous les ordres d'un fonctionnaire, Yang Ta-jen, et du chef
sauvage dont nous avons parlé plus haut, allaient attaquer la
mission.
Le 20 février, lettres de Margary qui marquent que la
roule est sûre ; le 22, à l'aube, les Anglais se trouvent en-
tourés par les Chinois au nord, au sud et à Test, avant-
garde, commandée par Shouk goon, neveu de Li, des troupes
de Momein qui, au dire d'un chef ami accouru en toute hâte
pour apporter la nouvelle du meurtre de Margary et de ses
domestiques, la veille, à Manwynù, vont exterminer les
étrangers*.
Les Sikhs ouvrent le feu sur les Chinois ; les Birmans de
l'escorte les imitent, mais, mal armés, ne font pas grand
dommage h Tennemi. Cette résistance permit toutefois au
colonel Browne d'effectuer sa retraite et de rentrer à Bhamo
I. China, n» i, 1876.
564 l'affaire margart
(26 février) où Tagenl anglais lui apprit qu'il lui avait écrit
le 16 février pour le prévenir de Tattaque qui menaçait la
mission*.
ASSASSINAT DE MARGART, 31 FÉVRIER 1876
L'infortuné Margary avait été en effet massacré le 21 par
les gens de Moniein, à Manwyne, avec ses Chinois, sauf
Wang qui réussit à s'échapper.
Une lettre du capitaine C. B. Coole, faisant fonction
d'agent politique à Bhamo, raconte ainsi la mort de Margary
dans une lettre (7 mars 1876) adressée au capitaine G. A.
Slrover, résident britannique à Mandalay : « ...Il paraît
qu'on engagea M. Margary d'accompagner quelques Chinois
qui disaient qu'ils allaient lui montrer quelques sources
chaudes et également un endroit propre h prendre un bain,
ainsi qu'il en avait exprimé le désir. Il n'était allé qu'à envi-
ron un mille de la ville lorsque les Chinois l'arrachèrent de
son poney et le percèrent de lances dans le dos. Ils retour-
nèrent alors à la ville avec la tête de M. Margary et firent
irruption dans le Kyoung ou monastère Chariy dans lequel
M. Margary avait logé, et là ils tuèrent quatre de ses domes-
tiques chinois. Le seul homme qui restait fut épargné parce
qu'il appartenait au Se-tch'oucn ou au Yun-Nan, tandis que
tous les autres venaient du Hou-Pé, près de Han Kéou. Celte
information fut fournie par deux Birmans qui étaient à ce
moment à Manwyne et qui assurèrent avoir fui de Tendroît
parce ([ue les Chinois les avaient menacés.
« Le meurtre paraît avoir eu lieu dans l'iiprès-midi du
21 février 1875 ou le i*'' Labyeegyaw de Tabodway -. »
Pauvre Margary ! J'avais dîné avec lui quelques jours avant
I. Voir le rapport du col. Brownc, p. 60, de G. — i456.
a. C. l'iôO, p. 71.
MORT DE L* EMPEREUR t'oUNG-TCHÉ 565
son départ et je ne me doutais guère, à voir ce robuste et
sympathique garçon plein d'espoir dans un avenir brillant,
que si peu de temps le séparait de la tombe.
L'attaque de la mission du colonel Browne et l'assassinat
de Margary furent incontestablement le résultat d'un complot
local dont les gens de Momein étaient entièrement respon-
sables. Il n'y avait pas connivence des autorités provinciales
du Yun-Nan, encore moins du pouvoir central. Dès lors, il
semblerait que les choses auraient dii s'arranger facilement
entre le Tsoung-li Yamen et la légation d'Angleterre à Pé-
king. Nous verrons au contraire que cette affaire, qui aboutit
à la signature de la Convention de Tché-fou, fut, par ses
négociations, la plus épineuse du début du règne de l'empe-
reur Kouang Siu, par ses résultats l'une des plus importantes
de l'histoire des relations de la Grande-Bretagne avec l'Em-
pire du Milieu.
MORT DE l'eMPERELR t'oi:SG-TCHÉ
Le cinquième jour de la douzième lune de la treizième
année de son règne, entre cinq et sept heures du soir,
l'empereur T'oung-tché, porté par un dragon, est monté
parmi les hôtes célestes.
En termes moins fleuris, T'oung-tché mourut le 12 jiui-
vier 1875 ; il était tombé malade un mois auparavant (9
décembre) ; la petite vérole se déclara et l'emporta rapidement.
La marche de la maladie futfoudrojanle, à en juger par le
décret suivant qui remet le pouvoir aux deux Impératrices
(i8 décembre) :
Décret,
Attendu le bonheur qui nous est arrivé de fleurir (c'est-à-dire
d'avoir la petite vérole) , vu le rapport présenté par le Prince
Toun et autres dans lequel on me prie de me soigner et de me
566 L*AFFA1RE MAR6ART
reposer. Moi, l'Empereur, pour ne pas faire souffrir un seul
instant les affaires si importantes et si nombreuses qui se pré-
sentent chaque jour, je dois, eu égard à l'état dans lequel je me
trouve et qui ne me permet pas la moindre fatigue, me rendre
aux avis qui me sont donnés. Aussi, dans la crainte de laisser
en suspens les afiaires de TËtat, je prie les deux Impératrices
d'avoir compassion de mon état et de me permettre de me soi-
gner. C'est donc à Elles que les diflerentcs administrations de la
Cour et de la Province devront adresser leurs rapports soumis
autrefois à mon approbation. En s'ocxrupant provisoirement des
affaires, les Impératrices mettront le comble à leurs bontés
pour moi et je leur en serai reconnaissant au plus haut degré.
Le présent décret s'adresse à la Cour comme aux Provinces.
Respectez ceci * .
Quelques jours auparavant (i4 décembre), Yi-houan,
prince de Tch'ouen, fut chargé d'oflFrir le 22 le grand sacri-
fice au temple du Ciel à la place de rEmi)ereur.
Ce jeune souverain, qui était né le 27 avril i856, ne ré-
gnait par lui-même que depuis deux ans ; pendant sa mino-
rité, le pouvoir avait été exercé, non sans habileté, par le
prince de Koung sous le nom des impératrices douairières.
On ne peut guère, par suite, se former une opinion sérieuse
sur T'oung-tché, qu'on a représenté sous des aspects étranges
qui, aux uns, faisaient prévoir un Néron, aux autres un
K'ang-Hi.
Peu de temps avant la maladie de T'oung-tché un diplo-
mate écrivait (8 décembre 187^) :
Sa Majesté commet chaque jour des énormités contre l'éti-
quette que les vieux Chinois considèrent comme le fondement
de l'édifice social chinois. Elle joue la comédjé, fréquente, dit-on,
la nuit, les mauvais lieux de la ville chinoise, monte à cheval
sans suite, dépense l'argent à pleines mains pour le moindre
caprice, et, chose qui passerait inaperçue en Europe, mais qui,
I. Gazette de Péking, éd. manuscrite, 18 déc. 1874. — Traduction
de F. Scherzer.
MORT DE l'empereur T*0UNG-TCHÉ 567
en Chine, est une grave atteinte à la bienséance, la table de
TEmpereur n*est plus approvisionnée des mets ofTiciels.
L'Empereur était peu aimé ; la population semble être
restée parfaitement indiftérente à la nouvelle de sa mort que
la superstition fit attribuer au passage récent de la planète
Vénus sur le Soleil (8-9 décembre 187/4) ; la tranquillité
publique n'en fut nullement troublée.
T'oung-Tché léguait à son successeur une grosse
affaire à régler : l'attaque de la mission du colonel Horace
Browne. On voyait aussi poindre à Thorizon les graves ques-
tions de l'Asie centrale et de TAnnam, qui allaient mettre
l'Empire du Milieu en face de la Russie et de la France, et
grandir l'étoile du Jeune Japon, ambitieux de mesurer ses
forces avec le vieil empire auquel il avait jadis emprunté
sa civilisation. Les mains expertes qui avaient conduit les
premiers pas de T'oung-tché allaient de nouveau reprendre
les rênes du gouvernement et guider Tenfancc de Kouang-Siu.
TABLE DES MATIERES
Ghapitrf. I.
Chapitre II.
cuapitrr
Chapitre
Chapitre
Chapitre
Chapitre
Chapitre
Chapitre
Chapitre
Chapitre
Chapitre
Chapitre
Chapitre
'Chapitre
Chapitre
Chapitre
m. —
IV. —
V. —
\I. —
VIT. —
VIIÏ. —
IX. —
X. —
XI. -
XIÏ. —
XIII. -
XIV. -
XV. —
XVI. —
XVIÏ —
Chapitre XVIII. —
Chapitre XIX. —
Chapitre XX. —
Chapitre XXÎ. —
Chapitre XXII. —
Les conventions de Pcking i
Anciennes relations de TAngletcrre et de
la France avec la Chine 12
Les plénipotentiaires à Péking /|i
Les missions catholiques 5i
Les missions catholiques («f/i/f). ... 68
Russes et Américains 79
Le gouvernement chinois loS
Derniers résultats de la guerre de 1860. lia
Mort de Ilien-Foung. — Avènement de
T'oung-Tché. — Le comte Klcczkowski. 119
Divers traités étrangers i3^
Flottille Oshorne. — Douanes i52
Rébellion dos Taï-P'ing 168
Rébellion des T'aï-P'ing (suite). ... 198
Rébellion des T*aï-P*ing (suite). , . . 2o4
Rébellion des T'aï-P'ing (suite). . 219
Rébellions diverses 287
Réorganisation militaire. — Ruthcrford Al-
cock. — Mission do Pin 2^7
M. Berthcmy. — Affaires de Corée. — Le *
comte de Lallemand 262
Missions protestantes. — Affaire do Vang-
tchéou 276
Mission Burlingarae 282
Re vision du traité de Tien-Tsin 3o5
Nouvelle exploration du Yang-ïseu. —
Traité autrichien. — J.-R. Browne. —
Le général Vlangal)- 817
Chapitre XXUI.
Chapitre XXIV.
Chapitre XXV.
Chapitre XXVJ.
Chapitre XXVII.
Chapitre XXVIII.
Cii.vpitre XXtX.
Chapitre XXX.
Chapitre XXXI.
Chapitre XXXII.
Chapitre XXXIU.
Chapitre XXXIV.
Chapitre XXXV.
Chapitre XXXVI.
TABLE DES MATIÈRES
Le massacre de Tien-Tsin 3a 4
Le massacre de Tien-Tsin (suite'). ... 34 7
Le massacre de Tien-Tsin (suite). . 302
Le massacre de Tien-Tsin (fin). ... 377
Américains en Corée. — T. -F. Wade. —
Traité japonais 391
Mission de Tch'oung-Heou 4o3
Le mémorandum chinois ^iG
Mort de Tseng Kouo-fan. — Mémoire du
prince Koung 446
M. de Geofroy. — Le mariage impériaL . 43a
Révision du irai lé français. — Majorité de
Tempereur. — - L'audience impériale. —
M. Blancheton. — W. F. Mayers. . 464
Chang-Haî 4^
L'émigration chtnone (1874). .... 5o8
Traité péruvien. — Prince Koung en dis-
grâce. — Départ de M. de Geofroy. —
Mission de M. de Roquette. — Japonais
à Formose 5a6
L'aflaire Margary. — Mort deT'oung-lché. 536
CHARTRES. IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT.
1
\
fr>
AUG 1 0 1936